Part 4
--«Vous pouvez vous asseoir,» dit la jeune femme en riant. Le boniment blagueur de mon compagnon, peu obligeant pour moi dans sa familiarité gouailleuse,--mais comment s'en fâcher?--l'avait déjà transformée. «Vous me permettrez bien, pourtant, de faire un peu le ménage?...» continua-t-elle, et, avec une adresse presque incroyable de rapidité, elle étend une serviette propre sur une cuvette pleine d'eau savonneuse où elle venait de se laver les mains. Elle roule et jette sous la table à toilette d'autres serviettes tachées de rouge ou de blanc. Elle rebouche trois ou quatre boîtes de pommade, drape un peignoir rose sur une chaise où j'avais pu voir un corset de coutil passablement fatigué, celui qu'elle mettait à la ville, par économie. Elle avait pour vaquer à ces petits soins un de ces sourires d'enfant qui donneraient de la grâce à un épluchage de légumes dans une cuisine empestée par l'oignon, et comme elle nous disait: «Voilà...» elle poussa un petit cri. Elle venait d'apercevoir une paire de bas d'un vert pâle à baguettes d'argent, ceux qu'elle portait à l'acte, en train de s'étaler sur le bord de la fenêtre fermée. Elle les saisit, avec une brusquerie effarouchée où je me plus à discerner un petit frisson de pudeur. C'était un peu de sa nudité, ces bas de soie où se dessinait encore la forme de sa fine jambe et de son pied menu. Elle les cache dans le premier objet qu'elle trouve sous sa main et qui était un carton à chapeau. «Cette fois, ça y est,» conclut-elle, et se tournant vers Jacques: «Pensez que je prévoyais votre visite et que j'ai changé de costume en dix minutes, montre en main. Vous n'aurez pas à subir l'habilleuse, puisque cette pauvre femme vous déplaît...» Et, caressante à la fois et intimidée: «Vous avez été contente de moi, ce soir? J'ai bien joué ma grande scène?...»
Si elle m'avait séduit, dès le moment où je l'avais vue apparaître sur les planches, par un charme de finesse native et de grâce ingénue, combien ce charme opérait avec une plus puissante magie dans ce cadre grossier et plus indigne d'elle encore! Cette si simple loge, si désordonnée, si dépourvue d'étoffes et de bibelots, où tout sentait l'improvisation, l'à peu près et l'économie, me rappelait, par le contraste, les somptuosités et les raffinements de la loge où trônait aux Français cette coquine de Colette Rigaud.--Ah! si Colette avait eu pour Claude, quand j'accompagnais chez elle ce malheureux garçon, l'évident amour que la Duchesse bleue montrait à Jacques Molan par l'accent de ses moindres mots, l'ardeur de ses moindres regards, la fièvre de ses moindres gestes! Enfant délicieuse, et comme elle aimait, comme elle se donnait, par tout son être, avec quel naturel et quelle spontanéité! Divine tendresse dont mon camarade de ce soir ne jouissait que par vanité! Je sentais si bien qu'il se complaisait, en causant avec cette adorable maîtresse, à diriger devant moi une simple _performance_. Ses yeux s'étaient faits plus brillants au lieu de se faire tendres. Je le voyais qui m'étudiait dans une glace suspendue en face de nous, au lieu de regarder la pauvre amoureuse à laquelle il répondait cependant:
--«Vous avez été exquise, comme toujours. Demandez à Vincent si je ne le lui ai pas dit?...»
--«Vrai, monsieur?» demanda-t-elle.
--«Très vrai,» répondis-je.
--«Et il y a eu de l'écho chez lui, je vous assure,» continua Jacques.
--«Alors, j'ai réellement bien joué ma scène,» fit-elle avec un naïf éclair de contentement dans ses prunelles, puis ses sourcils se froncèrent, et, hochant sa jolie tête: «hé bien! cela m'étonne...»
--«Pourquoi?» interrogeai-je à mon tour.
--«Voilà ce qu'il ne fallait pas lui demander,» fit Jacques en riant. «Je sais d'avance ce qu'elle va te répondre.»
