Part 12
Je pus voir, à ces paroles,--que Camille Favier, si elle lit jamais ces pages, me les pardonne!--le front du jaloux s'éclaircir. Évidemment le billet d'excuse envoyé par Molan à la dernière minute ne lui avait point semblé sincère. Il avait constaté que Mme de Bonnivet s'en énervait, et il s'était demandé pourquoi? Avait-il cru à la survenue entre sa femme et Jacques d'une de ces brouilles momentanées qui dénoncent, plus que des assiduités trop continues, une intrigue d'amour? Il m'avait soupçonné d'être le confident de mon camarade. Il avait pensé que je savais, moi, le vrai motif de cette absence, et sa défiance s'exerçait à trouver dans mon accent une sincérité. Et, comme les jaloux, étant tout imagination, se défient et se rassurent de même, celui-ci avait repris son humeur la plus charmante pour dire au baron Desforges, qui entrait, ayant tardé un peu à nous rejoindre:
--«Hé bien! Frédéric, avez-vous été content du dîner?»
--«Je viens de me permettre d'appeler Aimé pour le féliciter des petites timbales, et pour lui faire une observation sur le foie gras...» répliqua le baron, «Je ne vous dis pas laquelle, vous jugerez à l'épreuve... C'est un chef, je vous l'ai toujours dit, ce que j'appelle un chef. Mais c'est encore jeune...»
--«Il se formera», dit Bonnivet, en me jetant un regard d'intelligence, cette fois, «avec un maître comme vous...»
--«C'est le septième qui me passe par les mains», fit Desforges en haussant les épaules et du plus grand sérieux, «pas un de plus, depuis que je sais ce que c'est que manger... Le septième, entendez-vous!... Et puis je vous les donne, et vous me les gâtez par vos éloges à côté... Les cuisiniers ressemblent aux autres artistes. Ils ne résistent pas aux compliments des demi-connaisseurs.»
Je m'éclipsai du fumoir sur ce philosophique axiome de cet épicurien qui a la sagesse de placer des docteurs ès sciences culinaires dans les maisons où il dîne, afin d'assurer les menus de son hiver. Je comptais prendre mon chapeau dans le salon, y faire une courte séance de conversation polie et générale, puis partir à l'anglaise en profitant du retour des fumeurs ou de l'arrivée d'invités nouveaux. Il n'y avait dans ledit salon quand j'y rentrai que les deux femmes qui avaient dîné et Senneterre. De si petits comités étant peu favorables au tête-à-tête, j'avais lieu d'espérer que Mme de Bonnivet n'aurait pas l'occasion de me chambrer et de me confesser. Je connaissais mal cette capricieuse et cette autoritaire, qui, elle, connaissait très bien son mari. Elle avait deviné qu'il ne fallait pas me parler devant Bonnivet. A peine avais-je reparu, qu'elle se leva du divan où elle se tenait à côté de Mme Éthorel et en face de Mme Mosé, avec Senneterre à ses pieds sur une chaise basse, qui lui gardait son éventail. Elle vint à moi, et m'entraînant dans un second salon, attenant au premier, elle me força de me mettre sur un canapé auprès d'elle:
--«Nous serons plus tranquilles pour causer», commença-t-elle. Puis, avec brusquerie: «Est-ce que vous avez beaucoup avancé votre portrait de Mlle Favier?» Elle avait cette manière d'interroger où se trahit le despotisme de la femme jolie et riche pour qui son interlocuteur n'est qu'un domestique d'amusement ou de renseignement. Chaque fois que je rencontre chez une poupée de la mode cette inconsciente insolence, une irrésistible envie me saisit de répondre à coups de mots désagréables. Jacques avait sans doute spéculé sur ce trait de mon caractère pour me faire jouer ce rôle d'excitateur, refusé pourtant avec une si loyale énergie.
--«Le portrait de Mlle Favier? Mais je ne l'ai même pas commencé», répliquai-je.
--«Ah!» dit-elle avec un sourire, «Molan a déjà changé d'idée. Il le lui aura défendu... Vous êtes amoureux de cette jolie petite femme-là, monsieur La Croix, avouez-le?»
--«Moi,» répondis-je, «amoureux d'elle?... Pas le moins du monde.»
--«Ça en avait bien l'air, pourtant, l'autre jour,» dit-elle, «et Jacques Molan me faisait l'effet d'être un peu jaloux de vous?...»
