La Douleur; Le vrai mistère de la Passion

Part 3

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La Vierge déipare, l'Isis chrétienne qui, pareille à celle d'Égypte, enfanta le Soleil, par le fait d'une cristallisation mystique, tendant à revêtir du type humain les notions transcendantes, est devenue, en quelques siècles et pour toujours, l'égale de son fils. Elle a supplanté le Paraclet. Aux débuts du Christianisme, quand la religion nouvelle portait encore le sceau, l'empreinte de son origine sémitique, l'Église des Catacombes et celle de Byzance, les premiers fidèles, imbus de philosophie et de rêves néoplatoniciens, n'accordaient à la femme qu'un rôle secondaire. Sous l'influence de la théologie alexandrine, devant l'hellénisme de Plotin, de Porphyre, de Nouménios et, plus tard, de Jamblique, persécutés mais écoutés, le culte nouveau se confina dans la métaphysique. Les docteurs, les évêques, les sages discutèrent l'identité du Père et du Fils, leur consubstantialité, _l'homoousios_ et _l'homoïousios_. Leur dieu fut, tout d'abord, le _Logos_, le Verbe, la Parole créatrice, la _rouah_ de la Genèse, incarnée et vivante dans la personne de l'Homme-Dieu. Cependant, Jésus, «rude nabi» galiléen, se transforma, devint le médiateur d'amour, celui que Diotime de Mantinée enseignait à Socrate, l'esprit indulgent qui porte à l'Être unique, absorbé dans sa gloire, les voeux infinis et la prière ardente de l'homme prosterné.

Le culte du Saint-Esprit occupe une grande place dans les rêves du Christianisme primitif. Les récents convertis, les penseurs tels que Boëce adorent en sa personne la raison divine que Minerve--_dea consens_ du panthéon latin--incarna jadis. Une métaphysique trop ingénieuse, faite d'esprits aiguisés par l'usage de la raison et l'abus du raisonnement, définit des abstractions, coupe en quatre des subtilités. Elle oublie, au milieu de son désert, que si l'Homme vit d'amour aussi bien que de pain, toute religion qui ne fait pas la part du coeur ne saurait vivre chez les enfants de la terre.

Cependant la première fête de la Vierge est instaurée, à la fin du VIe siècle, par Maurice, empereur d'Orient. Elle doit être célébrée à la fin d'août,

après que le Soleil, sur l'horizon immense, a franchi le Cancer de son axe enflammé,

quand la belle saison décline et que les travaux rustiques arrivent à leur fin. C'est _l'Assomption_ ou, pour mieux dire, le _Sommeil_ de la Vierge; car la femme ne peut s'élever, par sa propre vertu, jusqu'aux idées abstraites. C'est pendant la dormition Notre-Dame qu'un ange mâle, comme dans le tableau d'Orcagna, porte son corps inerte jusqu'au plus haut des cieux.

Mais l'axe du monde se déplace, le monachisme se propage dans l'Europe occidentale. La vie ascétique emplit de tristesses et de rêves, elle gonfle d'un ardent amour le coeur des cénobites, agenouillés sous les voûtes de pierre grise, pendant les froids matins. Et ceux qu'enivrent d'amertume _le Démon de midi_, _l'acedia_ du cloître, la longueur mélancolique des soirs, le veuvage de l'été, dérobant un front pâle sous la bure pénitente, cherchent, dans leur coeur, une image consolatrice, une présence féminine qui les rassérène et les imprègne de douceur. Au moment de la croisade, Bernard, abbé de Clairvaux, écrit en l'honneur de Notre-Dame une suave et mystique prière. Et soudain les poitrines se dilatent, les yeux épanchent la rosée absolvante des pleurs. Perdu là-bas, dans les marais fiévreux de la Sologne, dans les essarts inhospitaliers de la Bretagne armorique, le moine, désormais, ne se trouve plus seul et chérit son isolement: «_O beata solitudo! O sola beatitudo!_ O bienheureuse solitude! O la seule béatitude!» exclame l'un d'entre eux.

De siècle en siècle, de jour en jour, la figure de Notre-Dame grandit, pleine de douceur et de beauté. A la raide image, romane ou byzantine, engaînée et peut-on dire prisonnière dans les ors et les émaux, l'art gothique substituera bientôt une frêle et pudique enfant, une vierge, mère elle-même d'un nourrisson divin. C'est le schoschan de Saaron, le narcisse des campagnes, la racine de Jessé, provin d'où bientôt le Rachat du Monde va sortir. Et voici que l'anachorète éperdu sent brûler comme une flamme ardente au plus intime de son être, son coeur se liquéfier d'amour. Il tourne ses regards vers la Dame tutélaire. A ses pieds, il effeuille les ardentes roses du _Cantique_. Il remet la clef de son âme à la très douce que nul ne prie en vain. Il assemble pour elle des hymnes et des proses, des antiennes d'un goût puéril et compliqué: «Que cet _Ave_--dit-il--change pour toi le nom d'Eva!» Une extase l'emporte, une dilection amoureuse et filiale, un élan qui se perd dans l'azur, comme ces pinacles et ces tours, comme les flèches de la haute cathédrale, entre les Iles de Paris.

