Part 6
--«Ah!» reprit Jacques, «ce sont d'étranges rapports, plus étranges que tu ne les imaginerais jamais... Bonnivet, vois-tu, c'est un mari Parisien, comme il y en a beaucoup, qui, par lui-même, ne serait d'aucun grand _club_, d'aucun salon, et qui doit toute sa situation de monde aux coquetteries de sa femme. Les maris de cette espèce n'ont pas toujours prémédité cet _alphonsisme_ d'un nouveau genre. Mais ils en profitent, et ils se divisent en trois groupes: les nigauds, qui sont persuadés que ces coquetteries demeurent innocentes contre l'évidence, les philosophes qui sont bien décidés à ne jamais vérifier jusqu'où vont ces coquetteries, et les jaloux qui veulent bien profiter de ces coquetteries pour avoir un salon rempli, des dîners élégants. Avec cela ils ont la sueur froide à la seule idée que leur femme prendrait un amant. C'est le cas de Bonnivet... Tous les flirts de la reine Anne, il les accepte. Il leur fait même bonne mine. Tu as vu comme il m'a serré la main? Il assiste, silencieux comme le plus complaisant des hommes, aux petits manèges de sa moitié... Hé bien! j'ai la conviction que s'il soupçonnait cette femme de la moindre familiarité physique par delà cette familiarité morale, il la tuerait, là, sur place, comme un simple lapin... Elle le sait, et elle en a peur, et c'est pour cela qu'elle le préfère au fond à nous tous et qu'à mon humble avis elle ne l'a sans doute pas trompé encore. Tout arrive, même le bien! Pourtant elle aime à le braver dans ses moments de nerfs. Elle en avait un tout à l'heure. Camille avait été trop jolie. Entre nous, c'est la vraie raison du souper: elle n'a pas voulu que la petite duchesse bleue fût à ton serviteur ce soir. Et j'y pense: voilà aussi pourquoi elle ne t'a pas invité. Elle a espéré que tu profiterais de mon absence. C'est de la bonne comédie. Molière, où sont tes pinceaux?...»
--«Mais,» lui dis-je, en rêvant à celui des deux personnages à demi muets dont il venait de me tracer ce portrait plutôt tragique, «si telle est ton opinion sur M. de Bonnivet, tu ne dois pas être très rassuré pour le jour où tu serais l'amant de sa femme.»
--«Moi?» répondit-il en haussant les épaules, «mon cher, j'ai fait le calcul... Prendre pour maîtresse une femme quelconque, tu entends, quelconque, c'est toujours courir le même nombre de chances de se rencontrer face à face avec quelqu'un qui tue... Hé! Oui. Réfléchis. Si cette femme est galante, elle a eu des amants qu'elle te sacrifie. Donc... Si elle ne l'est pas, c'est celui qu'elle aura éconduit qui voudra se venger. Donc... C'est à peu près comme de monter en voiture et en chemin de fer, ou comme de boire un de ces verres d'eau fraîche que les chimistes déclarent des bouillons de microbes. Je brave les chevaux emballés, les déraillements, les fièvres typhoïdes et les jaloux, parce que j'aime à aller vite, à me rafraîchir et à m'amuser... Et puis, Mme de Bonnivet connaît son tyran, son Henri,--il s'appelle Henri-Amédée-Placide, des noms bien idylliques cependant!--Elle sait ce dont il est capable. Elle s'amuse à l'exciter, savamment, juste de quoi se procurer ce petit frisson de demi-danger. Quand elle voudra sauter le pas, elle s'y prendra comme une toquée raisonnable,--qu'elle est. Les maris ombrageux ressemblent aux bêtes vicieuses. Ce sont celles que l'on monte le plus sûrement quand on les a bien étudiées et que l'on connaît leur tic... Et maintenant as-tu un crayon?--Bon.--Je griffonnerai sur une carte dans la loge. En attendant, laisse-moi arranger avec l'ouvreuse l'affaire du billet à me remettre...»