--«Non!» dit-elle vivement, et sa bouche frémissante retomba tout à coup au pli amer qu'elle avait si naturellement au repos. «Ne l'écoutez pas, monsieur. Il va me plaisanter, et c'est mal à lui, c'est très mal, sur une de ces impressions nerveuses comme nous en avons tous, et lui aussi, et vous, monsieur, j'en suis sûre... N'est-ce pas, que vous connaissez ce frisson d'antipathie devant certaines personnes dont la seule présence vous glace à vous enlever du coup vos moyens, votre mémoire, tout votre esprit?... Enfin, c'est comme si on ne pouvait pas respirer le même air qu'elles, sans étouffer...»
--«Si je les connais, ces antipathies!...» m'écriai-je. «Mais je les ai pour des gens que je rencontre par hasard, que je n'ai jamais vus, qui ne me sont de rien, et leur simple approche m'est intolérable, comme si c'étaient mes ennemis déclarés... Autrefois je résistais à ces instinctives répulsions. J'ai trouvé à l'expérience que j'avais toujours eu tort de n'y pas céder, et, j'en suis sûr aujourd'hui, une antipathie de cette espèce, ou forte, ou légère, est une seconde vue de la nature, un avertissement infaillible qu'un danger nous menace et qu'il nous viendra par l'être dont l'existence nous gêne ainsi...»
--«Vous voyez,» dit Camille en se tournant vers Molan, «que je ne suis pas si ridicule...»
J'avais deviné aussitôt le nom de la personne dont la présence dans la salle déconcertait de la sorte la frêle nymphe de Burne Jones, transformée, de par la mauvaise fée qui présidait à son destin, en une pauvre diablesse d'actrice, amoureuse de l'écrivain de Paris le moins capable d'aimer. Je n'eusse pas deviné ce nom, d'ailleurs, que Jacques ne m'eût pas laissé longtemps dans cette ignorance. Il n'est cependant pas plus mauvais qu'un autre. Je lui ai même connu de bons mouvements, voire de la générosité. A ma connaissance, il a obligé de sa bourse des confrères qui l'avaient plus ou moins diffamé. Comment concilier cela avec des duretés, doublées d'indélicatesse, celle par exemple qui lui fit me nommer la rivale de sa maîtresse, à la minute même où il voyait la gentille enfant si troublée?--C'est tout simple. Il n'y a pour lui ni bien ni mal, ni dureté ni générosité. _Il y a la galerie_, et un seul témoin suffit pour la lui composer, cette galerie qui suscite à son amour-propre maladif les meilleures actions tour à tour et les pires, des magnanimités et des vilenies. En faisant le «regardeur» auprès de lui, comme il disait, j'ai vraiment compris combien ont raison les casuistes qui prétendent que nos actions ne sont rien et nos mobiles tout. Ses mobiles, à lui, je pouvais les voir aussi distinctement que des rouages de montre à travers une boîte de cristal.
--«Elle te parle par énigmes,» dit-il en s'adressant à moi, avec un éclair dans ses prunelles qui signifiait: «Tu vas voir si j'ai diagnostiqué juste et si elle m'aime.» Deux vanités à satisfaire à la fois: celle de l'observateur et celle du séducteur, comment ce Trissotin Don Juan y eût-il résisté? et il continuait: «Je vais t'amuser en te révélant le nom de la spectatrice qui la trouble ainsi ce soir... Elle n'est pas si compliquée que toi, et c'est une femme tout simplement qui lui donne cette impression de _jettatura_...»
--«Jacques!...» s'écria l'actrice d'une voix suppliante, sans prendre garde que l'emploi de ce prénom trahissait leur secret plus encore que l'odieuse taquinerie de son amant.
--«Je vous avertis que Vincent est un de _ses_ admirateurs,» insista celui-ci, malgré cet appel.
--«Ah!» fit Camille, en me regardant avec une soudaine défiance, «il la connaît?...»
--«Il veut vous taquiner, mademoiselle,» répondis-je, «car je n'ai vu dans la salle absolument aucun visage sur qui je pusse mettre un nom...»
