La duchesse bleue

Part 9

Chapter 93,514 wordsPublic domain

--«C'est ton tour maintenant, d'essayer,» dit-elle. «Va, maman... Nous t'attendrons. M. La Croix a bien quelques minutes à nous donner...» Puis, quand la bonne dame eut fermé la porte: «Est-ce que vous avez vu Jacques?» me demanda-t-elle brusquement.

--«Je suis allé chez lui ce matin», répondis-je.

--«Alors, vous savez que je sais tout?»

--«Je sais que vous avez écrit à Fomberteau», répliquai-je évasivement.

--«Vous savez sans doute aussi ce que votre ami m'a répondu, quand je lui ai demandé l'explication de son mensonge?... Il vous aura envoyé pour que vous lui rapportiez l'impression que son infâme billet m'aura produite?... Allons, avouez, ce sera plus franc...»

--«Pourquoi me jugez-vous ainsi, mademoiselle?» fis-je avec une douleur qu'elle sentit sincère, car elle me regarda avec étonnement, tandis que je continuais, surpris moi-même des paroles que je m'entendais prononcer: «Vous aviez été plus juste pour moi... Vous aviez compris que certains silences ne sont ni une approbation ni une complicité. C'est vrai que Jacques ne m'a caché ni sa triste ruse d'hier, ni son billet d'aujourd'hui. Je ne lui ai pas caché, moi non plus, ce que je pensais de sa dureté, et, si je viens ici, c'est de moi-même, sous l'impulsion d'une sympathie, que je n'ai pas le droit d'avoir, j'en conviens... Nous ne sommes même pas des amis de vingt-quatre heures. Je l'ai cependant, cette sympathie... Vous m'avez parlé avec une trop noble ouverture de cœur, avec une trop touchante confiance pour que vous me soyez désormais une étrangère... J'ai pensé... Ah! Je ne sais pas ce que j'ai pensé. Je vous ai sentie malheureuse, et je suis allé vers vous, tout naturellement, tout simplement. Si c'était une indiscrétion, vous venez de m'en bien punir...»

--«Pardonnez-moi», me dit-elle avec une autre voix et un autre regard, en me tendant sa petite main brûlante. «Je souffre, et cela rend injuste... Moi aussi, quoique je vous connaisse à peine, je vous porte une sympathie trop vive pour douter de la vôtre... Mais ce billet de Jacques m'a trop blessée. Et trop, c'est quelquefois vraiment trop... Je l'aime, il le sait, et il croit qu'il peut tout se permettre avec moi. Il a tort. Il ne sait pas où il me jette en jouant comme il fait avec mon cœur!...»

--«Ne lui en voulez pas tant de ce qui n'est qu'un accès de colère,» dis-je, épouvanté d'une appréhension où j'ai reconnu depuis une seconde vue: «Vous vous étiez adressée à Fomberteau. Sur le moment Jacques a été froissé. Il vous a mal écrit. Je suis sûr qu'il le regrette déjà.»

--«Lui?» s'écria-t-elle avec un mauvais rire. «Si vous dites ce que vous pensez, vous ne le connaissez guère... Ce qui me cause le plus de peine, comprenez-moi, ce n'est pas ce qu'il me fait, quoique j'en souffre cruellement. C'est ce qu'il se fait à lui-même dans l'idée que j'avais de lui... Je le mettais si haut, si haut!... Je voyais en lui un être à part des autres, quelqu'un de rare, d'aussi rare que son talent! Et il faut que je le voie pareil aux amants de toutes mes camarades de théâtre, aux pires de ces amants, à ceux qui n'ont même pas le courage de leurs infidélités et qui les cachent avec des mensonges de filles, à ceux pour qui l'amour qu'on leur porte n'est qu'une vanité, de quoi se mettre à la boutonnière un sentiment de femme, comme une fleur... Allez, ma passion ne m'aveugle plus, maintenant. Et cela me déchire et il ne soupçonne même pas, lui, si intelligent, la nature de ma souffrance. Est-ce que vous croyez que je ne devine pas que cette coquine de Mme de Bonnivet l'a invité à souper hier au soir ou à la reconduire, ou pire encore?... Les femmes du monde, nous savons ce qu'elles valent, quand elles s'y mettent! Nous avons autour de nous les mêmes hommes qu'elles et ils nous racontent leurs histoires... Ce sont de fières gueuses, quelquefois, allez!... Et Jacques a dit: oui, parce qu'elle a un hôtel, des chevaux, des voitures, des robes de chez Worth, des rivières de cinquante mille francs, des fourrures de trente mille et un _de_ devant son nom qui n'est seulement pas à elle!... Vrai! On est trop, trop bête d'avoir du cœur... Mais moi aussi, le jour où je voudrais, j'en aurais, du luxe, puisque c'est ça qui lui plaît à cet écrivain qui a une âme de parvenu. Je n'ai qu'à prendre Tournade, le gros garçon à figure de cocher que vous avez vu dans ma loge, et je l'aurai, l'hôtel, et aussi beau que la baraque à la Bonnivet, et les diamants, et les robes de chez Worth, et le coupé, et les chevaux!... Je les aurai, je les aurai... Et il le saura, et ce sera lui qui aura fait de moi une femme entretenue, une fille, et je le lui dirai, et je le lui crierai... Vous croyez que je n'oserai pas?...»

