La duchesse bleue

Part 13

Chapter 133,955 wordsPublic domain

Si je me laisse aller à ces impressions, j'en ai pour des pages à gémir de la sorte, et jamais je n'arriverai à raconter cette tragédie elle-même,--cette tragi-comédie plutôt, où je jouais ce rôle du chœur antique, inefficace témoin des catastrophes et qui les déplore sans les empêcher. Employons le seul remède à l'inutile élégie. Notons des petits faits, sèchement... Je l'ai dit: cette visite de la mère et de la fille avait pour objet d'organiser la série des séances de pose. Je l'ai dit encore: la première de ces séances fut fixée pour le lendemain. Dès ce lendemain, Camille m'arriva, non plus accompagnée de sa mère, mais seule. Ce fut ainsi presque toujours durant les quatre semaines que dura ce travail, auquel l'artiste en moi ne réussit pas à s'intéresser,--tant mon attention fut prise aussitôt par les confidences de l'adorable enfant, confidences sans cesse interrompues, sans cesse répétées, et prolongées avec ces prises et ces reprises, où les détails se multiplient et se compliquent à l'infini. Des petits faits? Il m'en revient trop, et de trop pareils, en essayant d'évoquer ces tête-à-tête qui m'étaient toujours un peu amers. Cette liberté me prouvait trop combien son intrigue avec Jacques avait eu d'occasions propices. Trop de menues scènes se représentent, trop d'impressions multipliées et superposées, que ma mémoire est tout près de confondre. C'est comme un écheveau d'indémêlables fils que j'essaierais en vain de dévider. Voyons si je n'y mettrai pas un peu d'ordre en les classant. Ces souvenirs, si nombreux et si pareils qu'ils se confondent les uns avec les autres, se distribuent, lorsque j'y réfléchis, en trois groupes très nets; et ces groupes marquent les étapes que mit le drame purement moral, où se trouvaient engagés Camille, Jacques et Mme de Bonnivet, à s'acheminer vers un drame réel et terrible... Et quand je réfléchis encore, c'est la différence entre ces trois groupes d'émotion qui me justifie de n'avoir pas mené à bien ce portrait. J'aurais été un artiste d'une imperturbable maîtrise d'exécution, au lieu d'être ce que je suis, un demi-amateur, toujours incertain, une espèce d'Hamlet du pinceau, tout en intentions et en retouches, tout en grattages et en surcharges, je n'aurais pas pu exécuter une toile unique dans des conditions pareilles. Ce n'est pas une femme que j'ai eue devant moi, au cours de ces trop longues et trop courtes séances, c'est trois femmes.--L'une après l'autre, ces trois femmes, je les ressuscite, je les fais poser devant mon regard, au gré de ma mémoire, comme si l'irréparable n'était pas entre nous, et quel irréparable! L'une après l'autre, elles reviennent s'asseoir dans cet atelier, le même où j'écris ces lignes. L'une après l'autre, je les écoute me raconter, la première sa joie, l'autre sa tristesse, la troisième la fureur de sa jalousie et sa fièvre d'indignation,--et encore aujourd'hui je ne sais pas devant laquelle de ces trois femmes et durant laquelle de ces trois périodes j'ai souffert davantage, d'autant plus que j'étais obligé de me taire, et derrière chacune des confidences que me faisait la petite Favier, heureuse, mélancolique, irritée, j'apercevais la dure silhouette de la rivale élégante, aux caprices de laquelle cette joie, cette douleur, cette colère étaient subordonnées... Dieu! le supplice des sentiments faux, de ces sentiments qui n'ont pas le courage d'aller jusqu'au bout dans la logique du sacrifice ou de l'assouvissement, l'ai-je assez connu durant ces séances! Et, pourtant, que je voudrais les recommencer! Encore des élégies!--quelle misère!... Aux faits! Aux faits! Aux faits!...