--«Alors, c'est moi qui suis un menteur,» reprit Molan, «et tu ne m'as pas dit tout à l'heure que Mme Pierre de Bonnivet était un Van Dyck descendu de la cimaise, comme la Duchesse bleue est, toujours d'après toi, un Burne Jones qui marche... Il ne faut pas vous étonner, Camille. C'est leur manie, à ces peintres, ces comparaisons avec des tableaux. Pour eux une femme ou un paysage c'est un morceau de toile auquel il ne manque plus qu'un cadre. Cette petite infirmité est à leur esprit ce que la tache d'encre est à nous autres,» et il montra qu'en effet, malgré son élégance trop piochée d'homme de lettres qui fait l'homme du monde, une toute légère trace noire maculait le doigt du milieu de sa main droite, celui qui tient la plume. «C'est comme le fard à vos joues, à vous comédiennes, la petite marque professionnelle... Oui ou non, m'as-tu dit cela de Mme de Bonnivet?...»
--«C'est vrai, je t'ai dit cela,» répondis-je vivement, «mais ajoute que c'est toi qui m'as montré cette femme et que je ne lui ai jamais été présenté. Et je t'ai dit encore que je lui trouvais des yeux d'une dureté affreuse et l'air mauvais. Malgré toute sa beauté, toute son élégance, toute sa finesse, pour moi elle est presque laide, plus que laide, repoussante... Et je comprends absolument l'impression de Mlle Favier...»
Le regard de reconnaissance que me jeta l'actrice équivalait à un nouvel aveu de sa liaison avec mon ami. D'ailleurs, elle ne pensait pas plus à se cacher de cette aventure que lui-même. Avec une différence toutefois. Elle ne pouvait se retenir de sentir tout haut parce qu'elle était trop émue, et lui, il n'étalait leur intrigue que parce qu'il n'était pas ému du tout. Il le surprit, ce regard, et, reprenant son ton de plaisanterie:
--«Et leurs sublimes s'amalgamèrent aussitôt. _Amen_,» dit-il en bouffonnant. «Hé bien! Camille, vous voyez si je suis gentil. Je vous ai amené quelqu'un avec qui vous pourrez parler. Il vous comprend déjà. Jugez quand il aura fait votre portrait!... Car il le fera, et pour moi encore, j'y tiens... Est-ce convenu?...»
--«Vous ne savez pas si monsieur votre ami a le temps en ce moment?...» fit-elle. «Vous allez... Vous allez...»
--«Puisque je vous dis que nous ne sommes venus que pour cela,» répondit-il en répétant son mensonge que je continuai à ne pas relever. J'eusse plutôt tremblé que ce projet de portrait si gratuitement improvisé ne se réalisât point. «Mais le temps passe, il faut que vous soyez en scène au commencement de l'acte. A tout à l'heure...» Et comme je disais: «Adieu, mademoiselle.»--«Mais non,» continua-t-il, «pour toi aussi, c'est à tout à l'heure. N'est-ce pas, Camille?...»
--«Certainement,» fit-elle en riant. Je voyais à ses yeux qu'elle subissait le passage d'une petite émotion: «Vous me permettez de dire un mot à votre ami?» ajouta-t-elle en s'adressant à moi.
--«Bon!» pensai-je. «Elle va lui faire quelque reproche, et elle aura raison.--L'adorable créature, et qu'il la mérite peu!...» Et je tombai dans une mélancolique rêverie qui contrastait avec l'endroit où je me trouvais au moins autant que la délicate sensibilité révélée par chaque geste, par chaque parole de la jeune actrice. Nous n'étions pas restés un quart d'heure avec elle, et ces quinze minutes avaient suffi pour que l'aspect du corridor changeât. Une fébrile hâte annonçait maintenant le tout prochain lever du rideau et la peur d'arriver trop tard. L'avertisseur allait, frappant aux portes ici et là. De petits cris lui répondaient. Les visiteurs prenaient congé rapidement. La partie de bésigue continuait dans une loge voisine, celle d'une comédienne qui ne jouait qu'au dernier acte, et le prononcé monotone des formules consacrées, rendait cette hâte plus sensible encore par la lenteur de la numération: «Quarante... Deux cent cinquante... Quatre-vingts de monarques... Deux cent cinquante...»
