La duchesse bleue

Part 8

Chapter 83,872 wordsPublic domain

--«Comme je veux. Affaire de régime, vois-tu. J'ai réglé mon cerveau comme on règle un compteur à gaz. La comparaison te scandalise? Tu n'as pas médité comme moi cette profonde parole d'un maître:--_La patience est ce qui, chez l'homme, ressemble le plus aux procédés que la nature emploie dans ses créations..._ Jamais d'à-coup et une régularité presque automatique, c'est tout le secret du talent... Mais parlons de ton ambassade auprès de Camille, hier au soir... Il y a eu des pleurs et des grincements de dents, n'est-ce pas?...»

--«En aucune façon,» lui répondis-je, non sans éprouver un plaisir à déconcerter sa fatuité, «elle n'a pas même voulu m'interroger, pour ne pas me faire mentir...»

--«Oui,» dit-il en haussant les épaules, «c'est bien son genre. Toutes les délicatesses, toujours... Nous vivons dans une amusante époque. Tu rencontres chez une femme des sentiments exquis, de la nuance, un cœur délicieusement fin, de la grâce d'esprit? C'est une petite actrice de quatre sous... Une autre a deux cent mille francs de rente, une famille, un nom, de la beauté, une situation de monde, va te promener, c'est une infâme cabotine... Mais si la petite est une romanesque, c'est une romanesque futée. Elle a eu le scrupule de ne pas te faire causer, toi, pour ne pas te demander de trahir un ami. Puis elle s'est adressée au bon endroit pour savoir la vérité. Elle a dépêché à Fomberteau un exprès dès ce matin...»

--«Tu ne l'avais donc pas prévenu?...»

--«Je comptais passer chez lui en sortant d'ici... Elle a pris les devant, et Fomberteau qui ne savait rien lui a répondu le billet que voici,» et il tira de sa poche un papier. «Figure-toi la Camille que tu connais en train de lire ce poulet: _Chère amie, la peste soit des mystifications et des mystificateurs, pour employer une tournure chère à votre Molière, puisqu'ils ont donné à la duchesse, et à mon sujet, des diables bleus comme son blason. Je n'ai jamais dû me battre en duel. Votre Jacques n'a jamais dû me servir de témoin. Sauf cela, tout le reste est vrai. Rassurez-vous donc sur lui et sur moi, et comme c'est jour de chronique, pardonnez-moi de ne pas aller vous remercier moi-même de votre gentille inquiétude..._ A quoi Camille a, de sa main, ajouté ce _post-scriptum_:--_Puisque vous m'avez donné hier une explication qui n'était pas la vraie, j'ai droit à une autre, la vraie, et je l'attends..._»

--«Et à quelle heure as-tu reçu cette lettre?» lui demandai-je.

--«Il y a quelque vingt-cinq minutes... Le commissionnaire est dans l'antichambre... J'ai voulu t'avoir vu et savoir ce qu'elle t'avait dit. J'aurais dû penser que c'était bien inutile et qu'elle serait avec toi aussi «belle âme» que toi-même... Toujours les sublimes et toujours l'amalgame! Elle n'aura rien perdu pour attendre. Je vais lui répondre et de ma meilleure encre...»

--«Je serais curieux,» interrogeai-je, «d'apprendre par quel mensonge nouveau tu te tireras d'affaire...»

--«Moi?» répliqua-t-il en s'asseyant à une petite table, et sa plume commençait de courir sur le papier, «par aucun... Je lui dis que je n'ai pas la moindre explication à lui donner et que je ne veux pas qu'elle se permette, une autre fois, des tours comme celui qu'elle m'a joué en s'adressant à Fomberteau.»

--«Tu ne feras pas cela!...» l'interrompis-je vivement. «Cette pauvre fille t'aime de tout son cœur. Elle n'a pu supporter le doute. Elle a pensé que tu lui mentais, et elle a voulu savoir la vérité. Voyons, n'est-ce pas naturel?... N'en avait-elle pas le droit, sois juste?... C'est si simple de trouver un autre prétexte... Mais dis-la-lui plutôt, cette vérité, puisqu'elle te la demande, cela lui ferait moins de peine...»