--«Non, vous n'oserez pas,» répondis-je, «rien que de le dire vous soulève de dégoût...»

--«Non,» répliqua-t-elle d'une voix sourde, «il ne faut pas me voir meilleure que je ne suis. Il y a des jours où cette vie brillante me tente. J'ai été riche, voyez-vous. Jusqu'à douze ou treize ans, j'ai eu autour de moi toutes les gâteries que peut donner, à une fille unique, un père qui gagne des cent mille francs par an à la Bourse. Hé bien! A de certains moments ce luxe que j'ai connu me manque. La médiocrité de cette existence si grise, si veule, si vulgaire, m'écœure et m'opprime. Quand on est dans un bureau de tramway à attendre son tour, avec un waterproof sur les épaules et des caoutchoucs aux pieds, pour s'économiser les trente-cinq sous d'un fiacre, on s'impatiente quelquefois, et l'on se dit les mots tentateurs: «Si tu voulais?...» Ah! quand j'ai du bonheur plein mon âme, quand je peux penser que j'aime et que je suis aimée, que je réalise, que j'étreins mon roman de jeunesse, que Jacques tient à moi comme je tiens à lui, que je resterai mêlée à sa vie et à son œuvre, alors c'est une ivresse de me répondre à moi-même: «Si je voulais?... Hé bien! je ne veux pas...» Et je souris à ma chère pauvreté, parce qu'elle est aussi ma chère chimère. Mais quand j'ai l'affreuse évidence, comme aujourd'hui, que je suis la dupe d'un mirage, que cet homme n'a pas plus de cœur que le bois de ce meuble,» et elle frappa de son poing fermé sur la petite table où elle s'était accoudée pour me parler, «alors... oh! alors c'est une autre réponse que je fais à la tentation, «Si je voulais?...» me répété-je, et je réponds: «C'est vrai, et je suis trop sotte, de ne pas vouloir!... Je ne le serai pas toujours...»

--«Vous le serez toujours», dis-je en lui reprenant la main, «parce que cette sottise-là consiste tout simplement à avoir ce que vous croyez que Jacques n'a pas, c'est-à-dire du cœur. Et puis, il en a à sa façon», ajoutai-je, «vous serez de cet avis, ce soir ou demain matin...»

--«Vous ne me connaissez pas...», répliqua-t-elle, avec un froncement de son joli front et un tremblement de rancune autour de sa fine bouche redevenue amère. «Il faudra qu'il s'humilie, lui aussi, et qu'il mette des jours et des jours à obtenir son pardon... Vous n'avez vu de moi, hier, que la femme faible et amoureuse. Il y a l'autre, la mauvaise. Vous venez de la connaître. Et il y a l'autre encore, la fière... N'en soyez pas moins mon ami,» continua-t-elle avec un subit passage de mélancolie dans sa colère. La grâce de cette soudaine volte-face fit flotter l'ombre d'un triste sourire sur ses joues. Elle essuya de son mouchoir deux grosses larmes, et elle ajouta en haussant ses épaules, avec un ton d'enfantillage qui contrastait si gracieusement aussi avec son tragique discours de tout à l'heure: «J'entends maman qui revient... Il ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleuré... Puisque j'ai la honte de lui mentir, mentons-lui bien...»