La première période, celle de la joie, ne fut pas d'une longue durée. La scène qui en marqua le point culminant, date exactement de la quatrième de ces séances. La scène?... Ce grand mot convient-il à une conversation sans autre incident que l'entrée de Camille dans l'atelier, une gerbe de roses entre les mains, de grosses et lourdes roses de toutes les nuances,--les unes pâles de la pâleur rosée de son visage, d'autres blondes et presque du même or parfumé que ses beaux cheveux, les autres rouges comme sa jolie bouche, à la lèvre inférieure si finement roulée, d'autres noires, et qui, par le contraste, paraissaient éclairer son teint trop vide de sang ce matin-là... Il s'agissait de savoir laquelle de ces fleurs je choisirais pour la lui mettre à la main. Je voulais la peindre dans une unité absolue de gamme, comme l'enfant bleue de Gainsborough. Elle devait être debout, dans une robe de gaze bleue, celle de son rôle, avec des mitaines de soie bleue, un velours bleu au cou, des rubans bleus aux manches, ses pieds dans des souliers de satin bleu, sans autres bijoux que des saphirs et des turquoises, sur un fond d'une étoffe de velvétine bleue, toute frappée de paons, et elle devait être coiffée seulement du nuage blond de ses fins cheveux, le revers d'une de ses mains posé sur sa hanche souple, de l'autre offrant une rose:

--«C'est ma jeunesse que j'offrirai à Jacques,» me dit-elle, ce matin-là, tandis que nous cherchions cette pose ensemble, «mes vingt-deux ans et mon bonheur... Je suis si heureuse en ce moment!...»

--«Vous n'avez plus vos mauvaises tentations, alors?» lui demandai-je.

--«Vous vous souvenez?» répondit-elle en riant et rougissant à la fois. «Non, je ne les ai plus... J'ai mis Tournade à la porte de ma loge, et un peu lestement, je vous jure... Et savez-vous ce qui me rend le plus contente? Je ne vois plus jamais cette vilaine femme, vous vous rappelez bien, cette Mme de Bonnivet. Elle ne vient plus au théâtre, et je sais que, l'autre jour, Jacques devait dîner chez elle. Il n'y est pas allé... De cela, je suis bien sûre. Il a écrit la lettre pour se dégager, devant moi... Bressoré ne pouvait pas jouer. On a dû faire relâche. Ma soirée était libre. J'avais tant envie de lui demander de la passer ensemble. Je n'osais pas. Il me l'a offert le premier... Et depuis, c'est tous les jours une nouvelle preuve de sa tendresse. Il va venir me prendre tout à l'heure, pour que nous allions déjeuner... Ah! que je l'aime! que je l'aime! Et que je suis fière de l'aimer!...»

Que répondre à des phrases pareilles, et que faire, sinon la laisser s'enivrer de cette illusion comme elle s'enivrait de l'arome des roses qu'elle respirait en clignant ses yeux d'un azur si clair--une autre note de bleu dans l'harmonie que je cherchais? Que faire, sinon souffrir en silence à l'idée que cette recrudescence de tendresse chez le sensuel et compliqué Molan était sans doute un simple effet en retour. Quelques duretés de l'autre en étaient la cause certaine. Camille prenait pour des marques de fougue passionnée la fièvre de l'excitation où Mme de Bonnivet avait jeté Jacques sans l'assouvir. Quand une femme a, comme la jolie actrice le disait si gentiment, ses vingt-deux ans à offrir, et sa jeunesse, elle ne devine pas, elle ne peut pas deviner qu'entre ses bras son amant pense à une autre femme et s'exalte les sens à cette image!... Et je me tus de tout ce que je savais, ce matin-là. Et pour la faire rire, et ne pas pleurer, je lui racontai l'histoire d'une vraie duchesse, du XVIIIe siècle celle-là, qui voulait donner sa miniature à son amant avant son départ pour l'armée. Elle arrivait chez le peintre les yeux si battus par la tendre folie des adieux, que celui-ci finit par lui déclarer qu'il ne continuerait pas le portrait si elle ne devenait pas plus sage, tant sa beauté était altérée.

--«Ah!» dit la duchesse en sautant au cou de son amant devant le peintre, «s'il en est ainsi, la vie est trop courte pour se faire peindre.»

--«Ah! que c'est vrai, mon Jacques, ce qu'il vient de me dire,» s'écria Camille en s'élançant vers Jacques, qui entrait à ce moment même... Je la vois toujours, appuyant sa tête amoureuse sur l'épaule du fourbe, et celui-ci condescendant, indulgent, presqu'attendri, parce que j'étais là pour assister à cette folle explosion de tendresse. C'est l'image où se résume la première période qui pourrait s'intituler: Camille heureuse!...

