La douceur de vivre

Part 7

Chapter 73,726 wordsPublic domain

Elle n'écoutait pas ses compagnons qui d'abord avaient parlé français, par politesse, et qui revenaient à leur dialecte provincial. Avançant comme à regret, elle tournait sa tête éblouie vers le ciel d'ouest qui s'embrasait derrière elle. Il n'était pas rouge, mais ardemment jaune, strié de fauves fumées, traversé de tous les ors flamboyants et clairs qui vibrent dans une fournaise vue en plein jour. Le promontoire, découpé en violet pur contre cette immense flamme, cachait le centre mobile de l'incendie, le disque du soleil descendant vers Procida. De la crête au flanc de la colline, une légère ombre mauve glissait sur les jardins d'orangers, sur les murs couronnés de pâles roses. Les pins tordus écartant leurs hauts bras verts la recevaient sur leurs ombrelles. Et cette ombre couvrait la route, gagnait les maisons encore vêtues de lumière rose, tandis que la lumière, abandonnant les fenêtres, les corniches, les terrasses, remontait comme un voile tiré par en haut.

L'ombre déborda sur la route, tomba de la falaise à la mer, changea la nacre irisée en nacre grise. Maintenant elle touchait le pied du Vésuve. L'énorme masse du volcan, pourpre et crevassée de pourpre plus obscure, prit la couleur des charbons sous la cendre, se violaça, s'éteignit, parut se dissoudre dans la brume, tandis que le sommet brûlait, tout seul, au milieu du ciel.

Alors Naples se para de gaz en guirlandes. Les cloches de ses trois cents églises argentèrent le crépuscule,--et le noir paquebot de l'Orient-Mail, qui doublait Capri, étincela tout à coup comme une galère en fête.

VIII

Sous le ciel bleu cru et le soleil vertical, la ruelle à demi dégagée faisait une coupure dans l'espèce de remblai grisâtre qui entoure Pompéi. M. Guillaume Wallers, debout sur ce remblai, s'inclinait, au risque de choir, et regardait le travail des ouvriers que surveillait, en bas, son jeune confrère, M. l'inspecteur Spaniello. La lumière entrait, d'aplomb dans la ruelle, et touchait, à trois mètres de profondeur, le sol antique, étonné de la reconnaître. A gauche, un mur de briques devait clore quelque jardin enfoui, et sur ce mur, apparent déjà, on devinait le serpent rouge, peint par le propriétaire, pour éloigner les gens malpropres... De l'autre côté, la coupe du terrain montrait nettement les couches superposées de pierres ponces, de cendres, des scories, de terre végétale et de sable volcanique, et racontait l'histoire de la ville morte, enveloppée d'un triple linceul par les éruptions renouvelées au cours des siècles.

Au bout de la tranchée, des ouvriers en pantalon de velours, ceinturés de laine écarlate, frappaient dans la cendre durcie qui ne vibrait pas sous leurs coups. Le bruit mat des pioches, le glissement sec et léger des _lapilli_, le gris plâtreux des décombres, le silence des hommes, donnaient à cette besogne et à ce lieu un caractère funèbre.

Des gamins parcouraient la ruelle, emportant sur leur tête des paniers pleins de gravats et rapportant des paniers vides, et l'on eût dit de petites ombres qui accomplissaient dans un coin des enfers quelque tâche éternelle et vaine.

--Y a-t-il une inscription? cria d'en haut M. Wallers.

M. Spaniello examinait la surface découverte du mur.

Il répondit:

--Vous voyez le serpent agathodémon... Je crois distinguer aussi des lettres presque effacées.

M. Wallers dit en riant:

--Défense de...!

--Non, c'est plutôt une affiche électorale.

M. Spaniello prit son lorgnon, et, suivant du doigt les jambages inégaux et enchevêtrés, il épela:

--_Trebium ædilem vos faciatis_... C'est un appel aux électeurs, fait par les amis d'un certain Trebius qui voulait être édile...

--Vous restez dans ce trou?... Venez donc jusqu'à la _Casa Vettii_ voir ma fille. Elle m'attend avec le petit Angelo qui dessine le triclinium.

--Je vous accompagne...

