La duchesse bleue

Part 17

Chapter 173,750 wordsPublic domain

Il avait raison dans sa théorie. Mais, tandis qu'il me la débitait par forme de conclusion, je n'avais, moi, de pensée que pour le drame réel qu'il venait de m'apprendre. Je m'entends encore m'écriant: «Ah! les malheureuses!...» quand il me décrivait Camille dans l'antichambre de l'appartement, tandis que Mme de Bonnivet entendait les coups de sonnettes répétés et pâlissait de terreur. Je me rends bien compte aujourd'hui que ce récit de Jacques était de sa part une terrible indélicatesse, car il lui avait fallu le commencer par cette phrase: «Et d'abord, je vais te dire toute la vérité: je suis l'amant de Mme de Bonnivet...» Mais je n'en étais plus à m'étonner du cynisme de mon camarade. Quand il eut fini, la misère de cette aventure m'accabla de tristesse, et j'avais des larmes dans la voix pour lui demander:

--«Et tu voudrais, qu'après cela, Camille aille jouer chez cette femme?...»

--«Il le faut», me répliqua-t-il, «et je compte sur toi pour aller le lui demander...»

--«Sur moi», m'écriai-je, «mais tu es fou...»

---«Pas le moins du monde», reprit-il. «C'est pourtant bien simple. En t'écoutant, elle ne pensera qu'au danger que j'ai couru, elle te répondra: oui. Si j'y allais moi-même, en me voyant, elle penserait à mon infidélité, et elle me répondrait non... C'est l'_a b c_ de la jalousie, cela...»

--«Mais si elle me répond non?... Tu sembles croire qu'elle ne te garde pas rancune...»

--«Pas la moindre», fit-il en souriant cette fois de son affreux sourire, «ou bien je ne connais rien au cœur humain,--et c'est ma partie, pourtant,---ou bien elle ne m'a jamais tant aimé, puisque je ne lui ai jamais fait si mal...»

--«Et si elle ne me raconte pas toute l'histoire que tu viens de me dire, comment engagerai-je la conversation?»

--«Elle te la racontera. Et puis commence le premier. Avoue-lui que je te l'ai, moi, racontée dans l'affolement de l'émotion et du remords... Ce ne sera pas mentir, car c'est vrai que dans le fiacre, hier, tandis que je regardais Camille dans son coin, les yeux fixes, la figure exaltée, j'aurais tout donné pour l'aimer à cette minute comme elle m'aimait. Et explique cela, je ne pensais qu'à l'autre. J'y suis allé aujourd'hui, chez celle-là. Quelle femme, mon cher ami, et comme le coup de fouet du danger la fait vibrer!... Je l'ai trouvée avec son mari, après le déjeuner, et il nous a laissés seuls, après un quart d'heure de causerie très affectueuse, ce qui prouve que sa méfiance est tout de même un peu endormie. Il ne sait pas dissimuler, cet homme. Ces derniers jours, à peine s'il me donnait la main. Nous n'avons pas abusé de sa complaisance, d'ailleurs, et nous avons eu raison, car je l'ai rencontré qui rentrait, comme je m'en allais, vingt minutes plus tard, pour constater combien de temps avait duré ma visite.--Le temps, mon Dieu, pour Anne de me donner les deux ou trois petits renseignements, les plus indispensables.--Tu admires le courage de Camille? Que vas-tu dire de la présence d'esprit de cette grande dame, qui risquait bien quelque chose: sa vie peut-être, son honneur sans doute, sa position à tout le moins, ce qui constitue toutes ses raisons d'exister... Sais-tu où elle s'est fait conduire, quand elle a pu s'échapper? Chez un fourreur, tout simplement, où elle a acheté une jaquette d'astrakan aussi pareille à l'autre que possible. Elle n'avait pas de quoi la payer, et elle ne voulait pas donner son nom. Elle a eu l'idée alors d'aller chez son bijoutier. Là, elle a emprunté de l'argent, comme si elle avait oublié sa bourse, ce qui lui a permis de retourner chez le fourreur, de payer sa jaquette comptant, de regagner la voiture officielle, qu'elle avait quittée chez une amie et commandée à l'entrée des Magasins du Louvre--classiquement--et de reparaître chez elle, vêtue comme elle en était partie. Voilà des détails vrais, de ceux qui puent la réalité à plein nez... Le croirais-tu? Cette course chez le fourreur et chez le bijoutier, ça m'a remué jusqu'au fond. Ce qu'elle a dû avoir peur, en les osant. Maintenant, ce n'est plus qu'un mensonge à faire à sa femme de chambre pour expliquer la différence des deux jaquettes. Une erreur dans une visite ou un essayage... Ça n'a pas d'autre importance... Mais à chaque nouveau petit mensonge, nouveau jalon, si le mari pousse son enquête... Cet homme recule devant les questions aux domestiques. C'est ce qui nous a sauvés cette première fois. Il m'aura fait filer et pas sa femme, que j'avais eu pourtant l'imprudence d'accompagner à l'appartement... Ma chance me fait peur...» ajouta-t-il sérieusement; après un silence: «La découverte d'hier n'a tout de même pas encore détruit la jalousie de Bonnivet, je te répète, puisqu'il est revenu, pendant ma visite, et si Camille manque à sa promesse, cette jalousie est capable de se réveiller...»