Nous étions à la porte de notre baignoire. Il s'arrêta, ainsi qu'il venait de le dire, pour échanger quelques mots avec la femme préposée à la porte. Je le vis du coin de l'œil, qui remettait à cette complaisante personne, une lettre quelconque qu'il tira de son portefeuille. Il était rendu en ce moment à sa vraie physionomie de bête de proie, féline et souple, et sa réelle élégance de joli garçon en devenait presque répugnante.
--«Ça y est,» dit-il, «et nous allons applaudir notre amie comme si nous n'étions pas, moi l'auteur et toi le camarade de l'auteur. Nous lui devons bien cela... Pauvre petite! Elle va être si désappointée. Tu m'écriras un mot demain, ou tu viendras me voir, pour me renseigner sur sa façon de prendre notre mensonge. Je n'ai pas d'inquiétude sur le résultat. Une femme qui aime ne doute jamais de la vérité. Elle avale l'invraisemblable comme une carpe avale l'hameçon, jusqu'au bout et un mètre de ficelle avec...»
--«Et si elle devine que je lui mens?...» interrompis-je... J'avais sur le cœur le _notre mensonge_ qui faisait de moi son complice, et j'étais sur le point de lui refuser mon aide. Mais le lui refuser c'était ne pas revoir Camille le soir même.
--«Elle ne devinera pas...» répondit-il.
--«Enfin, si elle insiste, si elle me demande ma parole d'honneur?...»
--«Tu la lui donneras. Avec les femmes, les faux serments sont permis. Et puis elle ne te la demandera pas... Chut... La voici. N'ayons pas l'air de deux conspirateurs. Dieu! qu'elle est jolie!... Et dire que j'aurais pu!... Si je faisais la farce à l'autre de lui fausser compagnie?... Mais non, il y a une vieille chanson française là-dessus, et délicieuse:
_C'est que la femme qu'on adore N'est pas celle qu'on a déjà, Mais celle qu'on n'a pas encore Et qu'on n'aime plus quand on l'a..._
«Avoue que ces quatre vers renferment plus de vérité que tous les romans d'analyse des coupeurs de cheveux en quatre, tes amis, Claude Larcher et Julien Dorsenne?...»
Il me récitait cette stance légère d'une voix chantante, avec des larmes presque au bord des yeux, comme s'il eût senti l'infinie mélancolie qu'il y a dans l'inconstance inévitable du cœur, dans la fuite irrésistible des choses. Oh! ces attendrissements de littérature, qui saura jamais s'ils ne sont pas la plus vraie sincérité des littérateurs! Camille Favier cependant était rentrée en scène. Elle avait recommencé de jouer avec une grâce heureuse qui se transforma en nervosité, lorsque l'ouvreuse fut venue, selon le programme du complot, apporter dans notre baignoire le faux billet de Fomberteau. L'actrice faillit n'être pas à sa réplique, lorsqu'elle vit Jacques tirer un crayon de sa poche, griffonner sur sa carte un mot qu'il me remit, puis sortir de la loge. Mais le fourbe avait eu raison. Le trouble profond de la femme ne fit que profiter au jeu de la comédienne. Elle cessa soudain de regarder du côté de la baignoire où son amant n'était plus. Les forces entières de son être parurent concentrées sur son rôle, et, dans la grande scène finale, fort ingénieusement démarquée, de _la Princesse Georges_, elle déploya une puissance de pathétique qui enleva le public dans un délire d'enthousiasme. Alors seulement et comme, rappelée par une salle transportée, elle revenait saluer au bord de la scène, ses yeux se tournèrent vers la loge où j'étais seul. Il y avait, dans ce regard, le joli regret de ne pouvoir offrir ce triomphe à son maître et seigneur. Il y avait un orgueil d'artiste à artiste vis-à-vis de moi. Il y avait surtout une supplication que je ne m'en allasse pas sans avoir causé avec elle,--et, le rideau tombé définitivement, elle s'avança sans souci d'être observée par ses camarades:
--«Que se passe-t-il?» me demanda-t-elle. «Où est allé Jacques?»