--«Tous les amants sont plus ou moins jaloux,» répartis-je, et, cédant au besoin grandissant de lui être pénible, j'ajoutai: «Il aurait bien tort. Camille Favier l'aime de tout son cœur, et elle en a beaucoup...»
--«C'est un grand malheur pour son talent,» dit Mme de Bonnivet en fronçant ses sourcils blonds, juste assez pour me faire comprendre que j'avais touché juste.
--«Je ne peux pas être de votre avis, Madame...» répliquai-je, avec conviction cette fois. «La petite Favier n'a pas seulement une adorable beauté, c'est une espèce de génie, et un charmant cœur et un charmant esprit...»
--«On ne s'en douterait pas à la voir jouer,» répondit-elle, «à mon avis, du moins. Mais si c'est vrai, c'est pire encore... Jamais le bonheur n'a inspiré aucun écrivain. Je suis tranquille, d'ailleurs... Ça ne traînera pas, cette histoire. Molan apprendra qu'elle l'a trompé derrière un portant du théâtre avec un des cabots de la troupe, et alors...»
--«On vous a mal renseigné sur cette pauvre fille, Madame,» repris-je plus vivement que la politesse ne l'autorisait. «Elle est toute noblesse, toute fierté, et parfaitement incapable d'une vilenie...»
--«Ce qui ne l'empêche pas d'être entretenue par Molan,» interrompit-elle, «si on m'a bien renseignée, et de lui manger ses droits d'auteur jusqu'au dernier sou...»
--«Entretenue?...» m'écriai-je. «Non, madame, on ne vous a pas bien renseignée. Si elle voulait du luxe, elle en aurait. Elle a refusé hôtel, chevaux, toilette, bijoux, tout ce qui tente ses pareilles, pour se donner tout simplement, selon son cœur. Elle aime Jacques du plus beau, du plus sincère attachement...»
--«Je la plains, si vous avez raison,» dit-elle en ricanant; «car il ne vaut pas cher, votre ami.»
--«C'est mon ami,» répondis-je avec une sécheresse agressive, «et j'ai cette originalité de défendre mes amis...»
--«Ça les fait toujours attaquer un peu davantage.» Le fin visage de cette jolie femme exprimait, en jetant cette parole d'une observation banale, une méchanceté si détestable, tout cet entretien trahissait de sa part une si odieuse mesquinerie de rancune, que mon antipathie pour elle s'exalta jusqu'à la haine, et que je relevai son insolence par une autre:
--«Dans le monde où vous vivez, peut-être, Madame, mais pas chez nous autres, qui sommes de braves gens...»
Elle me regarda, comme je lui lançais bien en face cette impertinence peu spirituelle. Je lus dans ses prunelles bleues moins de colère que de surprise. Un des traits particuliers à ces caractères de coquettes rosses,--risquons le mot,--est d'estimer ceux qui leur tiennent tête, à quelque degré et en quelque manière que ce soit. Elle sourit d'un sourire presque aimable:
--«Molan m'avait bien dit que vous étiez un original,» reprit-elle. «Mais vous savez, je suis un peu originale aussi, et j'ai l'idée que ça marcherait entre nous...»
Et voici qu'une volte-face s'accomplit soudain dans ses discours, et j'assistai de nouveau à ce miracle de flair féminin qui lui avait, une fois déjà, dans la loge, fait trouver juste les mots qu'il fallait pour me plaire. Elle m'interrogeait sur mes voyages, maintenant. Elle-même avait visité l'Italie. Sans doute elle avait rencontré là quelque artiste distingué qui lui avait servi de guide, car elle m'énonça des idées qui contrastaient étrangement avec la médiocrité de ses propos de tout à l'heure. Assurément, ces idées n'étaient pas d'elle, mais elle avait su les retenir, et elle se rendait compte que c'était le cas de les placer. Elle me servit ainsi deux ou trois remarques ingénieuses sur le Pérugin et sur Raphaël, notamment sur l'illogisme de ce dernier qui a éliminé de ses madones tout sentiment chrétien pour leur avoir donné trop de beauté, un paganisme de santé inconciliable avec l'au-delà mystique et son rêve. Et elle avait un tel air de comprendre ce qu'elle disait que je ne trouvai pas trop ridicule l'admiration avec laquelle ce dadais de Senneterre, qui était venu nous rejoindre, l'écoutait parler. Cet autre jaloux n'avait pu se retenir d'interrompre notre aparté, et comme Mme de Bonnivet, par extraordinaire, ne le rudoya point, le patito professionnel se prit à me montrer presque de la bienveillance. Il avait, d'ailleurs, son projet, dont le machiavélisme naïf termina par une scène de vaudeville cette soirée où j'avais senti à un moment passer sur nos têtes un petit frisson de drame. Il s'obstina, en effet, lorsque je pris congé, avant les onze heures, à me reconduire, et il commença de me chanter les louanges de la Reine-Anne sur le trottoir des Champs-Élysées. Puis comme nous passions avenue d'Antin, devant chez Gastinne, il me demanda négligemment:
--«Vous tirez quelquefois le pistolet?»
