La duchesse bleue

Part 5

Chapter 53,699 wordsPublic domain

Et il frappa contre la porte avec sa canne d'une façon qui démentait un peu ses paroles. Il y avait une autorité et de nouveau une nervosité dans ce petit coup sec. «Décidément il y tient plus qu'il ne veut l'avouer et se l'avouer,» me répétai-je, tandis que cette porte s'ouvrait. Deux lampes et plusieurs bougies allumées maintenant rendaient étouffante l'atmosphère de l'étroit local où se tenaient, outre l'actrice et son habilleuse, les personnages dont Jacques m'avait annoncé la présence. Je reconnus aussitôt les deux types du bas viveur actuel, si merveilleusement dessinés par Forain. L'un, que je devinai à son encolure être le Tournade, montrait une grosse face, plaquée de rouge, d'un cocher trop bien nourri, avec une de ces lourdes et ignobles bouches qui appellent le noir cigare congestionnant, des yeux à la fois finauds, brutaux et assouvis, une calvitie menaçante, de courts favoris roux, la carrure d'un boxeur... Et quelle main, aux larges doigts gras, boudinant autour de larges bagues à larges pierres! Quelque âpre paysan, acheteur de biens nationaux, revit dans les gens de cette espèce, et ils apportent à la crapule élégante une âme ignoblement positive de fils d'usurier, nourrie par un tempérament de portefaix. L'autre, le Figon, maigre et veule, avait un nez infini sur une bouche dont chaque dent était un pari d'aurification. Ses yeux verts et bordés de jambon,--abominable mais irremplaçable métaphore de l'argot du peuple,--clignotaient dans un teint pourri de remèdes secrets, un de ces teints où roule une lymphe gâtée qui corrompt la chair qu'elle devrait nourrir. Le poil rare, les épaules étroites, l'épine déjà cassée, quel exemplaire de cet épuisement sans race qui justifierait les colères des ouvriers contre la bourgeoisie, si eux-mêmes, basse canaille nourrie et rongée des mêmes vices, ne valaient pas moins encore! Et tous les deux, l'obèse Tournade et l'évidé Figon, avaient cette façon de porter l'habit de soirée, ces larges boutons d'or au plastron, ce bouquet à la boutonnière, ce chapeau en arrière sur la tête, uniforme de sottise ou d'infamie, depuis que le caricaturiste génial de _Doux Pays_--ce Goya du macabre et gouailleur sabbat Parisien--a illustré de ses légendes cette tenue du «fêtard» où la correction fait mieux saillir l'abjection. Éclairés par le jour cru de la petite loge, ces deux visiteurs, debout, appuyés contre le mur, tétaient leurs cannes avec un air d'abrutissement, et ils regardaient la petite actrice assise à sa toilette, un peignoir sur ses épaules. Elle faisait sa figure pour le prochain acte, où elle devait paraître soi-disant déguisée--avec le costume même du portrait qui lui valait son surnom dans la pièce, toute en bleu, du satin de ses souliers au ruban de sa chevelure. L'unique chaise longue et l'unique fauteuil, montraient une robe étalée et un manteau. Évidemment les personnages s'imposaient à elle sans qu'elle leur eût même dit de s'asseoir, et elle allait les congédier. Ce signe de son indépendance me causa un vif plaisir. J'avais conçu pour ces jeunes gens, à première vue, une antipathie violente,--après cela comment douter des pressentiments?--surtout pour l'héritier de la bougie Tournade qui avait échangé avec Jacques un bonjour assez sec. Le sire de Figon, lui, servait à l'auteur en vogue tous les «cher maître» de rigueur et des éloges sur la pièce, imbéciles de platitude. Jacques les accueillait la bouche en cœur. L'encens est toujours bon, si grossier soit-il, et quand la cassolette serait la plus vulgaire des blagues à tabac. Il dodelinait de la tête, indulgemment, jusqu'à ce que le sire de Figon conclut:

--«Enfin, vous êtes mes deux auteurs préférés, vous et...»

