La douceur de vivre

Part 15

Chapter 153,678 wordsPublic domain

--Marie!... Je ne te voyais pas. Tu me surprends en plein flirt avec ce monsieur. Mais il va te céder la place, parce que nous avons nos secrets. Allez-vous-en, don Angelo, allez travailler! Je vous promets une heure de pose, cet après-midi, si Marie veut bien me prêter à vous... Il fait mon portrait, ma chère! mais personne n'a vu ce chef-d'œuvre, et je crains bien de quitter Ravello avant que l'ébauche ne soit terminée.

--C'est monsieur di Toma qui retournera le premier à Pompéi. Papa aura besoin de lui dans quelques jours!

Angelo répondit qu'il était à la disposition de son bon maître, et il s'en alla, discrètement. Madame Van Coppenolle le suivait des yeux. Elle murmura:

--Comme il est gentil, cet Angelo!... Nous sommes très camarades. Je trouve qu'il gagne beaucoup à être connu... Ce n'est pas ton avis, chérie!... Eh! peut-être n'es-tu pas bon juge. Tu compares tous les hommes à Claude Delannoy. Claude est charmant... Mais Angelo a les qualités de sa race... Il est pittoresque, sensible, ardent... Que ça m'amuse de le regarder vivre!

Elle commettait l'éternelle imprudence féminine, en parlant de son amant, sans nécessité, pour le plaisir! Et, voyant que le regard distrait de Marie se fixait tout à coup, devenait sérieux et interrogateur, elle ajouta, un peu lâchement:

--D'ailleurs, il n'est pas le seul qui m'intéresse! Monsieur Spaniello, Salvatore, et ce bon vieux curé maniaque, don Alessandro, ils me divertissent tous, ces Napolitains qu'on connaît si mal en France!

Un soupçon avait traversé l'esprit de Marie. La gaieté d'Isabelle la rassura. Madame Laubespin considérait l'adultère comme un péché très horrible,--d'autant plus rare qu'il est plus horrible. Précédé de combats cruels, suivi de remords immédiats, il doit s'accomplir dans les larmes et la honte... Or, les beaux yeux d'Isabelle étaient limpides comme le ciel. Sa figure, un peu allongée, disait la béatitude attendrissante d'une âme qui ne désire plus rien...

--Eh bien, la nuit t'a porté conseil?

Marie avoua qu'elle avait pleuré encore, avant de s'endormir. Au réveil, plus calme, honteuse de son affolement, elle avait relu la lettre de madame Wallers... Et elle venait de répondre une lettre mesurée, calculée, qui réservait l'avenir.

--Je pardonne à André de tout mon cœur; je prierai pour sa guérison et je demande qu'on m'envoie de ses nouvelles. Peut-être, s'il était en danger, consentirais-je à le revoir, mais le médecin affirme qu'il guérira. Les deux fractures des jambes ont été réduites, et il n'y a pas de lésions internes.

Isabelle déclara que sa cousine devenait enfin raisonnable.

--Tu perdais la tête, hier soir, quand tu me parlais de te sacrifier, de sacrifier Claude. Je craignais que, dans un accès de bigoterie, tu ne fisses la sottise de partir pour soigner André Laubespin qui n'a pas besoin de toi.

--Claude souffrirait trop... Je me représente sa jalousie, ses angoisses... Et le courage me manque pour accomplir ce qui est, peut-être, mon devoir...

--Ton devoir!... Ma pauvre Marie, tu es une de ces femmes dont l'espèce va disparaître, qui pratiquent l'immolation avec frénésie et choisissent toujours, entre deux routes, celle où il y a des cailloux... Et ta mère aussi, et toutes les femmes de ta famille, excepté moi, ont cette manie d'être sublimes... J'entends les bons conseils que ma tante Wallers te donnerait, si tu étais à Pont-sur-Deule: «Une épouse chrétienne doit oublier les torts de son époux repentant... La situation d'une jeune femme séparée est fausse, pénible et choquante... Nous, les parents, nous en souffrons... Une réconciliation conjugale ferait le bonheur de tous... Les pires maris, quand ils sont las des aventures, deviennent meilleurs que les maris fidèles... La femme a barre sur eux...» Ainsi parlerait ta mère, et ton père l'approuverait.

--Mon père ne croit pas au repentir d'André. Il y voit une lubie de malade.

--Suppose que cette lubie de malade devienne un sentiment profond et sincère quand André sera guéri. Suppose qu'André, brouillé avec sa maîtresse, désire refaire sa vie, auprès de toi, sa femme légitime?... Il a quarante ans bientôt, monsieur Laubespin! Il doit être fatigué des passions et de la bohème... Suppose encore qu'il donne à ta famille toutes les garanties qu'elle demandera, qu'il accepte un temps d'épreuve, un stage, un carême de pénitence et de purification... Alors, tôt ou tard, ma tante Wallers, mon oncle même, et avec eux tous les gens respectables, depuis monsieur Meurisse jusqu'à monsieur le doyen de Sainte-Ursule, diront que c'est ton devoir, ton intérêt et ton bonheur de redevenir, en fait, madame Laubespin...

Marie fouillait le sable avec la pointe de son ombrelle. Ses joues pâlissaient et sa petite bouche se contractait nerveusement.

Isabelle continua:

--Que leur répondras-tu?... Que tu n'aimes plus André?... J'imagine leur réplique: «Il ne s'agit pas d'amour, mais de devoir, de dignité, de considération sociale...» Et si tu déclares: «Je me moque du devoir, et de la dignité, et des préjugés, et de mon ex-mari, parce que j'aime Claude Delannoy!...» ce sera un joli scandale... Tes parents mettront Claude à la porte... Le suivras-tu?... Non, tu ne le suivras pas... Marie Laubespin, qui n'a pas eu le courage du divorce, n'aura pas le courage de l'amour... Tu n'es pas de ces folles qui lâchent leur famille, et le monde, pour un amant.

--Oh! Belle!... Claude n'est pas...

--Il n'est pas ton amant, je le sais,--et même je le déplore... Ne lève pas au ciel tes regards indignés... En te parlant avec cette simplicité cynique, je te rends un service, ma chère, que personne ne t'a rendu. Je t'oblige à connaître ton plus intime regret, ton désir le plus caché, dans l'extrême fond de ta conscience... Marie, ma petite Marie, tu ne retourneras jamais à monsieur Laubespin parce que tu aimes Claude, parce que tu as envie d'être heureuse, plutôt que d'être sainte et martyre... Et comme tu me plais ainsi, comme je te sens mieux ma sœur!... Prends donc, dès maintenant, la résolution de divorcer, et signifie cette résolution bien nette à tes parents et à ton mari, avant qu'ils t'aient engagée et compromise...

Marie Laubespin réfléchissait. Le petit plaidoyer d'Isabelle résumait, sous une forme brutale, les pensées contradictoires, les craintes, les désirs timides qui, depuis la veille, hantaient son esprit. Elle dit tout bas, comme à regret:

--Oui, j'ai envie d'être heureuse...

--L'envie ne suffit pas, répondit Isabelle. Il faut avoir la volonté.

Cette discussion se renouvela, sous des formes différentes, presque tous les jours et à tout propos. Isabelle avait renoncé au périlleux plaisir des confidences, mais en plaidant pour Claude, elle satisfaisait le goût de propagande qui pousse la femme amoureuse à corrompre les autres femmes. Elle donnait des leçons qui n'étaient pas des leçons de morale. Comme elle l'avouait ingénument, Marie, troublée, tentée, lui était plus chère; Marie, vaincue, lui serait plus chère encore.

Pourtant, Marie se défendait. Absorbée par le conflit de son cœur et de sa conscience, elle ne surprenait pas les manèges d'Isabelle et d'Angelo; elle ne découvrait rien de suspect dans le zèle de sa cousine; mais les discours de madame Van Coppenolle commençaient à l'émouvoir. Ils lui rendaient familières des images qu'elle avait toujours éloignées de sa pensée; ils l'entraînaient peu à peu sur des chemins glissants, à l'extrême bord des abîmes, et Marie sentait venir le vertige...

Elle résolut de se distraire, par simple hygiène morale, et d'éviter ces causeries qui l'enfiévraient.