Quelle conversation à écouter pour un homme soudain envahi, comme je l'étais depuis la veille, par le plus passionné des intérêts, par un attendrissement si vif, que c'était bien,--pourquoi le nier aujourd'hui,--du véritable amour! Oui, de l'amour! Durant les heures de cette après-midi qui suivirent cette nouvelle confidence, si différente de celle de la veille, je ne pus rien faire que d'en reprendre chaque terme en me demandant: «Était-elle sincère?... Serait-il possible que le désespoir la jetât à cet horrible parti?...» Je revoyais ce gros Tournade, et le luisant des yeux vairons de cet horrible être, comme détachés en clair sur sa face rouge. J'y discernais maintenant, à la réflexion, une volonté que je n'avais pas su lire la veille, celle du débauché riche et patient qui se pique au jeu et qui s'acharne à une certaine femme. En même temps, je revoyais Jacques Molan, tel que je l'avais laissé ce matin,--et son regard à lui, quand il avait parlé de son projet de rupture. Il était impossible cependant qu'il se doutât du degré de responsabilité qu'il encourait. J'essayai de me démontrer qu'il y avait plus d'affectation que de perversité réelle dans sa nature, au demeurant inoffensive, de cabotin littéraire. Il y a toujours de l'enfantillage dans tout homme qui se montre, qui s'étale à ce degré, fût-ce, comme celui-là, par calcul et diplomatie? Ne valait-il pas mieux que ses attitudes, mieux que ses paradoxes? Qui sait? En lui disant simplement, franchement, mon impression sur le mal qu'il pouvait faire à cette pauvre fille, ne remuerais-je pas en lui une corde de remords? Il y a pourtant un honneur sentimental, une propreté, pour tout exprimer d'un mot trivial mais strictement vrai, dans les choses du cœur, comme il y a un honneur professionnel et une propreté dans les choses d'argent. Que d'anarchistes en théorie reconnaissent en pratique cette propreté pécuniaire! Ils prêchent la suppression de l'héritage, et ils ne vous feraient pas tort d'un centime quand ils vous rendent votre monnaie. Pourquoi Jacques n'aurait-il pas, lui aussi, un fond de scrupule et de probité en présence d'une évidente mauvaise action à commettre ou à ne pas commettre? Ces raisonnements eurent pour résultat qu'après avoir pesé le pour et le contre, avoir résolu de lui parler, puis m'être démontré que cela était ridicule, je passai de nouveau, vers les six heures, le seuil de la place Delaborde.--Molan n'était pas là. J'allai jusqu'au cercle, espérant qu'il y dînerait comme la veille.--Il n'y dînait pas. Devant cette impossibilité de le rencontrer, je voulus du moins causer de nouveau avec celle qui avait été le principe de mes infructueuses démarches, avec cette séduisante Camille Favier dont la frêle silhouette, les yeux bleus, le sourire ému me poursuivaient d'une obsession d'autant plus irrésistible que je la justifiais par ma pitié. Ce fut le prétexte que je me donnai pour m'acheminer vers le Vaudeville. Et j'arrivai devant le théâtre avant même que le premier acte ne fût fini. Ma faiblesse me donna un sursaut de honte qui me fit hésiter à entrer. Je me vois encore, contournant la façade en rotonde du théâtre, et tour à tour regardant l'escalier sur le boulevard qui mène à la salle et la porte dans la rue de la Chaussée-d'Antin qui sert d'entrée aux artistes. Enfin, je me décide à franchir le seuil de cette dernière porte, en voyant le public sortir en foule, pour l'entr'acte.

--O lâcheté de ces concessions secrètes!--Et je me heurte, à qui? à Jacques lui-même.

--«Tu montes chez Camille?» me demanda-t-il avec une bonhomie où je discernai de la malice, et je crois bien que je rougis pour lui répondre:

--«Non, c'est après toi que je cours depuis la place Delaborde, avec un ricochet du côté du cercle.»

--«Tu venais me plaider sa cause, j'en suis sûr,» dit-il en me prenant le bras. «Je sais que vous avez causé ensemble cet après-midi, et que même tu m'as défendu. Je t'en remercie... Il eût été si légitime que tu essayasses de profiter de la situation. Mais oui, mais oui! Seulement, tu es un honnête homme, toi... Hé bien! Elle est toute gagnée, cette cause, et nous sommes si réconciliés, ton amie et moi, que demain c'est elle qui viendra dans ma garçonnière, dans mon _aimoir_, comme disait ton ami Larcher... C'est le seul joli mot de ce pauvre diable...»

--«Et Mme de Bonnivet?» lui demandai-je, ahuri de cette volte-face inattendue.

--«Mme de Bonnivet!» répondit-il brutalement, «c'est une grue, une simple grue,--_grus officinalis_,--la femme du monde dans toute son horreur. Voilà ce que c'est que Mme de Bonnivet... C'est vrai, je t'avais annoncé notre rendez-vous au Père-Lachaise... Hé bien! Elle y est venue, avec l'idée de me faire grimper au plus haut des ifs entre lesquels nous nous promenions ensemble... Enfin, elle a joué à la coquette, plus froidement dans ce tête-à-tête que si nous avions été à marivauder dans son salon... Comme je n'aime pas beaucoup qu'on se moque de moi, nous nous sommes quittés brouillés, ou presque...»