M. Spaniello, qui était jeune et leste, choisit une place où le talus s'abaissait. Des planches mal équilibrées formaient une sorte d'échafaudage. Le savant fut tout de suite près de M. Wallers, et les ouvriers l'applaudirent.

A travers les décombres des nouvelles fouilles, les deux confrères gagnèrent la rue de Stabies.

C'est une belle rue où l'on aperçoit, quand on va vers le nord, la croupe violette du Vésuve, et, quand on va vers le sud, les vagues bleuâtres et veloutées des montagnes qui dominent la vallée du Sarno. Elle a, comme toutes les rues de Pompéi, un sombre et houleux dallage marqué par les sillons des chars, de hautes bornes, des cuves de pierre, des trottoirs très élevés, et les maisons, de chaque côté, célèbres ou banales, ouvertes ou fermées par des grilles, ressemblent à mille et mille autres maisons. Le visiteur novice, l'humble touriste ordinaire, n'y voit que des murs bas et compacts qui gardent sur leur tuf le gris de la cendre, sur leurs briques le reflet rougeoyant d'un four. Presque partout, les étages supérieurs ont croulé sous le poids des matières volcaniques, et les maisons se sont effondrées en dedans. Déblayées, nettoyées, elles ne sont plus que leur propre squelette. Par la brèche du vestibule, apparaissent d'autres pans de murs, des colonnes dont la base est peinte, quelquefois une vasque, une table de marbre, une stèle, un Eros parmi les rocailles de ce qui fut un jardin. Et l'on entrevoit des fresques sur les parois qu'un auvent tout neuf protège. Le cinabre vif des stucs a noirci, les faux marbres se sont décolorés; mais, dans l'ensemble, les tons d'ocre et de brun rouge dominent, chaudement patinés par le soleil.

Pauvre touriste! Dans cette rue où M. Spaniello et M. Wallers se promènent, avec des regards possesseurs, il suivra le guide qui ânonne, le gardien qui ouvre les grilles, et la bande des Américains aux pieds rapides. Le Bædeker en main, il s'évertuera à distinguer l'atrium toscan de l'atrium tétrastyle, et l'atrium testudinatum de l'atrium corinthien! Il confondra le tablinum et le triclinium, les décorations du premier style avec celles du quatrième style. Sa curiosité fatiguée ne saisira plus aucune différence entre ces débris de demeures, et ne se ravivera qu'aux petits détails érotiques dans les chambrettes closes où les dames n'entrent pas!

Par ce midi de mars, plus chaud qu'un midi de mai en France, aucune horde étrangère ne déshonorait la solitude lumineuse et le silence.

--Les Wisigoths déjeunent à l'hôtel Diomède! dit M. Spaniello... Tout à l'heure, ils arriveront en masse. C'est jeudi. L'entrée est gratuite. Au diable, les Anglais à carreaux et les Allemands vert foncé!... Ils vont cueillir mes violettes!... Nous manquons de gardiens, monsieur Wallers!...

Il soupira:

--Oh! pardon, monsieur Wallers! Je vous quitte un instant. Je ne peux passer devant les _Amours dorés_ sans regarder mes oléandres, et demander quelques nouvelles de mes bulbes de lis... _Lilium candidum_... On les a mis en terre un peu tard, mais je crois qu'ils fleuriront cet été. Le fantôme du propriétaire antique sera évoqué par le fort parfum de ces nobles lis, bien dignes d'orner la demeure d'un Isiaque, d'un Initié!

--Allez donc! fit M. Wallers.

La rue de Stabies et la rue des Vettii sont parallèles et communiquent par un étroit _vicolo_. Dans le silence immobile et brûlant passait un frisson de guitare, et goutte à goutte, une flûte cachée versait ses notes de cristal.

«Eh quoi! pensa M. Wallers, il est midi, et l'heure des mirages n'est pas celle des revenants! La nuit, quand la lune indulgente blanchit les colonnes du péristyle, les ombres des frères Vettii reviennent assurément dans leur jolie salle à manger rouge et noire, et elles boivent une ombre de vin dans une ombre de coupe, tandis que des ombres de danseuses réjouissent des ombres d'invités, bons fêtards pompéiens et petites grues!... Mais aujourd'hui, les revenants se trompent d'heure...»

