La duchesse bleue

Part 20

Chapter 203,864 wordsPublic domain

Il me quitta sur ces mots de haine sans que j'essayasse ni de le retenir, ni de le calmer. Je me sentais accablé d'un poids énorme de tristesse. Je n'ai jamais, dans ma vie sentimentale, connu la jalousie telle que la plupart des livres la décrivent, cette angoissante et fiévreuse inquiétude autour d'une perfidie que l'on soupçonne sans en être certain. Je n'ai jamais aimé sans confiance. Il semble que les femmes devraient se faire un scrupule de trahir les hommes qui les chérissent de la sorte. J'ai éprouvé qu'il n'en était pas ainsi. Je recommencerais cependant d'aimer que je me comporterais de même, pour la simple raison qui fait que l'on n'y voit pas quand on a les yeux pleins de larmes. En revanche, si je n'ai jamais été jaloux de cette inquiète et ombrageuse façon, j'ai connu cette autre douleur qui consiste à porter dans son cœur, comme une plaie ouverte et qui saigne toujours, l'évidence d'avoir été trompé. J'ai su ce que c'était que de souffrir, des nuits entières, à l'idée d'un corps de femme livré en proie à la luxure d'un autre homme. Cette horrible oppression, cet arrêt de notre être intime, ce frisson de mort devant la _certitude_, c'est, je crois, la pire forme du malheur sentimental, et cette souffrance je venais de la subir à nouveau, avec quelle intensité, en lisant les syllabes du nom de Tournade sur le gros livre d'adresses! Dieu! Ai-je été misérable dès ce premier moment, tandis que je regagnais à pied, pour briser mes nerfs par la marche, ma maison du boulevard des Invalides! J'avais eu beau dire à Molan que je n'étais pas sûr que Camille fût la maîtresse du goujat dont la face immonde m'avait répugné si vivement dans la loge du Vaudeville, il n'y avait place, en moi, pour aucun doute. C'était si simple. La malheureuse enfant avait perdu la tête. L'excès de dépit et de la douleur l'avait égarée, et elle avait exécuté, dans un moment de délire, ce projet de vengeance qui devait la dégrader à jamais. Que dis-je? Elle avait exécuté ce projet? Elle l'exécutait en ce moment même, par cette nuit dont je voyais les étoiles briller au-dessus de ma tête entre les murs des maisons. Cette heure, ces minutes, ces secondes, dont je sentais la durée, dont je mesurais la fuite, elle les vivait, elle aussi, elle les employait aussi! Comment? Les sensations dont cette idée me brûlait doivent être, j'imagine, celles des condamnés à mort et de ceux qui les aiment, dans l'espace de temps qui sépare le réveil et l'exécution. On voudrait arrêter l'heure qui va, bouleverser le monde, que la terre s'ouvrît, que les maisons croulassent, qu'un miracle s'accomplît! Avec quelle anxiété on sent alors que la vie fonctionne en nous et autour de nous, dans une implacable rigueur de machine! Toutes nos agonies morales et physiques, nos révoltes et nos soumissions ne comptent pas plus pour la nature que les palpitations d'un insecte pris dans un foyer de locomotive.

--«C'est fini, fini! Elle est la maîtresse de Tournade!...»

Ces mots affreux, et _que je savais réels_, je me les prononçais avec désespoir tandis que je descendais, d'abord la rue François Ier, puis le pont des Invalides, puis l'avenue de la Tour-Maubourg, puis l'autre avenue. Ils me font encore du mal à les transcrire aujourd'hui, après tant de jours, mais c'est un mal sourd, une mélancolie presque douce, tant elle est tendre. Il s'y mélange une pitié songeuse, semblable à celle que j'éprouverais devant la pierre sous laquelle Camille reposerait, au lieu que dans cette première invasion de la certitude, une âcre nausée de colère et d'amertume me secouait tout entier. Fallait-il que je l'eusse aimée sans le savoir,--sans savoir du moins combien,--pour que, de penser à elle comme j'y pensais, me fût un tel supplice!