--«Il m'a laissé cette carte pour vous,» lui répondis-je évasivement.
--«Montez dans ma loge,» dit-elle, après avoir regardé les quelques mots écrits au crayon, «je veux vous parler.» Son impatience était si vive que je la trouvai sur la première marche de l'escalier. Elle me saisit le bras aussitôt avec sa main.
--«C'est vrai?» me demanda-t-elle à brûle-pourpoint, «Fomberteau se bat? Et avec qui? Et pourquoi?»
--«On ne m'a rien dit de plus qu'à vous,» répliquai-je, toujours avec le même vague.
--«Il savait donc que Jacques était au théâtre ce soir? Ils avaient donc rendez-vous ensemble? Pourquoi ne m'en a-t-il pas parlé? Il n'ignore pas comme je m'intéresse à ses amis et à celui-là entre tous les autres... C'est un si loyal camarade et qui a si bravement défendu _Adèle_ et _la Duchesse_. Vous ne voulez pas que je trouve cela étrange?...»
--«Mais Jacques a paru aussi surpris que vous,» balbutiai-je.
--«Ah!» me dit-elle, en me serrant le bras plus fort, «vous êtes encore un honnête homme, vous. Vous ne savez pas bien mentir...» Puis, avec un accent profond: «Mais vous ne me vendriez pas non plus votre ami, je le sais aussi,» et, après un silence: «Vous habitez le même quartier que moi, m'a dit Jacques,--attendez-moi, vous me reconduirez...»
Elle avait disparu derrière la porte fermée de sa loge, et je n'avais pas trouvé de mots pour lui répondre,--pas plus à elle que tout à l'heure à Molan. Mon Dieu! Étais-je assez mécontent de moi-même? Éprouvais-je des sentiments assez contradictoires dans ce couloir de théâtre, rempli maintenant de cette déroute qui achève les représentations? C'est auquel, parmi les artistes, s'empaquettera le plus vite pour aller gagner qui un souper, qui sa famille, qui son amant ou sa maîtresse, qui le sommeil. Ce dernier cas est le plus général. Il faut avoir vingt-trois ans et l'âme romanesquement tourmentée que disaient les yeux de Camille, pour ajouter aux émotions si épuisantes de la scène celles de l'entretien qu'elle se préparait à avoir avec moi... Que je la redoutais cette causerie! Que je regrettais de ne pas l'avoir esquivée par un prétexte quelconque! Comme j'étais sûr que malgré son mot sur mes devoirs d'amitié, cette enfant passionnée essaierait de me faire dire ce que je voulais pas, ce que je ne devais pas dire!... Il eût mieux valu peut-être que cette crainte se trouvât vérifiée et que la rouée apparût tout de suite en elle par-dessous l'amoureuse. Pourtant, les regretté-je sincèrement, les minutes singulières de cette nuit-là? Regretté-je cette promenade à deux, par ce ciel étoilé et froid de janvier,--si inattendue, puisque je ne connaissais pas cette jeune femme, même de nom, à sept heures du soir;--si innocente, presque si niaise, puisque j'étais la diversion improvisée de sa tendresse pour un autre;--si courte, puisque le trajet du Vaudeville à la rue de la Barouillère n'est pas de plus de trois quarts d'heure.--Et ces trois quarts d'heure comptent pour moi parmi les rares qui fassent lumière sur le fond noir et morne de ma vie. Rien que d'en évoquer le charme disparu vaudrait la peine d'avoir commencé le récit de cette longue et monotone souffrance...