--«Il n'y a qu'une petite objection,» répondit Jacques, et, fermant le billet qu'il venait d'écrire, il pressa le bouton de la sonnette électrique pour appeler le gamin en veste bleue à boutons dorés, auquel il remit la lettre, «c'est que je serais parfaitement heureux si Camille se brouillait avec moi sur ce petit mot... C'est un autre principe, cela, aussi absolu que celui de la régularité du travail. Quand on doit rompre avec une maîtresse, plus le motif de rupture est insignifiant, plus il est sage... Et mes affaires vont si bien de l'autre côté que je n'ai vraiment plus besoin d'elle pour faire marcher sa rivale... Puisque tu es mon _regardeur_, et que je te sais muet comme un tombeau, j'ai bien envie de te raconter tout, malgré les grandes phrases sur la discrétion, d'autant plus que cette confidence ne compromet que moi,--jusqu'ici... Il y a précisément du tombeau dans cette affaire et du tombeau de grand homme--encore!... Enfin, j'ai arraché à Mme de Bonnivet, hier soir, une promesse de rendez-vous... Et dans quel endroit?... Je te le donne en mille. Au Père-Lachaise, devant la tombe de Musset,--comme avec l'autre!... Tu ne trouves pas ça de premier ordre?... Du cimetière au fiacre, c'est comme du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas, et du fiacre à certaine garçonnière de ma connaissance, comme avec l'autre, puisque c'est le programme, un second pas... Car tu sais, jamais de femmes à domicile. Troisième principe... Dans ces conditions, que Camille se brouille avec moi aujourd'hui, mais tant mieux, tant mieux!... Enfin, ne me fais pas une figure qui me dise: Mon cher Molan, vous êtes un monstre, et laisse-moi te mettre à la porte--à cause de la quatrième page...»

Si j'avais douté encore du sentiment trop vif que m'inspirait déjà cette charmante Camille, ce doute aurait cessé là, sur place, tant mon émotion fut cruelle devant ce cynique discours. J'aperçus avec trop d'évidence la vérité du drame où je me trouvais soudain engagé comme spectateur,--mais, dans certains duels, de voir menacée une vie très chère rend le témoin plus pâle que le duelliste lui-même. L'amour passionné de la petite Favier servait à Jacques de moyen d'action sur l'amour-propre de la mondaine blasée, coquette et froidement perverse, sans doute, mais élégante, enviée et riche, vers laquelle l'attiraient sa vanité et sa curiosité. Ce cœur de la pauvre comédienne, resté naïf et romanesque malgré la plus désenchantante des existences, ce cœur si vrai,--que j'avais senti si vrai, qui s'était ouvert à moi, avec une telle spontanéité, dans une heure de souffrance intime,--allait être brisé, déchiqueté, broyé, entre deux orgueils en train de se battre l'un contre l'autre--et quels orgueils! Les plus féroces, les plus implacables de tous, celui d'une demi-grande dame et d'un demi-grand écrivain, tous deux gangrenés d'égoïsme par la parade habituelle, desséchés par la constante et détestable étude de l'effet à produire, sans laquelle on ne garde pas le prestige incertain de la mode. Par une intuition d'une certitude affreuse, je mesurai