Je ne répéterai pas ici le nom du littérateur outrageusement médiocre auquel le nigaud associait ainsi le pauvre Jacques. Celui-ci eut un demi-haut-le-corps qui faillit me donner le fou rire, tandis que l'actrice interrompait brutalement:

--«Allez-vous fermer la boîte à gaffes?...» fit-elle. «Je vous ai déjà dit que je voulais bien vous supporter, à condition que vous ne parleriez jamais ni de livres ni de théâtre.» Elle avait eu pour apostropher le jeune homme, qui la regarda en ricanant avec stupidité, un coup de gueule dans sa voix d'ordinaire si fine, et elle continua: «Si Molan vous rate dans sa prochaine pièce, il aura de la bonté. Je lui donnerai mes tuyaux sur vous. Savez-vous ce qu'il vient de me conter, Jacques? Gladys, son ancienne, vous la connaissez, celle que vous appeliez la Gothon du Gotha à cause de ses amours avec les gens _chic_?... Elle l'avait lâché pour un calicot. Elle vient de lâcher le calicot pour se remettre avec un lord...--On peut de nouveau la saluer, enfin!... nous a dit M. de Figon... Est-ce coquet?...»

--«Allons,» interjeta Tournade de l'air d'autorité d'un homme de cercle qui ne veut pas laisser manquer de respect à un autre homme de cercle devant de simples gens de lettres ou d'atelier: «vous savez bien que Louis plaisantait, et ce n'est pas gentil à vous de le blaguer... Vous seriez la première à vous désoler, si vous voyiez son nom et son mot dans quelque écho de journal...»

--«A l'autre,» répondit-elle en se tournant vers lui. «D'abord ces messieurs ne sont pas des journalistes, apprenez à qui vous parlez vous-même, mon petit. Pour un jour que vous n'avez pas bu, vous manquez une riche occasion de vous taire... Et puis si vous n'êtes pas content, vous savez, je suis chez moi ici.»

Elle avait dans les yeux un si mauvais regard en prononçant, avec un accent de plus en plus aigre, ces divers discours d'insolence sans esprit, elle y mettait une si outrageante intention de faire vider la place aux deux jeunes gens que j'en eus un sentiment de honte pour eux et presque de pitié, pour Tournade surtout qui avait un aspect d'homme brutal et grossier, mais d'un homme quand même, avec du sang et de l'orgueil. Il se contenta de hausser les épaules, et de rire, d'un rire aussi gros que lui, sans répondre, tandis que Jacques disait:

--«Nous étions venus vous faire notre compliment, petite Duchesse, mais il paraît que ce n'est pas la soirée aux douceurs...»

--«Pour vous et pour votre ami toujours,» répondit-elle, en tournant vers nous son visage redevenu tendre, et ses jolis yeux brillants disaient, proclamaient, criaient cette autre phrase: «Voilà l'amant que j'aime, et j'en suis fière, et je veux que vous le sachiez, que vous le répétiez, que le monde entier le sache...»

--«Merci,» dit Jacques. Sans doute sa fatuité avait eu sa pâture suffisante. Et il lui déplaisait de triompher trop ouvertement d'un Tournade ou d'un Figon, car il continua: «Vous me permettez, pourtant, une petite critique?...» Camille coula vers lui un nouveau regard maintenant, un peu inquiet, en continuant à mettre du rouge à ses joues avec la patte de lièvre, et il commença de lui formuler deux remarques insignifiantes que je lui avais faites sur le soulignement excessif de deux répliques du rôle... L'une portait sur une façon que l'actrice avait eue de dire à une amie un «je ne lui en veux pas...» en parlant du mari qu'elle aimait; l'autre, sur un geste devant une écriture reconnue dans l'adresse d'une lettre... Je ne pus m'empêcher d'admirer leur changement de regard et de voix, à tous les deux, au cours de cette petite discussion. Le sérieux soudain de leurs visages montrait combien, malgré sa vanité à lui, malgré sa passion à elle, le réel de leur personne était là, dans la technique de leur art. Ils avaient aboli notre existence à nous trois, Tournade, Figon et moi-même. De leur côté les deux viveurs affectèrent de parler de choses qui les intéressaient, et que nous ne pouvions comprendre. J'entendais des noms de chevaux sans doute célèbres à cette époque: Farfadet, Shannon, Little Duck, Fichue-Rosse, alterner avec les phrases professionnelles de l'écrivain et de l'actrice. Ah! comme cet avisé de Molan s'était vite approprié les deux pauvres idées que je lui avais données, sans raconter de qui il les tenait! Son seul ménagement pour mon amour-propre fut de m'appeler à l'appui de sa thèse:

--«Demandez plutôt à Vincent, lui qui a étudié les physionomies...»