--«Me voici,» dit Jacques, qui interrompit ma méditation en me touchant l'épaule, «regagnons vite notre baignoire... Si Camille ne m'y voit pas dès sa rentrée en scène, elle me cherchera dans la loge de Mme de Bonnivet, et elle n'aura pas tous ses moyens...»
--«Pourquoi, aussi, t'amuses-tu à exciter sa jalousie?» répondis-je. «Comme tu peux être dur!... Tu lui as fait de la peine, tout à l'heure. Elle était fâchée...»
--«Fâchée?» s'écria-t-il, et il répéta: «Fâchée?... Et la preuve: elle vient de me demander de la reconduire jusque chez elle, ce soir. Sa mère ne vient pas la prendre... Fâchée? Mais les femmes adorent ces taquineries. Ça les occupe d'abord, et puis elles sont comme toutes les méchantes bêtes,--ne tique pas,--on ne les dompte qu'en leur faisant mal... Je tiens à ce que tu connaisses vraiment la rivale, maintenant. Vers le milieu de l'acte, Favier sort du théâtre, je monte dans la loge de Mme de Bonnivet, je lui demande la permission de te présenter... C'est une autre femme, tu verras...»
III
Aujourd'hui que je repasse le détail de tous ces souvenirs,--à l'encre, comme on fait pour un crayon à demi effacé sur un album de route,--je comprends nettement une vérité qui m'échappa sur la minute même. Molan avait eu trop raison quand il m'avait plaisanté sur le coup de foudre. J'étais devenu amoureux de Camille Favier, dès le moment où je l'avais vue apparaître sur la scène, avec ce visage d'une beauté si fine, si souffrante, si pareille au type d'art d'un Maître que j'ai beaucoup étudié. Amoureux?... Coup de foudre?... Ces mots bien graves, bien tragiques, conviennent mal à une émotion qui en est restée presque au rêve. Pourtant cette petite actrice, dont je ne savais rien, sinon qu'elle disait très juste et qu'elle était la maîtresse d'un auteur à la mode, avait touché aussitôt une des fibres les plus vivantes de mon cœur. Malgré les vantardises de Molan, malgré la grâce enfantine de son accueil, ce pouvait être une rouée ou une intrigante. A coup sûr, c'était une ingénue très déniaisée, puisque, de l'aveu de mon camarade, le siège de sa vertu n'avait rien eu de commun, ni comme longueur, ni comme difficulté, avec le siège de Troie ou seulement celui de Paris. On ne pense pas à tant réfléchir quand le cœur est pris, et le mien l'était. Oui, cette enfant occupait déjà une place si à part dans ma sensibilité que l'idée de son départ du théâtre avec Molan, le soir même, m'infligea une étrange tristesse. Encore une fois, c'est à distance que je m'explique ces impressions; alors, je me contentais de les subir. Assis dans la baignoire et ma lorgnette de nouveau en main, je crus de bonne foi que cette tristesse provenait de constater après tant d'autres cette banale et toujours décourageante évidence: les hommes les plus aimés sont ceux qui aiment le moins. Et puis, l'habitude ne m'a pas blasé, ni l'âge, sur la déloyauté en amour. Je n'ai jamais pu mentir à une maîtresse, même à celles que l'on prend, comme une cuisinière d'extra, pour huit jours. A vrai dire, je n'ai pas beaucoup connu cette espèce. Mes caprices à moi ont duré des huit années, et j'y ai connu des déceptions qui devraient me rendre indulgent pour les ruses des hommes à l'égard des femmes. Les roués à la Jacques Molan, c'est notre revanche, à nous autres cocquebins qui n'avons jamais su nous faire aimer, simplement parce que nous aimions. Peut-être aurais-je éprouvé, dans cette baignoire du _Vaudeville_, et par cette étrange