Part 18
Et c'est positif qu'à cette minute la haute laine des tapis sur lesquels posait son escarpin lui faisait chaud à une place secrète de son cœur. C'est positif que le lustre pendu dans cette cage d'escalier illuminait les fonds ténébreux de son amour-propre de parvenu. C'est positif qu'un orgueil de conquête lui enflait la poitrine à se dire: «C'est moi l'amant!...» dans ce décor de haute vie. Il m'était devenu, dans ces dernières semaines, trop transparent pour que cette nuance de sa sensibilité m'échappât. Chacune de ses paroles était comme la sonnerie d'une des pendules dont le mécanisme joue dans une boîte en cristal. En même temps que le son frappe l'oreille, on voit les petites roues mordre les grandes, le marteau se lever, puis s'abaisser,--l'intime et compliqué détail de l'appareil. Devant un engrenage ajusté avec une précision si ténue, comment ne pas comprendre la connexité nécessaire de toutes les pièces les unes avec les autres? Cette fatuité puérile tenait étroitement, chez mon camarade, je le voyais distinctement, à cette puissance d'affirmation de soi, à cette force de poussée en avant qui fait de lui, par certains côtés, un grand artiste, toujours en mal d'œuvre, et, par d'autres, un plébéien en transfert de classe? Ah! si je n'avais eu contre sa nature que le grief de cette vanité un peu sotte et désarmante!... D'ailleurs je n'eus même pas le loisir de lui répondre. Les portes du hall s'étaient ouvertes et, Jacques et moi, nous étions déjà séparés. Le coup d'œil que présentait cette pièce voûtée en chapelle, que je ne connaissais pas, et les deux salons attenants empoigna aussitôt en moi le peintre, l'homme habitué à vibrer beaucoup par le regard. Dans un coin de ce hall, une petite estrade était dressée, vide à ce moment, et, dans le reste c'était sous la lumière électrique, atténuée par des verres d'une teinte irisée, un chatoiement et un étincellement. Cinquante femmes peut-être se trouvaient là, assises sur les chaises et mêlées à un nombre égal d'hommes, toutes décolletées, avec l'étincellement de leurs bijoux dans leurs cheveux blonds ou noirs et sur leurs épaules nues. La gamme entière des couleurs chantait dans les étoffes de ces toilettes, avivées par le contraste des habits noirs, et les détails qui m'avaient, lors de ma première visite dans ce même hôtel, si étrangement déplu, les caractères trop composites de ce décor truqué, bibeloté, se fondaient, s'harmonisaient dans cette lumière et avec le grouillement de cette foule. Les éventails battaient, les yeux brillaient, les physionomies s'animaient pour des demandes et des réponses, et la Reine Anne, vers laquelle je marchais pour la saluer, avait vraiment, dans sa toilette de ce soir, toute blanche, un air majestueux de princesse fêtée par sa cour. En m'approchant d'elle, je pensais au mortel péril qu'elle avait couru, l'autre semaine. Il n'avait pas laissé plus de trace dans l'azur pâli de ses prunelles que la jalousie ne semblait en avoir laissé sur le visage épanoui de Bonnivet. Pour la première et sans doute la dernière fois de ma vie, j'arrivais dans un salon avec une donnée positive, indiscutable, sur une intrigue du monde. D'ordinaire, on ne sait les histoires de ces beaux messieurs et de ces belles dames que par de vagues «on-dit». Telle femme est soupçonnée d'avoir tel amant, tel homme d'avoir telle maîtresse. Ce soupçon, qui équivaut, pour les gens de leur société, à une certitude, ne se concrète pas en images exactes. On ne connaît pas la rue et le numéro de la maison où ils se retrouvent. On ne sait pas dans quelles circonstances ils s'acheminent vers ces rendez-vous. Une porte demeure ouverte au doute, et, sinon ouverte, entrebâillée. Moi, en m'inclinant