--«Et alors, Camille bénéficie du désir dont l'autre n'a pas voulu?» interrompis-je. «On appelle cela un virement, je crois, en termes de finance.»

--«Tu n'y es pas,» fit-il en secouant la tête. «C'est plus compliqué que cela, un cœur d'homme. Après avoir mis Mme de Bonnivet dans sa voiture, car elle avait eu l'audace,--ou la précaution, comme tu voudras,--de venir à ce rendez-vous avec son coupé officiel, je lui ai dit en anglais le mot étonnant de lord Herbert Bohun à Mme Ethorel, quand il eut l'audace de lui faire une déclaration, à la seconde visite:--tu ne le connais pas? oh! c'est de premier ordre, comme insolence et fatuité: _You know, I shan't give you another chance!_ Vous savez, je ne vous donnerai pas une autre chance.--Et je lui tirai mon chapeau avec trop de tranquillité pour que la sotte pût me croire sincère... Je l'étais bien pourtant. J'allumai un cigare, en regagnant le boulevard à pied, avec une allégresse qui me confondait moi-même. Je venais de découvrir que non seulement je n'aimais pas cette femme, mais qu'elle me déplaisait souverainement. Avec elle, la visite au petit entresol, théâtre habituel de mes plaisirs, aurait été un sport flatteur pour mon amour-propre, sans doute, mais au demeurant une vraie corvée. C'est maigre. C'est sec. C'est prétentieux. Os et chipisme,--mauvaise musique!... En regard, l'image de l'autre se présenta, et cette demi-infidélité que je venais de lui faire me la rendit adorable par comparaison, si adorable que je suis entré dans un café pour écrire à ma jolie Camille, et tout de suite, un billet de réconciliation. J'aurais donné tous mes droits d'auteur de la soirée pour que la reine Anne me vît, elle qui me croyait sans doute en train de pleurer dans quelque coin toutes les larmes de l'amour blessé et de la vanité humiliée? C'est ça qui me ressemblerait!...»

--«Et Mlle Favier a répondu à ton billet?» interrogeai-je.

--«Six pages qui sont un chef-d'œuvre, comme tout ce qu'elle m'écrit, du reste...» fit-il avec un attendrissement à peine moqueur, «oui, six pages dont cinq et demie pour me dire qu'elle ne me pardonnerait jamais, et la dernière moitié pour me pardonner à cœur que veux-tu... C'est classique. Mais où vas-tu? Je croyais que tu montais chez elle...»

--«C'est toi que je cherchais, je te répète,» lui répondis-je. «Je t'ai trouvé. Ce que j'avais à te dire, tu te l'es dit à toi-même. Tu lui rends justice, et tu rends justice à l'autre. Votre dispute est finie. Vous êtes réconciliés et heureux. Il ne me reste qu'à vous bénir...»

V

Je quittai Jacques sur cette plaisanterie lancée avec une gaieté assez bien jouée pour que la peine étrange, dont j'étouffais soudain, échappât du moins à son ironie. O lâcheté encore! O inconséquence douloureuse du cœur, toujours la même, malgré l'expérience, malgré le parti-pris, malgré l'âge! J'avais couru après mon camarade, toute l'après-midi, pour le supplier de ne pas trop méconnaître sa pauvre amie en l'abandonnant si brutalement. J'étais venu au théâtre pour exhorter Camille, de son côté, à ne pas juger son amant comme elle le jugeait, tant sa vengeance possible m'avait ému d'anxiété jusqu'au plus intime de mon être. Je devais donc me réjouir de leur réconciliation. Tant mieux si la coquetterie de Mme de Bonnivet avait produit naturellement un résultat que n'auraient sans doute pas obtenu mes conseils... Hé bien! non! Que l'actrice eût pardonné à Jacques avec cette facilité de vraie amoureuse, me faisait mal à une place encore insoupçonnée, et plus mal encore l'idée de leur rendez-vous du lendemain. Je les voyais dans les bras l'un de l'autre, avec cette imagination affreusement précise que le métier de peintre développe à l'excès chez nous. Cette vision insupportable me contraignait à m'avouer la triste vérité: j'étais jaloux, jaloux sans espérance et sans droits, d'une jalousie enfantine, grotesque, inacceptable. J'allais entrer, j'étais entré dans cet enfer des sentiments faux où l'on éprouve les pires douleurs de la passion sans goûter aucune de ses joies. Que je la connaissais bien, la route maudite! Au cours de mon existence de cœur, aussi incomplète et incohérente que l'autre, j'avais déjà traversé cette situation dangereuse: j'avais été plus d'une fois l'ami trop tendre d'une femme éprise d'un autre, jamais avec cette soudaineté d'émotion, avec cette ardeur trouble dans la sympathie que m'inspirait Camille Favier. Il m'était trop aisé de conclure que cette amitié-ci serait aux autres ce que l'empoisonnement d'un alcool chargé d'ivresse est à la griserie d'un joli vin léger qui n'entête pas. Cette évidence me fit si peur que je conclus avec moi-même un pacte solennel. Je me souviens. Je venais de me coucher et je ne pouvais dormir. Je me mis sur mon séant, et là, dans l'ombre, me prenant la main, je me dis tout haut: «Je me donne ma parole d'honneur de condamner ma porte toute la semaine et de n'aller ni chez Jacques, ni au théâtre, ni rue de la Barouillère.--Je travaillerai et je me guérirai...»

