La duchesse bleue

Part 11

Chapter 113,841 wordsPublic domain

--«L'avais-je prédit que vos sublimes s'amalgameraient? T'en a-t-elle conté, dans les deux heures peut-être ou trois, que vous vous êtes vus? Ce n'est pas un bateau qu'elle t'a monté, c'est une escadre, une flotte, une armada!... Hé! mon ami, crois-tu que je ne l'ai pas regardée sentir, moi aussi, notre petite Duchesse Bleue? C'est parfaitement vrai qu'elle était sage avant de me rencontrer. Mais, comme elle s'est jetée à ma tête la première et qu'elle savait parfaitement où elle allait, toute sage qu'elle fût, tu me permettras de n'avoir pas de remords, d'autant plus que je ne lui ai jamais caché que je ne lui offrais qu'une fantaisie et que je ne l'aimais pas d'amour. J'ai ma loyauté, moi aussi, avec les femmes, quoi que tu en penses. Seulement je la place à ne pas les tromper sur la qualité de la petite combinaison à laquelle je les convie en les courtisant. C'est à elles de l'accepter avec ses conséquences. Et d'un... Aujourd'hui, si Camille éprouve la tentation du luxe, cette tentation,--que je trouve toute naturelle, entre parenthèses,--n'a rien à faire avec son Idéal déçu. Elle se donne à elle-même ce joli prétexte, et je trouve cela très naturel encore... Elle est à peu près aussi sincère que les jeunes filles qui font un solide mariage d'argent en s'excusant sur un premier amour trahi. Et de deux... Hé! qu'elle le prenne, son amant riche, tu peux lui en donner la permission de ma part, et qu'il lui paie les robes de chez Worth, les chevaux et les voitures, le petit hôtel et les bijoux! Qu'elle le prenne, cette après-midi, demain, et je te le jure, je n'aurai pas plus de remords que d'allumer cette cigarette. Ça m'amusera même, quand elle se sera _entournadée_ ou _enfigonnée_, d'avoir un renouveau d'histoire avec elle. Et de trois... En attendant, accepte l'invitation de Mme de Bonnivet. Tu dîneras bien, ce qui n'est jamais à dédaigner, et puis tu contrecarreras ma malpropre intrigue, comme tu dis, tant que tu voudras. En amour, c'est comme aux échecs. Rien ne m'amuse comme de jouer la difficulté... D'ailleurs, je suis un sot de supposer, même un instant, que tu puisses ne pas aller chez la Reine Anne. Tu iras, entends-tu, tu iras. Je le vois dans tes yeux...»

--«Et à quoi?» lui demandai-je un peu confus de sa perspicacité. C'était vrai que je sentais ma résolution de refus déjà détruite par sa seule présence.

--«A quoi? Mais à ton regard pendant que tu m'écoutes... Est-ce que tu aurais cette attention si cette histoire ne t'intéressait déjà passionnément? C'est à dire que tu nous inventerais plutôt tous les trois, Camille, Bonnivette et moi, que de te passer de nous connaître... Je te l'ai dit l'autre jour, moi, tu es né regardeur et confident. Tu as été le mien. Tu es devenu, du coup, celui de Camille. Il faut que tu deviennes celui de Bonnivette. C'est écrit. Tu les recevras, les confidences de la femme du monde. Tu les re-ce-vras, et tu y croi-ras!...» insista-t-il en détachant les syllabes, et il conclut: «Ce qui sera la punition de tes blasphèmes. Mais, j'y pense. Le portrait de la Duchesse bleue, quand le commençons-nous?...»

Il faut croire que ce diable d'homme n'avait pas tort dans cette nouvelle fatuité de «regardé» et qu'en effet son aventure m'hypnotisait d'un irrésistible magnétisme. Car je sortis de chez lui ayant écrit, à son bureau, avec sa plume et sur son papier, une lettre d'acceptation, pour Mme de Bonnivet. Et d'un, comme il disait en agitant son index dressé, où brillait une grosse émeraude, avec un certain geste si à lui. J'avais fait pire. Malgré le spasme d'irraisonnée et morbide jalousie qui me serrait le cœur, chaque fois que je pensais aux rapports de Jacques et de sa maîtresse, je venais de prendre rendez-vous pour commencer ce portrait promis, non plus celui de la Camille idéale et rêvée, mais de la vraie, de celle qui appartenait à cet homme, qui lui donnait sa bouche, sa gorge, qui se donnait à lui tout entière, et ce rendez-vous de pose, nous l'avions fixé dans mon atelier pour le lendemain même du jour où j'aurais dîné chez les Bonnivet!

