La duchesse bleue

Part 19

Chapter 193,564 wordsPublic domain

J'ai bien souvent vu représenter _Adrienne Lecouvreur_ depuis cette soirée dont je viens d'évoquer les péripéties, avec un tremblement de tout mon cœur au seul ressouvenir de l'angoisse qui m'étreignait pendant que Camille accomplissait cette action de folie. J'ai toujours constaté que le public était saisi aux entrailles par cette scène. Moi-même, avant comme après l'esclandre de Camille sur les tréteaux improvisés du hall de l'hôtel Bonnivet, elle m'a toujours ému assez pour que j'aie trouvé naturel le mouvement indiqué par le livret,--je viens d'avoir la curiosité de le consulter--:«_Adrienne a continué de s'avancer vers la princesse qu'elle désigne du doigt et reste quelque temps dans cette attitude, pendant que les dames et seigneurs, qui ont suivi tous ces mouvements, se lèvent comme effrayés..._» C'était, sans aucun doute, ce même effet, sur l'assistance, d'une terreur à jamais déshonorante pour sa rivale que l'amante dédaignée avait, dans un éclair d'aveugle affolement, résolu de produire, au risque des pires conséquences. Moi aussi, je l'attendais, ce formidable effet, avec une aussi affreuse certitude que si j'eusse vu aux mains de Camille une arme chargée et qu'elle en eût dirigé le canon contre Mme de Bonnivet. Aujourd'hui que je me reporte à ces minutes où mon cœur sautait d'appréhension dans ma poitrine, je ne puis m'empêcher de sourire. Toutes les personnes qui étaient dans le salon connaissaient sans doute _Adrienne Lecouvreur_, sinon comme moi, au moins suffisamment pour se rappeler la situation, d'un dramatique d'ailleurs très facilement intelligible. Toutes avaient tremblé au Théâtre-Français en voyant Sarah Bernhardt ou Bartet s'avancer vers la princesse de Bouillon, comme Camille venait de s'avancer vers Mme de Bonnivet. Hé bien! Excepté celles qui se trouvaient directement intéressées dans cette scène, pas une d'entre ces personnes ne parut comprendre la sinistre intention de la jeune actrice. Pas une, j'en ai la certitude, n'établit entre la scène qui se jouait devant elle à ce moment et celle qu'elle avait vu jouer dix fois, vingt fois, au théâtre, une comparaison qui eût été une révélation. Elle-même, la comédienne, comme stupéfiée et de ce qu'elle avait osé et du résultat, elle continuait mécaniquement la tirade que sa voix balbutiait comme dans un rêve:

«_Mourons. De tant d'horreurs ce trépas me délivre! Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?..._»

Et, mécaniquement aussi, les intonations de Sarah lui revenaient pour achever:

«_Je tremble qu'opprimé de ce poids, odieux L'un ni l'autre jamais n'ose lever les yeux..._»

Elle avait fini, et c'était de toutes parts le plus flatteur murmure, de discrets bravos d'amateurs mondains devant la perfection d'un tour de force remarquablement exécuté, des: «C'est étonnant de vérité!... En fermant les yeux, on croirait entendre Sarah!... Comme cette petite est douée!... Ce n'est pas permis d'avoir du talent comme cela!...» Mme de Bonnivet qui avait été la première à battre des mains, s'était levée, et elle s'avançait vers Camille à qui elle disait avec un sourire dont l'amabilité faisait la souveraine insolence:

--«Exquis, Mademoiselle, c'est exquis... Et je vous suis bien, bien reconnaissante... N'est-ce pas, Molan, que c'est exquis? Voulez-vous donner le bras à Mlle Favier pour la conduire au buffet?...»

