La duchesse bleue

Part 1

Chapter 13,280 wordsPublic domain

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

La Duchesse Bleue

OEUVRES COMPLÈTES

DE

Paul Bourget

PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE

Poésies (1872-1876). _Au bord de la Mer._--_La Vie inquiète._--_Petits Poèmes._ 1 vol. avec portrait. 6.00 fr.

Poésies (1876-1882). _Edel._--_Les Aveux._ 1 vol. 6.00

L'Irréparable.--_Deuxième Amour._--_Profils perdus._ 1 vol. 6.00

Cruelle Énigme. 1 vol. 6.00

Un Crime d'amour, 1 vol. 6.00

ÉDITION IN-18 JÉSUS

L'Irréparable.--_Deuxième Amour._--_Profils perdus._ 1 vol. 3.50

Pastels (_Dix portraits de femmes_). 1 vol. 3.50

Nouveaux Pastels (_Dix portraits d'hommes_). 1 vol. 3.50

Recommencements. 1 vol. 3.50

Voyageuses. 1 vol. 3.50

Complications Sentimentales. 1 vol. 3.50

Cruelle Énigme. 1 vol. 3.50

Un Crime d'amour. 1 vol. 3.50

André Cornélis. 1 vol. 3.50

Mensonges. 1 vol. 3.50

Le Disciple. 1 vol. 3.50

Un Cœur de Femme. 1 vol. 3.50

Physiologie de l'Amour moderne. 1 vol. 3.50

La Terre promise. 1 vol. 3.50

Cosmopolis. 1 vol. 3.50

Une Idylle Tragique. 1 vol. 3.50

Essais de Psychologie contemporaine. (_Baudelaire._--_Renan._--_Flaubert._--_Taine._--_Stendhal._) 1 vol. 3.50

Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine. (_Dumas fils._--_Leconte de Lisle._--_Les Goncourt._--_Tourguéniev._--_Amiel._) 1 vol. 3.50

Études et Portraits. (_I. Portraits d'écrivains._--_II. Notes d'esthétique._--_III. Études Anglaises._--_IV. Fantaisies._) 2 vol. 7.00

Sensations d'Italie. (_Toscane. Ombrie. Grande-Grèce._) 1 vol. 3.50

Outre-Mer (_Notes sur l'Amérique_) 2 vol. 7.00

COLLECTION ILLUSTRÉE

Cruelle Énigme (_Collection Guillaume-Lemerre_). 1 vol. petit in-8º illustré par Marold. 4.00

Mensonges (_Collection de romans illustrés_). 1 vol. petit in-8º illustré par Myrbach. 4.00

Un Scrupule. 1 vol. in-32 illustré par Myrbach. 2.00

Un Saint. 1 vol. in-32 illustré par Paul Chabas. 2.00

Steeple-Chase. 1 vol. in-32 illustré par André Brouillet. 2.00

Deuxième Amour. 1 vol. in-32 illustré par Myrbach. 2.00

Discours de Réception à l'Académie Française. 1 vol. in-8º. 1.00

_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège._

PAUL BOURGET

La

Duchesse Bleue

_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCC XCVIII

_A MADAME MATHILDE SERAO_

_Madame et amie_,

J'aurais _voulu écrire votre nom en tête d'une œuvre plus digne d'être offerte au romancier génial à qui nous devons_ le Pays de Cocagne. _Quand on sort de lire des livres tels que celui-là, où l'âme d'un peuple a passé tout entière, des études de sensibilité individuelle du genre de_ la Duchesse Bleue _paraissent bien minces, bien grêles. C'est un tableau de genre, placé en regard d'une de ces colossales fresques où excellèrent les maîtres italiens du quinzième siècle. Vous tenez d'eux, madame, cette largeur de touche, cette spontanéité créatrice qui met sur pied les personnages par centaines avec une aisance que n'ont surpassé de nos jours ni l'auteur de_ l'Assommoir, _ni celui de_ Bel-Ami, _ces deux autres admirables peintres de foules. En vous étudiant, vous et eux, je ne dirai pas que j'aie jamais douté de la forme littéraire à laquelle j'ai voué mon constant effort: le roman d'analyse; mais j'ai toujours senti la limitation d'un genre auquel manque presque fatalement ce prestige qui est le vôtre et le leur, après avoir été celui de Scott et de Balzac, de Tolstoï et de tous les conteurs qui procèdent par vastes ensembles: le coloris de la vie en mouvement._