Quoique je fusse bien assuré que Camille ne m'avait pas fait rester pour jouer avec moi la scène de la Camargo avec l'abbé dans _les Marrons du feu_, de ce Musset qualifié si lestement de mauvais poète par Molan, mon cœur battait d'un battement plus vif que d'habitude, lorsque la porte de la loge s'ouvrit. Je la vis reparaître, enveloppée tout entière d'une grande mante noire achevée en larges collets souples qui lui élargissaient les épaules. Une grosse fraise de soie noire s'épaississait autour de son cou, et sa tête, coiffée d'une capote d'un bleu sombre, émergeait, presque trop petite. Elle me parut plus grande, plus jeune aussi. Tout de suite, je vis à ses paupières qu'elle avait pleuré, de même que je sentis combien elle était nerveuse, rien qu'à la manière dont elle dit adieu à l'habilleuse. Puis, comme elle s'appuyait sur mon bras pour descendre l'escalier, je lui demandai, croyant l'égayer par cette bénigne plaisanterie:
--«Vous n'avez pas peur de faire causer, en vous en allant ainsi avec un monsieur?...»
--«Faire causer?» dit-elle en haussant ses fines épaules. «Voilà qui m'est égal. Tout le monde au théâtre sait que je suis la maîtresse de Jacques... Je ne m'en cache pas, vous voyez, et, d'ailleurs, lui non plus... Il ne vous l'a pas dit?... Avouez...»
--«Il m'a dit qu'il vous aimait,» répondis-je.
--«Non,» fit-elle avec son joli sourire triste, qui relevait sa fine bouche un peu à droite et creusait une fossette dans sa joue pâle, «je le connais trop pour croire cela. Il vous a dit que je l'aimais, et il a eu raison. Tout de même c'est gentil à vous de vouloir que je pense qu'il parle de moi tendrement. Je vous répète d'être bien tranquille. Je n'essaierai pas de vous faire causer... Après tout, cette histoire de Fomberteau n'est pas impossible... C'eût été si simple pourtant de ne pas s'en aller sans m'avoir dit adieu. Je m'étais promis une telle joie de cette reconduite, ce soir...»
Nous étions sur le trottoir de la rue de la Chaussée-d'Antin, comme elle prononçait cette phrase, suivie d'un long silence. Les femmes qui aiment ont de ces cruautés inconscientes. Mais comment en vouloir à celle-ci de regretter son amant auprès de moi et de me le dire, quand tout son charme était dans cette spontanéité, cette ingénuité si intactes de sa nature? Et puis, je commençais d'être amoureux d'elle, et ce tête-à-tête, même pour me parler d'un autre, m'enlaçait, m'enivrait de cet enchantement de la présence aimée, qui est à elle seule une volupté. La chaleur de son bras faisait affluer mon sang à mon cœur. De quelle pose discrète ce joli bras s'appuyait sur le mien, pourtant, avec cette réserve si différente de l'abandon de l'amour! Mais son pas s'était mis instinctivement en harmonie avec mon pas. Nous marchions d'accord, et cette fusion de nos mouvements, en me faisant sentir le rythme léger de son corps, me révélait aussi qu'elle était, quoique me connaissant bien peu, en pleine confiance. J'éprouvais une extrême douceur à cette intimité si subite, si complète, si dépourvue de coquetterie. Mon amour-propre n'avait pas plus l'idée de s'en humilier que le sien n'avait eu l'idée de feindre avec moi sur ses relations avec mon camarade. Par la magie mystérieuse de quelle double vue avait-elle deviné, au premier coup d'œil, que je lui serais, auprès de Molan, précisément l'avocat dont elle avait besoin, et aussi qu'elle pouvait sentir, devant moi, en libre sincérité? Toujours est-il que, dès cette première promenade faite ensemble, d'abord à travers la foule dont s'encombrait le boulevard, puis dans les rues de plus en plus paisibles, jusqu'aux avenues désertes des Invalides et de Montparnasse, notre conversation fut celle de deux êtres profondément, définitivement, absolument sûrs l'un de l'autre. Je n'essaierai pas d'expliquer cette première étrangeté,--prélude et présage de relations où tout devait être anomalie. Moi qui répugne à recevoir des confidences autant