La douceur de vivre

Part 10

Chapter 103,733 wordsPublic domain

Mais il ne se rendait pas compte, très exactement, du sens qu'une étrangère peut donner à certaines attitudes et à certaines paroles. Il «mettait des dièzes» comme Santaspina. Lorsqu'il s'enhardissait trop et qu'un froid passait entre Marie et lui comme un petit souffle du nord, il esquivait la «gaffe» imminente... «Excusez, madame Marie! j'ai dit quelque sottise? C'est que je l'ai dite avec mon cœur, et mon cœur italien ne sait pas encore sentir à la française... Mes sentiments comme mes paroles ont l'accent de mon pays que vous trouvez encore un peu ridicule... Moi, je ne songe pas au ridicule! Je ne suis pas un Français...» Le ton était si franc, le regard si candide, le geste de la main posée sur le cœur était si comique et si gentil, que Marie était désarmée...

Elle pensait aussi qu'Angelo n'était pas «du monde» quoiqu'il parlât beaucoup des barons Atranelli. Petit bourgeois de Naples, un peu bohème, un peu rapin, et, à vrai dire, point du tout «élevé», il confondait la galanterie et la politesse... Tant de Français, surtout dans le Midi, font la même confusion! A toute femme, il eût servi le même régal de douceurs. Il disait: «Vous êtes belle... Vous êtes divine... Je rêve de vous nuit et jour!...» comme il eût dit: «Charmé de vous connaître, madame!...» Et ses regards brûlants, ses soupirs, ses allusions à une tristesse qui l'accablait, à un secret enfermé dans son âme, à la mort qu'il eût volontiers soufferte pour assurer la félicité de certaine personne véritablement angélique, tout ce galimatias, toute cette camelote sentimentale, ce n'était pas le désir, ce n'était pas l'amour!... C'était une mode locale, un «produit du pays», comme les chansons, le _sanguinaccio_, le corail teint et la lave travaillée!...

Pourtant, s'il se croyait épris, quelle complication et quel embarras! Marie imagina les manœuvres séductrices, l'aveu à grand fracas, et elle résolut d'empêcher à tout prix des scènes délicates et pénibles. L'essentiel, c'est que l'homme n'ait pas prononcé les mots décisifs. Quand il s'en est tenu aux allusions, il peut supposer que la femme n'a pas compris, et l'amour-propre est sauf,--l'ombrageux amour-propre masculin, plus sensible et vivace que l'amour même.

«Au besoin, pensa Marie, je ferai intervenir Salvatore, discrètement...»

L'après-midi, elle prit le tramway du Pausilippe pour se rendre à l'atelier. Trois ou quatre fois, elle avait travaillé chez Salvatore, et elle lui avait laissé quelques-unes de ses miniatures ébauchées, et tout son petit matériel de peintre... Dans le tramway presque vide, un monsieur aux sourcils charbonneux, au teint de caroube, la regarda comme pour l'hypnotiser... Gênée, elle ouvrit le _Mattino_. Alors, le monsieur vint s'asseoir près d'elle... Il lui demanda:

--Madame est Française?...

Marie ne répondit pas.

--Américaine?... Oui, Américaine!... Ces cheveux blonds, quelle belle chose!... J'aime toutes les blondes... Et madame est mariée?... Non? Oui... Toute seule à Naples?... Elle habite loin d'ici?...

Marie s'obstinait dans son silence... Deux petits soldats, un prêtre crasseux et une blanchisseuse suivaient avec un vif intérêt le manège du monsieur, et le contrôleur, bon enfant, s'efforçait de ne pas gêner ces manœuvres d'approche.

Le monsieur se présenta: Antonio Pellegrino, avocat... âme tendre et passionnée... seul dans la vie...

Marie se leva.

Le monsieur se leva aussi.

«Permettez que je vous aide à descendre...»

Déjà, elle avait sauté sur la route, et elle était dans le jardin de Salvatore. L'avocat trop galant l'avait suivie. Il lui envoya des baisers, à travers la grille, puis il se mit à courir pour rattraper le tramway.