Certes, je ne suis pas suspect de sympathie pour l'audacieuse femme dont l'abominable coquetterie avait exaspéré la pauvre actrice jusqu'à cette étonnante algarade. Mais je dois lui rendre la justice qu'elle eut vraiment grand air pour réduire ainsi à néant la vengeance de Camille. Je l'entendis distinctement prononcer cette phrase, malgré le brouhaha des conversations reprises de toutes parts et à travers le bruit des chaises et des fauteuils subitement déplacés, et je vis Camille la regarder d'un regard de somnambule et donner, en effet, son bras à Jacques avec une passivité domptée. Son étonnement d'avoir osé ce qu'elle avait osé et de se retrouver ainsi, _sans qu'il se fût rien passé_, la laissait incapable de répondre, de sentir, de penser. Elle était comme un meurtrier qui, ayant tiré à bout portant un coup de pistolet sur son ennemi, aurait vu la balle s'aplatir contre ce front détesté et retomber sans même y laisser une trace de rougeur. Elle n'avait pas, je n'avais pas non plus, l'esprit assez libre pour apercevoir, dans ce qui se passait, une preuve entre mille qu'une irréductible différence sépare la vie représentée sur les planches de la vie réellement vécue. Elle était en proie à une crise nerveuse qui se manifesta d'abord par cet étonnement, par cet ahurissement plutôt, et, presque tout de suite, par des accès d'un rire à demi convulsif qui me firent trop de mal. Je m'éloignai volontairement de l'endroit où elle se trouvait avec Jacques, entourée des hommes qui la connaissaient et qui lui faisaient des compliments. Ce fut pour tôper droit sur Bonnivet. Le front de celui-ci, rouge, avec sa veine gonflée, ses yeux flamboyants et clairs à la fois, le frémissement de tout son être, me rendirent du coup la peur que j'avais eue quelques minutes plus tôt. Si, pour le reste des spectateurs, l'insulte jetée en face à la femme du monde par la comédienne avait passé inaperçue,--faute des quelques données sur le rôle de Jacques entre ses deux maîtresses qui la rendaient intelligible--le mari, lui, l'avait sentie, l'insulte, et il lui fallait toute sa force de domination pour dévorer cet affront comme il faisait. Il écoutait ou feignait d'écouter Senneterre, dont la volubilité démontrait que, lui aussi, avait deviné la signification vraie de la scène jouée par Camille et qu'il suait d'épouvante à la pensée que Bonnivet l'avait devinée aussi. Ce dernier caressait sa moustache de sa main droite avec un geste automatique, tandis qu'avec sa gauche, passée dans son gilet, il s'enfonçait, j'en eus l'impression, les ongles jusqu'au sang dans la poitrine. Je ne fus pas le seul à sentir que cet homme était en fureur, ni à remarquer son front, ses yeux, son geste, ces signes trop évidents pour un portraitiste d'une formidable tempête morale. Je vis le groupe d'habits noirs auprès duquel je me trouvais, s'écarter pour laisser la place à Mme de Bonnivet, qui s'approcha de son mari. De même qu'elle avait trouvé un sourire de suprême mépris, tout à l'heure, pour féliciter la petite Favier et répondre à l'insulte d'une atroce allusion par l'insulte d'une implacable indifférence, elle trouvait un sourire à ce moment-là, de tendresse et d'intimité, pour répondre aux soupçons qu'elle devinait chez son mari. Elle lui apportait, dans cet affectueux et gracieux sourire, une preuve indiscutable de sa bonne conscience. Il fallait à cet homme, et à cette seconde même, la sensation de sa présence, elle l'avait compris, et que la réalité physique de sa voix, de son regard, de son souffle, l'évidence aussi de sa tranquillité, imposerait au jaloux une suggestion de calme. Et radieuse de sérénité dans sa somptueuse toilette blanche, les yeux clairs, d'une clarté gaie, un demi-sourire sur sa jolie bouche, éventant son visage fin d'un petit mouvement doux avec un éventail qui soulevait à peine l'or de ses cheveux sur son front insoucieux, elle marchait vers lui, en l'hypnotisant du regard. Je pus voir à cette approche la physionomie du malheureux se détendre, tandis que Bressoré qui me connaît depuis Claude, me prenait le bras pour me souffler à l'oreille:

--«Est-elle chic, hein? Est-elle chic?... Dites donc, La Croix, vous qui êtes l'ami de Favier, j'espère que vous lui ferez comprendre que c'est une vraie crasse pour moi et pour nous tous, que sa façon de se conduire ce soir?... Comment! voilà une maison où l'on nous reçoit comme des gens du monde, et, parce qu'elle est jalouse de la patronne à cause de Molan, elle va se comporter comme la dernière des grues et lui servir le coup d'Adrienne Lecouvreur!... Mais oui, mais oui! Je l'ai vue venir, allez, et j'en ai eu la chemise mouillée... Ça n'a pas porté, c'est vrai, mais ça aurait pu porter. Et alors, quelle tête est-ce que j'aurais eue, moi, je vous en fais juge?... Et puis, si le public n'y a vu que du feu, le mari et la femme ont très bien compris... Je vous le répète, voilà une maison fermée pour nous. Ils en ont soupé, maintenant, des petites représentations à domicile. Franchement, mettez-vous à leur place.... Non. Ça ne se fait pas, mais pas du tout... Je ne suis pas plus bourgeois qu'un autre et j'ai eu mes toquades, moi aussi, mais pas en cabot, en _gentleman_...»

La plainte comique du vieux comédien en train de trembler pour son invitation mondaine mettait une note bouffonne dans cette aventure. J'en ris encore après tant de jours. Je rassurai de mon mieux l'excellent homme en lui affirmant qu'il se trompait, sans espérer, d'ailleurs, convaincre un personnage de cette finesse.--Serait-il beau à peindre, avec son œil bleu, mobile et perçant dans son masque glabre, sur lequel semble coller et flotter à la fois une inarrachable grimace! Il a eu tant de bonnes fortunes et de si étonnantes, que son coup d'œil, sur les dessous vrais de la vie, égale celui d'un grand diplomate. Ses innombrables maîtresses l'ont si bien renseigné sur les tenants et les aboutissants de tout le haut et demi-monde parisien qu'il n'est plus jamais la dupe de rien ni de personne. Il hocha sa tête incrédule à mes protestations, et il me répondit avec la familiarité inhérente à sa profession, malgré les principes de tenue qu'il venait de professer avec une espèce de solennité:

--«Vous savez, mon petit La Croix, je suis très bon garçon, et je veux bien avoir l'air de croire tout ce que l'on me dit pour faire plaisir, mais quant à gober celle-là?... Vous vous payeriez ma fiole et vous auriez fortement raison!...»

Ce petit aparté nous avait entraînés, l'acteur et moi, dans un coin du salon, près de la porte du hall, en ce moment ouverte. Je jugeai que cette pauvre Camille ne tarderait pas à sortir, et que le mieux était de l'attendre au dehors, afin de lui parler sans que le regard de Bonnivet tombât sur nous durant cet entretien. Si aucun événement ne surgissait à la traverse, j'étais bien sûr que la Reine Anne s'arrangerait pour se tirer définitivement d'affaire. Cet événement, j'étais bien sûr qu'il ne viendrait pas de Jacques. Je connaissais son empire sur lui-même. Il ne se trahirait point. Je savais que les éclats comme celui qu'avait osé Camille sont immédiatement suivis d'une crise de prostration, et je ne doutais pas qu'elle ne se fût laissée conduire au buffet maintenant, comme une bête assommée. Senneterre et Bressoré, les deux autres témoins qui avaient compris tous les dessous de cette scène, n'étaient pas non plus hommes à laisser deviner leur perspicacité. L'un, à travers ses ridicules, aimait trop sincèrement Mme de Bonnivet, l'autre était trop préoccupé de tenir son rôle d'artiste correct. Moi seul, mon énervement pouvait trahir que j'en savais trop long. Je me glissais donc du côté de l'escalier entre deux groupes, lorsque je me sentis saisi par la main. C'était Molan qui me dit d'une voix saccadée:

--«Nous allons partir ensemble. J'ai à te parler...»

