La duchesse bleue

Part 21

Chapter 213,966 wordsPublic domain

--«Mais écoute donc,» reprit-il avec plus de violence, «tu me blagueras plus tard et tu auras raison... J'ai cru que j'avais touché cette âme glacée à une place un peu sensible... Je m'étais mis dedans, voilà tout... Ce qu'elle a pu me dire, dans ce quart d'heure, d'infernalement dur et cruel, tu ne te l'imagines pas, et que j'avais très bien su à quoi je l'exposais en permettant à Camille de venir jouer chez elle, et que cela m'avait flatté, naturellement, de mettre mes deux maîtresses en face l'une de l'autre, et qu'elle nous avait reçus, Camille comme une dame, moi comme un homme du monde et que nous nous étions conduits, elle en cabotine, moi en homme de lettres,--elle a osé se servir de ces mots!--et que c'était un coup combiné entre nous, que nous lui paierions, moi ma vanité, elle son insolence; que, d'abord, c'était la dernière fois que sa porte m'était ouverte, qu'elle avait parlé avec son mari,--elle a osé me dire cela encore,--oui, qu'elle lui avait parlé, qu'elle lui avait expliqué l'ignoble procédé de cette fille par des vantardises de ma part, tout aussi infâmes!... Et si tu l'avais entendue, et de quelle voix elle insistait:--«Et ce sera ma première vengeance, puisqu'il paraît qu'elle vous aime, je vais vous renvoyer à elle, et elle vous verra malheureux, et malheureux par moi; car vous le serez, vous le serez!...» Et elle riait du rire aigu que tu sais, et je l'écoutais, moi, le Jacques Molan que tu connais, si épouvanté devant la noirceur d'âme dont ces phrases faisaient preuve, que je ne l'arrêtais pas... Je pourrais te dire, si je posais devant toi, que je m'amusais à l'étudier... Hé! bien! non! En ce moment-là, j'étais paralysé, je ne comprends pas bien par quoi, par exemple. Mais je l'étais... Et, vois-tu Pierre de Bonnivet entrant au milieu de cette scène, et entends-tu le silence du petit salon, entre nous trois? Je te le jure, j'ai eu l'idée de crier à cet imbécile de mari, en ce moment-là:--Vous savez, j'ai été l'amant de votre femme... Je crois que cela m'aurait soulagé! Il en aurait suivi, quoi? Un duel. On en réchappe, et j'eusse été vengé par le déshonneur de cette drôlesse... Et puis le préjugé qui veut qu'on supporte tout plutôt que de vendre une femme qui s'est donnée à vous, même quand elle le mérite, m'en a empêché... Et me voici...»

--«Mais enfin, à quel mobile a-t-elle bien pu obéir?...» m'écriai-je, tellement abasourdi par ce récit que je ne pensais plus à me moquer du contraste entre l'attitude triomphante du Jacques de la veille et la piteuse confession qu'il venait de me faire, haletant, furieux, si bouleversé qu'il avait tout dit pêle-mêle, sans calcul, cette fois, et sans attitudes. C'était l'animal blessé qui crie. «Oui,» répétai-je, «à quel mobile? Elle a été ta maîtresse. Par conséquent elle tenait un peu à toi, que diable!...»

--«Elle tenait à me prendre à Camille,» interrompit-il. «Cela, je l'ai toujours su... Maintenant qu'elle a réussi, je ne l'intéresse plus, c'est encore très naturel... La rancune de l'amour-propre outragé a fait le reste... Je lui ai représenté Camille un instant et elle m'a détesté de la haine qu'elle lui porte. C'est encore très naturel... Elle a trouvé le moyen de tout concilier à la fois: le ménagement envers la défiance de son mari, trop averti maintenant, cette féroce rancune, et, sans doute, son fonds naturel de rosserie, par cette invraisemblable rupture... Mais on ne me met pas à la porte comme cela. J'ai une revanche à prendre et je la prendrai... Tu vas m'y aider, et tout de suite...»

--«Moi?» répondis-je, «comment?»