Salvatore vint passer quelques jours à Ravello, et comme Angelo ne quittait plus l'atelier, comme Isabelle, effrayée soudain par la chaleur, s'installait, pour des journées entières, à l'ombre de la pergola, le sculpteur accompagna Marie dans toutes ses promenades. Don Alessandro les suivait parfois. Comme Salvatore et Spaniello, l'ancien curé de Saint-Pierre-Apôtre était sensible au charme de la jeune femme. Il lui savait gré d'être belle, bonne et pieuse, d'aimer l'archéologie et d'écouter sans rire l'histoire du trésor et la légende de saint Pantaléon.

Par les chemins de montagne, par la route en corniche sur la mer, à pied ou dans un char à bancs traîné par le vieux cheval que Salvatore conduisait lui-même, ils visitèrent toutes les chapelles, tous les couvents de la contrée. Marie aima les églises byzantines, aux coupoles de brique vernie, aux campaniles sveltes comme des minarets; elle aima les nefs vides et blanches, où le cintre roman s'appuie sur les colonnes ravies aux temples de Pæstum, où les fresques s'effacent, où les mosaïques luisent doucement dans la lumière. Elle découvrait un art inconnu, byzantin et un peu arabe, romain et un peu normand, un art dont la beauté composite était faite de grâce barbare, de richesse ruinée, de préciosité naïve.

Salvatore s'enthousiasmait pour les petits cloîtres moresques, pour les chaires dressées sur des colonnes que supportent des lionceaux; pour les portes de bronze vert, pour les sarcophages antiques. Don Alessandro, qui n'était pas artiste, encore moins esthète, admirait par instinct; mais, quand son neveu avait parlé, il disait, dans son bel italien de prédicateur, des choses édifiantes et jolies: comment la vierge «Avocate» apparut sur le mont Falerzio, à un berger; comment la foudre tomba sur la madone du Rosaire, au couvent du Rédempteur, et fit baisser les paupières de la Vierge et du «bambino»; comment la madone marine, en bois de cèdre, vénérée à la Collegiata de Majori, fut mystérieusement apportée par les vagues... Il joignait à ses récits des anecdotes personnelles qui révélaient la simplicité de son âme et la puissance de son imagination... Des superstitions innocentes se mêlaient à sa foi robuste, ainsi que des liserons légers s'enroulent au tronc d'un chêne. Don Alessandro voyait des miracles partout, et c'était bien le prêtre le moins «moderniste» de la chrétienté, et le moins disposé à discuter, historiquement, les Saints Évangiles. Marie n'avait pas une grande estime pour le clergé napolitain, et d'abord elle s'était intéressée par complaisance aux manies de don Alessandro. Elle s'aperçut bientôt que ce petit prêtre campagnard, un peu débraillé, pas très propre, appartenait à la race des saints joyeux, si purs qu'ils n'ont pas besoin d'être austères. Souvent, elle le comparait à la vénérable madame Vervins qui s'était élevée à la sainteté par les degrés de la douleur et du renoncement, dans le silence et la solitude, en bravant le vertige intellectuel des spéculations mystiques. Don Alessandro fût mort de mélancolie entre les murailles d'un couvent, mais son âme montait vers Dieu, sans effort, comme l'alouette monte vers le zénith matinal, et toutes ses pensées, toutes ses prières, jaillissaient en gaieté divine.

Le crépuscule ramenait les promeneurs à Ravello, et, après le dîner frugal, toute la famille s'installait sur la terrasse, sans lanterne ni lampe, à cause des moustiques. Quelquefois, un voisin, le vieux don Patrice Alfano, qui avait porté la chemise rouge dans sa jeunesse, venait prendre le frais chez les di Toma. Il racontait la guerre de l'Indépendance et pleurait en parlant de Garibaldi. Don Alessandro ne pouvait louer le spoliateur du pape, mais il respectait les quatre-vingt-huit ans de don Patrice. Alors, il faisait des efforts inouïs pour changer de conversation. Salvatore, qui était patriote et républicain, s'amusait à embarrasser le pauvre oncle.

Des lucioles énamourées striaient de vertes phosphorescences la douce pénombre bleue.

--Oncle prêtre, disait le sculpteur, voilà encore les âmes du purgatoire qui vous avertissent. Suivez-les et vous trouverez peut-être le trésor des Atranelli.

--Qui le sait?... En cherchant bien!... Elles m'aiment tant, ces âmes bénies!

Et don Alessandro redisait l'histoire de Teresina, la vieille blanchisseuse qui l'avait rencontré une nuit de mai, près de Santa Maria a Gradillo...