--«Mais avec cette défiance et la connaissance qu'il a de l'adresse exacte de ton faux appartement,» lui demandai-je, «vos rendez-vous ne vont pas être bien faciles.»

--«C'est bien pour cela que Mme de Bonnivet n'en manquera pas un maintenant. C'est une curieuse et une ennuyée, et sa banale histoire avec moi lui a enfin donné le frisson,» ajouta-t-il en riant. «Hé! Hé! Elle est un peu de l'école du divin marquis. Mais tu n'entends rien à ces choses-là, _Daisy_, c'est comme si je te parlais algonquin. Passons... Quant à l'adresse de l'appartement, Bonnivet la sait. Ce sera comme s'il ne savait rien. M'ayant vu sortir avec Camille, jamais il ne me croira capable de mener l'autre rue Nouvelle...»

--«Tu continues alors à ne pas avoir peur?...»

--«Si. J'ai eu peur, hier, quand j'ai entendu sonner et frapper à la porte... Et, je te répète, j'ai peur de ma chance, quelquefois... C'est bête comme de croire au mauvais œil, et c'est plus fort que moi...»

--«Il n'est pas douteux,» répondis-je, «que tu as rencontré dans Camille la seule femme, à Paris, capable d'une pareille action. Si tu avais un peu de cœur, tu passerais ta vie à te faire pardonner ton infamie.»

--«_Daisy, Daisy_,» interrompit-il, «vous ne comprendrez donc jamais qu'elle ne m'aime comme cela que parce qu'elle sent que je ne l'aime pas... Et puis,» ajouta-t-il en haussant les épaules, «c'est une question de peau, sans doute, j'ai envie de l'autre et je n'ai pas envie de Camille. Elle n'est pas brillante cette explication de l'amour, et si les abstracteurs de quintessence qui subtilisent sur le sentiment, comme ton ami Dorsenne, la donnaient dans un de leurs livres, ils perdraient toute leur clientèle féminine, leurs vingt-cinq mille de jupons, comme je dis. Moi, je ne suis ni un analyste, ni un psychologue, et je dis que cette explication est la vraie.»

--«Ah! il vous a tout raconté!» dit ironiquement Camille, lorsque je la revis, au lendemain de cette conversation. Je lui avais écrit pour être plus sûr de ne pas la manquer. Je la trouvai pâlie encore, avec des yeux brûlés d'insomnie. Elle se tenait dans ce petit salon de la rue de la Barouillère, toujours si médiocre, si pauvre, si gris, auquel l'encombrement de ses meubles houssés de toile bise donnait un aspect de pièce toute préparée pour le déménageur, «Est-ce qu'il s'est vanté aussi de la délicatesse avec laquelle sa coquine de maîtresse m'a remerciée?... Tenez,»--et elle me tendit un écrin de cuir, à son chiffre, C. F., que je la voyais rouler nerveusement, entre ses doigts, depuis ces cinq minutes. J'ouvris cette boîte qui contenait, brillant sur le velours sombre, un bracelet d'or massif, incrusté de diamants. C'était un de ces bijoux où le travail de l'orfèvre est réduit au minimum et d'une brutalité de richesse qui fait d'un cadeau pareil l'équivalent d'un chèque ou d'un rouleau de louis. Je regardai le bracelet, puis je regardai Camille, d'un regard où elle put lire une stupeur du procédé employé par Mme de Bonnivet pour lui payer son dévouement,--donnant donnant.