--«En allant de ce pas chez Camille,» me dit-il, et, comme je faisais un geste, il insista: «Oui, chez Camille... Il y a ce soir une première au Théâtre-Français, et j'ai une baignoire... Je veux assister à cette représentation avec elle, en tête-à-tête, as-tu compris? Mme de Bonnivet doit y être. Je veux que la gueuse me voie avec la petite Favier, qu'elle constate que nous sommes remis ensemble et heureux, et cela lui fera mal dans son amour-propre. C'est le seul point où je peux l'atteindre! Ah! elle est convaincue que je suis parti de chez elle en pleurant, que j'ai le cœur déchiré, que je suis misérable!... Elle aura, devant ses yeux de pintade riche, la preuve qu'elle n'aura pas plus compté dans notre vie, à Camille et à moi, que ceci,» et il jeta par terre une allumette avec laquelle il venait d'allumer sa cigarette «et il faudra bien qu'elle se dise: «Cet homme m'a eue, tout de même». Car je l'ai eue, elle ne peut pas empêcher cela, qu'elle n'ait été à moi, la coquine, que je l'aie tenue là, dans un lit... Comme cela venge de penser qu'une femme ne peut tout de même jamais, jamais effacer cela!...»

Cette atroce explosion de mauvais sentiments avait rendu sinistre le visage de ce garçon qui passe, non sans raison, pour un joli homme, et qui peut se faire si félin, si doux, si caressant. Il était hideux à cette minute, où il justifiait d'une manière saisissante les théories habituelles à mon pauvre Claude, sur la haine sauvage qui fait le fond des rapports simplement sexuels. Ce soi-disant amour à base de cruauté m'a toujours répugné si profondément, qu'il me fut impossible de plaindre Jacques, quoique je le sentisse aussi malheureux qu'il est capable de l'être. D'ailleurs, je voyais nettement l'inutilité absolue de la démarche que me demandait l'amant congédié. Le caractère de Mme de Bonnivet s'éclairait pour moi tout entier. Je comprenais qu'avec ses subtiles prétentions à la rouerie, mon camarade avait été, vis-à-vis de cette femme, ce que sera toujours le plus corrompu des écrivains devant une créature vraiment scélérate et qui ne fait pas de dilettantisme avec la dépravation: un enfant, un pauvre diablotin de fanfaron de vice, aussitôt démasqué et ligoté. L'implacable coquette s'était amusée à saccager le bonheur de la petite Favier avec la joie que ces êtres qui ne peuvent pas sentir, éprouvent à martyriser les sentiments des autres. Elle avait vu clair dans le cœur de Molan. Elle avait manœuvré de manière à y enfoncer le couteau juste au point vulnérable, et, au moment voulu, elle le mettait à la porte, cette besogne faite, avec la seule volupté qu'elle pût éprouver, celle de faire souffrir. Et lui, le théoricien de toutes les dépravations parisiennes, s'était laissé acculer à cette petite exécution sans rien deviner. Maintenant, il écumait de rage impuissante contre cette maîtresse qui avait joué avec lui tant que ce jeu avait convenu à son despotisme et à son ennui, à son sadisme moral aussi,--car son mot était juste, et il y a de cette perversité dans toutes les femmes froides qui ont des amants. Et elle ne lui laissait pas en mains une ligne de son écriture, pas un portrait, rien qui pût prouver leur liaison. Non. Molan n'était pas de force, et n'eussé-je pas eu d'autres motifs, je lui aurais refusé la démarche qu'il me demandait. Le seul service à lui rendre était de l'arracher à tout rapport avec cette redoutable femme. D'ailleurs, faire servir de nouveau la malheureuse actrice à cette besogne m'eût paru la misère des misères, et je le lui dis, en prenant texte de son outrageant rappel de possession physique:

--«Contente-toi de cette satisfaction d'amour-propre, car, pour l'autre, tu oublies où en sont tes rapports avec Camille...»

--«Comment?» dit-il, et il eut ce mot, le plus étonnant que son égoïsme eût jamais proféré en ma présence «mais puisque je lui pardonne le Tournade de cette nuit!...»

--«Mais elle?» lui répondis-je, «elle ne te le pardonne peut-être pas...»

--«Allons donc!» répliqua-t-il, «tu n'as qu'à y aller et à lui demander pour moi dix minutes d'entretien ici. Tu verras si elle te les refuse.--Allons, fais cela pour moi... et pour elle!...»

--«Non, et non,» finis-je par lui répondre avec la brutalité d'une véritable indignation qui lui fit hausser de nouveau les épaules et prendre son chapeau en me disant:

--«Hé bien, j'irai moi-même la chercher...»

--«Mais où cela?» lui demandai-je.