Ces deux faiblesses, je m'en repentais déjà dans l'escalier de la maison de la place Delaborde, pas assez, hélas! pour remonter chez Jacques et lui reprendre mon billet qu'il s'était chargé de faire tenir à la Reine Anne. Mon remords augmenta lorsqu'aussitôt franchie la porte de mon atelier, j'aperçus la tête de Camille ébauchée sur mon chevalet. Délicieuse de vie fantomatique et inachevée, elle me souriait du fond de la toile sans cadre. «Non, tu ne m'achèveras jamais!...» me disait-elle avec ces yeux tristes, cet ovale amaigri, cette bouche plissée d'un sourire de mélancolie. Et c'est positif que ni ce soir-là, ni durant les heures qui suivirent, je n'eus le courage d'y toucher, à cette pauvre tête,--ni depuis. L'enchantement était brisé. Je les passai d'ailleurs dans une agitation singulière, ces heures qui suivirent. J'étais repris par la fièvre de la passion naissante, et, cette fois, je n'avais plus ni l'espoir ni la volonté de lutter. Je sentais que cette semaine de renoncement et de réclusion en tête-à-tête avec la Camille idéale m'avait donné les seules joies que cette passion, si fausse, si condamnée d'avance, dût jamais me donner. Ces joies auxquelles je renonçais m'étaient symbolisées par ce portrait chimérique. Je me rappelle, je passai à le contempler toute la journée qui précéda le dîner chez Mme de Bonnivet. Puis, lorsque l'instant de partir fut arrivé, je voulus dire un adieu à ce tableau, un pardon plutôt. J'éprouvais devant ce cher portrait de rêve avec qui j'avais passé une douce et romanesque semaine, le même intime remords que s'il eût été l'image, non pas d'une chimère, mais d'une fiancée réellement trahie. Je me vois encore tel que je m'apparus à moi-même dans la grande glace de l'atelier, l'habit ouvert sous la fourrure, et marchant comme un coupable vers cette toile que j'allai cacher, après l'avoir contemplée une dernière fois, dans une soupente attenante et en la tournant contre le mur. Cette Camille Favier de ma fantaisie ne disparaissait-elle pas pour céder la place à une autre, aussi jolie, aussi touchante peut-être, mais qui n'était plus _ma_ Camille? Allons, encore un soupir, mon doux fantôme, encore un regard, et rentrons dans la réalité!... La réalité, c'était un fiacre qui m'attendait à la porte, pour me conduire, par une pluie battante, vers la rue des Écuries-d'Artois où habitait la rivale mondaine de la jolie actrice. Que dirait celle-ci quand Jacques lui apprendrait que j'avais dîné là? Car il le lui apprendrait, ne fût-ce que pour s'amuser de mon embarras. Et puis, qu'allait en dire Mme de Bonnivet elle-même? Pourquoi m'avait-elle invité? Qu'en savais-je au fond? Que savais-je d'elle, sinon que sa vue m'avait donné un vif mouvement d'antipathie et que Jacques m'avait raconté à son propos d'assez vilaines choses? Mais mon antipathie pouvait se tromper, et quant à Jacques, se méprenant, comme il faisait, sur Camille Favier, peut-être se méprenait-il également sur l'autre. «Si pourtant,» me disais-je, «cette coquette s'était laissée prendre au piège? Ces aventures arrivent. Si elle avait pour lui un véritable sentiment? C'est bien peu probable,» me répondais-je, «étant donné le bleu si dur de ses yeux, la minceur de ses lèvres, l'acuité de son profil, la sécheresse orgueilleuse de sa physionomie... Et cependant!...»