Une fois rentré, et avant de me coucher, je voulus revoir ces deux portraits que j'avais esquissés d'elle: le premier, celui d'avant Jacques et que je cachais si soigneusement; le second, celui du mois dernier, avec son sourire inachevé. Ces deux images me la rendirent si présente, et si présente aussi la souillure qui la salissait à ce même moment, que je me rappelle avoir, dans la solitude de cet atelier, poussé de véritables gémissements de bête qui râle. Ma douleur se soulageait en de tels éclats, que mon domestique en fut réveillé. Je vis avec stupeur ce brave garçon entrer dans la pièce pour me demander si j'étais malade et si j'avais besoin de ses services.--Grotesque incident qui eut du moins un avantage: il mit fin à ce passage de demi-folie. Je sourirais de cet accès d'enfantillage après tant de mois, si je n'y trouvais, hélas! une preuve de plus de la fatalité personnelle, un signe de ce destin qui m'a toujours refusé le pouvoir de façonner les événements d'après mon âme. Idolâtrant Camille de cette tendresse, n'aurais-je pas dû le lui dire déjà? N'aurais-je pas dû tout disposer pour que son premier mouvement, si elle voulait mettre quelque chose d'ineffaçable entre Jacques et elle, fût de m'y mettre, moi? Qui sait? J'eusse réalisé, alors, avec elle, ce roman qu'elle avait rêvé et manqué avec Molan! J'eusse mis, à panser sa blessure, tant de finesse, un tact si passionné, tant d'adoration caressante, qu'elle m'eût aimé peut-être un jour! Ah! tristesse de ce qui aurait pu être!

_... Look in my face, my name is:--Might have been! I am also called:--No more, Too late, Fare thee well!..._

--«Regarde-moi, je suis _Ce qui aurait pu être!..._ On m'appelle aussi _Jamais plus, Trop tard, Adieu._» Qu'ils seraient vrais à mettre sur ma tombe ces deux vers du peintre poète Rossetti!--Ce qui pouvait être! Jamais plus! Trop tard! Adieu!...

Je passai cette nuit presque sans dormir, sinon, au matin, d'un sommeil fiévreux où j'eus un étrange rêve. Il me sembla que j'étais assis à la table d'un grand dîner. J'avais en face de moi Camille vêtue de rouge avec l'or de ses cheveux épars sur ses épaules nues. Il y avait auprès d'elle mon malheureux ami, Claude Larcher, dont je sais cependant qu'il est mort, et je savais qu'il était mort, à cette minute même où je le voyais vivant. Quoique nous fussions à table, Claude était occupé à écrire. C'était une angoisse infinie, pour moi, de le voir qui traçait ses lignes, en crispant sa main sur son porte-plume, par un geste que je lui ai trop connu. Je me rendais compte que, si malade, un tel effort lui était irréparablement funeste. Je voulais lui crier de s'arrêter, je ne le pouvais pas, menacé du doigt par Camille dans les yeux de laquelle je discernais un ordre absolu de ne pas dire un mot. Je comprenais en même temps que la lettre ainsi écrite par Claude m'était destinée. Elle contenait un conseil relatif à Camille, et je savais ce conseil d'un intérêt si pressant que d'attendre m'était un supplice qui s'augmenta encore quand tout le monde se leva de table, et que je vis Larcher s'en aller avec le papier sans me le donner. Je me mis à le poursuivre à travers un dédale infini d'escaliers tournants. Pour les descendre plus vite, je m'élançais, posant mon pied à vide et rebondissant comme si des ailes m'eussent soulevé, jusqu'à ce que je me trouvai dans un jardin que je reconnus pour être celui de Nohant, quoique je n'y sois jamais allé. J'observai avec étonnement la belle ordonnance des parterres, où des semis de fleurs éclatantes traçaient des caractères sur le gazon, et j'y lus, avec stupeur, la phrase que Jacques m'avait prononcée: «_Elle avait déjà commencé..._» Au même moment, un éclat de rire me fit me retourner. J'aperçus Camille, les cheveux toujours défaits sur ses fines épaules, toute pâle dans sa robe rouge. Elle apportait à Tournade un billet que je savais être celui de Claude. Le gros homme était couché, la face encore plus rougeaude que d'habitude, et il faisait claquer ses lèvres l'une contre l'autre avec la sensualité d'un goinfre d'auberge en présence d'un bon plat. C'est alors, au moment où Camille commençait de défaire sa robe pour se glisser dans le lit, que la douleur devint aiguë à ne pas la supporter. Je comprenais qu'elle allait se donner à lui pour la première fois. Je voulus courir vers elle, et, de nouveau, cette même immobilité invincible me paralysa tout entier, et je me réveillai, baigné de sueur...