L'administration italienne a fait recouvrir d'un toit la _Casa Vettii_, précieuse entre toutes. La lumière et le clair-obscur, la nuit et la lune se partagent comme autrefois la galerie du péristyle, et, sur la mosaïque des chambres, les heures nouvelles suivent pas à pas la trace argentée ou sombre des heures défuntes. Priape, concierge symbolique de ce lieu aimable, n'a pas quitté le vestibule où sa présence effarait les dames, mais il se morfond derrière un volet. Un gardien plus honnête accueille maintenant les visiteurs. Toutes les pièces principales, l'atrium, les chambres, le triclinium intime et le triclinium de gala, ouvrent sur le péristyle dont les colonnes enferment un petit jardin. On a retrouvé le dessin exact des plates-bandes; on a réparé les tuyaux de plomb qui amènent l'eau fraîche du Sarno, et, parmi les myrtes et les lierres, on a relevé les stèles, les vasques, les tables de marbre et les statuettes des enfants qui portent des oies.

Les colonnes cannelées sont blanches, mais la galerie, les appartements sont peints de couleurs encore vives. Partout le jaune, le noir et le blanc rehaussent la splendeur du cinabre. Ici des ornements légers courent sur un fond noir; des nymphes aux voiles bleuâtres s'envolent, isolées au centre des panneaux rouges; des Amours et des Psychés jouent sur les frises. Ailleurs, de véritables tableaux représentent des scènes mythologiques où pâlissent, près des bruns héros, les nudités fanées et froides des déesses.

C'est un art mièvre et délicat qui vint de Grèce par la route d'Alexandrie, pour amuser des libertins et des courtisanes qui avaient encore du goût.

M. Wallers prétendait que cette maison sent la femme... et même la petite femme!

Il entra, appelé par la musique, salué par des rires. Le gardien avait transporté sa chaise dans la galerie du péristyle, et, sur cette chaise, Angelo di Toma était assis, grattant la guitare. Marie, en robe blanche, s'appuyait à la rampe de fer qui défend l'accès du jardin. Son corps était dans l'ombre, mais elle avançait sa tête qui brillait au soleil comme un fruit d'or.

Elle riait, et le gardien, tranquille, riait auprès d'elle; et tous deux admiraient le joueur de flûte qui dansait en agaçant un chevreau, dans le jardin historique et archéologique, dans le jardin sacré des Vettii!... Il avait sept ans tout au plus, des jambes nerveuses, un petit torse bronzé sous un lambeau de chemise, et il semblait le frère divin de son chevreau. Le même feu sombre, la même gaieté animale flambaient dans leurs yeux, et les cheveux de l'enfant, noirs et roussis par le soleil, étaient pareils au poil dur de la bête. D'une colonne à une autre colonne, ils déroulaient la frise changeante de leurs attitudes; et parfois, arrêtés un instant, ils sculptaient au flanc d'une vasque un merveilleux bas-relief, le motif classique du Faune enfant et de la chèvre.

M. Wallers, ravi du spectacle, se dissimula pour ne pas effrayer les danseurs. Les petits doigts sales tenaient la flûte avec une grâce charmante. Le rythme des petits pieds valait un beau vers, et le chevreau même, sensible à la mesure, ne sautait pas à contretemps.

Mais l'inspecteur Spaniello parut, à son tour, et, nouvelle Méduse, pétrifia de crainte le gardien, l'enfant et le chevreau. Pourtant l'inspecteur Spaniello était le meilleur des hommes. Ses subalternes l'adoraient. En toute autre circonstance, il eût montré sa bonhomie naturelle, au lieu de crier, de lever les bras, et de rappeler les prescriptions du règlement!

--Dans le jardin!... Dans le jardin des Vettii!... Hors d'ici, petit misérable!...

L'enfant se réfugia dans la robe de Marie; le chevreau épouvanté sauta la barrière et se cacha dans la cuisine où les marmites mélancoliques se rouillent sur le fourneau, depuis dix-neuf siècles. Le gardien s'épuisa en excuses,--et Angelo, sans se troubler, posa sa guitare:

--C'est le fils d'un custode qui habite à la porte Marine. J'ai voulu montrer à madame Marie comme il dansait bien... Et nous devons le peindre avec son chevreau... Consolez-vous! Il n'a rien abîmé. Il n'a pas brisé une feuille de violettes...