--«Oui,» reprit l'actrice, et avec un accent de dégoût, qui me fit mal, elle répéta: «Oui, oui... Voilà l'objet qui m'est arrivé, le soir même, avec ma mante. C'est mon cachet d'héroïsme,» ricana-t-elle, «Ah! ma première sortie sera pour lui donner une leçon de délicatesse, à cette gueuse?...»

--«Contentez-vous de lui faire rendre le bijou par Jacques,» insinuai-je. «Une scène serait par trop indigne de vous. Quand on a le beau rôle, et certes vous l'avez, il faut le garder jusqu'à la fin.»

--«Non,» dit-elle fièrement, «il n'y aura pas de scène entre nous... C'est moi qui n'en voudrais pas... J'irai chez un joaillier quelconque vendre le bracelet, puis je passerai à l'église en verser le prix à quelque œuvre de charité, et Mme de Bonnivet recevra en même temps que sa fourrure, ces deux petits papiers: la quittance du marchand, et un billet du prêtre ainsi libellé:--_Reçu tant pour les pauvres, de la part de Mme de Bonnivet..._ Cette infâme histoire aura du moins servi à mettre une bûche dans un foyer éteint, et une miche de pain sur une table vide...»

--«Et si le mari est là quand le commissionnaire arrivera?» demandai-je.

--«Elle se débrouillera comme elle pourra,» fit Camille, et un éclair de cruauté passa dans ses yeux bleus qui se foncèrent jusqu'au noir, «Croyez-vous que j'aurais remué le petit doigt pour la tirer d'affaire, avant-hier, s'il n'avait pas fallu la sauver pour sauver Jacques?... Ah! ce Jacques! Il n'est seulement pas venu demander comment j'allais, ce matin... Il a su pourtant que je n'avais pas pu jouer deux soirs de suite... Il me connaît, et qu'une émotion me rend malade... Vincent!» ajouta-t-elle en me prenant la main dans sa main fiévreuse, «n'aimez jamais... C'est trop fou d'avoir du cœur dans ce monde si cruel... Pas même un billet, pas même deux mots sur sa carte, le petit signe de politesse qu'on donne à une femme souffrante...»

--«Vous n'êtes pas juste,» lui dis-je, «il appréhende de se retrouver en face de vous. C'est très naturel. Il a trop conscience de ses torts et vous voyez bien qu'il m'a envoyé savoir comment vous allez...»

--«Non,» fit-elle en secouant sa tête douloureusement, «il est allé vous voir, parce qu'il avait besoin de vous pour quelque chose... Avouez-moi quoi?... Dès le premier jour, je vous l'ai dit: vous ne savez pas mentir, ni ruser. Dieu! qu'il ferait bon aimer quelqu'un comme vous, pas d'amitié, comme je vous aime, mais autrement!... Allons, avouez que vous avez une commission de Jacques pour moi...»

--«Hé bien! oui,» répondis-je après une seconde d'hésitation. Il y avait tant de droiture dans cette étrange enfant, une si rare noblesse de sentiment émanait de tout son être! Finasser avec elle me parut une véritable honte. Je lui rapportai donc simplement, tristement aussi, le message que Jacques m'avait imposé: simplement, car j'estimais, et avec raison, que le plus sûr moyen d'agir sur elle était l'exposé des faits, sans phrase aucune;--tristement, car je sentais la dureté de cette nouvelle exigence de Molan, mais j'en sentais aussi la nécessité. Quand j'eus fini, des larmes roulaient dans ses prunelles bleues.