--«Où elle est,» me répondit-il.

--«Chez Tournade?...»

--«Chez Tournade... Après tout, une affaire avec ce drôle, ça me détendrait les nerfs. Et puis la Bonnivet le saurait et ce serait une preuve de plus que j'aime toujours Camille... Je suis tranquille, d'ailleurs. Je vais trouver une lettre d'elle chez moi, me suppliant de la revoir... C'est déjà étonnant qu'elle n'ait pas reparu ce matin...»

Il était redevenu le Jacques Molan des grands jours, le personnage de tant d'aplomb, d'une si imperturbable affirmation personnelle, et dont il émane une étrange autorité. J'y étais désormais réfractaire, pour mon compte. En était-il de même pour Camille? N'allait-il pas réussir et reprendre son empire sur la pauvre amante qu'il avait martyrisée jusqu'à l'avilir? Et alors quelle dégradation pire encore! Cette question que je me posai quand Jacques m'eut enfin quitté, acheva de me noyer d'une telle amertume que ma volonté devint irrésistible de m'en aller, de ne plus les revoir, ni elle, ni lui, de n'en plus rien savoir jamais. Je décidai de partir tout droit pour Marseille et le soir même. Là je prendrais un parti définitif. J'employai ce qui restait de jour à quelques courses indispensables chez le banquier, chez le marchand de couleurs, au bureau des wagons-lits, chez les deux ou trois parents éloignés avec qui j'ai conservé des relations. De temps à autre, je regardais ma montre, et, à la pensée que le temps avançait, une main me serrait physiquement le cœur. J'avais froid d'avance de la solitude où j'allais entrer en quittant la ville où vivait, où respirait mon unique amour. Quel fut mon trouble lorsqu'à six heures et au moment où je me mettais à ma table pour faire honneur à un demi-dîner, dans la salle à manger située au rez-de-chaussée du petit hôtel, j'entendis une voiture s'arrêter à la porte. Le timbre de l'entrée retentit, puis une voix, celle de la personne que j'avais à la fois le plus d'envie et de peur de revoir en ce moment, la voix de Camille Favier!

--«Vous partez?» me demanda-t-elle, quand je vins la rejoindre dans l'atelier où j'avais dit au domestique de l'introduire, «j'ai vu vos malles prêtes dans l'antichambre...»

--«Oui,» lui dis-je, «je vais faire un tour en Italie...» Elle n'avait pas levé son voile, comme si elle avait voulu que je ne pusse pas voir son visage. Ce signe de la honte qu'elle éprouvait au fond d'elle me fut pourtant une douceur. C'était une preuve, après tant d'autres, de cette délicatesse native qui me rendait plus navrante sa chute dans la prostitution, qui me la rendait, elle, plus douloureusement, plus follement chère.

--«Et quand?» me demanda-t-elle de nouveau.

--«Dans une heure vingt-cinq, si le train n'a pas de retard,» dis-je sur un ton de plaisanterie en regardant la pendule qui remplissait de son battement la vaste pièce vide. Nous restâmes tous deux silencieux à écouter ce bruit du temps, ce pas invincible de la vie qui nous avait conduits à cette minute, qui allait nous conduire vers quelles autres minutes, que nous prévoyions si déshonorantes pour elle, si mélancoliques pour moi? Quoique nous n'eussions échangé que ces paroles presque insignifiantes, elle savait que je savais tout. Elle s'était assise, le front dans sa main, et elle reprit:

--«Tant pis. Je voulais vous charger d'une commission pour Jacques...»

--«Laquelle?» fis-je tout tremblant; je prévoyais trop l'horrible confidence. J'ajoutai pourtant: «Si je peux vous être utile en reculant mon départ...»

--«Non», dit-elle avec une énergie singulière. «Ce n'est pas la peine. Il vaut mieux que je ne vous revoie pas, vous non plus. C'était pour lui retourner cette lettre qu'il m'a adressée aujourd'hui, voyez à quelle adresse», et elle me tendit l'enveloppe sur laquelle je pus lire le nom de la rue Lincoln et celui de Tournade, et elle ajouta, d'une voix déjà moins ferme: «Je voulais le prier de ne plus m'écrire, de ne plus me chercher ni là ni ailleurs, puisque je ne suis plus libre...»