_Si pourtant j'avais exécuté ce livre-ci tel que je l'ai conçu, il aurait eu, à défaut de cette large humanité propre au roman de mœurs, ce mérite de poser un très intéressant problème de psychologie. Quand j'ai commencé de l'écrire, voici quelques années déjà, j'avais l'idée de reprendre, à ma manière, la question traitée par Diderot dans son célèbre_ Paradoxe sur le Comédien. _Cette ambition s'est même traduite par le titre sous lequel ce roman a paru dans un des grands périodiques Parisiens_, le Journal, _à la place réservée_ au feuilleton_: Trois Ames d'Artistes. _Ce problème n'est rien moins que celui des rapports de l'expression et de l'impression. L'artiste, à prendre ce mot dans le sens le plus large, c'est-à-dire l'être capable de traduire les sentiments humains, sculpteur et peintre par des formes, acteur par la voix et la mimique, musicien par des accords, écrivain par des mots,--doit-il éprouver réellement ces émotions dont il est l'interprète, ou bien s'accomplit-il en lui un de ces dédoublements de personnalité, admis aujourd'hui comme quotidiens par la science de l'esprit, et le_ moi _du talent peut-il être absolument distinct du_ moi _de la vie? En d'autres termes, un grand artiste doit-il être de toute nécessité l'homme de son œuvre? Il n'est pas besoin d'aller chercher parmi les anecdotes plus ou moins controuvées de l'histoire littéraire des preuves pour ou contre cette théorie. Il suffit de rappeler que Shakespeare et Molière ont pu reproduire l'un les sentiments d'un Yago, l'autre ceux d'un Tartufe, sans les avoir jamais éprouvés. Le fait inverse ne saurait-il pas se rencontrer, et la peinture des sentiments les plus délicats ou les plus sublimes n'a-t-elle pas dû souvent être exécutée par des écrivains qui les concevaient dans leur seule imagination? Balzac le croyait. C'est l'idée maîtresse qui circule d'un bout à l'autre des_ Illusions perdues _et de_ Modeste Mignon. _Rubempré et Canalis sont deux exemplaires, anatomisés avec une merveilleuse lucidité, du poète chez lequel cette imagination des sentiments élevés fonctionne à part, comme un organe indépendant, si bien qu'il y a chez eux non seulement un divorce total, mais une contradiction absolue, entre l'homme qui écrit et l'homme qui agit, entre le cerveau qui compose et le cœur qui sent._

_Poussé à ce degré, ce phénomène de dédoublement devient une déformation morale presque monstrueuse, à laquelle il faut maintenir, et Balzac n'y a point manqué, son caractère d'exception. Il y a certes un point normal, qui est pour l'artiste l'état de santé, où le pouvoir d'expression et celui d'impression s'équilibrent, où le talent se développe sans contredire la vie, bien plus en la complétant et la couronnant. Ce fut toute l'éthique de Gœthe de rechercher ce point de santé et de s'y tenir. On peut affirmer, à l'honneur de la nature artiste, que, presque toujours, elle s'y place d'instinct. Mais ce n'est qu'un point et il est aisé en étudiant la suite des œuvres des hommes les plus sincères de distinguer celles où cet équilibre entre l'expression et l'impression a été faussé, presque rompu; celles aussi où il s'est brisé tout à fait. Pour ne citer qu'un nom, et lointain, que j'emprunterai aux gloires de votre pays, Perugin vieillissant aura donné un des plus significatifs exemples d'une rupture de cet ordre, lui qui continuait à peindre ses mystiques madones, avec les mêmes têtes lourdes d'extase, les mêmes yeux levés au ciel, les mêmes gaucheries de ferveur naïve, alors qu'il avait cessé de croire en Dieu... Quel chemin ce grand homme avait-il suivi pour en descendre là? Quel chemin suivent tous ceux qui, moins illustres que lui, subissent une déchéance analogue, et arrivent à ne plus raccorder leur art à leur cœur? J'ai toujours pensé qu'il y avait matière à une étude singulièrement pathétique dans cette histoire d'un beau génie devenant, sous des influences dépravantes, incapable de sentir ce qu'il reste capable d'exprimer. C'est cette étude que j'avais eu l'intention d'essayer dans_ Trois Ames d'Artistes. _Je voulais montrer trois types d'artistes à côté l'un de l'autre: l'un d'abord, dégradé par ce divorce définitif de l'art et de la vie, et systématisant cette dualité avec le plus brutal utilitarisme,--un second, au contraire, portant dans son cœur toutes les émotions dont le premier a _toutes les éloquences, mais incapable de s'exprimer tout entier et paralysant sa sensibilité imaginative par l'excès de sa sensibilité réelle,--un troisième enfin, placé à ce point d'équilibre dont je parlais tout à l'heure et à la veille d'en sortir. Pour que les diverses formes d'art fussent représentées dans cette étude, j'avais fait du premier de ces types d'artistes un écrivain à la mode, mi-romancier, mi-auteur dramatique, du second un peintre, du troisième une comédienne, et j'avais rêvé de faire sortir tout un drame des contrastes entre ces trois âmes, affrontées dans une crise de passion tragique._