Ces transports, cette fougue de tendresse pour la Mère omnipotente, pour la Dame de grâce et de bénignité, a fait naître une poésie ingénue et savante, créé tout un cycle de poèmes, un «latin mystique» plein de grâces et de talent.

Le chanoine de Saint-Victor, Adam, près d'un siècle avant l'auteur de _la Passion_, dédia son hymnaire à la Vierge déipare. Et, sur les vitraux, dans l'émail, peinte par le suave Memling, par le _Frère Angélique_ ou le somptueux Quentin Metsis, elle apparaît, tantôt victorieuse, tantôt pleurant la désolation du Calvaire, tantôt enfin recevant les prières que font, vers son trône plein d'étoiles, jaillir les coeurs souffrants des hommes éplorés.

Les humbles sont admis à la communion de sa pitié. C'est en leur faveur qu'elle se montre mère, en leur faveur qu'elle prodigue tous les biens et chasse tous les maux.

Une femme du peuple, une chrétienne sans plus, menue et courbée encore sous le poids des jours, marmonne doucement une oraison. Cette femme, illettrée et gauche un peu, tend vers la Madone des mains que le travail a faites rugueuses et la vieillesse, tremblotantes. Mais cette femme, cette humble chrétienne, elle aussi, fit naître un dieu. François Villon écrivit, pour implorer Notre-Dame, cette prière sublime que la mère du poète chuchote à deux genoux:

Dame du ciel, régente terrienne, Emperière des infernaux palus, Recevez-moi, votre humble chrétienne, Ce nonobstant qu'oncques rien ne valus. Les biens de vous, ma Dame et ma maîtresse, Sont trop plus grands que ne suis pécheresse. Sans lesquels biens âme ne peut mérir, N'avoir le ciel, je n'en suis jengleresse. En cette foi je veux vivre et mourir.

A votre fils dites que je suis sienne; Que par lui soient mes péchés absolus! Pardonnez-moi comme à l'Égiptienne Ou comme il fit au clerc Théophilus, Lequel par vous fut quitte et absolus, Combien qu'il eut au Diable fait promesse. Protégez-moi; que point ne fasse cèce! Vierge pourtant me veuillez impartir Le sacrement qu'on célèbre à la messe; En cette foi je veux vivre et mourir.

Femme je suis, povrette et ancienne, Dans un missel oncques lettres ne lus. Au moustier voir dont je suis paroissienne Paradis painct où sont harpes et luths Et un enfer où sont damnés boullus. L'un me fait paour, l'autre joie et liesse. La joie avoir fais moi, haulte déesse, A qui mortels doivent tous recourir Comblez de foi, sans feinte ne paresse; En cette foi je veux vivre et mourir.

ENVOI

Vous portates, Vierge digne princesse, Iésus régnant qui n'a ne fin ne cesse; Le Tout Puissant, prenant notre faiblesse, Laissa les cieux et nous vint secourir, Offrit à mort sa très claire jeunesse. Notre Seigneur tel est, tel le confesse: En cette foy je veux vivre et mourir.

La si douce ballade où Villon mit toute son âme donne la floraison suprême de l'art gothique. Arnould de Gréban a tenté d'exprimer cette religion de la France médiévale dans un poème de composition imparfaite et maladroite, mais qui, filtré, décanté, réduit aux proportions d'une tragédie ordinaire par les jeunes collaborateurs de l'antique chanoine, s'adapte aux exigences du théâtre moderne. _Les Confrères de la passion_ représentèrent jusqu'à la fin du XVIe siècle, malgré l'opposition du Parlement et les scrupules des réformés, quelques-uns des mystères laissés par les vieux maîtres. Mais celui d'Arnould fut le dernier qu'on ait écrit. La représentation de Valenciennes fut, peut-on dire, contemporaine de la Renaissance. La Pléiade allait imposer à la France, avec sa rude pédanterie, un sens nouveau de la Beauté. Les esprits cultivés parlent, désormais, grec et latin. Et Rabelais, qui n'est exempt ni de l'un ni de l'autre, berne avec ampleur ce parfait élève de Ronsard, l'écolier limosin. L'architecture nouvelle fait oublier la «folle cathédrale», comme le poète de Cassandre fait oublier Villon. C'est le crépuscule du Gothique, l'aurore de la Renaissance.

Donc voici, dernière goutte de ce vin léger, un peu âpre, mais cordial, que versaient aux simples âmes d'autrefois les surannés dramatistes du théâtre édifiant. Il peut sembler doux encore d'en goûter le breuvage, breuvage qui, dans la nuit du passé, revigora tout un peuple d'aïeux. Voici l'autel d'où s'exhala jadis leur âme enfantine, et passionnée. Heureux qui put croire à cette humble et forte poésie, exprimer dans ces rimes incertaines et ces dialogues maladroits l'amour des petits, l'espérance des pauvres, l'invincible foi que les peuples d'Occident gardent à l'Idéal sans défaillance ni regret.

ACHEVÉ D'IMPRIMER le quinze novembre mil neuf cent dix-neuf par BUSSIÈRE A SAINT-AMAND (CHER) pour le compte de A. MESSEIN éditeur 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 PARIS (Ve)