devant Mme de Bonnivet, et tandis qu'elle m'accueillait avec une phrase banale d'amabilité, je voyais _avec certitude_ cette tête orgueilleuse, couchée sur l'oreiller de la chambre adultère et la terreur de ses traits décomposés, quand les tintements répétés de la sonnette, puis les coups frappés dans la porte, lui avaient annoncé le danger. Le contraste était si poignant que, pour la première fois aussi, je compris le malsain attrait qu'exerce sur certaines imaginations cette existence en partie double, et pourquoi les femmes ou les hommes, qui ont goûté à ces sensations-là ne trouvent plus de saveur aux autres. De semblables mensonges, si profonds et si périlleux, procurent comme une ivresse scélérate, la volupté d'une hypocrisie vraiment supérieure et presque démoniaque, à celui et à celle qui mentent de la sorte. A coup sûr c'est bien à cette espèce des mensonges infernaux qu'appartenait la petite phrase que prononça Mme de Bonnivet pour clore notre rapide et peu intéressant entretien:
--«Il y a quelqu'un qui ne me pardonnerait pas de vous retenir davantage,» dit-elle, et la pointe de son éventail m'indiqua une direction que mon regard suivit. J'aperçus Camille Favier dont Jacques s'approchait en ce moment même. «Allez la saluer,» continua-t-elle, «et dites à votre ami Molan que j'ai une petite commission à lui faire, pendant que j'y pense...»
J'étais préparé, en arrivant dans cette soirée, à rencontrer bien de l'aplomb chez cette femme, dépravée par froideur, coquette par égoïsme, curieuse jusqu'au vice par désœuvrement.--Je n'avais pas même conçu comme possible l'audace d'une pareille phrase dite par elle, à moi, qui savais tout. Malgré ma ferme volonté de ne pas laisser transparaître mes impressions intimes, elle devina mon étonnement à ma physionomie. Ses paupières fermées à demi me dardèrent le regard le plus incisif qui ait jamais sondé l'âme d'un homme dans son fonds et son tréfonds. Elle pensa sans doute que je n'avais sur sa liaison avec Molan qu'une de ces hypothèses invérifiables, comme il en foisonne autour de ces soi-disant mystères qui sont les amours parisiennes, et que je ne savais pas très bien cacher mes divinations. Car l'acuité de ses prunelles s'émoussa en une indulgente ironie, et je la quittai, pour me conformer à l'ordre qu'elle m'avait donné, mais en partie seulement. Elle avait évidemment calculé, avec son habitude de tabler sur les mauvais sentiments de ses interlocuteurs, que je serais trop heureux de transmettre son message à Jacques devant Camille pour les brouiller davantage, et mettre mon ami dans une situation un peu fausse. Elle allait en être quitte pour constater qu'un brave homme de peintre ne se prête pas à ces plaisanteries-là. J'abordai donc les deux amants comme si la belle ennemie de la jolie comédienne ne m'avait chargé d'aucune commission. Ils n'échangeaient, suivant le pacte conclu, que des paroles de la plus indispensable politesse, et à très haute voix:
--«Tu viens te mêler au coin de la bohème?» dit Molan à qui ma présence avait rendu son aisance habituelle, «c'est tout naturel...»
--«Ne te vante pas,» lui répondis-je sur ce même ton de persiflage à base de vérité qu'il affectionne, «il y a beau temps que tu es passé homme du monde.»
--«Des gros mots!» fit-il toujours aussi gaiement. «Je me sauve. Ne dites pas trop de mal de votre ami Jacques, et ne l'accapare pas trop,» ajouta-t-il en se tournant vers moi, «il faut qu'elle soit un peu coquette pour avoir son succès du côté des hommes. Car, du côté des femmes, c'est réglé comme des petits pâtés, étant donné qu'elle ne peut changer ni ces yeux-là, ni cette bouche, et n'être plus le Burne Jones vivant qu'elle est... Ce serait trop dommage...»