qu'à en faire, j'écoutais cette femme de théâtre avec une passionnée, une insatiable avidité de connaître tout de sa vie. Si singuliers que fussent ses aveux, adressés à un étranger, presque à un inconnu, je ne pensais ni à les mettre en doute ni à les taxer d'impudence ou de cabotinage... Et voici que le temps recule, et les mois qui nous séparent de cette heure s'abolissent. Le ciel de la nuit d'hiver palpite à nouveau de fourmillantes étoiles. Nos pas associés, presque conjugués, sonnent sur les trottoirs vides. Sa voix s'élève et s'étouffe tour à tour, avec son timbre si doux. C'est comme une musique que rend son âme en épanchant les paroles où elle s'abandonne. Cette musique, je l'entends encore. Je retrouve ce trouble, à la fois délicieux et douloureux, dont me remplissait chacun de ses mots: ils me paraissaient si touchants, alors que la chère voix les prononçait, ils me paraissent aujourd'hui si cruellement ironiques. En me les rappelant, je songe à ces jardins de Provence trop tôt fleuris, trop tôt parés de la frêle grâce des corolles--et puis une nuit de gelée brûle les roses, les anthémis et les mimosas, et les massifs qui déployaient au soleil de janvier la fête de leurs couleurs et de leurs parfums ne montrent plus que des tiges flétries, des bâtons morts à l'extrémité desquels jaunissent et se recroquevillent des pétales brûlés et des feuilles sèches. Dieu! Que la vie, la cruelle vie a tôt glacé de même les fraîches et douces fleurs de sentiment qui s'ouvraient dans ce cœur jeune, et comme mon cœur à moi défaille, lorsque je me rappelle et ses yeux, et ses gestes, et son sourire, et le joli hochement de tête qu'elle avait pour me dire:
--«Oui, quand je peux rentrer avec lui de cette façon, le soir, il sait que je suis si heureuse... Et il sait aussi ce que cela me coûte de me procurer cette liberté... D'habitude, maman vient me prendre... Pauvre maman! Si elle soupçonnait tout!... Jacques n'ignore pas comme il m'est pénible de mentir pour les petites choses, plus peut-être que de mentir pour les grandes. La mesquinerie de certaines ruses vous fait mieux sentir combien c'est vilain et misérable de tromper. Il faut que je raconte que ma cousine vient me chercher et que j'avertisse cette cousine aussi... Non. Je n'étais pas née pour ces roueries... J'aime à dire ce que je pense, moi, et ce que je sens. Et d'abord je ne rougis pas de ma vie. Sans Jacques, j'aurais déjà tout raconté à ma mère.»
--«Et elle ne soupçonne vraiment rien?» lui demandai-je.
--«Non,» dit-elle avec une amertume profonde, «elle croit en moi. Je suis la revanche de sa vie, voyez-vous. Nous n'avons pas été toujours comme nous sommes. J'ai le souvenir d'un temps où, petite fille, nous avions un hôtel, des voitures, des chevaux. Mon père était dans les affaires, un des grands coulissiers de Paris. Vous savez mieux que moi ce que c'est: un coup de Bourse malheureux, et ces fortunes-là s'effondrent... Ce n'est pas son nom que je porte, c'est celui de ma mère, quand elle était jeune fille...»
--«Mais Jacques ne m'a rien raconté de tout cela,» dis-je avec un étonnement qui la fit hausser de nouveau ses minces épaules. Quelle désillusion déjà dans ce gentil et triste geste qui disait qu'elle jugeait clairement celui qu'elle continuait de tant aimer!
--«Cette histoire ne l'a sans doute pas assez intéressé pour qu'il s'en souvienne. Elle est si banale, y compris la mort de ce malheureux homme qui s'est tué de désespoir. Ce qui l'est tout de même un peu moins, c'est que maman a sacrifié sa fortune pour que l'honneur de mon père fût sauf. Il est vrai que c'était une fortune qu'il lui avait reconnue par contrat et qui venait de lui. C'est égal. Il n'y a pas beaucoup de femmes, dans ce monde riche que Jacques aime tant, qui feraient cela, pas vrai? Tout a été payé, et nous sommes restées avec sept mille francs de rente dont nous vivions encore l'an dernier, avant que je n'entrasse au Vaudeville...»