soirée, ce sentiment peu délicat mais trop naturel: la joie de la corporation vengée, si la victime de cette vengeance n'avait pas été cette pauvre petite Duchesse Bleue. Quand elle revint en scène, la pitié me prit, à observer l'éclat plus heureux de ses prunelles, la verve plus joyeuse de son jeu, le visible frémissement, dans sa souple et nerveuse personne, d'une amante qui se croit aimée. Lorsqu'elle eut disparu dans les coulisses, cette pitié grandit jusqu'à se transformer en indignation: mon ami se levait avec une malicieuse physionomie de gamin qui joue un bon tour à une surveillance gênante. En le regardant de loin, entrer dans la loge de Mme de Bonnivet, je monologuais avec moi-même, non sans amertume:
--«Pourquoi faut-il,» me disais-je, «que l'on ne plaise aux femmes qu'en étant aussi femme qu'elles, au pire sens du mot?... Cette charmante Camille est heureuse en ce moment. Elle se déshabille et se rhabille avec la gaieté d'une brave créature qui vient d'aller au feu et de gagner une bataille pour celui qu'elle aime. Elle lui a si joliment joué tout cet acte... Elle n'a pas les épaules tournées qu'il la trahit... Et cette trahison double le plaisir qu'il goûte à manœuvrer auprès de l'autre. La coquine la plus coquine a-t-elle jamais eu les yeux allumés par le désir de plaire comme cet écrivain notoire les a en ce moment?... Et il donne la main aux deux hommes qui sont auprès de la dame, avec une cordialité!... Il y en a bien un qui est le mari, et l'autre sera sans doute un rival... Bon! le voici qui parle de moi, car les mauvais yeux bleus me lorgnent. Suivons la pièce. Ce sera plus digne et aussi plus agréable. Il y a belle lurette que je le sais: les poètes, les romanciers et les auteurs dramatiques n'ont de cœur qu'en littérature. Ce serait si doux cependant d'estimer la sensibilité de quelqu'un dont on admire le talent... Au lieu de cela, neuf fois sur dix, plus un artiste est tendre dans son œuvre, moins il est tendre dans sa vie... Quelle misère!...»
Me parlais-je à moi-même en toute franchise? Non, hélas! Je le sentais dès lors vaguement. La perfidie de Molan, par elle seule, ne m'aurait pas révolté ainsi. Appliquée à une autre personne qu'au petit Burne Jones du _Vaudeville_, je l'eusse plutôt trouvée assez «farce,» comme nous disions à l'atelier. Surtout je me fusse diverti de sa mine un peu penaude, quand il revint dans notre commune baignoire:
--«Tu n'as pas tout à fait l'air triomphant que conseillait le truculent personnage de tout à l'heure: _en face du public, là, bien dans l'œil, vous savez, tas de mufles_... et le reste...» lui dis-je. «Tes affaires semblaient cependant bien marcher, à distance?...»
--«Trop bien,» fit-il en haussant les épaules, «Mme de Bonnivet m'a invité à souper chez elle, après le spectacle...»
--«Et la petite Favier?» demandai-je.
--«Tu as mis le doigt sur la plaie,» répondit-il. «Je lui ai promis de la reconduire. Je ne peux pourtant pas la lâcher au dernier moment, je mériterais trop moi-même d'être mis dans le tas dont parlait cet inimitable professeur d'énergie... Et si je me dégage à présent, va te promener, elle me savate la fin de ma pièce.»
--«Tu penses à tout,» lui dis-je, avec une ironie à laquelle il ne prit pas garde. «Hé bien! lâche Mme de Bonnivet. Celle-là ne te joue pas de pièce, et c'est assez dans la ligne de conduite que tu m'as confessée tout à l'heure: à coquette coquette et demie... Elle t'invitera une autre fois...»