Il s'éloigna à travers les groupes, après avoir débité cette petite phrase qui n'était pas un madrigal. Le renouveau de désir dont il m'avait parlé, luisait dans ses yeux, et il avait saisi cette occasion de manquer aux conditions imposées par Camille sans que celle-ci pût se fâcher. Elle avait incliné sa blonde tête sans répondre, dans un sourire où je devinai, moi qui la connaissais si bien, tant de souffrance et tant de dégoût. Elle s'éventa nerveusement tandis que je la regardais avec une émotion que je ne dissimulais pas. Nous nous tenions en effet, dans notre angle isolé, comme deux parias,--douloureux tête-à-tête et qui fut bien court! Car déjà Senneterre se dirigeait vers nous de l'autre extrémité du hall avec un jeune homme qui lui avait demandé d'être présenté à Camille. Ces deux minutes nous suffirent pour échanger quelques phrases qui redoublèrent jusqu'à l'angoisse mon impression de danger. Elle ne faisait qu'augmenter depuis le moment où j'étais entré dans la maison.
--«Ah! vous êtes venu,» dit l'actrice, «merci,» et d'un accent suppliant: «Ne me quittez pas de ce soir, si vous m'aimez un peu...»
--«Vous ne vous sentez pas bien?» lui demandai-je.
--«J'ai trop présumé de mes forces», répondit-elle. «J'ai été bien jusqu'à la minute où j'ai été présentée à cette femme, et où j'ai entendu sa voix. Ah! Cette voix!... Et puis, Jacques est entré. Et maintenant j'ai trop mal... Regardez!... Il va vers elle... Ils causent ensemble!... On les laisse seuls!... Allez lui dire qu'il ne faut pas qu'il me marche trop sur le cœur... Je suis à bout, et je n'en peux plus...»
Elle avait prononcé ces derniers mots, en haletant et se forçant tout ensemble à sourire, d'un sourire convulsif comme un tremblement nerveux. Je ne crois pas que je l'aie jamais vue aussi belle. L'absence de bijoux, au milieu de ces femmes si parées, et la simplicité de sa toilette dans ce décor de luxe lui donnaient je ne sais quel caractère tragique. Je n'eus pas le temps de lui répondre, car le rabatteur professionnel était déjà là, qui lui tenait le discours de rigueur:
--«Mademoiselle, me permettez-vous de vous présenter mon jeune ami Roland de Brèves, un de vos admirateurs passionnés...»
--«Et dans quels morceaux allez-vous nous charmer ce soir, mademoiselle?» demanda, de son côté, le jeune nigaud à Camille encore vibrante d'émotion. «C'est une rare bonne fortune que de vous entendre dans le monde. Mme de Bonnivet fera bien des jalouses.»
--«Il n'y a pas de quoi, vraiment, monsieur,» répondit Camille, et, pour corriger son impertinence, elle ajouta: «je dirai une scène de la _Duchesse Bleue_ avec Bressoré, et puis trois ou quatre petits fragments. D'ailleurs, votre curiosité ne va pas tarder à être satisfaite, car j'aperçois Bressoré qui entre. Il jouait ce soir dans la pièce nouvelle. Il s'est échappé plus tôt. Quel bonheur!...»
--«Quel bonheur pour nous», fit son interlocuteur, «qui vous entendrons plus tôt...»
--«Non», fit-elle brutalement, «pour moi qui m'en irai me coucher plus vite...»