C'était moins probable encore, étant donnée l'existence de frivolité vaine et affairée que supposait la maison devant laquelle mon modeste fiacre m'arrêta sans entrer, au cours de ce petit monologue. Je ne me crois pas plus sottement plébéien qu'un autre, mais cette sensation d'arriver dans un hôtel de six cent mille francs pour prendre part à un dîner de cinquante louis, avec un véhicule à trente-cinq sous la course, suffira toujours pour me dégoûter du monde élégant, n'y eût-il pas le reste. Mais le reste, mais ces constructions, comme était cet hôtel Bonnivet, d'une architecture de parodie, où l'on a trouvé le moyen de mélanger vingt-cinq styles, et de placer un escalier de bois, à l'anglaise, dans une cage de la Renaissance,--mais les figures patibulaires des valets de pied en livrée, qui font au visiteur une galerie de muette insolence,--comment supporter ce décor de choses et de gens, sans en percevoir l'odieuse facticité? Comment ne pas détester l'impression de ces ameublements qui sentent le pillage et le brocantage, car rien n'y est à sa place: les tapisseries du dix-huitième siècle y alternent avec des tableaux du seizième, des meubles du temps de Louis XV avec des cathèdres d'église, des rideaux coulissés au goût du jour avec des morceaux d'anciennes étoles qui finissent chaise longue, dos de fauteuil, coussin de divan!... Bref, lorsque je fus introduit dans le salon-boudoir où Mme de Bonnivet tenait ses assises, j'étais plus _Camilliste_ que jamais, plus partisan de la brave petite actrice, telle qu'elle m'était apparue dans le modeste appartement de la rue de la Barouillère. La rivale millionnaire de la pauvre fille était couchée plutôt qu'assise sur une espèce de lit de repos du plus pur style Empire, dans le goût de celui où David a immobilisé la grâce cruelle de Mme Récamier, l'illustre patronne de toutes les coquettes du genre sirène. Elle portait une de ces robes d'apparence très simple, qui marquent, en réalité, la limite entre l'élégance supérieure et l'autre. Les plus grands faiseurs seuls peuvent les réussir. C'était un fourreau d'une grosse soie noire très mate, qui absorbait la lumière au lieu de la renvoyer. Une cuirasse, une cotte de mailles de jais, appliquée sur cette étoffe, moulait étroitement le buste en laissant transparaître la blancheur de la chair, à la place nue des épaules et des bras. Une ceinture de jais encore, sur le modèle de celles que l'on voit aux reines du moyen âge dans les vieilles statues des tombeaux, suivait la ligne sinueuse des hanches et s'achevait en deux pendants croisés très bas. D'énormes turquoises entourées de diamants brillaient aux oreilles de la jolie femme. Ces turquoises et un serpent d'or à chacun de ses bras,--deux merveilleuses copies des serpents d'or du musée de Naples,--étaient les seuls bijoux dont s'éclairât cette toilette, ce costume plutôt qui lui allongeait, qui lui amincissait encore sa taille longue, souple et mince. Sa pâleur de blonde rehaussée par le contraste de cette sombre harmonie en noir et en or, prenait des délicatesses d'ivoire vivant. Pas une pierre ne luisait dans ses cheveux d'un or si clair, et l'on eût dit qu'elle avait assorti le bleu de ses turquoises au bleu de ses prunelles, tant la nuance en était pareille,--sauf que le bleu de ces pierres dont on prétend qu'elles pâlissent quand celui qui les porte est en danger, revêtait des nuances tendres, presque aimantes, à côté de l'azur implacable et métallique des yeux. Elle s'éventait avec un large éventail de plumes, noires comme sa toilette, où apparaissait une couronne de comtesse, incrustée en roses. C'était, sans doute, un petit recommencement d'effort vers une parenté définitive avec les vrais Bonnivet. J'ai su depuis qu'on avait essayé mieux. Mais le duc de Bonnivet actuel, à l'occasion d'une fête de charité où la Reine Anne s'était hasardée à se titrer, avait arrêté net ce pseudo-blasonnage par une lettre d'une raideur toute seigneuriale, et il ne restait, de cette prétention avortée, que cette couronne, brodée un peu partout, sans écusson. Auprès de cette svelte et dangereuse créature, si blonde et si blanche dans la gaine noire de son corsage pailleté et de sa jupe mate, se tenait, assis sur une chaise très basse, presque un tabouret, Senneterre,--le rabatteur,--tandis que Pierre de Bonnivet chauffait au feu alternativement les semelles de ses escarpins en causant avec mon maître Miraut. Ce dernier parut un peu étonné de me voir là, et un peu mécontent. Pauvre cher et vieux maître, s'il savait comme il a tort de craindre en moi un rival dans la course au portrait de vingt mille francs! Mais ce négociant en pastels est de la race des bons géants. Avec sa taille de six pieds, restée souple à force d'exercice, avec ses épaules de portefaix élargies encore par la séance de boxe quotidienne, avec son profil à la François Ier, gourmand, sensuel et fin, il a gardé, par-dessous ses roueries de métier, une grosse générosité de tempérament. Aussi m'accueillit-il d'un mot réchauffant, quoique un peu trop protecteur:

--«Ah! vous connaissez mon élève?» dit-il à Mme de Bonnivet, «vous savez qu'il a beaucoup, mais beaucoup de disposition... Seulement, pas assez de confiance en lui, manque d'aplomb...»

--«Il y en a tant qui en ont trop,» interrompit la jeune femme, en lançant un mauvais regard au pastelliste qui en demeura interloqué, «cela compense.»

--«Bon!» pensai-je à part moi, «elle n'est pas de bonne humeur, ni même polie... Miraut est un peu trop content de lui, c'est vrai. Mais c'est un homme d'un rare talent, et qui lui fait beaucoup d'honneur en venant chez elle... A-t-elle l'air méchant, ce soir? Et Bonnivet est-il préoccupé, malgré le masque de sa gaieté?... J'en tiens pour ce que j'ai dit à Jacques, l'autre jour... Je ne me fierais ni à la femme ni au mari... Ces blondes au regard froid sont capables de tout, et de tout aussi ces sanguins musclés, comme est celui-ci... Enfin, nous allons voir manœuvrer Jacques... Et dire qu'il pourrait être si heureux avec sa petite amie, tout simplement!... La vie est vraiment bien mal arrangée...»

Ce nouveau monologue intérieur se prononçait en moi presque aussi distinctement que je viens de le transcrire. Ce dédoublement prouvait l'extrême surexcitation de mes facultés. Car cette pensée si nette, si réfléchie ne m'empêchait pas d'être des yeux et des oreilles à la conversation que renforcèrent de leur présence le comte et la comtesse Abel Mosé, d'abord. Il est, lui, un type accompli du grand financier moderne, chez qui l'homme de Bourse gagne toute l'après-midi le luxe de l'homme du monde le soir. Chose étrange! cette figure qui se rencontre surtout parmi les israélites, comme Mosé, ne m'est pas déplaisante. J'y trouve la mise en œuvre d'une passion vraie.--Pour les gens de cette espèce, la vanité des occupations de cercle et de salon a du moins son réalisme. En jouant au grand seigneur, ils se prouvent qu'ils ont monté d'un degré sur l'échelle sociale. La vie élégante est pour eux un second métier qui se juxtapose à l'autre et qui le continue. C'est un grade acquis, et quelle physiologie, pour suffire à l'usure accumulée de ces deux existences, aux poignants soucis alternant avec les épuisants plaisirs, aux séances à la Bourse suivies de dîners en ville,--pendant des années! Et puis, comme Mme Mosé est belle, de la grande beauté orientale, celle qui n'a rien du poncif, du chiffonné! C'est la Judith biblique, la créature aux yeux brûlants comme les sables du désert, que voyaient passer les soldats d'Holopherne... «Qui pourrait haïr le peuple des Hébreux quand ils ont de telles femmes?...» dirais-je volontiers avec eux. Les Mosé n'étaient pas là depuis cinq minutes que la jolie Mme Éthorel entrait, et son mari, puis--«naturellement», comme dit Miraut entre ses dents, pour bien me faire entendre qu'il connaissait les vrais dessous de cette société,--Crucé le collectionneur; puis Machault, un athlète professionnel, que j'ai vu tirer à la salle d'armes; puis un certain baron Desforges, un homme de soixante ans, dont l'œil me frappa aussitôt par sa finesse presque trop aiguë dans un teint trop rouge de viveur vieilli. Et les propos commençaient de bourdonner, mélangeant les questions obligatoires sur le temps et la santé à quelques médisances préalables et à des rappels d'emplois de journée,--le plus souvent mortels d'ennui, rien qu'à les ouïr. J'entends encore quelques-unes de ces phrases:

--«Vous ne marchez pas assez», disait Desforges à Mosé, qui avait déclaré se sentir un peu pesant après ses repas, «on digère avec ses jambes, voilà ce que le docteur Noirot me répète sans cesse...»