--«En attendant, j'ai accepté,» interrompit-il, «et la coquetterie, cette fois, c'était d'accepter... Ce serait trop simple de jouer au plus fin avec les femmes, si ce jeu consistait à toujours feindre la froideur. Il y a des moments où il faut leur tenir la timbale haute, et elles grimpent à la perche avec d'autant plus d'ardeur. Il y en a d'autres où il faut être à la merci de leur plus léger caprice... Enfin, je te répète que j'ai accepté... Il s'agit de trouver le moyen de me dégager de Camille...--Bon,» dit-il, après un moment de silence, «je crois que j'y suis... L'amalgame de vos deux sublimes m'y aidera. Mais il faut que tu veuilles bien. Tu veux bien?... Alors je vais te présenter à Mme de Bonnivet. Elle t'invitera à souper aussi. C'est une femme comme ça... Tu refuseras...»
--«J'aurais toujours refusé,» fis-je, «sans te demander ton avis. Mais je ne comprends pas le rapport...»
--«Tu comprendras plus tard,» dit-il, et ses prunelles exprimaient de nouveau la joie de la _performance_ exécutée devant un témoin complaisant: «laisse-moi le plaisir de t'intriguer, et promets-moi aussi de te prêter à une autre chose que je te demanderai. Hé! Rien de mal, belle âme. Voici l'entr'acte. Avant de monter chez la reine Anne, allons de nouveau saluer Camille. C'est dans le plan... Hein! quelle bonne salle ce soir, comme tout porte!...»
La toile était tombée en effet, parmi des applaudissements de plus en plus nourris et des rappels enthousiastes, tandis que Jacques m'associait de la sorte, en me consultant à peine, à son énigmatique projet de rouerie. Je pensai bien, une minute, à refuser cette complicité. Elle ne s'accordait guère avec mon indignation de tout à l'heure. Ce scrupule ne tint pas contre la curiosité de savoir par quel détour ce Monsieur Célimène de la littérature s'échapperait du piège où il s'était pris lui-même. Du moins je me donnai ce prétexte, sur le moment. Aujourd'hui je crois bien que je cédai surtout, et simplement, à l'attrait qui me portait vers la jolie actrice. L'on ne devrait jamais être trop sévère pour les trahisons d'un autre. Les plus scrupuleux sont prêts à les accepter, à les aider, quand elles s'accordent avec leur secret désir. La vérité cynique, la vraie, c'est que je n'avais plus la moindre idée de blâmer Molan lorsque nous nous engageâmes de nouveau dans les coulisses pour gagner le réduit où le pseudo Burne Jones nous attendait--comme les actrices attendent.--Celle-ci avait beau aimer son amant du plus sincère amour, elle n'en restait pas moins la comédienne en vogue qui doit ménager ses admirateurs, et elle ne pouvait même pas garder intact l'asile de sa modeste loge. Des voix s'en échappaient, quand nous en approchâmes. Jacques les écouta un instant, avec une nervosité de sa physionomie qui me fit lui pardonner bien des choses. S'il était contrarié, c'est qu'il était jaloux. Par conséquent sa moquerie indifférente était feinte. Je devais apprendre par son exemple, une fois de plus, qu'il n'y a aucun lien nécessaire entre la jalousie et l'amour.
--«Camille n'est pas seule...» fit-il.
--«Alors nous reviendrons,» répondis-je. «Elle préférera causer avec toi plus en tête-à-tête, et c'est mieux aussi, étant donné ce que tu as à lui dire...»
--«Au contraire,» répliqua-t-il avec une gaieté soudaine dans son sourire, et d'un accent très bas, «je viens de distinguer les deux voix, c'est le gros Tournade et c'est Figon. Tu ne les connais pas? Figon est étonnant, tu verras. C'est le snob de la grande espèce, un ilote de vanité à dégoûter des titres M. Jourdain lui-même... Quant à Tournade, c'est le fils du gros marchand de bougies,--les bougies Tournade, tu ne brûles que cela.--Des millions, naturellement... Et je le soupçonne d'être très disposé à en mettre un morceau aux pieds de Camille... Ah!» continua-t-il avec plus de malice encore, «tu vas perdre la fleur de ta première impression... La petite a du cœur et plus de délicatesse que n'en comporte son métier, mais on n'est pas au théâtre pour rien, et elle n'a pas toujours le ton qu'elle a eu tout à l'heure avec nous... Allons, du courage!...»