Camille triste!... C'est la devise de la seconde période, qui commença presque aussitôt, et qui dura plus longtemps. La scène où elle se résume, pour ma mémoire, ne ressemblait guère à celle des roses respirées avec une si confiante extase, ni du baiser à Jacques donné avec une si charmante impudeur. C'était, cette fois, vers la onzième ou la douzième séance. J'avais observé que depuis quelques jours l'expression de mon modèle changeait. Je n'avais pas osé la questionner, tremblant également d'apprendre que Jacques la traitait bien et qu'il la traitait mal. Ce matin-là, elle devait venir à dix heures et demie,--et il n'en était pas dix. J'étais occupé à feuilleter un carton de crayons d'après les vieux maîtres florentins, rapporté d'Italie, sans parvenir, d'ailleurs, à m'absorber dans cette étude. C'est pourtant mon grand opium dans mes mauvais instants. D'ordinaire, rien qu'à regarder ces croquis et à me rappeler les fresques du Ghirlandajo, de Benozzo, de Fra Filippo Lippi, de Signorelli, de tant d'autres, je retrouve intacte en moi cette ferveur d'Idéal qui me rendit comme fou durant ma première jeunesse, lorsque j'allais de petite ville en petite ville, d'église en église, de cloître en cloître... En ces temps-là, une silhouette de Madone à demi-effacée, à peine visible, sur un pan de mur mangé de soleil, suffisait à me rendre heureux pour une après-midi. Les profils des vierges rêvés par les vieux Toscans, les torses cambrés de leurs jeunes seigneurs dans leurs pourpoints à crevés, les minutieux horizons de leurs vastes paysages, avec des créneaux et des campaniles sur les hauteurs, des routes bordées de cyprès et des vallées éclairées d'eau courante, tout ce sortilége de l'art primitif était bien là, emprisonné dans ce carton d'esquisses et prêt à en sortir pour charmer ma fantaisie. Mais mon imagination était ailleurs, occupée autour de ce problème bien étranger à l'esthétique, aux fresques du _quattrocento_ et aux couvents de Pise ou de Sienne: «Camille était de nouveau si triste, hier. Cet absurde Jacques aurait-il renoué ouvertement avec cette absurde Mme de Bonnivet?...» Voilà ce que je me demandais, au lieu de revoir l'Italie par delà mes dessins, la divine et chère Italie, la terre de Beauté, que je n'ai jamais laissée sans me répéter l'adorable vers du poète Cino:

J'ai passé l'Alpe avec un appel de douleur!... _L'Alpe passai con voce di dolore!..._

La réponse à cette question sur les causes de la tristesse de Camille allait m'être donnée par Molan lui-même. Je ne l'avais pas vu une seule fois en tête-à-tête depuis notre déjeuner improvisé, la veille de la première des séances de pose. Pas plus ce matin-là que l'autre, je ne m'attendais à le voir entrer dans l'atelier,--sachant trop le principe des quatre pages à écrire avant midi, et avec quelle rigueur ce méthodique entrepreneur de littérature s'y conforme. Aussi, eus-je une minute d'une véritable appréhension, lorsque sa voix m'interpella tout d'un coup. Le domestique lui avait ouvert la porte sans que je l'entendisse, couché que j'étais sur le divan où je feuilletais ce carton d'études, comme anesthésié par l'excès du souci. Les hypothèses n'eurent pas le temps de naître dans mon esprit. Mon visiteur inattendu avait deviné mon étonnement à ma physionomie, et déjà il devançait toute demande en me disant:

--«Mais oui, c'est moi! Tu ne m'attendais pas, n'est-il pas vrai? Tranquillise-toi, je ne viens pas t'annoncer que Camille s'est asphyxiée avec un poêle Choubersky dernier modèle, ni qu'elle s'est jetée dans la Seine à cause de mes mauvais procédés... A propos, tu sais qu'il ne vient pas mal du tout, le portrait. Tu as fait des progrès, beaucoup de progrès... Il ne s'agit pas de cela, d'ailleurs... Il s'agit que tu vas avoir Camille ici tout à l'heure, et tu lui raconteras que j'ai dîné avec toi, hier soir, chez toi, et que nous nous sommes quittés seulement à une heure du matin...»

--«Tu as encore eu la belle idée de me mêler à tes mensonges,» lui répondis-je avec irritation, «je croyais t'avoir dit que ce rôle ne me convient pas...»