Le gardien ramena le chevreau par les oreilles. Alors l'enfant se précipita vers l'animal qui bêlait et tremblait sur ses pattes fines. D'un même bond, franchissant l'atrium, ils disparurent dans la ruelle.

--Voilà, dit Guillaume Wallers, les derniers Génies des Vettii qui abandonnent la maison, chassés par nous, les barbares.

IX

Marie et Wallers, Angelo et Spaniello, redescendirent ensemble la rue de Stabies. M. Wallers ne riait plus. Il s'était avisé que les aquarelles d'Angelo étaient à peine ébauchées, et l'artiste nonchalant prévoyait déjà la rude algarade et le blâme public infligés par le «second père!»

Pour retarder le moment désagréable, Angelo pressait le pas, et prenait de l'avance, entraînant Marie Laubespin loin devant les archéologues. Et il se rappelait les beaux jours qu'il avait vécus, avec elle, à Naples, pendant que M. Wallers s'installait à Pompéi.

Salvatore était le _patito_ de Marie, mais Angelo était un cavalier servant. Son âge et sa figure le prédestinaient à ce rôle aimable. Sa mère et son frère trouvaient tout simple qu'il accompagnât madame Laubespin, et quand il disait, par hasard: «Je resterai à la maison», ou: «J'irai à Pompéi. Il faut que je travaille...», on le regardait comme un héros. Pendant le mois de janvier, il avait organisé des excursions, des visites au musée, à San-Martino, aux Camaldules, des soirées musicales avec Santaspina et quelques violonistes amateurs. Il avait même donné des leçons d'italien à la dame de ses pensées, afin de lui enseigner les nuances exquises du langage, et pourquoi: «Je vous aime!» n'est pas plus tendre que: «Je vous veux du bien!» C'était une bien agréable existence, toute de galanterie, de courtoisie et de rien-faire, c'était la «vie noble», qui convient à un gentilhomme «des barons Atranelli»... Et «bonne nuit» pour l'archéologie et la peinture!

Cependant M. Wallers invitait son jeune collaborateur à le rejoindre, mais Angelo ne se souciait pas d'habiter l'auberge de la Lune, parmi les Scandinaves gigantesques, les Allemands informes et les peintresses anglaises aux chignons couleur de filasse. «Naples est si près, disait-il. Je viendrai tous les jours...» Et il n'était venu que tous les trois ou quatre jours, entre deux trains, et il avait conté quelques histoires de voleurs au second père... L'horaire était changé... le tramway de la gare avait eu des pannes... la montre d'Angelo était sujette à des syncopes... Donna Carmela était malade... Des cousins de Palerme arrivaient par le bateau...

A cette dernière nouvelle, M. Guillaume Wallers avait répondu simplement:

--Ne me parlez pas de bateau! Cette ironie est déplacée... Maintenant, mon cher Angelo, je vous donne vingt-quatre heures pour renvoyer vos cousins en Sicile et venir vous-même à Pompéi. Une chambre est disponible à l'auberge de la Lune. Ma fille y serait fort mal, mais vous y serez fort bien. Nous travaillerons ensemble et vous réglerez votre montre sur la mienne...

L'ukase de M. Wallers marqua la fin des temps heureux. Le descendant des barons Atranelli songea que la «vie noble» coûte cher et que sa bourse était plate. Le _terne_ qu'il poursuivait, au _lotto_, depuis cinq ans, ne voulait pas sortir. La douloureuse obligation du travail s'imposait. Angelo fit bon visage à mauvaise fortune.

A ce moment, M. Wallers était dans la fièvre de ses noces avec Pompéi. Il redécouvrait la ville. Il la possédait par les yeux et par la pensée.

M. Weiss, de Munich, M. Hoffbauer, de Dusseldorff, M. Stremsoë, de Christiania, et ses quatre filles blondes, le vieux petit abbé Masini, de Turin, les frères Barrington, de Londres, enfin le colossal peintre russe dont personne ne pouvait prononcer le nom,--tous ces gens qui transformaient en Babel l'auberge de la Lune, qui vivaient à Pompéi, de Pompéi, et pour Pompéi, étaient devancés, le matin, par M. Guillaume Wallers, à l'ouverture de la porte Marine. Quelquefois, il traînait avec lui Angelo, réveillé bon gré mal gré.