En y réfléchissant aujourd'hui, je démêle avec une parfaite lucidité les divers éléments combinés dans ce cauchemar. Il n'est pas jusqu'à cette vision singulière de Nohant qui ne s'explique par ce fait que le héros d'_Adrienne Lecouvreur_, la pièce utilisée par Camille en vue de sa vengeance, est Maurice de Saxe, le propre grand-père de George Sand. Mais quand on traverse des périodes d'un trouble moral très intense, on oublie qu'endormi ou éveillé, des lois aussi exactes que celles de la chimie gouvernent ces précipités intérieurs, nos pensées. Le fond superstitieux qui dort en chacun de nous s'agite obscurément, et l'on veut apercevoir dans le désordre des visions nocturnes des pressentiments, des conseils, une révélation. Je ne fus pas plus tôt sorti de ce pénible sommeil qu'une idée s'empara de moi: si, cependant, cette visite chez Tournade, la veille, n'avait pas été suivie d'une chute irréparable? N'arrive-t-il pas tous les jours qu'une femme accepte un rendez-vous, qu'elle s'y rend, et puis, au dernier moment, elle se révolte, elle défend sa personne physique avec acharnement, et elle s'en va, s'étant refusée avec une énergie aussi folle que son inconséquente démarche. Pourquoi n'avais-je pas admis cette hypothèse la veille et pourquoi l'admettais-je maintenant? Je n'en avais pas d'autre raison que ce songe. C'en fut assez pour que je me levasse hâtivement,--il était huit heures,--et je courus jusqu'à la maison de la rue de la Barouillère. Par bonheur ou par malheur, car un peu d'incertitude dans certains moments, c'est encore un peu d'espérance,--au moment même où je frappais au carreau de la loge pour demander, malgré l'heure matinale, si Mlle Favier était chez elle, je reconnus, dans cette loge, une servante qui avait accompagné Camille chez moi à plusieurs reprises. Cette vieille fille était la même qui m'avait ouvert la porte, lors de ma première visite. Elle avait vu naître la petite, je le savais, et la tutoyait. A ma vue, elle se précipita hors de la loge avec une hâte qui redoubla mes tristes pressentiments.

--«Ah! monsieur La Croix,» me dit-elle, après m'avoir entraîné dans la cage de l'escalier de peur que l'on n'entendît notre conversation; «vous venez voir Mademoiselle?...»

--«Elle est rentrée?» m'écriai-je. Et tout de suite, je compris, à regarder le visage anxieux de la servante, que sa demande avait été un pieux mensonge. Camille n'était pas rentrée. Mon exclamation révélait trop à mon interlocutrice que je savais quelque chose, et, tout de suite, elle m'interrogea. Me questionner, c'était tout m'apprendre.

--«Écoutez, monsieur La Croix,» me dit-elle fébrilement, et elle joignait ses mains déformées et crevassées de bonne à tout faire, qui tremblaient un peu. «Si vous savez où elle est, je vous le demande, au nom de votre mère à vous, allez la quérir... Depuis que le cocher, hier soir, a apporté un mot d'elle, disant qu'elle ne rentrerait pas, Madame est comme folle de douleur... Je ne l'ai pas vue ainsi même quand nous avons trouvé Monsieur, avec sa balle dans le front... Elle ne fait que pleurer en me disant: «Je ne veux plus la voir jamais, jamais. Je la chasserai, si elle revient...» Elle dit cela, mais si Camille rentre, je suis sûre qu'elle lui pardonnera quand même. Comprenez-vous cela, monsieur La Croix? Une enfant comme elle, et sage, et douce, qui jamais ne se laissait approcher de personne? Et nous nous disions, Madame et moi, qu'elle se marierait si bien, comme cette chanteuse qui est devenue une marquise!... Non! Je ne peux pas croire qu'elle a fauté!... Monsieur La Croix, vous qui êtes si bon, dites-moi tout ce que vous savez. Je ne suis pas comme une autre... Je l'ai élevée toute petite... C'est à cause d'elle que je n'ai pas quitté Madame, quand tout a croulé... Mais, que cette concierge ne me voie pas causer avec vous si longtemps. J'ai déjà eu tant de peine à expliquer comment la petite a découché... Si elle revient, ça ira de soi...»