--«Je le sais», fit-il avec un ton de demi-excuse destiné visiblement à m'amadouer, «et je comprends si bien tes scrupules que je t'ai laissé tranquille tous ces temps-ci... _E pur si muove!_ Et pourtant ça marche, ça roule, ça ronfle, et ferme, de l'autre côté, et si tu avais pu m'aider, Bonnivet ne passerait plus sous l'Arc-de-Triomphe. Excuse cette plaisanterie digne de feu Paul de Kock. J'en conviens et je donne un gage... Mais, cette fois-ci, il ne s'agit pas de moi, il s'agit de Camille à laquelle il faut épargner un chagrin inutile. Tu as remarqué qu'elle était triste ces jours-ci?...»

--«Et j'ai pensé que c'était une tristesse de ta façon...»

--«Tu tournes au psychologue,» répliqua-t-il, non sans ironie. «C'est très démodé, je t'en avertis... Mais n'échangeons pas d'épigrammes,» continua-t-il sérieusement, «La petite vient poser à dix heures, et, si je la rencontrais, tout serait perdu. Je vais donc te mettre au courant en cinq minutes. Il faut que je dise d'abord qu'elle est de nouveau sur la piste de mon flirt avec la Reine Anne,--à qui tu n'as pas mis de cartes, entre parenthèses. Tiens, donne-les-moi, je les poserai, à ma prochaine visite.--Et comme ce flirt est en ce moment très, très accentué, Camille est très, très jalouse et très défiante... Bref, hier, ç'a été l'inverse de la comédie de l'autre jour. Tu te rappelles, le coup du dîner... Je reçois, vers les quatre heures, deux mots à la fois, l'un de Mme de B... signifiant que... Mais ce que ce billet signifiait sous des formules convenues te ferait bondir, si je te le racontais. Au fond, tu es un grand naïf, et tu crois encore à la pudeur des femmes... Borne-toi à savoir qu'en l'absence de son époux, appelé en province auprès d'un parent malade, la Reine Anne s'était arrangée pour dîner et passer la soirée avec moi. L'autre billet était de Camille, qui me disait, elle, tout simplement, qu'en l'absence de sa mère, appelée elle aussi en province auprès d'un parent malade, et sachant que je ne faisais rien, ce soir, elle s'était arrangée pour dîner et rentrer ensemble après la _Duchesse_... Tableau!»

--«Et tu as préféré Mme de B..., naturellement, et raconté à Camille que tu dînais chez moi?...»

--«Je n'ai rien raconté du tout,» fit-il. «J'ai pensé qu'il valait mieux avoir reçu le billet trop tard. Car enfin, je pouvais être sorti, à quatre heures, et ne pas être rentré pour dîner? Elle va venir. Tu te gardes bien de lui parler de ma visite de ce matin. Mais tu lui dis incidemment, sans avoir l'air d'y toucher, que tu as eu, hier, des amis, dont moi... Elle te croit. Elle rentre chez elle. Là elle trouve une petite dépêche bleue signée de ton ami, qui lui confirme ton histoire et le tour est joué. A moins que cet animal de Senneterre... Je lui réserve un chien de ma chienne, à celui-là, et une meute à l'occasion...»

--«Qu'est-ce que Senneterre peut bien avoir à faire dans tout cela?...» demandai-je.

--«Lui? Je t'ai raconté qu'il était l'amoureux platonique de la Reine Anne,--et tu l'as bien vu toi-même,--platonique et jaloux comme s'il avait des droits. A ce titre, il me déteste. Il fait mieux. Il m'espionne... Il a donc imaginé de se lier avec Camille. Il a eu l'audace de me demander de le présenter, comme si de rien n'était, et voilà quatre ou cinq fois de suite que je le trouve dans sa loge. Elle ne t'en a pas parlé? Non... Hé bien! Il est parfaitement capable de lui avoir dit, avant-hier soir, comme par hasard, que Bonnivet devait quitter Paris, à seule fin de la lâcher sur moi et de mettre des bâtons dans les roues du fiacre où la Reine Anne a enfin consenti à monter... Nous n'en sommes encore qu'au fiacre, ne te scandalise pas trop. Et il ne s'agit pas entre nous de ce que la Gladys du sire de Figon appelait si drôlement _le petit crime_... Dix heures un quart!... Je me sauve. Tu m'écriras un mot, cet après-midi...»