Et l'étude commençait, méthodique et minutieuse. Les carnets de notes gonflaient les poches du savant. Il s'embusquait à tous les carrefours, avec son appareil photographique. L'architecture, d'abord, l'intéressait... Il lui accordait un mois; puis deux mois pour la peinture et la sculpture; deux autres mois pour les objets usuels, les bijoux, les inscriptions.

Le plan de l'ouvrage était fait, mais cet ouvrage comportait deux cent cinquante illustrations--dessins, gravures, aquarelles en couleurs--qui représentaient une année de travail pour Angelo. Et M. Wallers n'entendait pas qu'un dessinateur inexact compromît l'heureux achèvement, et la publication opportune du chef-d'œuvre.

Il lâchait Angelo vers onze heures et le retrouvait à une heure, pour la collation. Après le café, saint Janvier lui-même, escorté de toutes les âmes du purgatoire, n'eût pas décidé le peintre à reprendre ses pinceaux. Cigarette, bavardage, flânerie... M. Wallers accordait une heure à la paresse napolitaine; mais, l'heure écoulée, il donnait le signal... Et l'on retournait aux ruines.

Quelquefois, en passant à la porte Stabienne, on appelait M. Spaniello qui habitait un _villino_ blotti contre le rempart. Angelo s'en allait seul par les rues déjà tièdes. Il s'arrêtait devant toutes les maisons fameuses, devant tous les jardinets où M. Spaniello avait replanté, dans les trous authentiques, les oléandres et les violettes, le lierre et l'iris; il causait avec tous les gardiens, et, quand des touristes passaient, les étrangères un peu jolies apprenaient ce qu'est l'œillade napolitaine, le regard de velours noir qui glisse de côté, entre les cils, et qui appuie, qui insiste, qui dit: «Je voudrais bien...» et quelquefois: «Voulez-vous?...»

Il rêvait à des aventures... Souvent, il entrait dans la baraque où le placide Gramegna construisait des villas romaines, hautes de quinze centimètres, en cire, en plâtre, en bois, et si complètes que pas un chapiteau, pas une brique, pas une dalle, pas un morceau de mur en faux marbre--troisième style!--du modèle original, ne manquait à la copie... Gramegna était ravi de voir Angelo, mais il n'avait rien à lui dire, excepté les accidents survenus à telle colonnade, fabriquée avec de petits morceaux d'os, à tel jardin, d'un décimètre carré, taillé dans du liège et peint en couleur de verdure et de rocaille. L'excellent Gramegna était comme l'excellent Spaniello, un maniaque, doucement envoûté par Pompéi. Ses ambitions, ses amours, toute son existence d'homme jeune, tenaient dans l'enceinte ruinée, entre la porte du Vésuve et la porte de Stabies, entre la porte d'Herculanum et la porte de Nola.

Angelo lui demanda un jour s'il était amoureux...

--J'ai une maîtresse, répondit Gramegna effrontément.

Et il ajouta, avec un bon rire:

--Tu la connais. Elle loge dans le petit musée, près de la porte Marine... On peut l'y voir, toute nue, comme Vénus. Et pas une Napolitaine n'a des reins plus élégants et des jambes plus fines.

Il parlait du célèbre moulage qui reproduit la forme d'un jeune corps féminin dissous dans la cendre durcie.

Angelo ricanait:

--Si ça te suffit!

Et il insinuait que Pompéi «manquait de femmes».

--Allons donc! A l'auberge de la Lune...

--Des Walkyries, énormes et blanches, de véritables icebergs... Elles me glacent le sang A force de les voir, je me sens devenir phoque... Non, Gramegna, celle que j'aimerais...

--Celle que tu aimerais, Angè, n'est pas pour toi!...

Gramegna recommençait à tailler son liège, à pétrir ses boulettes de cire, et Angelo s'en allait.