_Vous retrouverez, madame et amie, les débris de ce premier roman dans_ la Duchesse Bleue, _et vous vous rendrez compte, vous qui connaissez par expérience les involontaires détours de la composition littéraire, des raisons pour lesquelles ce premier sujet a dérivé dans un autre. J'avais projeté une étude de vie intellectuelle, puis, en route, l'anecdote sentimentale m'a pris tout entier, et ce qui devait n'être que l'accessoire a peu à peu passé pour moi au premier plan. Je n'ai plus vu, dans mon sujet, qu'une aventure d'amour à conter, et ce livre est devenu le simple récit de la passion malheureuse d'une comédienne à ses débuts et naïve encore pour un auteur célèbre et corrompu par la dangereuse épreuve du succès. Il m'a paru que le titre ambitieux qui convenait au premier projet ne convenait guère à ce que j'en avais réalisé, et j'ai cru devoir le changer. Je souhaite qu'un romancier plus puissant reprenne quelque jour ce problème de psychologie artistique, que je m'obstine à croire bien riche et bien significatif comme tout ce qui touche au domaine presque inexploré de la sensibilité intellectuelle. Je ne connais, parmi nos contemporains, que M. Henry James qui ait donné quelques analyses de cet ordre, dans son remarquable recueil de nouvelles_: Terminations. _Pensant à lui, dans cette minute où je vous écris cette dédicace, je ne peux m'empêcher de songer avec une joie profonde, combien, dans notre âge trop durement traité par les théoriciens de la dégénérescence, cet art du roman, si vaste, si souple, si complètement adapté à l'âme moderne, compte à cette heure, dans tous les pays de vigoureux représentants. Cet admirable genre n'a pas été épuisé par l'étonnante suite de génies qui depuis Scott jusqu'à Maupassant et Daudet, pour ne parler que des morts, y ont dépensé le meilleur d'eux-mêmes. Parmi ceux qui restent, il n'en est point dont nous attendions davantage que de Mathilde Serao, de l'auteur de_ Cœur Malade _et de_ la Conquête de Rome, _à qui je suis heureux d'envoyer ici ce faible témoignage de ma sincère admiration_.

PAUL BOURGET.

6 juillet 1898.

La Duchesse Bleue

(RÉCIT D'UN PEINTRE)