--«Jamais», lui répondis-je.
--«Bonnivet est de première force,» reprit-il, «oui, de première force... Entrez donc un jour voir de ses cartons, c'est une curiosité... Il a mis dix balles au commandement dans un espace grand comme une pièce de vingt francs... Je vous affirme, c'est une curiosité...»
Et il me quitta sur ce sinistre avertissement pour s'engager dans la rue François Ier, où il habite.
VI
--«Ah! il t'a servi aussi le coup de l'infaillible pistolet,» me dit Jacques, en éclatant de son rire le plus gai, lorsque nous nous revîmes le lendemain. «C'est excellent... Et il t'a regardé dans les yeux pour te faire bien entendre que, si tu te permets de courtiser Mme de Bonnivet, tu risques de recevoir dans la tête une des balles dont le mari gratifie par douzaines, chaque jour, le Monsieur en tôle du tir. Il a fait mieux avec moi. Il m'a mené voir les cartons.--Tu lis cette inscription: Dix balles au commandement par M. Pierre de Bonnivet.--Neuf balles au visé par le même.--Et puis, tu aperçois sous le verre un carton déchiqueté qui ressemble à une gravure de ces livres de médecine consacrés aux maladies secrètes... Elle est délicieuse, d'ailleurs, à examiner, la suite de ces cartons de chez Gastinne. Sur dix, il y en a bien sept derrière lesquels un Parisien peut mettre l'histoire d'une jalousie conjugale, comme pour Bonnivet,--d'une coquette série d'adultères, comme pour Casal... Ou bien c'est des gaillards suspectés, comme Crucé, de vivre aux dépens d'une Mme Éthorel à laquelle ils font acheter tous les rossignols de la brocante... C'est des maris dont la femme dépense cent mille francs par an, avec trente mille de revenu, des députés sur qui pèse le soupçon de vendre couramment leur vote. Et puis, quand ces héros du: un, deux, trois, feu... ont une affaire, régulièrement, ils manquent leur homme...»
Il me tenait ce discours où il continuait de jouer vis-à-vis de moi son rôle de docteur en haute vie parisienne, tandis que nous achevions de déjeuner en tête à tête. Il était venu chez moi, lui qui n'y vient jamais, sitôt les quatre pages finies, pour me demander l'œuf et la côtelette classiques. Cet empressement de curiosité avait achevé de me prouver combien il s'intéressait au succès de sa manœuvre de diplomatie galante. Je l'avais assez mal reçu. «On n'attire pas les gens dans de pareils guet-apens,» lui avais-je dit, «tu me forces d'accepter une invitation à dîner qui m'est odieuse, pour nous trouver ensemble, et tu y manques.»
--«Avoue pourtant que c'est gai!» m'avait-il dit avec tant de gaminerie que je n'avais plus le cœur de me fâcher. Après quoi, il m'avait très minutieusement interrogé sur les diverses attitudes des divers personnages, pour conclure par cette boutade à propos du ridicule avertissement du jaloux Senneterre. Puis, sérieux:
--«Et tu n'as rien remarqué de particulier, toi qui sais voir? Oui. Vous autres, peintres, vous ne comprenez pas, mais vous savez voir... Dans les rapports de Machault et de la Reine Anne, par exemple?»
--«Attends,» répondis-je, «c'est vrai qu'en me prévenant que Senneterre t'avait rencontré, Machault a eu un singulier regard... Pourquoi me demandes-tu cela? Est-ce qu'il lui ferait aussi la cour?...»
--«Plus maintenant! Mais je crois bien que si elle a déjà hasardé le _falso passo_, comme disent tes amis les Italiens, c'est avec Machault.»
--«Avec Machault?» m'écriai-je. Et je répétais: «Machault, ce colosse toujours ivre, ce gladiateur en habit noir, cette machine à dégagés et à contres de quarte, et elle, cette femme si fine, un peu pointue, à mon goût, mais si aristocratique quand même?... Ce n'est pas possible... Et toi-même, l'autre jour, tu me déclarais que tu la croyais sage...»