Et elle tourna le dos au jeune homme décontenancé par la dureté de cette étrange réponse, pour avoir quelque dialogue de la même amabilité avec le sire de Figon qui la saluait à son tour. L'insolence des phrases qui lui échappaient, à elle, si avenante d'habitude et d'un si gracieux accueil, prouvait trop qu'elle se possédait à peine. De quel éclat ne serait-elle pas capable si Mme de Bonnivet, comme son attitude avec Jacques à cette même minute me le faisait craindre, se livrait à un trop hardi manège de coquetterie Mon anxiété fut soudain portée à son comble. Je compris qu'en s'obstinant à faire figurer Camille à cette soirée, la cruelle femme ne s'était pas proposé seulement d'endormir à jamais les soupçons de son mari. Elle comptait, pour cela, sur d'autres armes. Non. Le trait dominant de son implacable nature était la vanité, et cette vanité voulait avoir l'actrice à sa merci, afin de venger sur elle les deux inoubliables humiliations:--l'insultant héroïsme de l'appartement et le renvoi de la facture du bracelet, avec le reçu du prêtre de Saint-François-Xavier! Blessée dans ses plus intimes susceptibilités féminines, elle s'était promis de tenir sa rivale deux ou trois heures durant, chez elle, payée par elle, pour la brûler et la rebrûler au feu de la plus cuisante et de la plus impuissante jalousie, quitte à lui pardonner après le supplice,--à lui pardonner, à l'oublier, et avec elle, l'homme de lettres, qu'elle avait pris à la comédienne. Il ne l'intéressait déjà plus, maintenant qu'il ne lui représentait plus d'autre femme à qui prendre son bonheur. Elle devait en donner bientôt la preuve, et que le fat se vantait en croyant l'avoir éveillée à la volupté d'aimer. Malgré tant d'émotions et de si âcrement troublantes, elle était sortie de ses bras, aussi insensible, aussi étrangère à ce ravissement total de l'être qui métamorphose une coquette en esclave, et l'asservit à l'homme qui l'a initiée à la complète ivresse. Elle agit pourtant au cours de cette soirée comme si elle avait aimé Jacques. Le désir de torturer celle par qui elle avait été si étrangement sauvée et blessée était assez fort dans ce cœur, blasé avant d'avoir senti, pour équivaloir à une volupté physique. Ces évidences, je les eus sur place, rien qu'à la voir causer de loin, et tandis que je me faufilais du côté où elle se tenait rieuse avec Jacques,--arrêté ici par Machault, plus loin par Miraut, plus loin par Bonnivet.
--«On ne vous voit plus à la salle d'armes du cercle, vous avez manqué San Giobbe, le tireur italien. Il est étonnant, vous savez...» me dit le premier.
--«Vous ne m'aviez pas raconté l'autre jour que vous faisiez le portrait de Camille Favier,» dit le second, «espèce de sournois?... Est-ce qu'on joue au cachottier, comme cela, avec son vieux maître?»
--«Hé! bien, monsieur La Croix,» demanda le troisième, «allez-vous nous donner quelque chose prochainement à l'Exposition du Cercle?»
J'avais envie de répondre à l'incorrigible escrimeur: «Il ne s'agit pas d'assauts, de parade et de combats pour rire, ne voyez-vous pas qu'il y va d'un vrai duel possible, de vrais coups d'épée, de la vie de quelqu'un peut-être?...» Et à mon cher maître: «Je ne vous ferai pas vendre un tableau de plus, n'est-ce pas? Pourquoi jouez-vous avec moi au protecteur qui s'intéresse au travail d'un de ses élèves aimés? Épargnez-moi cette comédie et laissez-moi essayer d'empêcher une catastrophe...» Et au mari: «Si vous aviez mieux surveillé votre femme dès le commencement, elle ne serait pas ce qu'elle est, et il ne se passerait pas, dans votre salon, le drame que voici...» Au lieu de cela, ce furent, chaque fois, de vaines et menteuses paroles que je débitai, assourdi par le brouhaha des causeries, énervé, étouffé par l'atmosphère, ébloui par la lumière, enfiévré par le désir d'arriver auprès de Jacques assez tôt pour empêcher du moins qu'il ne se trouvât dans le voisinage de Mme de Bonnivet pendant la petite représentation. J'allais peut-être y réussir, car je n'étais plus qu'à deux pas de lui, quand la Reine Anne, comme si elle eût deviné que j'étais, cette fois, chargé d'un message de sa rivale, et que, celui-là, je l'accomplirais, s'avisa de m'interpeller, et sur un ton d'imperceptible raillerie:
--«Laissez-moi vous présenter, mon cher monsieur, à la femme de Paris qui connaît le mieux ces primitifs Italiens dont vous m'avez si bien parlé l'autre soir...»