--«Hélas!» lui répondis-je sans obéir à son injonction de monter jusqu'à l'appartement, tant je redoutais la douleur de la mère, «je ne sais rien de plus que vous, et la preuve, c'est que je venais demander des nouvelles de Mlle Favier, qui m'avait paru souffrante hier soir...»

--«Ce n'est pas chez vous qu'elle est?» demanda la vieille fille, que mon embarras avait trop frappée. Elle l'expliquait à sa manière et ce soupçon révélait trop quelle affection passionnée elle portait à «la petite»,--comme elle appelait tendrement Camille. Ce désespoir de la mère, cet affolement de la servante achevèrent de me navrer le cœur. Une fois de plus je sentais dans quelle atmosphère de tendresse naïve et simple la pauvre Duchesse Bleue avait grandi. Elle avait été, elle aussi, une de ces petites filles dont la venue au monde est saluée comme une fête, dont toutes les étapes vers leur existence de femme sont des fêtes encore: baptême, anniversaires de naissance, première communion, première robe longue,--et tout cela pour que l'objet de tant de sollicitude émue, finisse dans les souillures de la galanterie! Et la fidèle servante continuait, naïf écho de mon amère pensée: «Non, ce n'est pas possible que ce soit chez vous, ni chez M. Molan, ni chez M. Fomberteau, vous êtes de trop honnêtes garçons pour faire, d'une demoiselle comme elle, une femme entretenue... Elle va être cela maintenant... Elle, Camille, Camille, Camille!...»

Et oubliant ses propres recommandations sur la nécessité d'échapper aux racontars de la loge, la brave créature éclata en sanglots. Je la calmai du mieux qu'il me fut possible, en lui jurant que je ferai tout au monde pour voir Camille dans la journée et pour lui dire l'état où son départ du logis jetait sa mère.

--«Qu'elle revienne!» fut la seule réponse que j'obtins à travers des larmes, et aussi ce mot, sublime d'impudeur dans le dévouement: «Si elle veut avoir des histoires, je l'y aiderai tant qu'elle voudra!... Dites-le lui, mais qu'elle reste à vivre avec nous!...»