J'ai assisté, ces jours derniers, à l'inattendu dénouement d'une aventure qui s'est achevée d'une façon presque bouffonne, après avoir failli tourner au tragique. Bien que j'y fusse engagé pour une très faible part, et comme simple témoin, j'y avais mêlé trop de mon cœur pour que je n'éprouve pas aujourd'hui, devant une pareille issue, cette âcre sensation de l'ironie des choses,--cruelle ou bienfaisante, qui le dira? C'est le froid du fer qui vous charcute, mais vous guérit. L'idée m'est venue d'essayer un récit de toute cette histoire. Évidemment, il serait plus raisonnable de continuer un de mes tableaux commencés, par exemple cette _Psyché pardonnée_, que j'ai là, sur un chevalet, depuis des années, ou bien une de ces natures mortes: meubles usés, vieilles argenteries, livres souvent maniés, qui feront la série des _Humbles Amis_. «Un peintre,» répétait toujours mon maître Miraut, «ne doit penser que le pinceau à la main...» Je crois même, d'après d'illustres exemples, et Miraut lui-même, qu'il doit ne pas penser du tout. Mais, et je le sais trop, je ne suis qu'un demi-peintre, un artiste d'intention plus que de tempérament, l'ébauche d'un Fromentin de deuxième ordre. La singulière tristesse encore que celle-là: sentir que l'on représente le double d'un autre, et inférieur,--une épreuve, dégradée et diminuée, d'une planche déjà tirée,--un échantillon d'humanité à la ressemblance d'un modèle qui a déjà vécu, et dans la destinée de ce modèle on peut lire à l'avance toute sa propre destinée! Toute? Non. Car je me rends trop compte que je dois subir toutes les insuffisances de Fromentin, sans en posséder jamais toutes ses excellences. A lui non plus, à ce maître complexe et tourmenté, son pinceau ne suffisait pas. Il voulait, de cette nerveuse main qui venait de jeter des couleurs sur la toile, jeter de l'encre sur du papier,--et quel résultat? Nous autres peintres, nous lui reprochons sa peinture trop littéraire, et les littérateurs, eux, sa littérature trop technique, trop picturale, trop peu intellectuelle... Moi-même, à chaque exposition, depuis des années, toutes les réserves de mes confrères, leurs louanges surtout, ne signifient-elles pas qu'il me manque une vraie nature d'artiste, originale et visionnaire? Hé! Qu'ai-je besoin de mes confrères pour me juger? Que me dit ma conscience? Si je m'exprimais réellement tout entier avec mon pinceau, aurais-je rapporté d'Espagne, du Maroc, d'Italie, d'Égypte, autant de pages de notes que de croquis? Amateur, dilettante, critique,--me suis-je assez répété, ces mots, les synonymes élégants de l'affreuse et brutale formule: _un raté_? Tout au plus ai-je le droit de corriger ces mots en ajoutant: un raté supérieur, et je me démontre quelles raisons firent de moi un être trop cultivé pour sa puissance, trop affiné pour sa force créatrice. Oui. J'aurai flotté, quinze ans durant, entre des formes d'art et d'esprit innombrables et contradictoires. Mais quoi? Il ne fallait pas commencer au lycée Bonaparte ces études, trop prolongées, trop complètes, trop poussées dans le sens des livres et de la réflexion. Il ne fallait pas ensuite, parce que j'avais, au rebours de cet autre, un joli brin de crayon à ma plume, entrer à l'École des Beaux-Arts, étudier sous Miraut, partir pour Rome et m'acharner à cette incomplète vocation. Mais quoi encore? Il ne fallait pas non plus avoir quarante mille francs de rente à ma majorité, du loisir, des nerfs de femme, pas ou peu de tempérament, pas ou peu de santé, le goût de la flânerie amusée à l'idée et à l'objet, la passion de la volupté cérébrale, l'amour, presque la manie de la sensation délicate et subtile. C'est le fond du fond, cela: quelques globules de plus dans mon sang, des muscles plus robustes sous ma peau, un estomac plus solide, et j'eusse été un viveur vulgaire et heureux! Au lieu de cela, j'aurai vagabondé, de pays en pays à la recherche du soleil et de la santé, de musée en musée à la recherche de la révélation esthétique, et, plus tard, de cénacle en cénacle, à la recherche d'un _credo_ d'art,--et de rêve en rêve, à la recherche d'un amour. J'aurai été l'homme de tous les commencements et de tous les avortements dans la vie du cœur, comme dans celle de l'esprit, pour la même cause, physique peut-être: cette irrémédiable incapacité à me fixer, à m'affirmer, où je reconnais aujourd'hui l'étrange originalité de mon caractère. Quand on aperçoit avec cette implacable netteté les infrangibles conditions où vous emprisonna la nature, le mieux n'est-il pas de s'accepter? Songeant à cette grande loi des maturités raisonnables, j'ai pris mon parti, du moins, sur un point essentiel: celui de mon travail. C'est déjà quelque chose. Je me suis donné ma parole de ne plus me ronger d'ambitions vaines. Je serai un peintre médiocre; voilà tout. S'il en est ainsi, pourquoi me refuserais-je le plaisir d'écrire, que je m'interdisais, autrefois, par discipline? Puisqu'il m'est bien évident que le nom de M. Vincent La Croix ne brillera jamais au ciel de la gloire entre ceux de Gustave Moreau, de Puvis de Chavannes et de Burne Jones, pour quel motif M. Vincent La Croix se priverait-il de cette compensation: perdre son temps à sa guise, comme un amateur riche, qu'il est, comme un dilettante qu'il restera, comme un critique,--comme un «raté»?... C'est la raison pourquoi, venant de revivre en pensée les épisodes d'un véritable petit roman auquel m'a initié le hasard, j'ai préparé du papier, une plume, de l'encre. Et, nouvelle preuve que la génialité spontanée et jaillissante me manquera toujours, je m'exténue à m'expliquer mes motifs de commencer ce récit, au lieu de le commencer bravement, simplement. J'en vois si bien les moindres détails devant moi, et quel besoin ai-je d'excuser à mes propres yeux un travail qui me tente? J'en serai quitte pour le détruire, une fois terminé, si j'en suis trop honteux. J'ai tant gratté de toiles que je jugeais mauvaises! Cette fois-ci, deux bûches dans la cheminée et une allumette suffiront. C'est une des indiscutables supériorités de la littérature sur la peinture.