--«Vraiment, monsieur,» disait déjà la personne à qui je venais d'être enchaîné ainsi, insupportable bas-bleu qui s'appelait, si j'ai bonne mémoire, Mme de Sermoise, «vous admirez ces maîtres idéalistes, si peu appréciés dans notre époque de réalisme grossier? Mais on y revient, et avec eux à un art noble et élevé... Vous êtes allé à Pise, sans doute, à Sienne, à San-Gemignano, à Pérouse?...»
O douces petites villes rousses et dorées de la douce et verte Toscane, qui crénelez de vos tours les hauteurs des coteaux plantés de vignes et d'oliviers! O généreux artistes avec qui j'ai tant vécu et dont les visions me sont encore le pain quotidien de l'âme que demande la sainte prière! Pardonnez-moi si j'ai blasphémé votre souvenir et le culte que je vous garde, en répondant comme je le fis à l'odieuse pédante, plus réparée qu'une des fresques du Campo-Santo! Et je lui déclarai que notre hôtesse s'était moquée d'elle. Je lui servis la profession de foi la plus grotesquement moderniste. Je lui répétai, en la prenant à mon compte, l'imbécile histoire de ce sot de génie qui fut Courbet, et qui disait à l'auteur d'un _Ecce Homo_: «Tu l'as connu, toi, Jésus-Christ?...» et à un autre: «Alors, ce sont des anges, ces messieurs tout nus qui se promènent avec des plumes dans le dos?...» C'est que je ne me contenais plus d'indignation, maintenant. Mme de Bonnivet venait d'aller demander à Camille Favier et à Bressoré de commencer. Elle donnait le signal de s'asseoir devant l'espace réservé aux deux acteurs qui devaient jouer avec elle; et elle venait de faire asseoir Jacques Molan à côté d'elle, en disant assez haut pour que je l'entendisse:
--«A tout auteur, tout honneur!...»
Ce qui suivit, les quelques minutes d'universel dérangement des fauteuils et des chaises, l'installation des femmes assises, et celle des hommes presque tous debout, l'établissement graduel du silence,--puis, au milieu d'un dernier reste de chuchotement, l'éclat soudain de la voix des deux acteurs, l'allée et venue des répliques du dialogue, les applaudissements discrets de ce public d'oisifs, tout cela, cette mise en train habituelle d'une saynète de salon, à peine si j'en ressaisis le détail, tant le cœur me bat, encore aujourd'hui, à revivre par le souvenir cette heure déjà lointaine. Moi qui connaissais les moindres expressions du mobile visage de Camille, les plus légères nuances de ses gestes, les inflexions les plus ténues de sa voix, j'avais discerné, dès les premiers mots de la scène, qu'elle ne se possédait plus. Mme de Bonnivet l'avait discerné aussi. Elle affectait, en inclinant sa tête aux bons endroits et en applaudissant la première, de se pencher un peu trop du côté de Jacques, de lui parler à mi-voix, de lui rendre enfin un hommage public, simple politesse d'admiratrice à l'égard d'un auteur en vogue! Mais pour Camille, pour l'amoureuse égorgée et désespérée, l'insolence de cette attitude était trop atroce et il était impossible que la comédienne la supportât sans se venger. Je crus d'abord qu'elle essaierait d'humilier sa détestable rivale à force de succès, tant elle déploya de passion et d'éloquence dans la courte scène qu'elle avait à jouer. Puis, quand, cette scène finie, on la pria de dire quelques morceaux pour son propre compte, je pensai qu'elle bornerait sa vengeance à faire rejaillir un peu de ce succès sur deux confrères de Jacques dont ce dernier est volontiers jaloux, à moins qu'elle n'eût choisi ces deux poèmes parce qu'elle soulageait, en les récitant, son pauvre cœur d'abandonnée. Elle dit ainsi, avec une grâce divine, un lied inédit de René Vincy:
_Un papillon couleur de flamme, Ailes ouvertes, s'est posé Sur le frais calice rosé D'une fleur dont il suce l'âme._