--Elle m'appelle:

»--_Oi!_ père Sandro, voyez-vous pas ces petites flammes qui marchent devant vous?...

»--Je ne vois point de flammes, donna Teresi.

»--Père Sandro, Dieu vous les cache pour ne pas vous donner d'orgueil; mais moi, pécheresse, je les vois clairement et je sais que ce sont les âmes du purgatoire qui vous aiment et vous protègent.»

Don Alessandro avait cru les yeux de Teresina et non les siens propres. Depuis cette nuit mémorable, il avait une grande dévotion à ces pauvres âmes et priait pour elles soir et matin, et spécialement à sa messe du vendredi...

--Ah! soupirait donna Carmela, puissent-elles nous faire trouver le trésor! Nous fonderons une messe quotidienne à leur intention...

L'idée du trésor mettait tout le monde en verve. Chacun proposait un moyen de recherche inédit et original, et les domestiques mêmes, Peppino et Luisella, qui apportaient des carafes d'eau pure, disaient leur mot, avec la familiarité coutumière aux serviteurs italiens. Ils finissaient par s'asseoir sur le bord de la terrasse, pas loin des maîtres, ne gênant personne et n'étant point gênés, au grand scandale d'Isabelle Van Coppenolle. Et quand Salvatore prenait sa guitare et qu'il chantait, avec Angelo, les romances chères à donna Carmela, la chambrière et le jardinier accompagnaient le refrain de leurs voix traînantes.

Donna Carmela s'attendrissait. Ces chansons démodées--_Fenesta vascia... la Mona-cella... Il primm' amore_--lui rappelaient sa jeunesse, ses fiançailles, ses noces heureuses,--et elle essuyait une larme, tandis que don Patrice, transporté dans le passé, fredonnait _la Marche de Garibaldi_.

Ces reposantes soirées détendaient les nerfs de Marie. Elle devenait, pour une heure, pareille à ces bonnes gens qui l'entouraient, si simples, si contents de vivre, réjouis par le ciel étoilé, le jardin en fleur, la musique, la sympathie des âmes du purgatoire et la possession d'un trésor imaginaire. Isabelle et Angelo se jetaient des fleurs en riant; Peppino agaçait Carulina; donna Carmela égrenait le chapelet des souvenirs, et, dans l'ombre, Salvatore se rapprochait de Marie. Une passion désespérée gonflait sa poitrine. Il murmurait en son âme l'aveu qu'il interdisait à ses lèvres, et le bonheur deviné d'Angelo lui donnait envie de pleurer. Il pensait que Marie partirait bientôt et qu'il ne la reverrait jamais en ce monde. Alors il ciselait, d'après elle, l'image idéale, la statuette immatérielle qu'il lui élèverait dans le sanctuaire de sa mémoire... Il contemplait, pour les revoir toujours, la petite tête aux cheveux cendrés par la nuit, la robe pâle, la main maigrelette sur le marbre du banc... Cependant Marie songeait à Claude, à la ruelle du Béguinage, au baiser dont elle avait, à peine, senti la douceur fugitive... Elle songeait: «S'il était là, maintenant! Si nous étions seuls!...» L'ombre autour d'elle s'imprégnait de volupté diffuse; le parfum des orangers était si intense qu'il semblait changer la couleur de l'air. Des étoiles pleuvaient sur le golfe. Et des voix aériennes, éparses, plus légères que les vibrations sidérales, venaient du fond de la nuit, du fond des temps, quand la brise soufflait du sud où sont les îlots des sirènes...

Chacun regagnait sa chambre... Marie, déshabillée, faisait sa prière, à genoux sur le carreau; elle demandait à Dieu la force de faire son devoir, et surtout la grâce de le connaître... L'insoluble problème la sollicitait... Couchée, elle ne dormait pas. Une fièvre brûlait ses veines... Elle essayait de lire. Son esprit s'évaguait toujours. Alors, elle se mettait à la fenêtre; elle appuyait au fer du balconnet ses paumes et sa joue brûlantes... Ses larmes coulaient. Elle appelait: «Claude!... mon cher amour, mon seul amour!...»

Au bout du jardin, la porte entr'ouverte de l'atelier irradiait une lueur rougeâtre qui s'éteignait tout à coup.

XIX

M. Wallers réclamait vainement son collaborateur. Il envoyait des lettres comminatoires qui faisaient pleurer madame Van Coppenolle et blasphémer Angelo di Toma. La nuit, dans la chambre voûtée, les deux amants cherchaient ensemble le moyen de prolonger leur lune de miel, en bernant l'archéologue...

--Reviens à Pompéi! disait Angelo. N'es-tu pas libre?

--Marie veut rester à Ravello.

--Qu'elle y reste!

--Mon départ lui donnera des soupçons... Elle nous rejoindra. Et que ferons-nous, dans cette auberge de la Lune où chacun épie son voisin? où les portes ne ferment pas, où les cloisons sont si minces qu'on entend, d'une chambre à l'autre, voler les mouches?

Angelo s'irritait:

--Comme tu as peur d'être compromise! Si tu m'aimais passionnément, tu serais plus brave. Moi, j'irais te retrouver dans ta maison, jusque dans ton alcôve.

Il lui rappelait l'histoire sanglante du beau Carafa d'Andria et de Marie d'Avalos, surpris et assassinés par un mari jaloux. Il enviait la destinée de ces amants et souhaitait mourir en défendant Isabelle contre le terrible, le sanguinaire Van Coppenolle!... Isabelle frémissait. Autrefois elle eût pouffé de rire, mais elle subissait l'influence romantique du décor, et, de jour en jour, à mesure qu'elle s'éprenait davantage, elle perdait le sens français de l'ironie.

Pour ne pas gâter leurs joies, elle ne parlait jamais de l'avenir, et elle fermait la bouche d'Angelo, avec un baiser, quand il se hasardait à rêver tout haut... «Ah! si tu pouvais, si tu voulais!...» Il n'osait prononcer les mots de fuite et de divorce, mais il eût trouvé tout simple qu'Isabelle abandonnât Van Coppenolle pour goûter, aux bras de son amant devenu son mari, une félicité éternelle... Les enfants?... Angelo les prendrait bien, les enfants d'Isabelle! Il les aimerait, pêle-mêle, avec les futurs petits di Toma. L'odieux filateur se remarierait en Belgique, et tout le monde serait parfaitement content. La fortune d'Isabelle permettrait de restaurer le palais Atranelli et de découvrir le trésor... Alors, Angelo, riche, plus riche que sa femme, relèverait le titre de baron. Salvatore travaillerait sans le vil souci du gain et produirait des chefs-d'œuvre... La maman vivrait heureuse, au sein d'une famille toujours accrue, et dépasserait l'âge de cent ans...

Ainsi rêvait Angelo, mais il n'était pas dupe de ses désirs. Il savait bien qu'Isabelle retournerait chez M. Van Coppenolle. Un pauvre diable de peintre ne peut dire à sa maîtresse: «Le mensonge me fait horreur. Quitte ton foyer, partage ma misère et admire ma délicatesse sentimentale.» Désintéressé à sa façon, Angelo ne s'embarrassait pas de ces délicatesses qui ressemblent à un chantage, et son immoralité insouciante n'allait pas sans générosité... Il n'était pas scandalisé quand un beau garçon pauvre épousait une femme riche, parce que l'amour est la seule chose importante, et que des amoureux doivent mettre tout en commun, la table, le lit et la bourse. Si la femme riche, mariée et mère, ne pouvait épouser le beau garçon, celui-ci devait rester pauvre et ne pas moins chérir sa maîtresse... Ainsi Angelo, né au pays des sigisbées et des maris jaloux, accommodait ensemble des idées contradictoires. Mais la haine du mensonge, la manie de la sincérité intempestive, la rage de crier à la face de l'univers des vérités dangereuses et désobligeantes, la folie de gâcher une vie, plusieurs vies, par scrupule moral, au nom d'un principe,--tout ça, c'était des idées de gens du Nord, des inventions ibséniennes!... Le sentimental Angelo avait le sens du relatif. Il savait qu'en ce monde les pauvres créatures pécheresses font ce qu'elles peuvent et non pas ce qu'elles voudraient faire...

Salvatore, témoin discret des amours fraternelles, se réjouissait en son cœur que madame Van Coppenolle eût sauvé Marie Laubespin de l'irrésistible Angelo. Isabelle lui devenait sympathique comme une belle-sœur, et il ne pensait pas à blâmer ces deux beaux jeunes gens qui ne faisaient de mal à personne en se faisant l'un à l'autre tant de plaisir... Salvatore, le plus honnête et le meilleur des hommes, ne mêlait pas les choses de la morale aux choses de l'amour.

Il avait remarqué la tristesse de madame Laubespin et il faisait parfois des allusions timides à la peine qu'il souhaitait consoler. Un jour, après avoir lu des lettres de France, Marie, seule au jardin avec Salvatore, céda au besoin de confidence qui tourmentait son cœur solitaire. Encouragée par le bon regard, le sourire affectueux du sculpteur, elle raconta l'histoire de son amour. Elle trouva, pour dépeindre Claude, des mots expressifs qui émurent Salvatore. Il murmurait: «_Simpatico!_... _tanto simpatico!_...» et il plaignait, sans jalousie, cet homme que Marie aimait. Et sa petite madone, sa petite fée de Thulé, aux cheveux d'or et d'argent, lui devenait plus chère, puisqu'elle était sensible et malheureuse.

Mais quand elle lui demanda un conseil précis, il ne sut rien dire. En réalité, il ne comprenait rien aux scrupules religieux de Marie. Il n'admettait pas qu'elle pût hésiter entre Claude Delannoy et André Laubespin, qu'elle sacrifiât un bonheur certain à un devoir abstrait, et qu'elle eût le remords du péché dont elle n'avait pas la jouissance. Il déclara:

--C'est de la métaphysique!...

--Vous ne me conseillez pas de divorcer, Salvatore! Je suis très sincèrement, très profondément catholique, comme ma mère, comme toutes les femmes de la famille Wallers... Tant que monsieur Laubespin vivra, je ne me sentirai jamais libre... Même divorcée, même mariée à Claude, je ne serais pas heureuse, parce que ma conscience et mon cœur se combattraient...

--Oui, oui... répétait le sculpteur... Je dis bien: c'est de la métaphysique... Mais pourquoi divorceriez-vous?... Aimez qui vous aime, et fiez-vous à la miséricorde de Dieu... Et votre Claude, qu'il vienne donc! Tout s'arrangera...

Il s'obstinait dans cette idée, et Marie s'aperçut qu'ils étaient, tous deux, aux antipodes du monde moral... Et, comme elle estimait beaucoup Salvatore, qu'elle le tenait pour un très brave homme, loyal et délicat, elle fut infiniment troublée...

Cependant M. Wallers tomba, un beau jour au palais Atranelli. Toute la maisonnée lui fit fête; Angelo dissimula son déplaisir et Isabelle, consternée, insista pour que le cher oncle demeurât quelque temps à Ravello. Elle trouva un complice involontaire dans la personne de don Alessandro qui ouvrit ses archives à M. Wallers et le promena d'église en église. Pendant ce temps, Angelo bâclait ses dessins par douzaines.

M. Wallers n'apportait aucune nouvelle importante. Sa femme lui écrivait qu'André Laubespin allait mieux, bien qu'il parlât toujours de sa mort prochaine.

--Pour le moment, dit Wallers à sa fille, il faut te tenir tranquille. Nous verrons si ton mari persistera dans ses bonnes dispositions. Je soupçonne que sa gueuse de maîtresse lui a joué quelque vilain tour...

--J'espère que non! s'écria Marie...

--Ne t'effraie pas... Je comprends que tu n'aimes plus André et que tu ne désires pas le revoir... Ta volonté sera respectée. Mais enfin, pense à l'avenir!... Ta mère et moi nous sommes vieux... Nous te manquerons un jour... Que sera ta vie stérile et solitaire, ma pauvre enfant? Si André, transformé, devenu un autre homme, s'efforçait de mériter ton pardon et ton estime, à défaut d'amour, ne devrais-tu pas essayer... Au fond, il n'est pas méchant, Laubespin!

M. Wallers repartit le surlendemain avec Angelo. Salvatore les suivit de près, et les deux cousines restèrent seules avec don Alessandro et donna Carmela. Mais avant la fin de la semaine, madame Van Coppenolle déclara qu'elle allait mourir de neurasthénie aiguë. Elle ne dormait plus, et montrait une humeur exécrable. Son mari était à New-York, et il allait rentrer en France.