--«Ah! Daisy, Daisy!» fit-il en hochant la tête, «vous ignorez que, lorsqu'on veut chercher de qui une femme idéale, une Sirène, une Madone, un Ange,--avec un tas de majuscules,--est la maîtresse, il faut en général penser d'abord à la personne la plus grossière de l'honorable société... Tant il y a qu'on l'a beaucoup dit, et elle sait que je sais qu'on l'a dit. Je ne le lui ai pas caché... Par conséquent, la présence de Machault, hier au soir, était destinée à produire sur moi exactement le même effet que je lui ai produit par mon absence. J'ai pris les devants et j'ai bien fait... D'ailleurs,» ajouta-t-il avec une âcreté presque haineuse dans sa voix, «de deux choses l'une, ou bien elle a déjà eu des amants, et c'est une coquine. Alors je serais le dernier des imbéciles si je ne l'avais pas à mon tour. Ou bien elle n'en a pas eu, et c'est une coquette qui ne me fera pas passer par le même défilé que les autres.»
--«Si tu ne perds pas ton temps,» lui répondis-je, «j'en serais fort étonné... Je l'ai étudiée hier, et, puisque tu me reconnais le coup d'œil de la profession, laisse-moi te le dire, j'ai diagnostiqué chez elle tous les signes de la plus complète absence de tempérament: la gorge petite, peu de hanches, la peau sans duvet, des lèvres minces, celle d'en bas un peu plus rentrée, des narines sèches et dures, la voix métallique. Je parierais qu'elle n'a pas de goût, et qu'elle ne sait ni ce qu'elle mange, ni ce qu'elle boit. C'est un être tout cerveau, sans une ombre d'ombre de sensualité...»
--«Avec ça que les femmes froides n'ont pas autant d'histoires que les autres!...» interrompit-il. «Tu ne connais donc pas l'espèce? Celles-là se donnent, non pas pour se donner, mais pour prendre. Quand il s'agit pour elles d'attacher fortement un amoureux à qui elles tiennent, elles y vont de leur personne, et avec d'autant plus de facilité que la douce affaire leur est complètement indifférente. Elles savent que la possession détache certains hommes et en attache d'autres. Toute la question avec elles est de leur persuader qu'on est de ceux qui s'attachent ainsi,--et de ne pas en être. Et puis, il y a des femmes froides qui sont des chercheuses, et alors!... Tantôt je range Mme de Bonnivet dans le premier groupe, tantôt dans le second. Je ne prétends pas avoir le mot de ce sphinx, ou de cette _sphynge_, comme disent ceux de nos camarades qui veulent bien prouver qu'ils ne savent pas le grec. Mais, à défaut du mot, j'aurai la sphynge en personne ou je ne serai plus Jacques Molan. Et puis, comme tu m'y auras aidé et que je suis juste, tu recevras une récompense. Et tu ne me reprocheras plus ce dîner rue des Écuries-d'Artois. Donnant, donnant. Tu vas être payé de ta corvée. Quelle heure est-il?... Une heure et demie... Prépare-toi à voir entrer ici, dans une dizaine de minutes, Mlle Camille Favier elle-même, qui viendra, avec sa respectable mère, s'entendre avec toi pour le portrait... Suis-je gentil? Et je ne lui ai même pas dit où tu as dîné hier. C'est encore plus gentil, cela!...»