--«Hé bien!» me disait-il en sortant quelques minutes plus tard et sans que les Tournade et les Figon eussent vidé la place, «nous la laissons en proie aux bêtes, comme une martyre chrétienne, quoiqu'elle ne soit ni chrétienne, ni martyre, ni le reste... Tu as vu qu'elle cache un petit voyou, elle aussi, sous son profil Préraphaëlite, comme un certain nombre de ses collègues... Maintenant que nous n'y sommes plus, ces deux grotesques vont la gober de nouveau... Passe-moi le mot, il est dans le style de leur conversation à tous trois, sois-en sûr. Quelle singulière machine qu'une femme, pourtant! On dirait qu'une cloison-étanche sépare l'amoureuse et l'autre...»

--«Elle a souvent ce mauvais ton?» lui demandai-je, «et eux, pourquoi supportent-ils d'être traités ainsi?...»

--«Bah!...» répondit-il avec sa modestie habituelle, «elle leur en aurait dit bien d'autres pour me prouver qu'elle n'aime que moi. Car, entre nous, je sais que ce Tournade lui fait la cour. Quant à eux, comptes-tu pour rien le plaisir de dire à leur _bar_, sur le coup de minuit, tout en suçant la paille d'un _drink_: Nous étions chez la petite Favier tout à l'heure, ce qu'elle a été drôle!...» Puis, comme nous nous trouvions devant la porte de notre baignoire et que je faisais le geste d'entrer: «Mais non! Mais non! Tu oublies que nous devons d'abord rendre visite à Mme de Bonnivet...»

--«Où je refuserai l'invitation. C'est entendu.»

--«Où tu refuseras l'invitation...» Il m'avait pris le bras. Un employé nous avait ouvert, avec force salamalecs, la porte de communication entre la scène et la salle, et mon ami continuait, tandis que nous montions ce nouvel escalier: «Pour te récompenser, je vais t'initier au détail du plan qui me dégagera ce soir vis-à-vis de Camille... Tu verras que c'est joliment manœuvré. Avec les femmes, surtout de théâtre, je suis pour les mensonges énormes et simplistes. Retiens la recette. Ce sont les seuls qui réussissent, parce qu'elles ne croient pas qu'on aurait l'audace de les inventer... Tout à l'heure, au dernier acte, juste au moment où Camille est en scène, on m'apporte une lettre que je fais semblant de lire... Tu y es? Je montre un étonnement, et, vite, je griffonne quelque chose sur ma carte, que je te laisse. Puis je sors... Camille aura tout vu, elle sera inquiète. Elle me jouera sa grande scène avec nervosité. C'est ce qu'il faut, en passant. Tu iras ensuite lui porter mon carton, où je lui expliquerai que Fomberteau, tu le connais bien? Non. C'est un des rares critiques qui ne m'ont pas chipoté sur la _Duchesse_, et à cause de cela, Camille l'aime. Bref, que Fomberteau a eu une altercation ce soir avec un confrère et qu'il veut absolument me parler pour que je sois son témoin. Je n'aurai pas pu refuser. Tu lui confirmes cette histoire. Elle te croit, toujours à cause de l'amalgame... Et le tour est joué... Mais Mme de Bonnivet, c'est la loge 32... Nous l'avons dépassée... Bon, la voici.»