du coup la profondeur de l'abîme où roulait, à son insu, mon amie improvisée de la veille. L'extrême acuité de cette vision m'empêcha de répondre à Jacques comme il s'y attendait sans doute, pour se divertir de ma naïveté en m'indignant. Il m'eut raillé, et sa raillerie m'eût fait mal. Il m'eût dit tout haut le conseil que son énigmatique sourire me donnait tout bas: «Si elle te plaît tant, il y a une place de consolateur à occuper et tout de suite...» Je peux me rendre cette justice: je ne me la dis pas à moi-même, cette vilaine parole. Je n'y eus pas de mérite, d'ailleurs. A-t-on du mérite à ne pas profaner en soi une image qui ne vous plaît qu'attendrissante et pure? Et si étrange que puisse paraître ce mot appliqué à une fille dont je savais qu'elle était la maîtresse d'un de mes camarades, je respectais dans Camille cette folie d'illusion par laquelle ses vingt-deux ans jouaient sur une seule carte leur précieux trésor de rêves délicats, de tendresses naïves, de nobles chimères. Je respectais en elle aussi le songe qu'elle m'avait déjà fait songer. Durant cet entretien de la veille au soir, le fond le plus intime de mes mélancolies avait tressailli, à me dire que j'eusse pu la rencontrer un peu plus tôt, au temps où elle ne s'était pas donnée à Jacques Molan, la deviner, lui plaire, et peut-être la déraisonnable et touchante enfant aurait-elle tourné vers moi ce besoin de tenir, vis-à-vis d'un autre artiste, ce rôle si moqué, si vieux jeu, de muse et d'inspiratrice. Quel ouvrier de Beauté pourtant n'a pas soupiré vers la présence auprès de lui d'un charmant esprit de femme, d'un cher et dévoué visage où boire du courage aux heures de lassitude, de deux faibles mains, mais sûres, à serrer dans ses mains fatiguées, d'une épaule fidèle où reposer son front tourmenté?... C'était assez d'avoir associé ce soupir quelques minutes au nom de la maîtresse de Jacques pour que l'espoir d'une banale aventure de dépit avec cette pauvre fille n'eût même pas besoin d'être écartée. Cette idée ne pouvait pas me venir. Mais de ne pas nourrir un malpropre projet de galanterie n'empêchait pas que ma sympathie à son endroit, déjà un peu maladive, n'eût grandi encore dans cet entretien avec mon camarade. Voilà pourquoi, au lieu d'écrire à Malvina, le modèle, d'après le sage propos formé quelques heures auparavant, je continuai ma visite illogique de la matinée par une visite plus illogique de l'après-midi, et cette imprudente journée s'acheva par une troisième visite, aussi folle. Une crise de déraison commençait. Elle n'est pas finie, puisque ma plume tremblait dans ma main tout à l'heure à rapporter les phrases brutales de Jacques Molan. Et sur le point de fixer le détail de ces deux autres petits épisodes qui achevèrent le prologue de cette tragédie intime, j'ai dû la poser, cette plume, tant j'avais mal à mes souvenirs, comme on a mal à des blessures mal fermées. Pourtant, par une contradiction que je subis sans l'expliquer,--un attrait s'exhale de ces souvenirs douloureux, une magie, un charme. Toute mon âme a chaud rien que d'y penser.