--«Ainsi», dit-elle avec une expression plus amère et un sourire désenchanté où il y avait encore tant d'amour, mais à jamais empoisonné de mépris: «c'est à cela qu'il a pensé, à sauver de nouveau cette femme! Il trouve que je ne me suis pas assez sacrifiée. C'est logique, d'ailleurs. Quand on a commencé comme j'ai commencé, on doit aller jusqu'au bout... J'irai...» Et le front barré d'un pli de résolution, les yeux durs, la bouche mauvaise, elle continua: «C'est bien, Vincent... Vous m'avez répété ses paroles et je vous en remercie. Cela a dû tant vous coûter! Mais vous me deviez cette franchise. Vous me promettez de lui répéter exactement les miennes, n'est-ce pas?...--Dites donc à M. Molan que je jouerai chez Mme de Bonnivet comme il avait été convenu,--oui; j'y jouerai, et personne, vous m'entendez, personne ne pourra soupçonner avec quels sentiments... Mais c'est à une condition, dites-la lui bien aussi, et que, s'il y manque, je casse tout; je lui défends, entendez-vous, je lui défends de m'écrire ou de me parler d'ici là, ni ensuite. Il me saluera chez cette femme juste assez pour ne pas nous faire remarquer. Et ce sera tout. Je ne le connais plus, vous entendez... Après ce dernier trait, il est mort pour moi... J'en mourrai peut-être vraiment moi-même», ajouta-t-elle d'une voix étouffée, «mais c'est coupé...»

Elle fit avec ses mains le signe de déchirer un invisible contrat. Ses yeux se fermèrent une minute. Ses traits se contractèrent dans un spasme de douleur, puis cette créature, si féminine par la grâce et la mobilité, eut un regard de tendresse et un sourire de douceur pour se lever en me disant:

--«Laissez-moi maintenant, mon ami. Vous non plus, ne revenez pas me voir avant que je vous fasse signe... Nous finirons le portrait plus tard... Je vous aime beaucoup... Je vous estime beaucoup... J'ai pour vous une vraie, vraie amitié... Mais,» et sa voix s'étouffa de nouveau pour cette conclusion: «mais il faut que j'oublie pour essayer de vivre tout de même...» Puis, avec un joli mouvement fier de sa tête blonde et un haussement courageux de ses minces épaules: «Je ne suis pas si à plaindre. Mon art me reste...»

Je savais Camille incapable de manquer à une promesse faite avec ce sérieux, presque cette solennité. Elle avait ce trait commun à tous les êtres, hommes ou femmes, qui attachent une grande importance à leurs sentiments, un scrupule méticuleux à tenir ces contrats non écrits, les engagements réciproques. Aussi insistai-je auprès de Jacques avec la dernière énergie pour qu'il se conformât strictement à la condition qu'avait posée l'actrice, et moi-même, quoiqu'il m'en coûtât, j'eus le courage d'observer jusqu'à la dernière rigueur ce programme d'absence et de silence dont je comprenais la sagesse. Autour de certaines fièvres morales, comme autour de certaines fièvres physiques, il faut la nuit, la suppression du mouvement, de l'événement, une totale suspension de la vie. Malgré ma foi absolue dans la parole de Camille, je n'étais pourtant pas sans inquiétude en me rendant, quelques jours plus tard, à la soirée de Mme de Bonnivet. Je savais que la pauvre Duchesse bleue était, sinon remise tout à fait, au moins assez rétablie pour avoir pu reparaître au théâtre. Quand je dis que j'avais observé le programme imposé par elle avec la dernière rigueur, je dois pourtant ajouter que je m'étais permis d'aller une fois la voir jouer, sans croire manquer à nos conventions, puisqu'elle ne me voyait pas, caché dans une baignoire grillée, et j'avais eu une sensation de soulagement à le constater: il n'y avait pas de différence entre son jeu d'après la crise et celui d'avant. J'en avais conclu qu'elle s'était reprise à son art, comme elle me l'avait dit, à ce culte du théâtre, noble enthousiasme de sa rêveuse jeunesse, et j'espérais que cet amour là, qui ne trompe pas, guérirait la blessure de l'autre. Mais, dans la voiture qui nous emportait, Jacques et moi, du Cercle, où nous avions de nouveau dîné en tête-à-tête, vers la rue des Écuries d'Artois, cette confiance cédait la place à l'appréhension, malgré l'optimisme de mon camarade, redevenu ce personnage d'un imperturbable aplomb qui semble né pour manœuvrer dans les situations fausses:

--«Je suis curieux,» me disait-il, «de savoir ce qu'elle aura préparé pour son public de gommeux et de gommeuses. Elle a promis la grande scène de la _Duchesse bleue_ avec Bressoré, puis quelques monologues et des imitations... Tu ne la connais pas sous ce jour-là?... Il y a en elle, comme chez tous les acteurs, un côté singe...»