Il avait frappé, en disant ces mots, avec la même petite pomme d'or qui lui avait servi tout à l'heure à se faire ouvrir une autre loge, et il avait mis à ce geste autant de discrète déférence cette fois que d'autorité l'autre. Le respect de la fortune avec ou sans titre, n'est pas la faiblesse des seuls Figon. Un homme en habit noir nous avait ouvert avec un sourire, un léger salut et tout de suite un effacement. C'était Bonnivet, à qui Jacques me présenta, puis à Mme de Bonnivet, puis au vicomte de Senneterre, le rabatteur, et déjà j'étais assis sur la chaise du devant laissée libre par un de ces messieurs. La jeune femme prenait des grains de raisin glacé, dans une boîte, à l'aide d'une petite pince dorée. Elle les mangeait en montrant ses dents si blanches et si minces, avec une espèce de sensualité cruelle. J'entendais le grain candi craquer entre ses lèvres, tandis qu'elle me demandait:

--«Vous allez faire le portrait de la petite Favier, monsieur La Croix? m'a dit Molan. C'est une jolie fille... J'espère que vous lui donnerez une autre expression, par exemple... Si le cher Maître n'était pas là, je dirais que, lorsqu'elle ne parle pas, c'est vraiment la vache classique qui regarde passer un train...»

Elle avait regardé elle-même, tout en causant, l'homme de lettres à qui elle donnait du «cher maître», comme Figon, mais avec quelle souveraine impertinence. Le sachant l'amant de celle à qui elle appliquait cette vulgaire épigramme, quelle impertinence encore et soulignée par un rire si dur! Avait-elle assez le rire, la voix de ses yeux, une jolie voix de métal, clairement timbrée, mais implacable, un rire gai, mais pour moi affreusement brutal!... Si l'on ne pouvait--je me répète, car ce fut pour moi la frappante impression de cette première rencontre,--imaginer que de vraies et chaudes larmes germassent dans ces prunelles d'un bleu de pierreries, on ne pouvait pas davantage imaginer l'étouffement d'un soupir ou la musique d'une tendresse dans cette voix-là, ni une indulgence dans cette gaieté. Pourtant ce qui, à la minute même, acheva de me la rendre antipathique à en souffrir, ce ne fut pas ce qu'elle disait,--une mesquinerie de femme jalouse justifiait sa méchanceté,--ce fut un trait saisissant de toute sa personnalité. Comment trouver des mots pour rendre quelques indéfinissables nuances de physionomie que trois lignes tracées au crayon et deux touches de couleur reproduiraient avec une autre netteté? Comment dire ce quelque chose d'insensible à la fois et d'énervé, de glacial et de détraqué, si reconnaissable au contraste entre ses paroles persifleuses et son profil mince, presque idéal d'aristocratie native, entre son rire gouailleur et sa bouche fine, entre son port de tête dédaigneux et ses manières volontairement familières? Cette jolie et délicate tête, d'une grâce hautaine et fragile, qui m'avait, aussitôt, évoqué l'image d'une reine des Elfes, avec le blond cendré de ses cheveux et son teint de fleur, était, je l'ai compris depuis, la victime de l'ennui le plus terrible qui soit au monde, celui que nous inflige l'insensibilité absolue au milieu de tous les biens du monde, l'incapacité radicale de jouir de quoi que ce soit quand on possède tout ce qui fait envie. Depuis, j'ai pensé que le «cher maître» s'était fort sottement trompé sur son compte, et que cet ennui, si analogue à celui d'un viveur vieillissant, venait peut-être de bien des abus, et qu'il y avait une blasée derrière cette ennuyée. J'ai deviné qu'elle avait osé bien des expériences, avec une audace singulière. Mais il n'était pas besoin de ces hypothèses sur les secrets de sa vie pour que le malaise me gagnât. Rien que la directe manière qu'elle eut aussitôt de m'interroger aurait suffi à me donner, à moi qui ne peux pas supporter les questions, un frisson d'insécurité.

--«Il y a longtemps que vous connaissez Molan?» me demanda-t-elle sans transition.

--«Mais quelque quinze ans,» répondis-je.

--«Est-ce que vous l'aviez jamais vu amoureux autrement que dans ses livres?...»