Cette seconde visite, on le devine, fut pour la pauvre Duchesse Bleue elle-même, comme je commençais d'appeler Camille dans les monologues, de mon cœur, et j'oubliais la pédante réminiscence qui avait inspiré à Jacques Molan ce sobriquet, pour y faire tenir la grâce tendre, la fantaisiste mélancolie d'un rêve à la Watteau, chimérique et caressant, idéal et voluptueux dans sa pitié. Il n'y avait certes pas plus de différence entre le sentimentalisme que cette jolie enfant m'avait ingénument confessé la veille et le matérialisme pratique de son amant, qu'entre la somptueuse maison neuve de la place Delaborde, et le très modeste troisième étage de la très modeste rue de la Barouillère où je sonnai vers les deux heures. Les teintes délavées de la façade mal recrépie s'harmonisaient avec la sordidité de la loge, avec la glaciale froideur de l'escalier de bois sans tapis, dont les marches, cirées de plusieurs jours, s'affaissaient vers le mur. Un air de médiocrité minable était comme épandu sur cette vieille bâtisse, et les cartes de visite bourgeoisement clouées aux portes, que j'eus la curiosité de regarder, révélaient trop quelle sorte de locataires abritaient là leur pauvre existence. Elles abondent, dans ces antiques rues du faubourg Saint-Germain, ces maisons où le loyer le plus haut est de deux mille francs, dernier havre ouvert à toutes les épaves de l'humble vertu bourgeoise. Là, vous croisez sur un palier un vieux général en redingote râpée, dont la rosette résume quarante ans d'abdication quotidienne et de discipline à la Catinat. Ou bien c'est un professeur qui se dirige vers son cours, la serviette gonflée de livres, et qui se tue de répétitions pour doter des filles et soutenir une mère infirme. C'est quelque prêtre âgé, quelque ancien magistrat, qui portent sur leur visage les traces d'une vie tout entière consacrée à des pensées graves. Il était trop naturel que la veuve du coulissier suicidé et ruiné cachât sa déchéance dans un de ces asiles de gêne décente que je ne visite jamais, sans avoir le cœur serré. Ne sont-ils pas un peu mes frères, les hôtes habituels de ces maisons démodées? Comment ne les saluerais-je pas, d'un regard de sympathie, ces pauvres dupes sociales,--dupes d'une naïveté inguérissable qui leur a fait prendre au sérieux les phrases officielles de cet infâme monde, lequel n'a jamais respecté que l'argent, bien ou mal acquis,--dupes d'une sensibilité timide qui les a empêchés de violenter, de brutaliser la fortune? N'ai-je pas vécu, ne mourrai-je pas dupe moi-même de cet excès de conscience, de ce tremblement craintif qui m'a toujours saisi devant l'action? Moi aussi, j'ai trop naïvement cru aux menteuses formules des charlatans de l'art. J'ai hésité devant l'œuvre, par scrupule de diminuer, de profaner ma vision intérieure, par désespoir de l'égaler. Amant passionné de la gloire, j'ai reculé devant les impudeurs de la réclame, et j'aurai traversé la vie en vaincu et en inconnu,--vaincu par mes meilleures qualités, inconnu à cause de mes plus nobles délicatesses. Et Camille, elle aussi, n'était-elle pas ma sœur en sensibilité souffrante? Chère Camille! Tandis que j'écoutais la sonnette retentir et s'approcher des pas, toutes mes impressions se résumaient dans cette évidence d'une analogie sentimentale qui m'attendrissait davantage encore. Je voulais voir, dans ce fait que l'actrice déjà connue continuât d'habiter ici, la preuve qu'elle ne m'avait pas menti en me parlant, la veille, de leur vie paisible, à elle et à sa mère, le signe évident d'une absence totale de vanité, un indiscutable témoignage de sa fierté? Si elle avait cessé d'être sage, du moins elle ne s'était pas vendue à du luxe. Elle s'était donnée à un amour et à une admiration. Hélas! J'allais bien vite apprendre que cette tentation des grandes élégances parisiennes, trop naturelle à une créature fine et jeune, quand elle les a connues et perdues, faisait encore un des éléments du drame moral qui se jouait en elle!