C'en était donc fait. Le drame de passion et de perfidie auquel j'assistais depuis ces dernières semaines se résolvait par son dénouement logique. Mon songe de cette nuit avait menti. Il était trop tard pour empêcher que cette adorable enfant, née avec les délicatesses du romanesque le plus rare dans la tête et dans le cœur, ne devînt une fille,--tout court. Sa fierté même,--cette jolie et vibrante fierté pour laquelle je l'avais tant chérie, hâterait sa dégradation.--Au sortir de la crise de fureur qui l'avait jetée au lit d'un Tournade, le mépris où elle se tiendrait elle-même, l'avilirait trop à ses propres yeux, et cette nausée intime n'aboutirait qu'à deux résultats également affreux à imaginer. Ou bien, elle ne se supporterait pas un jour de plus, et elle se tuerait, ou bien elle trouverait une sorte de douloureux orgueil à incarner en elle ce type de luxe outrageant et d'impudence triomphante que devient une grande actrice doublée d'une grande courtisane. Laquelle de ces deux solutions devait préférer un homme qui l'aimait comme je l'aimais, de ce sentiment d'abord si obscur, aujourd'hui si misérable et si saignant? L'une et l'autre perspective me furent si horribles qu'en dépit de la promesse faite à la vieille servante, je pris la ferme résolution de ne pas revoir la malheureuse enfant, et celle plus sage encore d'exécuter un projet vaguement caressé, depuis que je commençais de trop bien comprendre mon pauvre cœur: partir, retourner soit en Espagne, soit en Italie, dans un de ces pays de soleil où une âme, blessée jusque dans son fond, enveloppe du moins sa plaie intime de solitude, de lumière et de beauté. J'ordonnai à mon domestique stupéfié de préparer immédiatement mes malles pour une longue absence, et je me mis à classer des études, puis à feuilleter des guides en me contraignant à m'absorber dans la bousculade de ce départ précipité. Le fait nouveau et monstrueux: cette chute de Camille aux bras de Tournade avait aboli en moi toute autre préoccupation. J'avais oublié et Mme de Bonnivet, et la scène de la veille, et Molan lui-même. Aussi fut-ce comme un déplacement subit d'atmosphère, un rappel à une réalité abolie, lorsque je vis celui-ci, vers deux heures et demie, entrer dans l'atelier. C'était lui, pourtant, la cause du sinistre naufrage moral à propos duquel je souffrais. C'était lui que j'aurais dû maudire et haïr. Je le sentis, rien qu'à reconnaître son visage, à entendre sa voix, à toucher sa main. Il avait sa mauvaise figure, celle de ses heures de féroce dureté, et son extrême excitation se traduisait, pour moi qui l'ai tant pratiqué, par une façon qu'il a de mordre sa lèvre inférieure avec ses dents, qui allonge encore imperceptiblement son profil, déjà un peu aigu, et la bête cachée en chacun de nous, qui chez lui est le renard, transparaît alors si cruellement que l'ami le plus hypnotisé d'affection discernerait son vrai caractère dans ces minutes-là. Pour ma part, j'éprouvai à retrouver ainsi sur sa physionomie les traces des pires traits de sa véritable nature, un sursaut d'antipathie qui m'inonda de fiel. Toutes mes souffrances des dernières heures s'y déchargeaient et je l'accueillis avec une véritable explosion d'outrages:

--«Tu viens te renseigner, n'est-ce pas? Tu t'es si malproprement conduit, que voilà cette pauvre Camille bien perdue maintenant! Je suis allé chez elle, ce matin, et j'ai su qu'elle avait passé la nuit dehors. Nous savons où. Voilà l'œuvre de ton égoïsme. Mais cette infamie te sera comptée, s'il y a quelque part une justice. C'est un crime, entends-tu, un crime de jouer avec un cœur sincère, et de le conduire où tu as conduit celui-là...»

--«Laisse-moi donc tranquille,» interrompit-il vivement en haussant les épaules. «Quand une jeune fille prend un amant, c'est qu'elle en prendra et deux, et trois, et quatre, et le reste... Si Camille avait été une honnête créature, elle m'aurait dit, quand je lui ai fait la cour: «Voulez-vous m'épouser? Non? Alors, bonsoir...» Elle ne me l'a pas dit. Tant pis pour elle!... Et, d'ailleurs, si je lui ai fait du mal, il me semble que nous sommes quittes, et, vilenie pour vilenie, son histoire d'hier au soir vaut toutes les miennes...»

--«Ah! la scène d'_Adrienne_!» m'écriai-je. «C'est à cela que tu penses pour essayer d'endormir tes remords, au lieu de pleurer toutes les larmes de ton corps sur l'assassinat moral que tu as commis... Parlons-en de cette soirée! Quelles conséquences pénibles a-t-elle donc eues, que tu puisses la mettre en balance avec tout un avenir brisé, avec une pauvre âme souillée à jamais?... Bonnivet a-t-il mis sa femme à la porte? T'a-t-il envoyé ses témoins? Non, te dirai-je moi aussi, et je te dispense de comparer cinq mauvaises minutes que tu as passées, et méritées, à ce vertige qui vient de prendre et de perdre cette pauvre fille pour toute sa vie, je te le répète, et tu l'entendras, pour toute sa vie...»

--«Quelle chaleur!» répliqua-t-il avec un sourire ironique. «Quelle éloquence! Nous sommes en train de nous dire nos vérités. Allons-y... Tu m'en veux de ce que tu n'as pas eu le courage de te proposer au lieu et place de Tournade, c'est ça, le vrai... Pas de dénégations. Je sais à quoi m'en tenir, mon pauvre La Croix, moi aussi... Les mots amers sont inutiles entre nous, tu sais, et, changeons de propos, veux-tu?» Puis, après un silence: «Je ne t'en veux pas d'ailleurs, et je vais te le prouver en te demandant un service... Devine d'où je viens, de ce pas?...»