--«Je m'en vais tout de suite,» répondis-je.

--«Moi aussi, tiens, voilà un coin libre, filons...»

Nous avions descendu l'escalier sans échanger une parole. Nous passâmes nos manteaux sans en échanger davantage, sous le regard impersonnel des valets de pied. Ce fut seulement sur le trottoir que Jacques me dit, en me serrant le bras avec une force qui me prouvait sa colère.

--«Tu as assisté à cette scène?... Tu as vu ce qu'a osé me faire cette infâme cabotine?...»

--«J'ai vu qu'elle s'était vengée,» lui dis-je. «Franchement, vous l'aviez bien mérité, Mme de Bonnivet et toi. Mais puisque ça n'a pas eu de conséquences et que personne ne s'est aperçu de ses intentions!...»

--«Personne? Et Mme de Bonnivet, tu la prends pour une dinde? Et son mari? Tu crois qu'il n'a pas tout compris?... Et après ce que Camille savait des jalousies de cet homme, après le danger qu'elle m'avait vu courir, c'est une infamie, te dis-je, une abomination. Mais je lui apprendrai que l'on ne se moque pas de moi ainsi...» continua-t-il avec une violence croissante. En proférant cette menace, je vis qu'il se tournait du côté de l'hôtel d'où nous sortions et je le retins par le bras à mon tour en lui demandant:

--«Tu ne vas pas rentrer là-dedans pour lui faire une scène?...»

--«Non,» fit-il, «mais je connais son cocher, celui qu'elle prend pour ces sorties du soir... C'est moi qui ai fait les prix avec lui une fois pour toutes. J'ai toujours été si bon pour elle!... J'arrêterai sa voiture... Je veux qu'elle ait son paquet, là, tout de suite.»

--«Tu ne feras pas cela,» l'interrompis-je en me mettant devant lui, et lui parlant bas cependant. J'appréhendais maintenant la curiosité de tous ces grands diables de cochers, assis sur leurs sièges, dans la longue file des véhicules.

--«Je le ferai,» me répondit-il, hors de lui, et, juste à ce moment, le concierge de l'hôtel jetait dans la rue un nom qui arracha un éclat de rire à Molan, celui de Camille elle-même.

--«Je t'en supplie,» dis-je au forcené, «si tu n'as pas le moindre égard pour Camille, pense à Mme de Bonnivet!...»

--«Tu as raison», répondit-il, après un silence, «je me dominerai. Mais il faut que je lui parle, il le faut... Je monterai dans la voiture avec elle, voilà tout...»

--«Et si elle ne veut pas?...»

--«Elle!» fit-il en haussant les épaules: «Tu vas voir...»

Un coupé s'était détaché de la file pendant que nous parlions,--mesquine roulotte de remise prise au rabais chez un loueur de quartier. Sa médiocrité contrastait singulièrement avec les autres équipages, dont les chevaux piaffaient dans la longue rue. Le temps que cette voiture mit à entrer sous la voûte et à en sortir me parut interminable. Si mon camarade se permettait de manquer à Camille, maintenant, j'étais décidé à tout... Enfin, je vois la voiture qui reparaît, et, derrière la vitre, une forme de femme, enveloppée d'une mante à haut collet, que je reconnais trop bien. C'était Camille. Jacques héla le cocher, qui le reconnût, lui aussi. Il arrêtait déjà son cheval quand la vitre s'abaissa, et nous pûmes entendre l'actrice qui criait, le buste penché hors de la portière: «Rue Lincoln, 23, vous m'entendez? Est-ce à monsieur que vous obéissez?» et s'adressant à moi: «Vincent,» dit-elle, «si vous n'empêchez pas ce monsieur,» et elle montrait Jacques, «d'essayer de monter dans ma voiture, j'appelle les agents...» Les silhouettes de deux sergents de ville se dessinaient toutes noires sous une des lanternes de la porte, et quoique ce petit dialogue eut été bien court, déjà l'éclat des voix faisait se pencher quelques-uns des hommes assis sur les sièges des autres coupés. Devant cette menace, Jacques n'osa pas tourner la poignée de la portière sur laquelle il avait déjà mis la main. Il recula d'un pas, et le coupé partit, tandis que la voix de Camille répétait--oublierai-je jamais de quel accent?...