I

J'ai un point de repère particulier pour me rappeler avec netteté la date précise où commença l'aventure que je veux conter. C'était exactement le jour où j'ai eu mes trente-six ans. Il y a déjà vingt-neuf mois. J'avais passé cet anniversaire sous un poids de mélancolie plus opprimant que d'habitude. La raison? La même toujours: ce sentiment de mes facultés à la fois inemployées et limitées; cette borne de mon talent touchée et retouchée sans cesse. Le prétexte? Je souris du prétexte. Pourtant quel homme d'imagination n'a pas eu, dans sa jeunesse, d'enfantins et héroïques partis pris avec soi-même? Quel artiste ne s'est fixé des étapes par avance dans la carrière de la gloire, en se comparant mentalement à quelque personnage illustre? César, qui en valait bien un autre, disait en frémissant: «A mon âge, Alexandre avait déjà conquis le monde.» Cri héroïque, lorsque l'orgueil d'une puissance encore inconnue y palpite, navrant lorsque la conviction d'une impuissance définitive exhale cet inutile soupir vers le triomphe. Je ne suis pas César, mais tous mes journaux intimes--et en ai-je tenu, mon Dieu! en ai-je tenu!--abondent en dates qui furent pour moi des rendez-vous donnés à la Renommée, auxquels la perfide n'est pas venue. Je les avais feuilletés, ces pauvres cahiers, témoins de mes naïvetés, comme cela m'arrive invinciblement à de certains tournants du temps: au premier janvier, au jour anniversaire de ma naissance. J'étais tombé sur de vieux vers écrits presque à la sortie du collège, alors que je rimais autant que je peignais. Là, du moins, je me suis jugé tôt, et bien jugé, témoin ces deux stances:

_En ouvrant mon Byron, j'y lus ces vers sublimes, Les derniers que la main du poète ait écrits: «Il est temps que ce cœur s'arrête...» Quels grands cris Cet aigle aura jetés, en mourant, sur les cimes!_

_En tête, il ajouta cette phrase: «Aujourd'hui J'ai mes trente-six ans...» Comme il a vécu vite! Mais donne-moi, Destin, et je te tiendrai quitte, De mourir aussi tôt pour vivre comme lui..._

A la suite j'avais tracé deux chiffres: celui de l'année où je composais ces vers, et celui de l'année où j'aurais cet âge dont gémissait le plus théâtral des grands poètes: 1874-1890. Cette dernière année, je l'avais atteinte. Ces trente-six ans, c'était mon âge; et j'étais aussi inconnu que dans ma première jeunesse, aussi pauvre d'œuvres glorieuses, de grandes actions, de passions magnifiques,--avec l'espérance en moins. De retrouver, toute vive, la trace de mes lointaines ambitions, si peu justifiées, m'avait soudain percé le cœur. D'autant plus que le matin même une agence, à laquelle j'ai la sottise d'être abonné, m'avait expédié deux méchants articles de journaux qui mentionnaient mon nom à propos d'une récente exposition du Cercle, avec un commentaire peu aimable. Un accès nouveau m'avait saisi de ce découragement, chronique chez moi, qui paralyse les énergies créatrices de l'âme et jusqu'au courage de constater lucidement sa propre déchéance, dernier et amer réconfort. Le tête-à-tête avec ma pensée, par cette morne fin de l'après-midi d'automne, sous la tombée du jour, m'avait fait peur, et je m'étais avisé d'un moyen de distraction banal, mais il me réussit d'ordinaire: il consiste à pousser jusqu'à la salle d'armes du Cercle de la rue Boissy-d'Anglas. Là je me brise les nerfs par une série d'assauts, soutenus avec toute la vigueur dont je suis capable. Une douche froide et une friction par là-dessus, et pour peu que je trouve à la table du dîner des compagnons avec qui causer et jouer ensuite un rubicon ou un poker dans mes prix, la soirée passe. Vers les onze heures, je rentre sans trop risquer l'insomnie. J'avais assez exactement rempli la partie sportive de ce programme, ce soir-là,--ce premier soir de ma trente-septième année! Le reste eût suivi, si je ne me fusse heurté, au moment d'entrer dans la salle à manger, au plus ancien, peut-être, de mes camarades parisiens,--nous étions déjà ensemble au lycée Henri IV,--le célèbre romancier et auteur dramatique Jacques Molan:

--«Tu viens dîner?...» me dit-il. «Alors je te prends avec moi, j'ai une table.»