--«De chez cette coquine de Mme de Bonnivet, naturellement...» répondis-je. J'étais bien déterminé à clore cet entretien sur une brouille, et j'avais cherché la phrase que je pensais devoir le plus vivement l'atteindre. Ma colère se changea en stupeur, à l'entendre me répondre en ricanant:

--«De chez cette coquine de Mme de Bonnivet, en effet. Tu la détestes ferme, n'est-ce pas? Tu trouves que j'ai été bien infâme de lui sacrifier Camille?... Hé bien!» continua-t-il avec un accent singulièrement âpre, qui acheva de me faire comprendre que, de ce côté-là encore, il se passait quelque chose de très nouveau et de très inattendu, «je suis venu te demander de m'aider à m'en venger... Cela t'étonne?...»

--«Avoue qu'il y a de quoi,» lui répondis-je. «Je te quitte à onze heures du soir, ne pensant qu'à elle, indigné contre Camille à cause d'elle. Tout à l'heure tu traitais de vilenie la folle incartade de cette pauvre enfant, parce qu'elle...»

--«Et je maintiens le mot,» interrompit-il plus vivement encore. Il y eut un nouveau silence. Je pus voir qu'un combat entre des sentiments très contradictoires se livrait en lui. Ce qu'il avait à me dire faisait trop saigner sa vanité. D'autre part, cette même vanité avait besoin d'exercer sur Mme de Bonnivet cette vengeance immédiate dont il m'avait parlé, et j'étais seul à pouvoir l'y aider efficacement. Mais, cet homme, d'habitude si maître de lui, venait d'être trop complètement bouleversé par un affront, d'autant plus dur à recevoir, qu'il y était moins préparé. La rancune fut la plus forte, et il reprit d'une voix sifflante où vibrait une absolue sincérité: «Oui, une vilenie, je maintiens le mot, et je suis presque heureux d'avoir à le maintenir; car cela me constitue un droit auprès d'elle... Écoute,» continua-t-il en posant sa main sur mon bras et me le serrant à mesure qu'il parlait: «... Je suis donc allé chez Mme de Bonnivet aujourd'hui et aussitôt après le déjeuner. J'étais inquiet. On a beau savoir, des femmes, qu'elles sont comme les chattes, qui retombent toujours sur leurs pattes, et qu'elles gardent à leur disposition de quoi rouler un mari qui les aime, tant qu'elles veulent et comme elles veulent,--tu m'entends?--on a de ces grotesques sollicitudes!... Je tremblais que Bonnivet n'eût fait une scène à sa femme à la suite de l'histoire de Camille, hier au soir... Tu vas admirer ma bêtise, cette fois, et tu ne me reprocheras plus mon manque de cœur. Pour une fois que je lui obéis, à ce pauvre cœur, ça me réussit!... J'arrive donc et je suis reçu dans le petit salon que tu connais par une femme couchée sur une chaise longue, en robe de chambre vaporeuse. Tu vois cela d'ici: une dentelle autour de ses cheveux, juste ce qu'il faut de lumière pour lui donner un charme d'ombre, de fantôme, de tout ce que tu voudras d'idéal et de capable d'ensorceler un amant que l'on va congédier... Écoute encore:--«Vous avez la migraine?» lui demandai-je.--«On l'aurait à moins,» me répondit-elle, et, me regardant avec des yeux que je ne peux pas te rendre, des yeux où il y avait de la haine et de la fureur, mais froides, mais venimeuses:--«Vous en avez de l'audace,» continua-t-elle, «de revenir ici après ce qui s'est passé hier...» Je fus si interloqué de cet accueil, que je ne trouvai pas de réponse. C'était moi qu'elle rendait responsable de l'insulte que lui avait faite Camille!...»

--«C'est un peu fort de café, comme nous disions à l'atelier,» fis-je en riant malgré moi de cette prodigieuse volte-face, et de la mine penaude du pseudo don Juan devant cet étonnant détour de méchanceté féminine. «Entre nous, tu ne l'avais pas volé...»