--«Et le temps?» répondait le financier.

--«Faites vous masser alors», reprenait Desforges. «Je vous enverrai Noirot. Le massage, c'est la pilule d'exercice.»

--«Et vous n'avez pas acheté ces deux candélabres», disait Crucé à Éthorel, «pour trois mille francs, mon cher, mais c'était donné...»

--«Le jeu de San Giobbe», disait Machault à Bonnivet, «j'entre là-dedans comme dans du beurre.»

--«Vous n'étiez pas au patinage, ce matin, ma chère Anne», disait Mme Mosé à Mme de Bonnivet, «c'est pourtant l'occasion de profiter de cette étonnante entrée d'hiver... avant le premier janvier! Pensez donc!... Ça ne se retrouve pas deux fois en un siècle... Je vous ai cherchée!...»

--«Et moi aussi», disait Mme Éthorel, «tu te serais amusée à voir cette vieille folle de Mme Hurtrel courir sur la glace après le petit Liauran. Et elle était rouge, et elle suait, et elle déteignait, et elle coulait, tandis que l'autre filait avec Mabel Adrahan...»

--«Cela vous fait rire, Madame. Et si je vous disais que moi, je la plains», fit Senneterre.

--«Respect à l'amour, nous la connaissons, cette guitare», interrompit Mme de Bonnivet, qui accompagna ce persiflage de ce rire aigu que j'avais déjà remarqué au théâtre. Elle était visiblement dans un état de nervosité que je m'expliquai, lorsque la porte de la salle à manger s'ouvrit sans que Jacques fût arrivé. Je devais bientôt apprendre et le faux prétexte et la vraie raison de cette absence. Dès le premier service et à propos des fleurs et de l'argenterie qui décoraient la table, on parlait du goût d'aujourd'hui, puis du goût au théâtre et de la mise en scène. Tous les convives se mirent d'accord pour célébrer l'habileté de feu M. Perrin à installer le décor mondain des comédies modernes. Le discours ricocha sur les pièces actuelles, et une allusion ayant été faite à la _Duchesse Bleue_, un des convives, Machault, je crois, se prit à dire:

--«Est-ce qu'elle a fini déjà? J'ai vu en passant sur le boulevard qu'il y a changement d'affiche, ce soir, au Vaudeville? Savez-vous pourquoi?»

--«Parce que Bressoré a un gros rhume et qu'il s'est trouvé trop malade pour jouer. J'ai entendu raconter cela par hasard au cercle de la rue Royale», dit Mosé, qui ne négligeait jamais une occasion de rappeler son accointance avec ce club élégant, «et comme la pièce porte tout entière sur lui... Il y a du talent, et il est le seul...» continua-t-il, ce qui prouvait que l'antipathie de Mme de Bonnivet pour Camille Favier n'avait pas échappé aux yeux observateurs de l'homme d'affaires, ces yeux si noirs sur son teint presque exsangue...

--«C'est contagieux, paraît-il, dans la maison» dit Bonnivet... «Molan devait venir. Il s'est excusé au dernier moment. Il est lui-même un peu souffrant...»