--«Et comment vous est venue l'idée du théâtre dans un pareil milieu?» lui demandai-je.
--«C'est une confession que vous voulez,» dit-elle, «vous l'aurez. Sait-on jamais pourquoi l'existence tourne comme ceci ou comme cela? On ne sortirait pas dans la rue si l'on pensait à tous les événements que peut produire une rencontre...» Et elle souriait en disant cette phrase qui éveillait en moi un trop vivant écho. N'était-ce pas une de ces rencontres de hasard qui venait de me la faire connaître, pour le bouleversement de ma paix intérieure, je le pressentais trop? Et elle continuait:
--«Si je crois à quelque chose, voyez-vous, c'est à la destinée.--Parmi les quelques personnes que nous continuions à voir se trouvait un ancien ami de mon père, grand amateur de théâtre. Il est mort depuis. Il m'entendit, un jour que je ne le savais pas là, réciter un morceau de poésie que j'avais appris par cœur, pour moi seule. C'étaient les vers de _l'Expiation_:
«_Waterloo! Waterloo! Waterloo! Morne plaine_...
«Tenez, la voilà bien, la destinée. Notre vieil ami m'avait parlé de sa mémoire qui baissait. Il m'avait conseillé de travailler la mienne. Ce petit hasard aura aiguillé toute ma vie... Il trouva que j'avais déclamé avec justesse ces quelques vers. Comme par jeu, il me donna un autre morceau à apprendre. J'avais quinze ans, et il me traitait comme il eût traité une grande gamine de nièce, sans plus de façons... S'il vivait encore, serait-il heureux ou malheureux de ses conseils? Que je me suis demandé cela souvent!... Enfin!... A la suite de cette seconde expérience, il eut une longue conversation avec maman... Nous étions pauvres. Nous pouvions le devenir davantage. Nous n'avions rien à espérer de notre famille, qui a été si dure pour mon pauvre père... Un talent, c'est un gagne-pain, et, aujourd'hui, le théâtre, c'est une carrière comme la peinture, comme la littérature... Les temps des préjugés sont passés...--Vous entendez d'ici ces raisonnements de vieux garçon parisien? Vous entendez les objections de maman? Elles ne tinrent pas contre l'autorité que notre ami avait prise chez nous en nous demeurant fidèle. On nous a tant abandonnées,--peut-être un peu par notre faute? Maman a été si fière. Ce qui acheva de la décider, ce fut la joie que je montrai quand on me consulta. Voilà comment je suis entrée d'abord chez un professeur, puis au Conservatoire, d'où je sortais, il y a trois ans tantôt, avec les deux premiers prix... Un stage à l'Odéon, puis le Vaudeville tout de suite... Et vous en savez autant que moi sur Camille Favier...»
--«Sur Mlle Favier,» rectifiai-je, «mais pas sur Camille.»
--«Ah! Camille!» répondit-elle en quittant mon bras, comme si au moment de m'en dire plus long, trop long, sur son être intime, un irrésistible instinct de reprise la faisait se reculer. «Camille est une personne qui n'a jamais eu beaucoup de bon sens, et elle en a moins encore aujourd'hui qu'autrefois,» ajouta-t-elle avec ce hochement de tête, mutin et mélancolique à la fois, que je lui ai toujours vu, dans les heures émues. «C'est sans doute que je ressemble à mon cher papa, qui, lui, n'avait pas de bon sens du tout, m'a-t-on raconté, car il avait épousé ma mère par amour, et c'est bien ce que ses frères et sœurs, cousins et cousines ne nous ont jamais pardonné... Pauvre père et pauvre Camille!... Mais vous le voyez bien,» et cette fois elle sourit, «que je n'en ai pas du tout de bon sens, puisque je vous raconte de pareilles choses après deux heures de connaissance... Et pourtant, j'ai une théorie, voyez-vous. L'amitié, c'est comme l'amour: ça y est ou ça n'y est pas, et du premier coup...»
--«Et, de ma part, vous avez deviné que ça y est?...» lui dis-je.