Chacun a dans son caractère des parties fortes qui correspondent exactement à des parties faibles. Celles-ci sont la rançon de celles-là. Mon manque d'énergie dans l'action positive se compense par une rare puissance d'énergie passive, si je peux dire. Incapable d'aller de l'avant avec une certaine vigueur, même lorsque mon plus vif désir m'y pousse, je suis capable d'une endurance singulière dans l'abstention, dans le renoncement, dans l'absence. Dire à une femme que je l'aime, alors que je l'aime, m'étouffe de timidité à croire que j'en mourrai. J'ai pu fuir avec une sauvage énergie des maîtresses passionnément idolâtrées et demeurer sans même répondre à leurs lettres, alors que j'agonisais de douleur, parce que je m'étais juré de ne pas les revoir. Tenir mon serment à propos de Camille était plus aisé. De fait, ces huit jours que j'avais jugé suffisants pour ma guérison s'écoulèrent sans que je lui donnasse, non plus qu'à Jacques, aucun signe d'existence. Les deux amants ne m'en donnèrent aucun non plus. Cette partie du programme fut du moins remplie, mais non la seconde, et la guérison ne vint pas. Il faut dire que cette sagesse dans les actes ne s'accompagna point d'une sagesse égale dans la pensée. Je travaillai bien, mais à quel travail! J'essayai d'abord, pendant quarante-huit heures, de reprendre ma _Psyché pardonnée_. Je n'arrivai pas à m'y absorber. Le sourire et les yeux de la maîtresse de mon camarade s'interposaient sans cesse entre mon tableau et moi. Je posais mon pinceau. Je disais à Malvina Ducros, mon stupide modèle à la voix si canaille, aux prunelles si tristes, de prendre un peu de repos, et tandis que cette fille fumait des cigarettes en feuilletant un mauvais roman, mon esprit s'en allait loin, bien loin de l'atelier, et je revoyais Camille. Et puis, ce n'est pas un mythe qu'il faille caresser en imagination, quand on s'efforce de lutter contre un envahissement d'amour, que celui de Psyché. J'avais trop lu de livres, suivant mon habitude, autour de cette fable, pour qu'elle ne remuât pas en moi un incurable fonds de peu vaillantes rêveries. L'idée représentée par cette histoire, cette cruelle affirmation que l'âme ne peut aimer que dans l'inconscience, m'a toujours paru un thème d'inexprimable mélancolie. Hélas! Ce n'est pas pour les choses de l'amour seulement que la Psyché, emprisonnée et palpitante en chacun de nous, subit cette loi de l'instinct ignorant et obscur. Cette dure loi domine les choses de la religion. Elle gouverne aussi celles de l'art. Croire, c'est renoncer à comprendre. Créer, c'est renoncer à réfléchir. Lorsqu'un artiste, comme moi, souffre d'une hypertrophie de la compréhension, quand il se sent intoxiqué de critique, paralysé de théories, ce symbole de la Nymphe maudite et vagabonde qui expie dans la détresse le crime d'avoir voulu savoir, devient trop vrai, trop vivant. Il ébranle trop puissamment des cordes trop profondes. Je me suis toujours senti attiré par ce sujet, à cause de cela sans doute, et je n'ai jamais pu mener à bien la série des toiles où j'ai commencé de le traiter! Camille Favier est loin, et la _Psyché pardonnée_ n'est toujours pas finie! Je voudrais envelopper dans ce tableau trop de nuances. Et alors le moindre prétexte m'a toujours été, me sera toujours bon pour me distraire. La vive impression que je gardais de Camille fut, de tous ces prétextes, le plus doux, celui qui s'éloigna le moins de mon métier de peintre, grâce à l'étrange compromis de conscience dont je m'avisai et que je vais raconter: