La douceur de vivre

Part 17

Chapter 172,904 wordsPublic domain

--Vous n'aviez aucun soupçon? dit Salvatore étonné... Moi, je savais, depuis Ravello, que mon frère aimait votre cousine... Mais à leur âge, n'est-ce pas, ils sont bien libres de faire ce qui leur plaît. Madame Van Coppenolle est une femme superbe et Angelo est un beau jeune homme... Je me disais: «Dieu, qui les a faits pour l'amour, leur pardonnera...»

--Angelo est libre, Isabelle a un mari, des enfants...

--Eh! personne ne l'a vu, ce monsieur Van Coppenolle! C'est comme s'il n'existait pas... Qu'est-ce qu'il va faire en Amérique? Quand on a une belle femme, on la garde, on la surveille... Si votre cousine était la femme d'Angelo, elle ne ferait pas dix pas toute seule, dans la rue, et ne resterait pas cinq minutes tête à tête avec un jeune homme avant d'être tout à fait vieille...

Il n'était pas indigné. Il était contrarié... Troubler de pauvres amants, venger l'honneur de M. Van Coppenolle, désespérer Angelo, quelle sotte corvée!

Alors, Marie, sentant la résistance, acheva son récit et montra les lettres délirantes d'Angelo.

Salvatore changea de couleur...

«Je comprends, dit-il...»

Il éprouvait un sentiment bizarre de peine et de plaisir. Son frère avait convoité la petite reine de Thulé, la fée blonde! Et peut-être, si madame Van Coppenolle n'était pas arrivée, peut-être eût-il vaincu l'indifférence de Marie Laubespin! Il était si beau, cet Angelo, si passionné, qu'il ne trouvait point de cruelles...

--Je croyais que c'était très sérieux, son amour avec votre cousine!... Madone! Est-il possible qu'Angelo lui ait donné la comédie! Il paraissait si sincère, à Ravello! Je pensais: «Le voilà pris!... Il suivra la Van Coppenolle ou il l'enlèvera...»

--Elle l'aime encore et je crains sa faiblesse, si elle revoit Angelo. Appelez votre frère ici, retenez-le deux ou trois jours. J'emmènerai Isabelle à Rome, pour la distraire, puis à Turin, et elle sera un peu calmée et consolée en arrivant chez son mari.

--Et vous?

--Ne parlons pas de moi... J'ai été un peu folle, pendant quelques semaines, mais je sens que ma folie est passée... Je n'ai pas l'audace ou l'inconscience qu'il me faudrait pour être heureuse. Triste j'étais arrivée à Naples; je partirai plus triste...

--Et que ferez-vous?

--Mon devoir, quel qu'il soit. J'ignore l'état réel de monsieur Laubespin. S'il est perdu, je tâcherai d'adoucir ses derniers jours; s'il guérit...

--Eh! puisse-t-il mourir!... Vous ne divorcerez pas, vous abandonnerez votre Claude?

--Je l'aimerai toujours, même s'il ne me pardonne pas ma décision. Je le chéris d'une tendresse si forte, qu'elle résistera à toutes les épreuves... mais nous souffrirons...

Salvatore la vit si malheureuse qu'il faillit pleurer.

--Chère madame Marie!... si bonne, si belle, si douce!... Dieu ne permettra pas votre malheur! Il ne demande pas l'impossible à ses créatures...

Elle retournait à Pompéi. Le sculpteur l'accompagna à la gare. Le ciel, comme un fleuve ardent, coulait entre les toits aplatis du Corso Umberto et roulait quelques vagues de nuages. La lumière débordait d'un côté dans la grande rue moderne et commerçante, et faisait étinceler sur les façades grises les lettres dorées des enseignes. L'autre côté était dans l'ombre... Une cohue extraordinaire de véhicules et de piétons s'agitait dans la bande d'ombre et la bande de soleil. Les fiacres, les charrettes, les voitures à bras et les automobiles s'affrontaient, s'enchevêtraient aux carrefours en une masse mouvante qui s'ouvrait devant les tramways dont le timbre autoritaire dominait toutes les clameurs et les rumeurs. Puis les tramways mêmes s'arrêtaient pour laisser défiler un convoi funèbre, un corbillard vitré comme un carrosse, chargé de roses rouges et de roses blanches, et superbement orné à ses quatre coins d'archanges en zinc argenté, sonneurs de trompettes. Il emportait son mort à vive allure, au rythme des litanies que précipitaient des religieuses, des pénitents bleus, des moines marrons, et les vieillards délégués par l'Hospice des pauvres.

Marie observa que personne ne saluait le cercueil.

--Et pourquoi faire? dit Salvatore. On salue le Saint-Sacrement, mais pas un mort!... Un mort, ce n'est rien...

Un pianino passa, et la mesure à six-huit d'une tarentelle fit broncher les psaumes que clamaient les pénitents par les trous de leurs cagoules bleues. Des chèvres, conduites par un vieillard tout frisé, borgne comme Polyphème, sautèrent sur le trottoir et faillirent renverser le petit kiosque du glacier, tout jaune de citrons et d'oranges. Devant les boutiques, les commères assises, un tablier bariolé sur le ventre, une camisole lâche sur leur gorge de Bellones mûres, lisaient passionnément la liste des numéros sortis à la loterie. Les émigrants stationnaient, par troupeaux, à la porte des agences de navigation. Des bourgeoises en robes de soie, coiffées de chapeaux empanachés, promenaient leurs beaux enfants bruns. Des religieuses mendiaient pour les pauvres; des prêtres râpés et sales causaient avec des moines épanouis,--et de temps en temps, une des ruelles transversales, fente obscure et fétide dans le quartier modernisé, lâchait des gamins blêmes, des filles plâtrées, des vieilles pareilles aux figures allégoriques de la Peste et de la Famine.

Marie les apercevait au passage, mais vieillesse, infamie, laideur, prises au courant de la foule, qu'en restait-il, dès que le soleil les avait touchées? Nul ne pensait à s'émouvoir, nul ne pensait à se plaindre. Les heureux oubliaient la pitié comme les malheureux oubliaient leur peine, dans la béatitude physique qu'apportait le plus précoce, le plus merveilleux des étés. Le paysan brutal assommait toujours son petit âne, mais l'âne avait une rose à l'oreille; le mendiant aveugle tendait un moignon ignoble vers les passants, mais sa mélopée lugubre avait des langueurs de romance, et derrière le corbillard-carrosse, les pénitents bleus regardaient de côté les belles filles, sans se soucier du mort «qui n'est rien»...

La joie de vivre, élémentaire et puissante, enflait les veines de toute créature, et la bienveillance infinie qui tombait du ciel avec la douceur et l'éclat du jour doré promettait déjà l'absolution aux péchés de la nuit prochaine...

Salvatore devina les pensées de Marie. Il lui dit tristement:

--Vous commenciez à aimer Naples... Maintenant, vos idées du Nord reviennent. Quand vous serez en Flandre, vous direz: «Cette Naples, quelle ville de débauche et de saleté!... Ces Napolitains, quels polichinelles!...» Tout ça parce que mon frère a aimé votre cousine.

Dans le train qui la ramenait à Pompéi, Marie Laubespin se rappelait cette phrase du sculpteur, pendant que défilait la banlieue, déshonorée déjà par des fabriques. Elle se défendait d'être injuste envers ce pays qui lui avait fait du mal, qui avait bouleversé la vie d'Isabelle, et qui pourtant laisserait dans leur mémoire, à toutes deux, un souvenir trop lumineux, trop parfumé, et peut-être une souffrance nostalgique...

Elle songeait aux images conventionnelles et peu flatteuses que les étrangers se font du peuple napolitain, aux «impressions de voyage» écrites par des touristes naïfs qui ont fréquenté des patrons d'hôtels, des guides, des entremetteurs et des filles, et qui, n'étant jamais entrés dans une vraie famille napolitaine, dépeignent la pauvre belle cité comme un repaire de voleurs, de ruffians et de prostituées...

Ils sont sincères; ils racontent ce qu'ils ont vu, mais ils n'ont pas tout vu, et ils se trompent, de bonne foi, et trompent leurs lecteurs par des généralisations audacieuses et hâtives.

Certes, il existe à Naples une population avilie par la misère, et tous les commandements de Dieu n'y sont pas respectés, mais on y peut trouver Salvatore di Toma, et Spaniello, et donna Carmela, et tant d'autres qui leur ressemblent.

Ce sont des gens de la vieille Naples. Ils ont la bonté facile, la plasticité intellectuelle, cette chaleur de cœur qui supprime les inégalités de la fortune et du rang. Ils ne sont pas «moraux», mais le sentiment plus que l'intérêt gouverne leurs âmes mobiles. A la fois très raffinés et très primitifs, individualistes jusqu'aux moelles, par tempérament et non par doctrine, car ils ne s'embarrassent jamais de théories, ils n'ont pas les vertus du Nord, mais ils n'ont pas le dur égoïsme du lutteur, la morgue du parvenu, le snobisme. Ils ne méprisent pas le pauvre. Ils sont indulgents à «l'homme qui n'a pas réussi»; ils s'attendrissent sur les drames d'amour, même quand le mari trompé ou l'amante trahie jouent du revolver ou du couteau: «Eh! c'est l'amour! c'est la nature!...»

Leurs petits-enfants ne leur ressembleront plus, et Naples même, dans vingt ans, ne sera plus Naples. Elle deviendra une ville banale et prospère, industrielle et commerçante, et les horribles _vicoli_ du Carmine, pleurés des peintres, seront remplacés par des cités ouvrières. Dès Granili à Torre del Greco s'étendra une Naples enfumée, active et triste, où la morale entrera avec l'hygiène. Et les dieux attardés s'en iront, et Vénus Pompéienne ne sera plus qu'une pièce de musée pour la joie des archéologues...

XXIII

Isabelle et Marie étaient à Rome depuis vingt-quatre heures. Elles avaient quitté Pompéi en l'absence d'Angelo.

Ni les musées, ni les jardins, ni les églises ne tentaient madame Van Coppenolle. Elle suivait sa cousine; mais, quand son corps était au Vatican, ou au Colisée, son âme errait à travers le monde. Elle voyait, comme un panorama, l'Europe à vol d'oiseau, Courtrai presque en haut, Naples tout en bas, et le bateau qui conduit Frédéric Van Coppenolle, à Anvers, et les trains qui filent entre Naples et Rome, et qui peut-être amènent un amoureux repentant et désespéré... Le reste de l'univers est un nuage...

Isabelle ne se plaisait qu'à dormir et à pleurer. Elle disait à Marie: «Comme nous allons être malheureuses!...» Et elle insistait, ingénument, sur le pluriel.

Maintenant, elle n'engageait plus madame Laubespin au divorce; elle ne parlait plus de Claude; elle faisait des allusions discrètes à «ce pauvre André». Elle aurait trouvé fort mauvais que Marie se ravisât, et elle pensait: «Tu as voulu que je sacrifie mon amant. Tu me dois l'exemple de l'héroïsme; sacrifie ton amour!...» Mais elle se croyait beaucoup plus malheureuse que sa cousine, parce que Marie ne pleurait jamais devant elle.

Le matin du troisième jour, Marie reçut un télégramme qui était allé de Pont-sur-Deule à Pompéi, puis de Pompéi à Rome. Madame Wallers avertissait sa fille qu'André Laubespin venait de mourir brusquement, d'une embolie.

--Tu vas être heureuse!... répéta Isabelle, en ranimant Marie qui s'évanouissait. Tes peines sont finies... André n'a plus besoin de toi. Il a emporté ton pardon, et tu penseras à lui sans remords... Tu auras tout, Marie, l'amour, le bonheur, et même la paix de ta conscience... Claude t'attend, Marie!... Tu vas être heureuse!

Ainsi elle réconfortait la jeune femme qui avait trouvé des forces pour le sacrifice et qui demeurait éperdue et faible devant le bonheur, presque honteuse de ne pas regretter André Laubespin.

--Il y a cinq ans que mon âme est veuve de lui, et je me souviens à peine de l'avoir aimé, dit Marie... Je n'affecterai pas une douleur hypocrite... Pourtant, je suis profondément émue par ce mystère terrible de la mort...

Elle s'inquiéta de l'enfant abandonné et promit de veiller sur lui.

Puis elle songea au départ.

--Veux-tu que nous prenions le train de nuit? dit Isabelle. Tu auras une journée encore pour te reposer, après cette émotion. Ton père doit être prévenu. Il faut télégraphier à Claude... Nous brûlerons Turin... J'irai, avec toi, à Versailles, pour les obsèques... Je ne te quitterai pas... Allons! Marie, sois énergique!

Elle s'agitait fébrilement, feuilletait l'indicateur, sonnait le portier pour demander la note. Marie, étendue sur un divan, la tête dans ses mains, rêvait et priait.

Mais, après le déjeuner, l'activité d'Isabelle s'arrêta, comme une pendule se ralentit. Une morne immobilité, un silence orageux remplacèrent l'agitation et le verbiage. Et tout à coup, madame Van Coppenolle dit:

--Comme je te détesterais, Marie, si je ne t'aimais pas tant!... Me voilà toute seule à souffrir... Quand je te verrai avec Claude, je me rappellerai que j'ai été heureuse aussi...

--Non, Belle, tu n'étais pas heureuse; tu étais grisée...

--Et si c'était mon bonheur à moi, la griserie?... Une illusion qui dure, c'est une réalité, la seule qui compte, puisqu'on n'en connaît pas d'autre...

Elle soupira et dit, avec une étrange nuance de vanité dans la tristesse:

--J'ai été follement heureuse, plus que tu ne le seras jamais...

Dans l'après-midi, Marie Laubespin voulut visiter quelques églises, et faire le pèlerinage des catacombes de Saint-Calixte, mais madame Van Coppenolle se déclara très suffisamment édifiée et fatiguée par Saint-Pierre, Saint-Jean de Latran et Sainte-Marie Ara Cœli, qu'elle avait vus la veille.

Elle préférait se promener au Pincio.

Marie passa une journée mélancolique et douce, errant d'église en église, et laissant un bouquet de prières à chaque autel. Délivrée du bavardage affectueux et des plaintes d'Isabelle, délicieusement seule, elle alla, en voiture, jusqu'au tombeau de Cecilia Metella. La voie Appienne, avec les statues, les exèdres funéraires envahies par la mousse, les cénotaphes croulants, lui rappela la voie des tombeaux à Pompéi. Elle ne retrouvait pas la douceur campanienne dans l'austère paysage où les files brisées des aqueducs s'en vont vers Rome, parmi les joncs des marais, les oliviers frissonnants, les pins aux larges ombelles. Ici, c'était une autre Italie, et le conseil qui émanait de cette terre romaine était mâle et grave; tout, et même la mort, parlait d'éternité. «Ne cueille pas le jour qui passe. Travaille, aime, prie et grandis ton âme à la mesure de tes espérances...»

Quand Marie revint à l'hôtel de la place d'Espagne, le portier lui dit que madame Van Coppenolle avait envoyé les bagages à la gare et qu'il avait le bulletin de consigne.

--Madame a tout réglé. Elle a dit que madame Laubespin pourrait prendre le train du soir pour la France...

--Elle est au Pincio? Elle va revenir?

--Madame Van Coppenolle a reçu des visites... Elle est sortie vers quatre heures avec ce monsieur qui était venu à midi... Madame Van Coppenolle ne pouvait pas descendre, puisqu'elle déjeunait avec madame. Alors le monsieur est revenu dans la journée... Un jeune homme brun, en gris, qui a l'accent de Naples...

--Eh bien, j'attendrai ma cousine, dit Marie qui prévoyait une catastrophe...

Elle monta dans sa chambre. Comme elle se reprochait amèrement d'être restée à Rome, au lieu d'emmener Isabelle, tout droit, en Belgique! L'amoureuse avait-elle prévu que son amant la rejoindrait? Avait-elle prolongé la halte, à Rome, pour donner une chance suprême à Angelo?

Elle l'avait reçu dans le petit salon, et dans sa chambre même... Un bout de cigarette consumée, près du divan, révélait une présence masculine...

--Qu'elle revienne! Mon Dieu, faites qu'elle revienne! disait Marie.

Elle ne revint pas... Un peu avant l'angélus, un gamin apporta une lettre.

Marie, debout près de la fenêtre, lut cette confession rapide, écrite sur un mauvais papier, avec une plume boueuse, au buffet de la gare Termini. L'écriture inégale, presque illisible, s'en allait de travers et çà et là, des larmes avaient délayé l'encre...

«... Je l'aime trop... Je ne peux pas me passer de lui... Et lui aussi m'aime... Il m'a tout expliqué... Tu l'as mal compris et mal jugé... Je le sens tellement sincère, et malheureux autant que moi... Et maintenant que je lui ai pardonné, je n'ai plus la force de recommencer ma vie d'autrefois sans lui... Nous partons. J'écrirai à Frédéric et j'espère qu'il consentira au divorce...

»Ne m'accable pas, Marie, toi qui vas être heureuse! Je te supplie de voir mes enfants, de me donner, quelquefois, de leurs nouvelles, en attendant qu'on me permette de les embrasser... Pauvres petits! C'est sur eux seuls que je pleure, mais ils ne souffriront pas de mon absence. Ils m'oublieront vite...

»Adieu, Marie! Je penserai à toi, quand tu seras la femme de Claude, et je ferai des vœux pour votre bonheur, même si vous me méprisez... Adieu, ma petite Marie!...»

Une larme tomba des cils de Marie Laubespin et fit une étoile sur la signature brouillée.

«Dieu te pardonne, pauvre Isabelle!... Je ne te juge pas. Je te recevrai, si tu reviens, déçue et repentante...»

... Le reflet du ciel colorait l'ombre de la chambre. Soudain, l'air vibra. Un immense frisson sonore passa sur la ville, et Marie, qui oubliait déjà la pécheresse amoureuse, Marie, rendue à ses beaux rêves, sentit palpiter dans le soir romain tous les anges invisibles, aux ailes d'or, d'émeraude et de vermillon, qui avaient été les compagnons mystiques de sa solitude.

Ils accouraient, ceux de Flandre et ceux de France, ceux d'Allemagne et ceux d'Italie, ceux des missels et des évangéliaires, ceux des fresques et des tableaux, ceux qui ressemblent à des faucons, ceux qui ressemblent à des colombes. Messagers de la bonne nouvelle, tenant les lis du pur amour, ils murmuraient avec la voix des cloches:

--_Ave Maria!_

Naples 1904--Paris 1910.

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--8454-2-19

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