--«Des imitations!...» répétai-je. «Les gens du monde sont admirables. Ils n'ont pas plutôt entre les mains un ou une artiste de talent, les voilà possédés d'une seule idée: dégrader ce talent en forçant celui ou celle qui le possède à en faire joujou devant eux... Si c'est un peintre comme Miraut, ils lui commandent des portraits d'une écœurante fadeur, à mettre sur des boîtes de bonbons!... Si c'est un homme de lettres comme toi, vite des pièces à la guimauve, de la prose détrempée comme un bouillon de veau, de la poésie au bain-marie!... Si c'est un musicien, vite quelque romance pour le piano!... Et si c'est une actrice qui a de la flamme, du tempérament, de la passion, comme Camille, allons-y de la grimace et de la parade!... Quelle sottise! bon Dieu! Quelle sottise! Et qu'allons-nous faire chez ces gaillards-là?...»

--«Aimerais-tu mieux,» ricana l'auteur dramatique, «entendre les plaintes d'Iphigénie ou d'Esther débitées à dix pas d'un buffet chargé de foie gras et de sandwiches, de punch et d'orangeade, de chocolat et de champagne frappé? C'est toi qui me parais admirable, ma parole d'honneur!... Mais si tu avais la plus légère teinte de l'ironie transcendantale sans laquelle la vie n'offre pas la moindre saveur, tu trouverais cela exquis, que ma jolie Duchesse bleue ait sauvé l'honneur et peut-être la vie à mon adorable Reine Anne, et qu'elles se retrouvent ainsi toutes les deux, en face l'une de l'autre,--l'une tenant son rôle de Parisienne à la mode, adulée et respectée, l'autre débitant des pitreries devant un parterre d'oisifs et d'oisives,--et moi en tiers! Je n'ai qu'un regret, pour la beauté de la situation, c'est de ne pas avoir eu un rendez-vous avec toutes deux dans la journée. Le croirais-tu? Depuis toutes ces histoires, je désire Camille de nouveau, et je la reprendrais si je ne craignais pas de gâter son chef-d'œuvre... Mais oui, le chef-d'œuvre de la rupture!... Car elle l'a trouvé, il n'y a pas à dire mon bel ami. Et si André Mareuil n'avait pas posé sa plume d'humoriste pour revêtir l'habit de préfet, s'il écrivait encore son _Art de rompre_ au lieu de libeller des arrêts de voirie, je lui soumettrais le cas. As-tu jamais imaginé un plus divin procédé de maîtresse pour vous débarrasser d'elle en vous laissant un exquis souvenir?... C'est l'idéal des fins d'amour, cela...»

--«Tâche d'avoir au moins la pudeur de ton égoïsme,» interrompis-je. Il s'amusait à faire poser ma naïveté, je le comprenais bien, et qu'il plaisantait. Mais justement, qu'il pût plaisanter à cette occasion m'indignait, et je continuai en lui touchant la poitrine: «Tu n'as donc rien là, absolument rien, qu'une rame de papier et qu'une bouteille d'encre, pour que la seule idée de cet amour, de ce dévouement, de cette douleur, ne t'inspire qu'un paradoxe de plus au lieu de te tirer des larmes?...»