Il y eut un nouveau silence entre nous. Elle s'était levée et me tendit la main en me disant:

--«Je lui enverrai la lettre moi-même et par la poste. Ce sera mieux... Allons, Vincent, adieu, et bon voyage. Vous vous souviendrez de moi, n'est-ce pas? Et vous ne me jugerez pas mal... Allons, embrassons-nous, puisque nous nous reverrons Dieu sait quand!...»

Et comme j'appuyais mes lèvres sur sa joue, je sentis, à travers son voile, que cette joue était mouillée de larmes. Il ne se prononça pas une parole de plus entre nous. Je ne trouvai pas une question à lui poser. Elle ne trouva pas une plainte à gémir. Même à des lits de mort bien chers, je n'ai jamais dit un adieu qui m'ait fait plus de mal.

IX

...Oui! le déchirant, le triste adieu! Et faut-il que j'en aie été pénétré de mélancolie jusque dans l'arrière-fonds le plus intime de mon cœur pour qu'en en traçant le récit, j'aie trempé mon papier de mes larmes, et voici que je me sens à peine la force de reprendre ma plume pour ajouter à ce roman réel le sinistre épilogue dont l'ironie suggestive--comme on dit dans le style d'aujourd'hui,--m'a seule décidé à écrire ces pages! Vingt-cinq mois et une si longue absence n'ont pas guéri la secrète blessure. Elle se rouvre, elle saigne encore, à ce seul souvenir de la joue de Camille tout humide de ces vaines larmes sous mon baiser d'ami, le premier et le dernier que j'aie posé sur ce charmant visage à jamais profané. Et, cependant, si l'absence et le silence sont les deux grands remèdes à ces passions sans espoir et sans désir, comme était mon étrange sentiment pour cette pauvre fille, je peux me rendre la justice que je les ai bien sincèrement pratiqués. Et ces vingt-cinq mois m'apparaissent si courts, si courts, en regard de ces quelques semaines passées à suivre, heure par heure, la marche fatale de l'amoureuse déçue vers le désespoir et le reste,--sans essayer de l'empêcher. Récapitulons-les, pourtant, ces deux années, pour mémoire, et aussi pour me prouver que je n'ai pas trop à trop en regretter l'emploi. Ce fut d'abord, et le soir même, la fuite précipitée vers Marseille, puis, dès le lendemain, le départ pour l'Italie, par mer, sur un des bateaux qui touchent à Bastia en dix-huit heures, et de là vont à Livourne. J'ai toujours préféré cette façon d'entrer dans la chère Italie, sans étapes et d'un trait, outre que, dans la circonstance, ce voyage coupait court à une possibilité quelconque de télégrammes ou de lettres, au moins pendant une demi-semaine,--du dimanche au jeudi. Camille Favier allait-elle quitter Tournade et reprendre son joug de maîtresse de Jacques, ou bien non? Ce dernier allait-il donner suite à cet absurde projet d'un duel avec son nouveau rival? Ne pousserait-il pas la folie de l'amour-propre humilié jusqu'à s'arranger pour avoir, au contraire, une affaire avec Pierre de Bonnivet? Autant de problèmes que je voulais ne plus me poser, tant j'étais las. Dieu! que j'étais las! Entre parenthèses, j'eusse eu grand tort de me les poser, car pour parler comme mon ami Claude qui citait avec tant de délice une phrase de Beyle sur l'exécution capitale d'un de ses héros «_tout se passa simplement, convenablement..._» J'ai su ce détail depuis, mais beaucoup plus tard. Sur le moment, je demeurai dans une incertitude que j'eus la sagesse de prolonger. Seulement quatre mois après, ouvrant par hasard un journal français, dans un hôtel de Pérouse, j'y lus que Mlle Camille Favier allait être doublée par Mlle Berthe Vigneau dans le principal rôle de la comédie de Dorsenne, et d'un, comme disait encore Molan,--que le dit Molan lui-même publiait un recueil de ses pièces de théâtre avec une préface inédite, et de deux,--qu'un cheval de M. Tournade, Butterfly, avait gagné je ne sais quel prix de course, et de trois,--enfin, que l'on remarquait, à un _five o'clock_ très réussi chez M. de Senneterre, Mmes X..., Y..., Z... et de Bonnivet, et de quatre,--toutes nouvelles piquées dans cet unique numéro du journal comme des grains de raisin dans un pudding. Elles suffisaient pour me prouver que ce coin de monde, comme tous les coins de monde, était toujours pareil à lui-même, et la rassurante lacune de gros événements. Mais, de mon côté, ne venais-je pas de m'imiter moi-même en copiant d'abord à Pise un morceau de la fresque de Spinello Aretino sur Saint-Éphèse, puis à Prato la Salomé de Fra Filippo Lippi, pour continuer par une étude d'après le Piero della Francesca d'Arrezzo, cette extraordinaire _Invention de la Sainte-Croix_? Et maintenant je me préparais à gagner Ancône par Foligno, puis Brindisi, pour m'en aller à Athènes et à Olympie repaître de nouvelles visions le plus insatiable et le plus stérile des dilettantismes. Quand je songe à cet acharné travail de vaine culture, je me redis toujours une autre phrase que Dorsenne citait toujours, celle-là, cette exclamation de Bolivar mourant, si poignante de lassitude: «Ceux qui ont servi la Révolution ont labouré la mer!» Et ceux qui ont servi l'art, comme je l'ai servi, ont-ils accompli une besogne plus utile? Alors, quoi?...