--«Et les quatre pages du matin?» lui demandai-je en le reconduisant.

--«Je me suis donné congé,» me répondit-il, «ma comédie en un acte est finie, et, dans ce cas-là, je m'accorde dix jours pleins... Que dis-tu de ma chance? Que cette aventure avec la Reine Anne tombe juste, ce mois-ci, entre deux époques de travail?...»

C'était vrai pourtant que l'audacieux personnage avait raison de parler de sa chance! Un instant de plus, et il se croisait dans mon escalier avec sa pauvre maîtresse. Camille, qui arrivait d'habitude à dix heures et demie plutôt passées, était ce matin-là en avance. La vieille horloge bretonne dont j'avais tant écouté la monotone voix remplir le silence de l'atelier,--comme un conseil constant et jamais suivi de ne pas perdre en rêveries le temps de l'œuvre,--marquait dix heures et vingt-deux minutes. Quand la charmante fille parut sur le seuil, je reconnus, au premier regard, que, cette fois, elle traversait de nouveau une crise aiguë de douleur. L'insomnie avait cerné ses yeux d'un cercle bleuâtre. La fièvre avait comme gercé, comme séché ses lèvres, d'ordinaire si fraîches, si jeunes, si pleines. Un feu sombre brûlait dans le fond de ses prunelles. L'insomnie avait plombé ses joues, et ses doigts roulaient machinalement un petit mouchoir de batiste imprimé de fleurs roses, dont ses dents avaient déchiqueté tout le dessin. J'avais devant moi la vivante image de la jalousie au désespoir. Quel contraste avec le sourire vainqueur que je venais de voir flotter sur la bouche et dans les yeux de celui qui causait cette peine et s'en souciait à peu près comme de son premier article! J'ai compris ce matin-là, une fois de plus, combien aisément la pitié mène au mensonge. La malheureuse créature avait à peine enlevé son chapeau et son manteau que je commençais de la gronder, sur notre ton habituel d'amicale plaisanterie:

--«Je crois que nous ne travaillerons pas aujourd'hui,» lui dis-je, «petite Duchesse bleue, et j'ai bien peur que ce ne soit pas pour le motif qui faisait dire à l'autre Duchesse, celle d'il y a cent ans, que la vie est trop courte pour se faire peindre, et moi je dirais qu'elle est trop courte pour se faire les chagrins que vous vous êtes faits. Vous avez pleuré, avouez-le?»

--«Non,» répondit-elle évasivement. «Mais je n'ai pas fermé l'œil de la nuit... Je ne me suis pas même couchée...»

--«Voilà qui va vous faire gronder par Jacques, quand je lui rapporterai cette jolie conduite, et je vous avertis que je la lui rapporterai...»

--«Jacques,» fit-elle en fronçant la barre blonde de ses jolis sourcils. «Il s'occupe bien de moi, Jacques!...» Et elle haussa ses épaules en répétant: «Il s'occupe bien de moi!...»

--«Vous êtes de nouveau injuste,» dis-je, et le cœur percé moi-même par le remords de ma tendre hypocrisie, «si vous l'aviez entendu parler de vous, après dîner, hier au soir!...»

--«Hier au soir?» répondit-elle, en relevant sa tête et ses épaules affaissées d'un mouvement qui me fit honte. Il trahissait une reconnaissance si passionnée! «Vous avez vu Jacques, hier au soir?...»

--«Il est resté à dîner,» dis-je, «et nous nous sommes quittés à une heure impossible, bien après minuit.»

--«C'est vrai?» demanda-t-elle d'une voix presque rauque, tant son impression avait été forte, et, joignant ses mains: «Répétez-moi que c'est vrai, et je vous croirai. Mais ne me mentez pas. De vous ce serait trop horrible...» Et comme je la regardais avec un trouble qu'elle prit pour de l'étonnement, elle saisit ma main dans les siennes, et elle dit: «Ne vous offensez pas... Je sais que vous ne vous prêteriez pas à me tromper et que vous êtes mon ami. Je vous expliquerai cela tout à l'heure, et comment l'on m'a dit, que Bonnivet, vous savez, le mari de cette horrible femme, était absent. Alors... Alors... je me suis mis dans la tête qu'ils allaient profiter de cette absence, Jacques et elle, pour passer la soirée ensemble, je me suis rendue libre en mentant à ma mère, et pour la première fois, je lui ai menti, à lui aussi, je lui ai écrit pour dîner avec lui.--J'ai été bien punie de mes deux mensonges. Il ne m'a pas répondu. Répétez-moi que j'ai été folle, qu'il était chez vous, hier soir, qu'il n'était pas avec elle... Mon Dieu! laissez-moi pleurer... Cela me fait tant de bien!... Ah! mon Dieu! Merci! il n'était pas avec elle... pas avec elle!»