En prononçant ces mots, il avait regardé sa femme, qui ne daigna même pas avoir écouté. Elle causait avec un de ses deux voisins qui était Miraut. Ni sa voix métallique, ni ses prunelles dures et claires ne trahirent le plus léger signe de trouble, mais le cruel retroussis qu'elle avait par instants au coin de sa bouche se fit plus cruel, et un petit battement de ses narines, imperceptible, sinon pour un homme de mon métier,--ou pour un jaloux,--me révéla que cette absence de Jacques était la vraie cause de sa nervosité. Presque en même temps, je sentis que Bonnivet scrutait ma physionomie du même regard dont il venait d'envelopper sa femme, et trois choses me devinrent évidentes simultanément, à savoir:--l'une, et la plus redoutable, que le mari n'était en aucune façon la dupe des coquetteries de la Reine Anne avec mon camarade;--la seconde, que ce camarade avait lui-même saisi cette occasion du changement d'affiche, pour provoquer chez la coquette une crise de jalousie dépitée en passant ou feignant de passer cette soirée libre avec Camille Favier;--la troisième, que cette ruse si simple piquait en effet au vif de son amour-propre féminin la rivale de la jolie actrice. Ces trois remarques, faites d'instinct et dont deux au moins emportaient de si grave conséquence, suffirent à me rendre ce banal dîner passionnément intéressant. Je ne pouvais me retenir d'appliquer à Pierre de Bonnivet et à sa femme toute ma force d'attention. D'autre part, j'appréhendais qu'aussitôt sortis de table, ils n'essayassent l'un et l'autre de me faire causer, et je ne voulais trahir Molan ni auprès d'elle ni auprès de lui.--Auprès de lui surtout. La veine si facilement enflée de son front sanguin, ses yeux verdâtres que l'on devinait si prompts à s'injecter de colère, le poil roux et rude qui de son bras descendait jusqu'aux phalanges de ses doigts, tous ces signes de brutalité continuaient à me donner l'impression d'un redoutable personnage. L'action tragique devait lui être aussi naturelle qu'à moi les timidités douloureuses ou que la fatuité insolente à Jacques. La soirée ne devait pas finir sans me fournir la preuve que mes diverses intuitions ne me trompaient pas. Nous avions à peine quitté la table pour le fumoir que Machault me disait en me prenant le bras:

--«Vous fréquentez beaucoup Jacques Molan, n'est-ce pas, vous, La Croix?...»

--«Nous sommes camarades de collège et je le vois quelquefois», répondis-je évasivement.

--«Hé bien! Si vous le voyez ces jours-ci, prévenez-le donc que Senneterre l'a rencontré en venant ici... Par conséquent, _on_ saura que sa migraine ou son rhume n'était qu'un prétexte. Ça n'a pas d'autre importance, mais avec Anne il vaut toujours mieux être renseigné...»

Je n'eus pas le temps d'interroger davantage le brave escrimeur, qui avait eu, pour prononcer cet _on_ énigmatique et sa plus énigmatique dernière phrase, un indéfinissable sourire. Pierre de Bonnivet venait à nous, tenant d'une main une boîte de cigares et de l'autre une boîte de cigarettes. Je pris un simple papyros russe, une pincée de tabac jaune et roulée dans du papier paille, tandis que le robuste gladiateur s'introduisait dans la bouche un véritable tronc d'arbre rugueux et noir. Puis, avant le café, avisant sur la table à liqueurs une bouteille de fine champagne parmi d'autres, il remplit un petit verre, qu'il alla déguster sur un fauteuil, en nous disant:

--«Ça, c'est un excellent premier apéritif de la soirée...»

--«Et vous, monsieur La Croix, une tasse de café? Non. Un peu de Kummel, ou de chartreuse?» me demanda Bonnivet, «pas même un doigt de cherry-brandy?»

--«Jamais de liqueur ni de café le soir...» lui dis-je, et j'ajoutai en souriant: «Je n'ai pas un estomac et des nerfs d'hercule...»

--«Il n'y a pas besoin d'être de la force de Machault pour aimer l'alcool. Voyez notre ami Molan», fit le mari, qui me regarda l'écouter prononcer ce nom. Puis, après un silence: «Est-ce que vous savez au juste ce qu'il a?...»

--«Je ne sais pas», répondis-je. «Il se surmène. Il travaille encore plus qu'il ne boit...»

--«Et il aime encore plus la petite Favier?» insista mon interlocuteur en me regardant à nouveau de son regard aigu.

--«Et il aime encore plus la petite Favier», répliquai-je sur le même ton d'indifférence.

--«Ça dure depuis longtemps, cette histoire?» demanda le mari après une seconde d'hésitation.

--«Depuis la _Duchesse Bleue_. Enfin, c'est une lune de miel au premier quartier...»

--«Et alors, sa maladie de ce soir, où justement elle ne joue pas?...» interrogea-t-il sans formuler toute sa question, que je complétai dans ma réponse, en lui donnant une forme cynique où se soulageait mon malaise:

--«Serait un prétexte pour passer toute une soirée avec elle et la nuit ensuite?... Ma foi, je n'en sais rien; mais c'est bien probable...»