Marie crut divertir Salvatore en lui racontant cette aventure, mais il entra dans une grande colère... Il parlait de rejoindre le tramway, de descendre l'individu, de le gifler, de le bâtonner, de le provoquer. Il criait: «_Porco! vigliacco!_...» Puis sa fureur changea d'objet... Il fit mille reproches à Marie. Pourquoi s'en allait-elle, seule, dans Naples, au lieu de se faire accompagner par un ami sûr et dévoué? Et, tout à coup, il commença une série de réflexions vagues et générales sur le danger d'être jolie et jeune, et seule dans un pays où les hommes ne pensent qu'à l'amour--même les vieillards, même les disgraciés, même ceux qui font profession de philosophie et de renoncement!... Et il en vint à plaindre les malheureux qui adoraient Marie, sans aucune chance de réciprocité...

--Quels malheureux?

--Vous le savez bien... Tant de passions que vos yeux ont faites... en France... et même à Naples!...

Elle riait, mais il ajouta tristement:

--On ne peut vous connaître sans vous aimer... mais on peut être assez humble ou assez fier pour ne rien dire... Il y a peut-être un homme qui vous aime, qui vous porte «écrite et scellée» dans son cœur et qui se donnerait à vous tout entier sans demander même l'ongle de votre petit doigt pour le baiser... Et il y en a un autre, peut-être, plus séduisant et plus heureux...

Il s'interrompit:

--Eh! qui frappe encore?...

En maugréant, il ouvrit. C'était Angelo!...

C'était Angelo, vêtu de gris clair, coiffé d'un simili panama tout neuf, l'œillet à la boutonnière, les joues bien rasées! Il embrassa son frère et se jeta presque aux pieds de Marie... Il délirait de bonheur... Libre!... pour deux jours, il était libre!... M. Wallers lui avait octroyé un congé!

--Papa vous a laissé partir? Quelle histoire lui avez-vous contée?

--Je n'ai pas conté d'histoires à monsieur Wallers... Je lui ai dit la vérité... Je dis toujours la vérité... C'est pour une affaire grave... une affaire de famille... monsieur Wallers, qui est si bon, qui m'aime comme son enfant, m'a dit: «Prenez deux jours. Vous reviendrez avec ma fille...» Et me voilà!

Marie flaira le mensonge joyeux, la combinaison galante... Elle répondit un peu sèchement qu'elle avait résolu de rentrer à Pompéi le soir même...

Angelo devint tout à fait extravagant... Il déclara que madame Marie offensait tous les di Toma en refusant leur modeste hospitalité, qu'elle hésiterait avant de percer trois cœurs nobles, trois cœurs dévoués, qui battaient pour elle!... Donna Carmela serait malade de chagrin, pauvre femme!... Et Salvatore, lui aussi, s'abîmerait dans sa douleur... Quant à Angelo, il ne pourrait supporter le mépris d'une personne si chère à tant de titres...

--N'est-ce pas, Tore?... Parle, Tore, dis quelque chose!

Le sculpteur considérait son frère et Marie d'un air étrange.

Marie, agacée par l'insistance et l'emphase d'Angelo, prit son carton et sa boîte à couleurs et répéta qu'elle était obligée de partir.

Angelo regarda son frère et Salvatore comprit que les phrases et les grands gestes étaient l'expression caricaturale d'un vrai chagrin, d'un gros chagrin... Alors, il pria Marie à son tour.

--Puisque votre père ne vous attend pas, restez deux jours encore... ou même un seul jour... Faites cette grâce à ma mère et non pas à nous...

Et comme il la sentait ébranlée, il ajouta:

--Nous serons très occupés, tous deux. Maman surtout profitera de votre présence.

--Soit! Je partirai demain à quatre heures, dit Marie.

Elle regretta aussitôt sa faiblesse.

--Faites-moi chercher une voiture, voulez-vous? Je désire rentrer à Naples et je redoute le tramway... La galanterie napolitaine est un peu gênante et il me déplaît fort, je vous assure, qu'on me fasse la cour malgré moi.

Angelo avait-il compris la leçon? Il fut extrêmement cérémonieux pendant le dîner et s'éclipsa bien avant le dessert avec Salvatore... Donna Carmela essaya vainement de les retenir.

--Mais où vont-ils?... Que font-ils?... Mon Angiolino a une figure triste comme un vendredi saint!... Peut-être qu'il souffre à cause d'une femme, mon cher fils, mon cœur!...