En me tenant ces discours dont chaque mot m'entrait dans la conscience comme le plus cruel des reproches, elle éclata en sanglots. Les larmes coulaient sur ses joues amaigries, de longues et abondantes larmes qu'elle essuyait de son pauvre petit mouchoir où la pointe de ses dents avait laissé cette trace de sa nervosité et de son angoisse. J'éprouvais, en regardant tomber ces larmes sincères, un poignant remords de ma fausseté... Il ne m'était plus possible de revenir sur ce que j'avais dit, et quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent auraient cru bien faire en agissant comme j'avais agi. Je sentais, moi, avec une trop complète évidence, que ce passage de la pitié au mensonge qui m'avait été si naturel, constitue un véritable crime en présence d'une passion profonde. Il y a un droit du cœur qui aime et qui souffre à savoir la vérité entière, quelle qu'elle soit. Les sourires de remerciement que Camille me jetait à travers ses pleurs m'étaient presque physiquement intolérables. D'ailleurs, on ne trompe jamais longtemps la lucidité d'une jalousie justifiée? La trompe-t-on même une minute? On l'endort en l'abusant sur les faits. Mais que sont les faits? Quand on se croit aimé, les plus probants ne prouvent rien. Quand on sent, comme Camille la sentait, la trahison éparse autour de soi dans l'air, l'illusion ne s'est pas plutôt produite sur un point que la lucidité s'éveille sur un autre. Et l'on va, cherchant comme à tâtons une preuve que l'on trouve toujours, le plus souvent par un hasard d'autant plus douloureux qu'il ne s'accompagne plus de ménagements. Non. Si c'était à recommencer, et au risque de jouer à mes propres yeux le rôle apparent de bourreau, je ne me prêterais plus à cette lâche charité de mensonge à laquelle je me suis prêté, ce matin-là. A quoi a-t-elle abouti? Sinon à rendre plus cruelle la scène au récit de laquelle j'arrive maintenant et qui marque l'entrée définitive dans la troisième période, celle de la certitude furieuse et du désespoir exaspéré?

VII

Trois nouvelles semaines s'étaient écoulées, et l'infinissable portrait avait subi tant de retouches, qu'il était un peu moins avancé. C'est le signe assuré qu'une création d'art ne doit pas aboutir, si le travail la détruit au lieu de l'améliorer, et c'est la preuve aussi que nous ne faisons pas les œuvres dignes de ce nom, _elles se font en nous_, sans effort, sans volonté, presque à notre insu. Les séances de pose, d'ailleurs, devenaient de plus en plus irrégulières. Camille commençait de répéter la pièce qui devait succéder à la _Duchesse Bleue_, et, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, aujourd'hui parce qu'elle se sentait fatiguée, demain parce qu'elle étudiait son rôle, elle trouvait le moyen de remettre une sur deux de ses visites à l'atelier. Quand elle posait, c'était dans des conditions très différentes de celles du début. Le tête-à-tête avec moi lui avait été un besoin à l'époque de ses douces confidences et même à l'époque de ses plaintes tendrement inquiètes. Il lui devenait une épouvante, maintenant que sa jalousie envers sa rivale revêtait un caractère aigu d'enquête soupçonneuse. Pas une fois, durant les trois semaines dont je résume ici l'anxieuse attente, elle ne vint seule à l'atelier. Tantôt sa mère, tantôt sa cousine, tantôt une camarade l'accompagnait. Je n'aurais plus rien su d'elle, si je n'avais deviné son trouble intime à l'altération plus prononcée de sa physionomie et à sa nervosité grandissante d'une part, et si, d'autre part, je n'avais eu avec Jacques trois conversations très brèves mais bien faites pour m'édifier sur les causes de ce farouche chagrin de la pauvre Duchesse.