Alors quoi? J'imagine que Bonaparte, Talleyrand, Bernadotte, et tant d'autres, auraient eu un sourire d'un profond mépris pour le révolutionnaire agonisant qui n'avait su pêcher aucun trésor dans la grande eau trouble de la politique, et moi je n'ai qu'à penser aux deux petites scènes qui ont déterminé cette crise aiguë de ma mémoire, pour que je me jette à moi-même un sourire non moins méprisant. Pourtant, ai-je été dupe de m'enivrer de beauté antique, comme j'ai fait en Grèce, et de lumière? Ai-je été dupe, une fois revenu, de tout préparer pour un séjour plus long en Orient et de reprendre le chemin de l'Égypte et de l'Asie-Mineure au mois d'octobre, afin d'y commencer cette suite de tableaux sur Notre-Seigneur évoqué dans son vrai milieu de nature, qui serait l'œuvre définitive de ma maturité, si un autre ne m'eût devancé? Le hasard avait empêché qu'entre ces deux voyages je rencontrasse Jacques et Camille. J'avais su seulement que cette dernière était de plus en plus célèbre, et quant à lui, il s'était marié. Il s'était décidé à cueillir enfin la poire mûre, comme il m'avait dit au cercle, dans notre lointain dîner, et il l'avait cueillie dans de très sages conditions. Il avait épousé une veuve d'à peu près son âge, extrêmement riche et sans enfants, de quoi faire à sa maturité un intérieur de luxe cossu et «sans copie». De quel accent il disait ces mots autrefois! Mais comme il n'avait pas daigné ajouter un mot d'amitié à la lettre de faire-part qui m'annonçait son mariage, moi non plus je ne lui avais pas écrit. Cette suppression absolue de rapports entre nous ne me permettait guère de m'attendre à le voir entrer, comme il fit l'autre jour, dans mon atelier, un peu marqué, mais à peine, l'œil aussi fin, la bouche aussi railleuse, toujours charmant de tournure et de façon. Il m'eût quitté la veille qu'il ne m'eût pas tendu la main avec plus de cordialité gaie, et, tout de suite, sans attendre de mes nouvelles:

--«Tu ne te doutes pas du plaisir que j'ai à te revoir... Quand viendras-tu dîner à la maison, que je te présente à Mme Molan? Tu verras. J'ai encore eu de la chance à cette loterie du mariage... Je suis sûr qu'elle te plaira beaucoup. Et quant à toi, elle sait combien je t'aime. Mais oui. Mais oui. On ne se rencontre plus. Ce n'est pas une raison pour s'oublier... Et qu'es-tu devenu depuis que nous n'avons bavardé ensemble? Deux ans! Il y a deux ans! Comme ça vous pousse! J'ai su que tu étais allé en Orient. J'ai eu de tes nouvelles par Laurens, le consul du Caire. Tu vois, je t'ai suivi de loin... Et, dis-moi,» reprit-il après que je lui eus répondu avec quelque embarras. Ces subites cordialités, après de telles traces d'indifférence, me déconcertent toujours un peu. «Oui, dis-moi. Est-ce que tu as revu Camille Favier?...»

--«Moi?» m'écriai-je, et je me sentis rougir sous son regard indulgemment ironique, «jamais. Pourquoi me demandes-tu cela?...»