--«Vous allez tout de suite l'intimider, madame,» répondit pour moi mon camarade. «Il n'est pas habitué au connétablisme...» Il avait imaginé ce petit mot pour définir le tour d'esprit volontiers blagueur de la jeune femme. Chez toute autre un ton pareil eût été de la mauvaise éducation, simplement. Chez elle, c'était le privilège de la femme supérieure qui porte un nom historique,--sans y avoir droit, d'ailleurs. Cette prétention à la grande noblesse était sans doute le point faible de cette jolie plébéienne promue à l'aristocratie de par les millions du farinier, son beau-père, et de son père Taraval, le boursier. Car elle sourit à cette flatterie que je jugeai à part moi une platitude. Elle continua en s'adressant toujours à moi, de la bouche, tandis que ses yeux ne quittaient pas Molan.

--«D'ailleurs, je n'ai pas besoin de votre réponse pour savoir que, cette fois, ça y est, et dans les grands prix... Est-ce qu'elle a de l'esprit, cette petite Favier?...» insista-t-elle.

--«Beaucoup,» ripostai-je vivement. J'étais de bonne foi. Je ne l'eusse pas été que j'aurais répondu de même pour déplaire à cette créature dont le seul accent m'irritait à une étrange profondeur. Je commençai donc un éloge enthousiaste de la pauvre fille que je connaissais à peine et qui venait elle-même de tant me décevoir par ses soudaines vulgarités. Jacques m'écoutait célébrer les louanges de sa maîtresse sur le mode dithyrambique, avec une stupeur que Mme de Bonnivet interpréta dans un sens d'ombrage. Elle n'était pas femme à manquer cette occasion de semer la zizanie entre deux amis. C'est ma pierre de touche pour toutes les natures féminines ou masculines: cet instinctif frémissement de sympathie ou d'antipathie devant les sentiments des autres. Il suffisait que Mme de Bonnivet nous crût unis par une sincère camaraderie, Jacques et moi, pour que cet accord lui donnât la tentation de le fausser:

--«Tiens!» dit-elle, «le portraitiste serait-il aussi amoureux de son modèle?... Et aujourd'hui nous ne peignîmes pas plus avant!...» Elle rit de son mauvais rire. Puis, tout d'un coup, ayant tourné la tête pendant qu'elle prononçait cette parodie du beau vers de Dante, elle dit à son mari: «Décidément, Henri, vous ne faites plus assez d'exercice, vous engraissez... Ça vous donne dix ans de plus que votre âge. Vous devriez prendre exemple sur Senneterre.» Il convient d'ajouter que le rabatteur était, ce soir-là, ciré et raccordé comme un vieux meuble, en sorte que cet éloge de son apparente jeunesse devenait une affreuse ironie. «Allons,» conclut-elle, «ne vous fâchez pas, et en attendant, prenez tous du raisin, il est exquis...»

--«L'aimable enfant!» me disais-je, tandis qu'elle nous tendait la boîte de fruits avec une mutinerie plus minaudière que gracieuse, «à quelle heure la couche-t-on?» J'observai qu'au moment où elle avait lancé cette épigramme à son mari, elle m'avait regardé. Ce caractère sans vérité intérieure était dominé sans cesse par un double besoin où se manifestaient ses deux misères morales: l'appétit maladif de l'effet à produire développé en elle par l'abus du succès mondain, l'appétit plus maladif encore de l'émotion à tout prix, résultat des secrets désordres où elle s'était blasée et de son manque de cœur. Ai-je dit qu'elle était mère et qu'elle n'aimait pas son enfant, interné chez les Pères, pour de longues années? Elle ne pouvait se passer d'étonner, et, elle avait ce goût étrange de la peur, ce singulier plaisir à provoquer la colère de l'homme, cette joie à se sentir frôlée par une menace de brutalité qui est le grand signe de la nature Fille. C'est tout l'amour des créatures pour les souteneurs. A défaut de sérieuses occasions, les plus petits enfantillages lui étaient bons pour se procurer ces deux émotions: comme d'esbrouffer un pauvre diable de peintre par des façons si contraires à ses prétentions sociales, et comme d'allumer dans les yeux de son mari, à propos d'un rien, l'éclair de mécontentement que j'y vis passer. Senneterre et Bonnivet se mirent pourtant à rire du même rire que Tournade et Figon dans la loge de la petite tout à l'heure. La comparaison s'était imposée à moi aussitôt, comme dans toutes les circonstances où j'ai côtoyé ce que l'argot actuel appelle la Haute. L'actrice et la femme du monde avaient exactement le même mauvais ton. Seulement, ce mauvais ton du délicat Burne Jones trahissait un fond d'âme passionnée, une extraordinaire facilité d'entraînement, au lieu que chez Mme de Bonnivet c'était bien l'intolérable et fantasque caprice de l'enfant gâtée,--mais très fine, car aucune nuance ne lui échappait, pas même l'antipathie d'un indifférent comme moi, ni la mauvaise humeur de son mari déguisée sous ce rire à la Tournade:

--«Mon cher Senneterre,» avait dit simplement Bonnivet, «nous sommes servis. Mais un vieux mari et un vieil ami sont des parapluies sur lesquels il a tant plu!...»

Il y avait, dans ces quelques mots, un singulier mélange d'ironie à l'égard des deux artistes, très nouveaux venus dans leur monde, avec qui causait la jeune femme, et une sourde irritation qui lui procura sans doute à elle ce petit frisson de crainte qu'elle aimait à ressentir. Elle eut pour l'époux, si gaminement bravé, une œillade de coquetterie presque tendre, et une œillade aussi pour moi indigne, plus excitante que provocante. J'avais l'heur d'irriter sa curiosité parce qu'elle me sentait réfractaire à sa séduction. Et voici que, changeant de propos et presque d'accent, avec une soudaineté prodigieuse, elle me posa le plus simplement du monde une question sur l'école de peinture à laquelle j'appartenais. Ce lui fut un point de départ pour m'entretenir de mon art, sans grande instruction, mais, chose étrange, avec autant d'intelligence et de bon sens qu'elle avait montré de gouaillerie blagueuse. Elle parla du danger qu'il y a pour nous autres à beaucoup aller dans le monde, et elle en parla comme je pense, avec une vision parfaitement juste des défauts de vanité et de charlatanisme qu'entraîne la fréquentation des oisifs. C'était à croire qu'une autre personne avait remplacé la première, mais les deux se ressemblaient sur un point: c'était encore un effet à produire au nouveau venu. Seulement elle avait deviné cette fois les paroles précises qu'il fallait prononcer. Les coquettes froides ont de ces intuitions qui simulent l'intelligence au regard de leurs adorateurs. J'étais trop prévenu déjà pour être la dupe de cette manœuvre et ne pas en discerner l'artifice. Comment ne pas en admirer la souplesse?

--«N'est-ce pas qu'elle a de la saveur, ma petite Bonnivette?» fit Jacques Molan lorsque nous eûmes pris congé, «elle est fine et elle comprend tout avant qu'on ait parlé... Mais pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à souper? Car elle s'est mise en frais pour toi... Tu aurais pu voir ça à la mauvaise humeur de Senneterre. A peine s'il t'a rendu ton salut. Le gibier qu'il n'a pas rapporté ne lui convient pas,--ni celui qu'il a rapporté, d'ailleurs.... Oui,» continua-t-il avec le ton d'un homme qui soutient une partie très serrée et qui surveille les moindres détails du jeu de son adversaire, «pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à souper?»

--«Et pourquoi m'aurait-elle invité?» répondis-je.

--«Pour te faire causer sur Camille et moi, donc,» fit-il. «C'était indiqué.»

--«Après l'éloge que je lui ai servi de la petite Favier,» répliquai-je, «elle n'avait pas grand'chose à me demander. Cet éloge ne lui a pas plu. C'est un excellent signe pour toi, et une raison suffisante de n'avoir pas tenu à le réentendre...»

--«Possible,» dit-il. «Et le mari, comment le trouves-tu?»

--«Faible de s'être laissé parler comme cela, ce qui m'a étonné, d'ailleurs, avec sa carrure. Il a bien répondu un essai de mot, avec un mauvais regard... Mais faible, je te répète, très faible...»