Une anxiété touchante crispait son beau visage de Junon polychrome--marbre blanc pour la figure, marbre noir pour les cheveux--et elle semblait attendre de Marie une indication ou une confidence...

--C'est une âme, mon Angiolino, c'est un feu!... Il n'avait pas sept ans, il faisait «à l'amour» avec sa cousine Grazia qui était déjà grande... Il disait: «Je suis le mari de Grazia... Je veux coucher dans son lit...» Et, une nuit, il est allé dans le lit de Grazia... Quelle scène pour l'en sortir!... Nous avons tant ri!... Madone!... Et son pauvre père disait: «Il aimera les femmes, mais elles lui rendront amour pour amour.» C'était le plus magnifique enfant de Naples!...

Marie répondit à cette explosion d'orgueil maternel en vantant le génie de Salvatore.

Donna Carmela leva ses belles mains vers le ciel.

--Jésus, son Seigneur et son patron, le bénisse, pauvre malheureux!... Il aurait dû ressembler à son père... car il a tant de cœur, mon Tore, un cœur si clair, un cœur si doux, qu'il mériterait la plus parfaite des femmes. Hélas! il est infirme, pour mes péchés!... Il a honte de sa personne, lui, un artiste, créateur de corps sans défauts...

--Je ne trouve pas Salvatore déplaisant, dit Marie. Pourquoi ne serait-il pas aimé?

--Merci à vous, belle chère fille, pour ces paroles... Mon Tore! S'il vous entendait!... Il vous veut tant de bien! Vous êtes «le noir de ses yeux...» Et qui ne vous aimerait, petite tête d'or, petit ange?

Marie songeait:

«Cette famille di Toma est singulière!... Ils ne pensent qu'à l'amour, et voilà donna Carmela, une honnête créature, pieuse et même dévote, qui semble m'offrir un de ses fils, au choix...»

XII

_Isabelle à Marie._

5 avril.

Grande nouvelle, bonne nouvelle, ma chère Marie! Frédéric part pour Chicago et il refuse de m'emmener avec lui. D'autre part, je refuse absolument de rester avec ma belle-mère... Les bons conseils de ma tante Wallers, mes efforts, ma patience, ont été bien inutiles... Madame Van Coppenolle ne se borne plus à critiquer mes toilettes et mes actions. Elle me fait espionner par les domestiques et je la soupçonne d'avoir organisé chez nous un cabinet noir... Parce qu'un ami de Frédéric, un jeune architecte français--et digne d'être Munichois!--avait pris l'habitude de venir, à mon jour, causer, bien innocemment, d'art et de littérature, parce qu'il m'envoyait des revues, des livres, des fleurs, madame Van Coppenolle s'est hérissée! Elle a prétendu que je flirtais avec ce M. André de Matys, que j'étais le déshonneur des Van Coppenolle et le scandale de Courtrai! Frédéric n'est pas jaloux, tu le sais! Ma paresse et ma froideur le rassurent, et, d'ailleurs, il est persuadé qu'un homme tel que lui ne peut être trompé ni en affaires ni en amour... Mais il approuve, en bloc, tout ce que dit, tout ce que fait sa mère, depuis les théories éducatives jusqu'à la façon de tourner la salade... Je t'épargne le détail de la scène conjugale qui suivit l'intervention de la douairière... Cette fois, je me révoltai. Je parlai de me réfugier à Pont-sur-Deule et d'y rester...

--J'irai vous chercher.

--Je refuserai de vous suivre.

--La loi est pour moi.

--Je me moque de la loi... Nous divorcerons. Je ne demande qu'à divorcer.

Ma belle-mère poussa des gémissements plaintifs.

--Jamais on n'a divorcé dans la famille Van Coppenolle...

--Tout arrive.

--Votre cousine Marie...

--Nous ne sommes pas faites du même bois... Et plût à Dieu que j'eusse épousé André Laubespin! Je me fusse mieux accommodée de ses vices que de vos vertus... D'abord, si l'on me pousse à bout, je me passerai du divorce... Je me ferai enlever!... J'entrerai au théâtre!... On lira le nom de Van Coppenolle sur des affiches!...