--«Rue Lincoln, 23, et vite.»

--«Hé bien?» dis-je à Jacques après un silence, et comme il demeurait immobile sur le trottoir.

--«Hé bien! Elle a deviné ce qui l'attendait», répondit-il brusquement, «et elle s'est sauvée... Sois tranquille. Ce qui est différé n'est pas perdu. Rue Lincoln? Où peut-elle bien être allée, rue Lincoln? 23? 23?...»

--«C'est une adresse qu'elle aura donnée au hasard», lui dis-je, «pour te rendre jaloux et te faire croire qu'elle courait à quelque rendez-vous... Elle aura crié un autre ordre au cocher, sitôt arrivée au coin de la rue...»

--«Nous pourrons toujours y aller et voir par nous-mêmes», répondit-il; «si elle a déjà pris un amant et qu'elle se soit permis de me jouer le tour qu'elle vient de me jouer, tu conviendras que c'est une grande coquine...»

--«Non», répliquai-je, «mais une malheureuse enfant que tu as trop maltraitée et rendue folle... Quand elle aurait pris un amant, qu'est-ce que cela prouverait, sinon un de ces désespoirs comme les femmes en ont, où tout sombre?... C'est un suicide quelquefois qu'une action pareille, mais elle ne l'a pas faite, j'en réponds... C'est une fille trop fière...»

Nous étions montés, en échangeant ces quelques phrases, nous aussi, dans un fiacre qui passait, et nous roulions à notre tour dans la direction de la rue Lincoln. Je n'avais plus maintenant qu'une préoccupation, celle de savoir si vraiment les duretés dont Camille avait été la victime, ne l'avaient pas précipitée à quelque horrible parti. Les phrases qu'elle m'avait dites, lors de ma première visite au modeste logis de la rue de la Barouillère sur ses tentations de luxe, me revenaient à la mémoire, et j'écoutais, comme dans un songe, Jacques philosopher à son habitude, soit que l'incompressible Trissotin fût réellement le plus fort en lui, soit qu'il ne voulût pas me montrer sa propre inquiétude. Les libertins de son espèce n'acceptent jamais, sans la plus sincère indignation, d'être remplacés auprès de la maîtresse qu'ils ont le plus froidement trahie. Ils admettent encore moins que l'on devine en eux cette rancune humiliée. Celui-ci avait donc cessé de se plaindre, pour causer idées, et il le faisait avec sa lucidité usuelle. C'est le don de ces intelligences dressées à spéculer, qu'elles fonctionnent d'une façon quasi-mécanique à travers toutes les secousses. Molan, je crois, dictera de la copie, et de la bonne, dans son agonie!...

--«Nous lui devons tout de même un curieux document, à cette drôlesse de Camille... Tu te moques, toi aussi, de la prétention des écrivains au dédoublement? Sais-tu à quoi je pensais dans la minute même où elle s'avançait sur nous avec le fameux vers:

«_Osent se faire un front?..._

«Je me rendais compte que cela ne portait pas, comme elle dirait dans son jargon. L'effet ratait, là, sur place. Au théâtre, il réussit toujours... Pourquoi? J'en ai trouvé la raison tout à l'heure même, dans la grande loi du raccourci qui domine les planches. Tu me suis bien?... Pour que dans la vie une allusion de cette sorte produisît son plein résultat, il faudrait que tous les assistants fussent initiés à tous les dessous du drame dont c'est là un épisode. Au théâtre, nous admettons qu'ils le sont,--voilà ce que j'appelle un raccourci.--Le spectateur suppose toujours que les personnages en scène savent de la situation tout ce qu'il en sait lui-même... Tu me suis toujours?... Voilà le point exact qui marque la limite entre la réalité brute et la réalité transposée. Et heureusement», ajouta-t-il, en riant gai. Il était content de sa théorie. «Heureusement que cette sotte de Duchesse Bleue n'a pas suivi de cours d'esthétique. Elle s'est comportée comme les gens de la Commune quand ils ont voulu faire sauter le Panthéon. J'étais dans le quartier. Je me rappelle si bien notre peur. Il y avait de la poudre plein les caveaux. Les scélérats ont fait partir l'étincelle électrique. Ils avaient oublié d'isoler le fil!... Toute cette électricité a fait comme nous ferons tous, elle est retournée dans la terre,--_et in pulverem reverteris_... Mais que ce soit le plus tard possible et pas de la main de Pierre de Bonnivet!...»

Ce mélange de subtilité métaphysique et d'humour forcé disparut lorsque notre fiacre eut quitté l'avenue des Champs-Élysées et enfilé la rue Lincoln. Jacques se pencha hors de la portière avec une nervosité plus passionnée qu'il ne convenait à son dandysme, pour vérifier si aucune voiture ne stationnait dans cette rue très courte. Il aperçut deux lanternes allumées. Notre fiacre approcha encore, et nous vîmes le coupé de Camille arrêté devant un petit hôtel étiqueté de ce fatal numéro 23. Le coupé était vide, et le cocher, descendu du siège, allumait sa pipe à une de ses lanternes:

--«Madame m'a dit de rentrer sans l'attendre», répondit-il à la question que lui posa Jacques en lui mettant un louis dans la main,--ni plus ni moins qu'un héros des romans de l'ancienne école. La fébrilité de mon camarade à cette réponse était bien grande, moins cependant que la mienne. Nous restâmes une minute à nous regarder.

--«Nous allons savoir», dit-il le premier, et il cria à notre cocher, à nous, qu'il nous arrêtât au prochain café «nous consulterons le _Bottin_ tout simplement, et, s'il nous manque, nous irons au cercle regarder le _Tout-Paris_. Nous saurons alors à qui Mlle Favier demande des consolations, que tu m'avoueras rapides, et que je soupçonne antérieures à ses infortunes... Mais oui, mais oui... Ce n'est pas flatteur pour l'amour-propre masculin, mais chaque fois qu'on a des remords d'avoir trompé une femme, on peut s'affirmer qu'on est une dupe, et qu'elle avait déjà commencé...»

Il avait sauté, en prononçant ces mots, sur le trottoir de la rue François-Ier, où nous nous trouvions engagés, et, avant même que la voiture ne fût tout à fait arrêtée, il entrait dans un estaminet parfaitement vide, que gardait un seul garçon endormi sur une banquette de moleskine rouge. Sans le réveiller, Molan avisa le _Bottin_ sur le comptoir d'où la caissière s'était absentée, et il le feuilleta d'une main qui tremblait un peu, pour me montrer, quand il les eût trouvées, les deux lignes suivantes: _Lincoln (rue de)_ et les désignations de rigueur, puis dans la colonne: «_23.--Tournade (Louis-Ernest), rentier._»

--«Avais-je raison?» fit-il en ricanant. Il referma le _Bottin_, qu'il repoussa sur le comptoir, du bout de sa canne, en ajoutant: «Avoue que je méritais mieux...»

--«Je n'avouerai rien avant d'être sûr», répondis-je, si profondément troublé par ce nouvel événement que je tremblais tout entier.

--«Sûr?» s'écria Molan, avec une espèce d'insolente âcreté. «Sûr? Et que te faut-il donc? Tu voudrais les voir couchés dans le même lit, peut-être? Et tu douterais encore!... Mais moi, qui ne suis pas de la corporation des belles âmes, je crois que Mlle Favier est la maîtresse de M. Tournade, et je te répète que, dans ce cas, la scène qu'elle s'est permis de faire, ce soir, devient une des plus misérables actions dont j'aie jamais ouïe parler... Et je m'en vengerai. Allons, adieu...»