A travers ces pensées, le pêne avait glissé dans la porte, qui s'était ouverte. Une servante âgée et très simplement vêtue, visiblement une bonne à tout faire, me dévisageait. Après avoir hésité, elle finit par me dire qu'elle allait voir si «ces dames» étaient là, et elle m'introduisit dans un petit salon. Des meubles l'encombraient, trop nombreux pour la pièce. Si j'avais soulevé leurs housses, j'aurais vu que le damas de l'étoffe et la dorure des bois dénonçaient l'opulence ancienne. Une tapisserie assez belle couvrait un des murs. On avait dû en replier les personnages par le bas, pour les adapter à l'exiguïté de cette pièce, dont je touchais le plafond avec la pointe de ma canne. Le piano à queue, la grande pendule de bronze, les candélabres trop hauts avaient, eux aussi, figuré dans l'hôtel du financier. Ces muets témoins de splendeurs évanouies racontaient par leur seule présence la mélancolie de la ruine avec plus d'éloquence que n'auraient fait toutes les phrases. D'ailleurs, je n'eus guère le loisir de méditer sur ce que mon pauvre Claude, dans ses mauvais jours de pédantisme, eût appelé la psychologie de cet ameublement. Une femme d'environ quarante-cinq ans entrait dans ce salon. Je reconnus, au premier coup d'œil, la mère de Camille. Mme Favier ressemblait à son enfant, à la distance d'un quart de siècle, avec une identité des traits dans le vieillissement et la déformation, presque douloureuse. Il y a quelque chose de si triste à se trouver face à face avec le spectre anticipé d'une jeune et fine beauté que l'on admire, que l'on commence à aimer! Toutefois, le regard de la mère et celui de la fille avaient une expression si différente qu'elle corrigeait aussitôt cette ressemblance. Autant les yeux bleus de Camille, avec leur prunelle tour à tour trop claire et trop sombre, trop vive et trop languissante, révélaient une inégalité passionnée d'âme, des troubles profonds, un déséquilibre intime,--autant le paisible et lent azur des yeux de Mme Favier disait la sérénité passive, l'acceptation résignée, et, malgré tout, heureuse. Oui, c'était l'image de la paix intérieure, que cette veuve d'un boursier tragique. A la voir, comme je la voyais, un peu grasse avec de bonnes couleurs de santé à ses joues pleines, et, sinon élégante, du moins très correcte dans une robe à peu près à la mode, il était impossible de s'imaginer, d'abord que cette femme eût traversé les épreuves d'un drame de ruine et de suicide, puis que cette irréprochable et tranquille douairière fût une simple mère d'actrice. Nous avons changé tout cela, comme dit l'autre. Avais-je moi-même la tenue d'un peintre de l'ancienne tradition? Et mes camarades l'ont-ils? Le pseudo-clubman, habillé comme une gravure de tailleur, qu'est Jacques Molan, ressemble-t-il davantage aux bousingots de 1810 ou aux bohémiens d'Henry Murger? Mais ne vivons-nous pas dans un temps où une pièce de théâtre qui réussit rapporte, des années durant, le capital et les revenus d'une ferme en Beauce, où un portrait d'Américain se paie des quinze, des vingt, des trente mille francs, où un sociétaire de la Comédie-Française touche des traitements d'ambassadeur, avant de se retirer la boutonnière fleurie du ruban rouge, tandis que les actrices en tournée sont accueillies en terre étrangère par des réceptions de souveraines. La barrière de préjugés ou de principes, qui séparait la vie artistique du monde social est à jamais abattue. Là-dessus, les progressistes et les démocrates applaudissent. L'exemple de Jacques précisément et mes lectures avaient fini par me convaincre que c'est là au contraire une des pires erreurs de l'époque. L'artiste a toujours gagné à être traité comme un demi-paria. Son goût naturel pour ce qui brille, inévitable rançon de ses pouvoirs d'imagination, a sitôt fait de se tourner en vanité, quand il est la dupe du décor, du luxe, des éloges, de la femme élégante surtout, cette flatterie irrésistible à son amour-propre et à ses sens! Et lorsqu'il ne succombe pas à la tentation, il donne dans l'autre excès, non moins naturel à cette race irritable, et non moins dangereux, celui de l'orgueil révolté et misanthropique... Mais je verse moi-même dans mon défaut à moi, celui de la rêverie indéterminée et indéfinie. Revenons à ce qui reste le vrai correctif de tous les vices, intellectuels et autres: _la Réalité_. J'étais donc assis en face de la respectable Mme Favier, dans le salon aux meubles houssés, la mine penaude de me trouver en tête à tête avec la mère, quand j'étais venu rendre visite à la fille. La veuve me rassura bientôt, en me tenant une suite de bourgeois et pratiques discours qui convenaient à sa physionomie et à son origine.--J'ai su depuis qu'elle était la fille d'un petit commerçant du Nord, épousée pour sa beauté par le romanesque père de la romanesque Camille, à la suite d'une rencontre en voyage. Il y avait chez elle de la Flamande et aussi de la boutiquière. Elle avait assisté à sa vie comme une femme assise au comptoir dans un magasin assiste à la vente. Je rends mal une chose humaine que je vois si bien, et qui est si fréquente chez les créatures voisines du peuple: leur sort leur demeure extérieur et impersonnel. Aux jours médiocres de sa jeunesse, Mme Favier avait dû regarder, parler, sentir avec le même calme,--avec le même calme traverser sa période de luxe,--et avec le même calme, elle traversait cette nouvelle et non moins invraisemblable aventure de sa maternité entraînée dans l'orbe de révolution d'une étoile Parisienne.