Je parlais, je criais, je pleurais, et l'horrible salon bleu tremblait, des boiseries au lustre. Frédéric ferma les portes, baissa les stores... «Êtes-vous folle! si l'on vous voyait!...» Il était blême et je crus qu'il allait me battre... Mais, hélas! il se contint... Cependant, mon affreuse belle-mère prenait le parti de s'évanouir. Je la laissai aux soins de son fils et je montai dans ma chambre.

Le soir, mon mari se présenta, tranquille et dur. Il me déclara que sa mère refusait de me garder à Courtrai en son absence. Je répondis que j'étais chez moi et que je refusais, moi, de garder madame Van Coppenolle.

--Jamais ma mère ne quittera cette maison qu'elle gouverne pour le bien de tous, puisque vous êtes incapable de diriger votre ménage, d'élever vos enfants...

--Alors, je partirai... Je vous accompagnerai en Amérique. C'est mon droit. La loi que vous invoquez m'oblige à vous suivre et vous oblige à me recevoir!

Frédéric n'avait pas prévu cette proposition. Il sembla déconcerté, mais il se reprit tout de suite.

--Je ne ferai pas un voyage d'agrément, ma chère amie... (Il se radoucissait.) Vous vous ennuieriez et vous me gêneriez beaucoup... Pour tout concilier, ne seriez-vous pas heureuse de passer quelques semaines en Italie, auprès de votre oncle Wallers et de votre cousine? Ils auraient soin de vous et vous n'en recevriez que de bons conseils et de bons exemples...

Je n'en croyais pas mes oreilles...

--C'est sérieux?

--Très sérieux!...

Je perdis la tête!... Je battis des mains!... Je faillis danser de joie...

--Oh! Didi! que tu es gentil!

J'appelais Frédéric «Didi», comme aux premiers jours de notre mariage, et j'allais me jeter à son cou--fallait-il que je fusse folle!--quand il déclara, sèchement:

--Je constate que vous quitterez votre famille sans regrets!... Mais ne me remerciez pas... Je vous envoie en Italie pour avoir la paix, pour n'être pas troublé par l'écho de vos querelles avec ma mère... Vous partirez dans quinze jours. Commandez vos toilettes. Bonsoir...

Il s'en alla et je me trouvai fort allégée de reconnaissance, mais si heureuse, si heureuse, que je ne pus dormir de la nuit...

O Marie! j'aurai donc ma part de ce printemps napolitain qui embaume tes lettres à Claude,--car, méchante, tu ne m'écris guère et je n'ai de tes nouvelles que par notre ami d'Arras!--Je verrai tous ces gens que tu dépeins si bien, le bon Salvatore, la «Junon polychrome», les savants allemands et le bel Angelo qui doit être un peu amoureux de toi, chère dévote, parce que tu es charmante, parce que tu es vertueuse, parce que tu ne l'aimes pas, parce que, peut-être, un autre... Mais non, ne rougis pas, ne t'offense pas, chérie! Je respecte tes secrets... Je ne suppose rien... Claude, qui ne venait jamais à Courtrai, vient quelquefois, le dimanche, pour parler, pour m'entendre parler de toi. Il m'aime un peu, parce que je t'aime... Et il est triste, triste...

Je m'arrête... A bientôt, ma chère Marie, ma jolie sœur. Je passerai quelques jours à Paris pour préparer mon trousseau de voyageuse...

Tendres baisers.

ISABELLE.

_Frédéric Van Coppenolle à Guillaume Wallers._

Courtrai, 5 avril.

Mon cher oncle,

Pouvez-vous recevoir ma femme, de la mi-avril jusque vers la fin de juin? Vous rendriez un grand service à Isabelle, à ma mère et à moi-même. De graves intérêts m'appellent en Amérique. J'ai besoin de n'être pas troublé et tourmenté par de sottes querelles domestiques et familiales. Isabelle méconnaît les hautes vertus de ma mère qui est à bout de patience. Il m'est impossible de les laisser seules tête à tête pour deux mois, et, d'autre part, j'ai résolu que mes enfants resteraient avec leur aïeule. Vous approuverez certainement ma résolution.