--«Il ne faut jamais juger ce que sent un autre,» me répondit-il avec un sérieux soudain qui contrastait étrangement avec son persiflage de tout à l'heure. Cachait-il, dans un repli de son cœur, empoisonné de vanités sociales, de calculs commerciaux et d'ambitions littéraires, un coin de tendresse trop étroit pour jamais s'exalter jusqu'à la passion complète, assez vivant pour saigner quelquefois, et venais-je de toucher à la secrète blessure? Ou bien était-il un de ces compliqués qui gardent juste assez de sensibilité pour souffrir de ne pas sentir davantage? Ces deux dernières hypothèses ne sont pas inconciliables dans une nature aussi composite. Elles expliqueraient du moins cette anomalie qu'un talent de cette justesse de notation humaine soit associé à de si implacables duretés d'âme, à une dépravation d'esprit si systématique et si utilitaire. Il faut pourtant bien que ses pages d'émotion soient faites d'après un modèle, et, «pour des écrivains», me disait autrefois le pauvre Claude, mon cher ami qui a si mal dirigé sa fortune et sa vie, «le modèle, c'est toujours leur cœur!...» Jamais cet insoluble problème moral, l'étonnant contraste entre la personne de Jacques et son œuvre ne m'avait saisi comme dans cette voiture rapide et durant les minutes de silence qui suivirent cette phrase, très différente des autres. Il le rompit le premier, ce silence, en me disant,--il répondait à une pensée que mes reproches lui avaient sans doute suggérée:

--«D'ailleurs, si c'était à recommencer, j'aurais empêché cette soirée... Elle est inutile... Je ne sais pas quels nouveaux renseignements ont été fournis à Bonnivet. Mais il est charmant pour moi et pour sa femme. Je les ai trouvés tous deux, l'autre jour, après déjeuner, qui examinaient deux parures que leur joaillier venait d'apporter... Que dis-tu de cette scène conjugale, entre parenthèses? Elle, se mettant au cou un collier de perles et se regardant devant la glace, tandis que le mari me disait,--à moi!--en m'en montrant un autre:--«Quel est celui que vous préférez?...» Et elle goûtait un plaisir aigu et pimenté à cette scène de haute comédie. Je le voyais à ses yeux, qui brillaient comme les pierres du fermoir de ce collier... A quel prix avait-elle acheté ce renouveau de confiance?...» et ricanant de nouveau cette fois avec une âpreté singulière dans la voix, il conclut:

«_...Je ne sais si Mardoche En cette occasion crut son bien sans reproche._»

--«_Mais il en profita..._» fis-je en continuant la citation. «Puisque nous sommes en veine de franchise, comment une scène de ce genre et la conclusion que tu en tires ne te font-elles pas prendre ta canne et ton chapeau pour ne plus revenir?...»

--«Vous n'êtes et ne serez jamais un intellectuel, aimable Daisy...» me répondit-il... «Sachez donc qu'il y a une espèce de joie, âcre et féroce, à mépriser ce que l'on désire, comme à jouir de ce que l'on hait... C'est par ce sadisme moral que la Reine Anne me tient, peut-être pour longtemps, comme je la tiens, moi, par l'attrait du danger... Nous nous sommes déjà revus, depuis cette alerte, dans le petit appartement de la rue Nouvelle, le croirais-tu? Décidément, il n'y a pas de teinture de cantharides qui vaille la peur...»

--«C'est de la folie,» m'écriai-je, «c'est tenter le sort!...»

--«Je crois bien que oui,» dit-il en haussant les épaules, «mais il faut vivre pour écrire... Il y a une pièce dans cette histoire et je ne la raterai pas...»

Nous arrivions à l'hôtel de Mme de Bonnivet sur ce mot où le professionnel et le trissotin réapparaissaient par-dessous le roué et le clubman un peu trop pioché, avec des boutons de perles un peu trop gros, un plastron de chemise trop plissé, trop brodé, un satin trop brillant aux revers de son frac de gala. Une longue file de voitures stationnait déjà dans la rue. J'allais trouver quelque différence entre la réception presque intime de l'autre soir et celle de maintenant. On eût dit que Jacques eût tenu à me donner dans ces quelques minutes une représentation complète des diverses faces de son caractère,--ce véritable phare à feux tournants. Tandis que nous montions les marches de l'escalier de bois sculpté, avec sa prodigalité de tableaux et de bustes, de tapisseries et d'étoffes anciennes, il me chuchota cette dernière phrase où il n'y avait ni trissotinisme, ni rouerie, ni dandysme, mais simplement la plus enfantine vanité de bourgeois-gentilhomme en galante aventure:

--«Avoue que ma bonne amie n'est pas trop mal logée?...»