--«Camille va venir,» me disait-elle. «La couturière est là qui lui essaye un corsage... La pauvre enfant ne se sent pas très bien, aujourd'hui. C'est un métier fatigant que le sien, monsieur, et elle a déjà besoin de repos. Nous avons eu tort de pas aller aux bains de mer, cette année. Connaissez-vous Yport, monsieur? C'est très joli, très tranquille, nous y avons nos habitudes depuis six étés. J'aime, quand je vais à la campagne, revenir dans les mêmes endroits. Les gens vous accueillent bien. On se sent chez soi... Quand mon cher mari vivait, nous passions tous les ans nos deux mois en Suisse. C'était réglé. Nous partions le 15 juillet. Nous revenions le 15 septembre... Je n'y suis plus retournée depuis. Ce serait pour moi un trop triste souvenir... Vous venez pour causer avec Camille de son portrait...?»

--«Elle vous en a parlé? Elle ne l'a donc pas oublié?» fis-je.

--«Non, certainement,» répondit la mère, «et j'ai été très étonnée quand elle m'a dit cela,--elle qui est si rebelle à poser,--très étonnée et très contente. Elle m'a dit aussi que vous êtes du Cercle des Champs-Élysées, dont était mon mari. Il a fusionné avec celui de la place Vendôme, je sais? J'ai vu dans le journal que l'on y fait maintenant une exposition chaque année. Est-ce que vous avez l'intention d'y mettre le portrait de Camille? Je crois que ce serait excellent pour vous et ce ne serait pas mauvais pour elle... Nous y avions des amis que nous verrons un peu, quand nous serons dans notre ancien quartier... Nous attendons que Camille ait signé un engagement définitif. On le lui a proposé au Théâtre-Français. Mais comme ces messieurs l'ont laissé aller quand elle venait d'avoir ses deux prix, on lui conseille de leur tenir la dragée un peu haute, maintenant qu'elle est célèbre. Moi, je veux bien. Je ne m'y entends pas. Mais je lui dis toujours: souviens-toi que la maison de Molière est aux autres théâtres ce qu'un grand magasin comme le Louvre et le Bon Marché est à une boutique de détaillants...»

Je ne suis pas sûr de reproduire exactement l'ordre de ces phrases. En revanche, je suis très sûr de leur teneur, et plus encore de l'esprit qui les inspirait, ainsi que les phrases qui suivirent.--Elle était simple jusqu'à en être parfois commune, et confiante jusqu'à en être bavarde, la pauvre Mme Favier! Je l'ai trop éprouvé depuis: c'était le plus sage et le plus solide esprit de carrière, celui d'une femme qui garde du bon sens à travers sa ruine. Ce phénomène est plus rare encore qu'un sentimentalisme de comédienne. D'habitude, ces chutes subites hors de l'Olympe de l'opulence, ont pour résultat un effarement moral qui dure le reste de la vie. Les gens ruinés semblent perdre, avec leur argent, toute faculté d'adaptation au cercle étroit d'activité où leur déchéance sociale les emprisonne. Chose étrange! C'est surtout quand leur richesse n'a été qu'un épisode entre deux pauvretés que ce désarroi se produit. Cette alternance de situation est comme une fantasmagorie où le jugement se fausse. Pour avoir résisté à une telle secousse, il fallait que Mme Favier fût profondément, absolument, ce que disaient son sourire jeune, ses joues reposées, les lignes harmonieuses de son visage, une créature simple et d'un positivisme tranquille, tout le contraire de cette fille dont elle entrevoyait l'avenir comme elle eût entrevu l'avenir d'un fils entré dans l'armée:--sous-lieutenant, puis lieutenant, puis capitaine, puis colonel, enfin général. Conservatoire, Odéon, Vaudeville, Comédie-Française, Pensionnat, Sociétariat,--ces étapes étaient distribuées dans cet esprit de brave bourgeoise, avec une régularité d'autant plus étonnante que son éducation avait dû la façonner à concevoir sur un tout autre type une destinée de femme. Comment une pareille révolution s'était-elle accomplie dans cette intelligence? Mais y a-t-il besoin d'explication pour certaines natures dont l'instinct primordial est de se modeler sur les circonstances comme d'autres ont pour instinct de se débattre là contre et de se rebeller? Le dernier cas était celui de la pauvre Duchesse Bleue. Cette différence essentielle entre leurs caractères avait supprimé de tout temps l'intimité réelle entre les deux femmes. Elles n'avaient pas entre elles, elles ne pouvaient pas avoir de rapports vrais. Je m'en rendis trop compte en voyant, après dix minutes de conversation avec la mère, Camille entrer, et son teint si pâle, ses yeux brouillés d'avoir pleuré, le trouble si visible de tout son être que cette mère ne soupçonnait même pas!