_Puis l'oublieux reprend son vol... Et la pauvre fleur délaissée, Se penche et va mourir, bercée Par la chanson du rossignol..._
et ensuite, de Claude Larcher, un sonnet inédit aussi et que je lui avais copié. Cher Claude! Eût-il jamais soupçonné que ce soupir exhalé de son âme malade servirait un jour à traduire un désespoir causé par un des confrères qui l'ont décidément fait oublier? Et que Camille était belle, tandis qu'elle récitait cette élégie où tenaient pour moi tant d'émouvants souvenirs de la douleur de mon ami mort,--cette douleur mystérieuse dont j'aurai été le seul et vrai confident:
_Que de vers je t'ai faits, que tu n'as jamais lus! Que de fleurs j'ai pour toi tendrement moissonnées, Fraîches fleurs qui se sont entre mes doigts fanées Sans que je t'aie offert ces beaux bouquets perdus!_
_Que d'intimes chagrins tu ne vis pas non plus! Pensant à toi, combien j'ai pleuré de journées! Ces larmes, les as-tu seulement soupçonnées?... Vers brûlés! Parfums morts! Sanglots inentendus!_
_Sans doute j'aurais dû te révéler le drame Que ce mortel amour déchaînait dans mon âme. Je le voulais. Et puis je me disais: «Pourquoi?_
_Pour flatter son orgueil en lui montrant ma plaie?...» Tu le vois. C'est toujours ce doute affreux sur toi. Je n'ai même pas cru que ta pitié fut vraie._
Elle dit encore quelques autres morceaux. Puis, brusquement, avec une gaminerie qui pour une seconde me rassura, elle commença de faire ces _imitations_ toujours ignobles comme la vulgarité. La divine Julia Bartet, ce Tanagra souffrant et si finement vibrant d'_Antigone_, la souple et poignante Réjane de _Germinie Lacerteux_, la pathétique Jane Hading de _Sapho_, la mutine Jeanne Granier et la tragique Marthe Brandès furent tour à tour, pour elle, le prétexte d'une mimique qui attestait une étude du jeu de ces rares artistes, profonde jusqu'à la science, et cette espièglerie de singe dont m'avait parlé Molan, jusqu'à ce qu'ayant annoncé Sarah Bernhardt dans _Phèdre_, un frisson me courut par tout le corps. Elle commençait:
«_... Juste ciel, qu'ai-je fait aujourd'hui? Mon époux va paraître et mon fils avec lui..._»
Tout d'un coup, je me rappelai _Adrienne Lecouvreur_, et cette scène où la comédienne voyant Maurice de Saxe, qu'elle aime, coqueter avec la duchesse de Bouillon, durant une représentation de salon, récite les mêmes vers de Racine, et finit par insulter sa rivale en lui appliquant tout haut l'imprécation de la reine incestueuse du poète... Camille, comédienne comme Adrienne, amoureuse comme elle, trahie comme elle et dans des conditions dont je discernai soudain l'étrange similitude, avait-elle de sang-froid prémédité la même vengeance? Ou bien l'excès de son chagrin lui inspirait-il, sur place, ce moyen d'outrager son indigne amant et sa maîtresse, emprunté aux réminiscences de son métier? Je lisais distinctement sur son visage maintenant une terrible intention, et je l'écoutais pousser en regardant Jacques le cri admirable:
«_Le cœur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés, L'œil humide de pleurs par l'ingrat rebutés..._»
Et déjà son émotion trop forte l'empêchait d'imiter l'accent chanté de l'admirable Sarah. Elle les prononçait à sa manière et pour son propre compte, les vers du poète, et elle s'avançait au bord de la petite scène, avec le geste dénonciateur qui est dans _Adrienne_. Son bras se dirigeait vers Mme de Bonnivet. Elle dardait sur son ennemie un regard d'où jaillissait l'éclair d'une jalousie affolée et elle jetait les mots irréparables:
«_... Je sais mes perfidies, Œnone, et ne suis pas de ces femmes hardies Qui goûtant dans le crime une honteuse paix, Ont su se faire un front qui ne rougit jamais..._»
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