--«Ah! _Daisy_» me dit-il, en riant cette fois d'un rire gai qui découvrit les blanches palettes de ses dents demeurées intactes et sans un point d'or malgré la quarantaine approchante, «décidément, pâquerette vous êtes née et pâquerette vous mourrez...»

--«Je te comprends de moins en moins,» lui dis-je impatienté.

--«Comment? Elle te plaisait. Tu lui plaisais. Elle a pris amant sur amant, depuis Tournade: Philippe de Vardes, Machault, Roland de Brèves, tout le monde, pour finir par le petit duc de Lautrec qui dépense, pour elle, deux cent mille francs par an, et tu n'y es pas retourné!... Il est dit,» continua-t-il avec plus de malice encore dans le fond de ses yeux, «que vous ne vous reverrez jamais que sous mes auspices!... Te rappelles-tu notre dernière conversation et que je t'ai demandé d'aller chez elle en ambassade et que tu as refusé? Hé bien! c'est d'une autre ambassade auprès d'elle que je voudrais te charger. Refuses-tu encore cette fois?»

--«Cela dépend de l'ambassade,» répondis-je sur le même ton de plaisanterie.

--«Hé! c'est tout littéraire,» reprit-il toujours gaiement. «Ce n'est pas que j'ai à craindre la jalousie de ma femme. Nous ne sommes pas des amoureux, elle et moi. Nous sommes des associés de la vie, et elle est assez intelligente pour comprendre que les infidélités d'un homme tel que moi sont sans conséquences... Mais j'ai horreur en toutes choses des _revenez-y_... et en amour surtout! Bref, voici ce dont il s'agit. Tu te souviens de Mme de Bonnivet et des jalousies de Camille?...»

--«La reine Anne?» interrompis-je, «est-ce que tu voudrais aussi m'envoyer chez elle? Ce serait complet...»

--«Non», fit-il, «celle-là, c'est coupé et bien coupé. Sais-tu qu'elle est devenue veuve et qu'elle se remarie dans quinze jours avec un des Candale, un vrai. Elle n'aura plus à craindre les rectifications des vrais Bonnivet maintenant, et la voilà dans la crème de la crème... Toujours ma chance: elle va de plus en plus être d'un monde dont je ne suis pas, et je ne la rencontrerai jamais... Ah! la coquine! M'avait-elle mordu? Ai-je assez eu pour elle ce que les filles appellent si joliment un _grattin_?... Je l'ai tellement eu, et toute cette histoire s'arrangeait si bien, ces jalousies de Camille, la scène de l'appartement, celle du salon, ma foi, la pièce était toute composée et je l'ai écrite... Une espèce d'_Adrienne Lecouvreur_, mais moderne. Je l'ai lue à Fomberteau. Il est de mon avis, c'est ce que j'aurai fait de mieux... Ah! On verra si ses cent mille francs de rente ont aveuli Jacques Molan... C'est pourtant vrai qu'en me rangeant des voitures je me suis juré de ne plus jamais écrire, et c'est bien la seule exception que je ferai à cette règle. Passé quarante ans, on se répète, quelque génie qu'on ait, et, se répéter, c'est se survivre. Quand on ne doit pas se surpasser, il vaut mieux se taire... Je rêve, moi, la fin de Shakespeare et de Rossini. Oh! d'un très petit Rossini et d'un plus petit Shakespeare. Mais on fait ce qu'on peut, et je veux en rester sur mes vingt volumes... Et puis, ça été plus fort que moi. Ce sujet m'a pris, et la pièce est faite. Je te le répète, c'est la dernière!...»

--«Tu as fait une pièce sur cette histoire?...» interrompis-je. «Malheureux, que va dire Mme de Bonnivet?»

--«Que je n'ai aucun talent,» dit-il. «Avec les femmes du monde, c'est très simple. Vous figurez dans leurs salons, vous êtes un grand homme. Vous n'y paraissez plus. Vous ne valez pas les trois louis d'une première loge... C'est te dire le cas que je fais des éloges ou des critiques de Bonnivette. D'ailleurs, il faut croire que l'espèce pullule aujourd'hui. Ma femme a déjà reconnu dans le personnage trois de nos amies... Ainsi...»

--«Et Camille? Camille dont cette aventure a été le roman, le triste et vrai roman, est-ce que tu n'as pas pensé à ce que tu lui faisais, en transportant son aventure toute chaude de la vie sur la scène?...»