Bien souvent, vous avez accueilli ma femme chez vous, contre mon gré. Vous ne refuserez pas de l'accueillir encore, avec mon assentiment. J'ai parfois regretté votre trop grande indulgence pour les caprices et les défauts de votre nièce, mais je reconnais que vous seul, et Marie, pouvez exercer une influence salutaire sur cette Parisienne écervelée. Même à Courtrai, dans notre sage petit monde flamand, elle affecte des allures de mondaine; elle cherche à plaire; elle oublie qu'une mère de famille ne doit plus compter parmi les femmes que l'on courtise... Ramenez-la, mon cher oncle, à une conception plus juste des devoirs féminins. Elle vous respecte et vous aime et elle est, au fond, plus légère que méchante, et plus bornée que véritablement immorale. Je ne lui reproche pas la médiocrité de ses goûts, car j'ai horreur des intellectuelles, mais les êtres inintelligents doivent, au moins, quelque docilité aux êtres qui leur sont supérieurs. La hiérarchie est nécessaire dans la famille, comme dans la société.

Recevez, mon cher oncle, l'assurance de ma gratitude et de mes sentiments dévoués.

FRÉDÉRIC VAN COPPENOLLE.

_Claude à Marie._

Arras, 8 avril.

Marie aimée, la simplicité même de votre franchise rassure mon cœur ombrageux, un peu ému, cependant, par vos confidences... Je suis de votre avis. M. Angelo est un peu «jeune»--à moins qu'il ne soit très expérimenté et très malin. Vous ne l'avez pas encouragé; vous le découragerez, s'il est nécessaire, par votre attitude ou même par l'expression très nette de votre mécontentement. S'il est fin, il sentira la partie perdue; s'il persiste, vous le traiterez comme un sot ou comme un insolent. De toutes façons, vous devez en être débarrassée. Je ne crains pas ce rival un peu grotesque, malgré sa beauté. Cette espèce-là n'est pas dangereuse pour une femme de votre caractère, et je redouterais plutôt Salvatore, s'il n'était affreux,--car il est affreux, n'est-ce pas, il est horrible? J'ai besoin de croire qu'il est horrible afin de ne pas le haïr éperdument!...--Vous déclarez que c'est une «âme noble» et un «grand artiste»... Tant mieux pour lui si ses mérites justifient votre admiration. Mais, Angelo!... C'est un fantoche, mon amie! C'est un polichinelle, avec un profil grec et sans bosses. On n'est pas jaloux d'un pantin. L'histoire des lettres et de l'arrivée imprévue qui m'avait contrarié me semble tout à fait comique... Pourtant, vous n'auriez pas dû céder aux prières de cette famille accapareuse, et je m'explique mal la faiblesse qui vous a fait rester à Naples un jour de plus... Je m'étonne aussi que l'absence de confort, et la promiscuité forcée avec trop de personnes, ne vous aient pas dégoûtée encore de Pompéi. Le printemps, dites-vous, est plus chaud qu'un été de France, et les ruines, sous le soleil, ont une température de four... Ne restez pas plus longtemps dans cet endroit pittoresque, poétique et malsain. Madame di Toma vous a offert de passer quelques semaines dans la montagne, à Ravello, je crois? N'hésitez pas. Partez pour Ravello. Le fantoche, retenu par votre père, vous laissera enfin tranquille, et je vous permets, à l'extrême rigueur, la compagnie de Salvatore... Vous voyez que je suis bien raisonnable et point jaloux. Êtes-vous contente?...

Même jour.

... J'apprends à l'instant, mon amie, par un billet d'Isabelle, qu'elle sera bientôt près de vous!... Je ne puis me défendre d'un regret poignant, et il me faut toute ma raison, tout mon courage, pour ne pas sauter dans le train qui va passer ce soir... le même train qui vous emporta... Ah! que je suis malheureux et que je me sens vous aimer, et que je vous sens lointaine, Marie, petite Marie!

Vous ne comprenez donc pas que je souffre de cette séparation voulue par vous, et par vous si allègrement supportée! Vous ne comprenez donc pas que je m'affole à comprimer ma passion, à lui opposer je ne sais quels obstacles créés et maintenus par vos préjugés--je lâche le mot, tant pis!--Si vous m'aimiez, comme ces préjugés tomberaient vite!... Mais vous ne m'aimez pas... Vous n'êtes pas une vraie femme, vous...