Il transportait son chevalet et son escabeau de la maison du Faune à la maison du Poète magique, des «Amours dorés» aux «Noces d'argent», des Thermes au Forum triangulaire... Et partout, il traînait un regret et un désir qui le faisaient jurer tout bas... Mais quand il s'était décidé à travailler, la beauté du lieu, le plaisir presque sensuel de tripoter la couleur, l'échauffaient d'une fièvre imprévue. Pompéi s'animait sous ses yeux, écartait ses voiles de cendre, offrait sa chair brune, son visage éclatant et fardé. Tous ces gris fins, ces roux dorés, ces jaunes somptueux, ces laques noires, tout ce cinabre chantant, toute cette polychromie des colonnes, des murs, des pavements, pénétrait Angelo, qui la reflétait en lui, comme un miroir, et devenait, suivant son expression même, «tout plein de couleur en dedans». Il buvait la couleur; il la goûtait; il croyait l'entendre vibrer dans l'air limpide, vibrer dans son sang et dans ses nerfs... Alors, le travail redouté devenait une jouissance. Angelo lavait ses pochades avec une adresse et une célérité merveilleuses, car il savait tous les «trucs» du métier. Il avait du talent, mais il avait surtout ce que les peintres appellent de la «patte»... Puis cette ardeur tombait tout d'un coup. Angelo bâillait, allumait une cigarette et chantonnait «_Capille nire_» ou «_Luna nova_». Son âme éteinte ne reflétait plus que l'ennui.

Les fins de journée surtout étaient lugubres. Quand les derniers visiteurs avaient franchi les tourniquets, Angelo n'était pas libre de partir en laissant ouverte, derrière lui, quelque maison précieuse. Il devait attendre le custode qui fermerait les portes et les grilles... Parfois, seul dans un petit jardin, il suivait sur les murailles peintes la remontée de la lumière, toujours plus oblique et plus rouge. Bientôt, les crêtes calcinées, les chapiteaux des colonnes, s'empourpraient sur le bleu verdissant du ciel. Les chambres, dont on avait refait la toiture, s'emplissaient d'une ombre inquiétante... Les nymphes des fresques mouraient dans cette ombre, et les amphores de terre cuite, dressées contre la paroi, devenaient de mystérieuses femmes aux longues jambes serrées... Ces amphores troublaient Angelo. Il se rappelait des histoires de goules et de stryges que sa nourrice calabraise lui avait contées dans sa petite enfance. Pompéi païenne est tout imprégnée de péché; l'eau bénite n'a jamais touché ses dalles; les démons de la luxure habitent ses réduits secrets où des courtisanes et des jeunes hommes mêlent leurs corps académiques!... Un bon chrétien ne se sent pas tranquille, le soir, dans ce lieu hanté par des âmes qui n'ont pas connu Jésus-Christ. Angelo ne faisait pas de bravade, puisqu'il était seul; les vieilles Peurs superstitieuses lui passaient des doigts glacés dans le dos. Alors, simplement, il esquivait un signe de croix, baisait son pouce, et invoquait son patron, l'ange Michel...

Enfin, ne tenant plus en place, il sortait dans la rue, nerveux comme un chat, tout crispé d'horripilation, et il écoutait le silence. Son ouïe hallucinée croyait reconnaître un glissement de voiles, un rire fêlé... Rien... Le Vésuve, au bout de la rue, élevait sa croupe crevassée, qui semblait venir en avant. Une odeur de narcisse montait des jardins, odeur puissante et subtile où se mêlaient un parfum d'éther et un très léger relent de cadavre...

Le crépuscule versait sa cendre sur la cendre...

Et c'était l'heure où les boutiques de Toledo s'éclairent, où les dames, revenant de la Villa Nazionale, font arrêter leurs équipages devant les pâtissiers. Les petits «journalistes» crient à voix rauque les dernières nouvelles... Les vendeurs de citrons et de figues d'Inde allument leurs lanternes de papier... La galerie Umberto regorge de foule. Angelo se rappelait la table du glacier, les vitrines des photographes et des marchands de corail... Il avait eu des aventures, dans cette galerie... O Naples bruyante, fleurie, souillée, chère Naples, où es-tu? Le triste Angelo revoit tes filles drues, chevelues et chaudes, et regardant Pompéi roulée au linceul du soir, il pense:

«Sainte Madone! il me semble que je couche avec une morte.»