Il venait à peine de m'annoncer en plaisantant cette visite, pour moi bouleversante, et déjà le domestique annonçait que deux dames attendaient dans l'atelier. Dieu! Que le cœur me battait au moment où j'allai rejoindre celle que je m'étais juré d'éviter! Que le cœur me bat, même aujourd'hui, au souvenir si précis, si lointain, de cette nouvelle rencontre! Je crois les revoir, la mère et la fille, sous la lumière crue du jour clair de janvier, dans cet atelier dont la grande baie vitrée s'emplissait d'un froid et pâle azur.--Mme Favier, plus placide et plus souriante que jamais, promène de toile en toile ses grands yeux toujours souriants. Elle me demandera tout à l'heure à combien me revient un tableau, et combien je le vends, avec autant de simplicité que s'il s'agissait d'une robe ou d'un bibelot. Camille est assise en face d'une copie de l'_Allégorie du Printemps_, que j'ai faite à Florence autrefois si amoureusement. Dans les longues et fragiles danseuses du divin Sandro, qui hochent avec une grâce tendre leur blond visage au regard songeur, à la bouche amère, la petite Duchesse bleue pourrait reconnaître des sœurs. Elle ne les voit pas, absorbée dans un souvenir dont je devine trop la nature, étant donné qu'elle n'a pas joué la veille et qu'elle a trouvé le moyen de passer cette soirée libre avec Jacques, grâce à la cousine complaisante. Cela me fait mal de surprendre autour de ses paupières attendries, presque meurtries, un halo nacré de lassitude et sur sa bouche des frémissements qui disent le bonheur. Et cela me fait plus mal que, sitôt entré, Jacques ait avisé les photographies d'elle dont je me suis servi pour faire le portrait rêvé,--ce chimérique portrait de ma semaine de folie qu'heureusement j'ai mis de côté et bien caché,--et, à la minute même où Camille me dit bonjour avec un sourire un peu gêné, le voici qui apporte ces cartons révélateurs, et, malicieusement:
--«Vous voyez, mademoiselle, que si Vincent n'est plus revenu vous voir jouer comme il vous l'avait promis, il ne vous a pas oubliée...»
--«C'était pour mieux préparer les études du tableau futur...» balbutiai-je. «Le grand Lenbach fait ainsi...»
--«Et qui te dit le contraire?» reprit Molan, avec plus de malice encore.
--«Ah! vous ne les avez pas bien choisies,» interrompit la mère, et, montrant à sa fille la photographie que j'avais le plus aimée. «Tu vois,» dit-elle, «que les marchands continuent, malgré notre défense, à vendre ce portrait qui est si peu toi... Voyons, est-ce qu'il lui ressemble?... Je vous en prie, jugez, monsieur La Croix.»
--«J'avais trois ans de moins,» dit Camille, «et il ne m'a pas connue alors.» Et prenant la photographie à son tour, elle la regarda. Puis la mettant à côté de son visage, de manière à ce que je pusse voir à la fois le modèle et le portrait, elle m'interrogea: «Est-ce que j'ai beaucoup changé?...»
Pauvre petite Duchesse bleue, sincère amoureuse du moins aimant de mes amis, romanesque enfant échouée par un ironique caprice du sort dans le métier le plus funeste au mystère, au silence, à la solitude, quand il aurait fallu une tiède atmosphère d'intimité protectrice aux jolies et délicates fleurs de votre âme de femme, dites, soupçonniez-vous mon émotion à regarder votre visage pâli par votre jalousie de la veille me sourire ainsi, tout à côté d'un autre visage, le visage de l'enfant innocente, que vous aviez été, que j'aurais pu aimer comme on aime une fiancée?... Non, certes. Car vous étiez bonne, et si vous aviez deviné ce que je souffrais, vous ne m'eussiez pas imposé cette inutile épreuve. Vous n'auriez pas, dès cette visite, arrêté avec moi le plan de cette série de séances de pose qui commencèrent dès le lendemain et qui me furent un étrange, un douloureux calvaire!... Oui, pourtant, car il y avait dans votre sourire un rien de tristesse et de pitié,--de tristesse pour vous-même, de pitié pour moi. Vous sentiez si bien que, dès ce moment, je vous portais une affection trop vite éveillée pour qu'elle fût la raisonnable et simple amitié d'un camarade! Vous le sentiez, mais sans vouloir vous l'avouer, parce que l'amour est égoïste. Le vôtre avait besoin de se raconter, pour être encouragé dans ses espérances, réconforté dans ses doutes, plaint dans ses douleurs. Et ce service de se prêter comme un écho complaisant à votre passion, qui vous l'eût rendu comme moi? Si cela m'a coûté mon repos, pendant des semaines et des semaines,--si, vous partie de l'atelier, je suis resté, après chacune des séances, comme après cette première visite, des heures à me débattre contre des amertumes dont mon cœur n'est pas vidé, vous n'avez pas voulu le savoir, et moi je ne trouve pas la force de vous en condamner. Après tout, _vous m'avez fait sentir_, et il viendra une époque, peut-être, où, passant la revue de mes souvenirs, je vous bénirai des larmes que j'ai versées quelquefois, comme si j'avais eu dix-huit ans, à cause de vous qui ne voyiez pas ces vaines larmes! Vous les auriez vues que vous vous seriez refusée à y croire pour garder le droit de m'initier à la tragédie intérieure que vous viviez alors et dont pas un contre-coup, hélas! ne me fut épargné...