Pardon, Marie! je viens d'écrire des phrases qui vous indigneront. Je ne veux pas les supprimer. Ce serait une sorte de mensonge... J'ai subi une crise douloureuse... Devinez, si vous pouvez, et pardonnez-moi...

Je vous adore, hélas! et vous m'aimez bien. Chacun de nous donne à l'autre tout ce qu'il peut donner. La part n'est pas égale. Ce n'est pas votre faute...

Je prie votre cousine de s'arrêter ici entre deux trains. Je veux la saluer au passage... Nous sommes devenus très bons amis. Mais, que vous importe?... Vous n'êtes pas jalouse, parce que vous êtes trop sûre de moi.

Je baise vos mains.

CLAUDE.

XIII

Depuis son retour de Naples, Marie Laubespin délaissait Pompéi. On ne la rencontrait plus, blanche au soleil, dans les ruelles; elle ne s'asseyait plus dans la bicoque où Gramegna modelait des temples romains. Elle ne cueillait plus, avec M. Spaniello, les violettes d'Holconius et les roses du Centenaire. M. Wallers, interrogé, répondait:

--Ma fille reconstitue une miniature de missel, c'est une tâche difficile; Marie a besoin de solitude et d'assiduité... Mais, quand arrivera ma nièce Van Coppenolle, elle fermera sa boîte à couleurs, et Pompéi la reprendra toute...

A l'auberge, chacun respectait ce travail de Marie. M. Hoffbauer félicitait la jeune femme de sa piété archéologique et réclamait des indications précises sur l'origine, l'époque, l'état du missel flamand. L'abbé Masini demandait un calque, un petit dessin, avec la signature de la copiste. Seul, Angelo demeurait morne et courroucé. Il avait accablé Marie en assez de lettres qui étaient restées sans réponse et il comprenait bien que madame Laubespin évitait les explications. Après le déjeuner, elle affectait de prendre le bras de Wallers, pour une brève promenade sous les eucalyptus. Le soir, elle ne quittait pas l'exèdre où siégeait la petite Académie cosmopolite des savants. L'après-midi, elle s'enfermait, et le triste Angelo soupirait et jurait, seul, dans quelque jardin à statues et à rocailles.

Parfois, quelqu'un proposait une excursion intéressante; Marie disait toujours: «Pas maintenant... Quand Isabelle viendra...» Et tous les petits plaisirs étaient ainsi reculés, subordonnés à cette venue prochaine de madame Van Coppenolle dont Marie vantait la beauté, l'aimable caractère, l'humeur enjouée. Elle prenait Angelo à témoin: «Vous connaissez ma cousine... N'est-elle pas une magnifique personne?... Avouez que vous fûtes ébloui, en la voyant...» Angelo répondait tout haut: «Oui... oui... magnifique... élégante... sympathique...» Et, tout bas, il grognait: «Votre cousine peut venir... Je ne perdrais pas le sommeil pour elle, si je ne l'avais déjà perdu...»

Cependant M. Wallers et ses confrères eussent été bien étonnés en pénétrant par surprise dans la chambre de Marie. Sur la table ripolinée par Angelo, le feuillet du missel brillait comme un émail vert et rouge, et il y avait beaucoup de godets, de pinceaux, de palettes, de loupes, de vernis, de poudre d'or en flacons, étalés un peu partout. Mais le parchemin tendu sur un châssis ne portait que les faibles linéaments du décalque et quelques traces de couleur... Marie, la vaillante, la consciencieuse, ne faisait absolument rien.

Ses intentions étaient excellentes. Chaque jour, elle se disait: «Je suis honteuse de mon inertie. Je vais travailler, comme à Pont-sur-Deule...» Elle tirait le verrou de la porte, ôtait sa robe, mettait une blouse de toile et s'asseyait... Quand elle avait posé quelques touches, elle oubliait le pinceau dans l'eau trouble du verre; le coude sur la table, le menton sur la main, elle rêvait, l'œil amusé par le vol immobile des hirondelles du plafond, par la chute effeuillée d'une rose, par la marche d'un rais lumineux sur le tapis. Une étoffe barrait horizontalement la fenêtre, mais les vitres supérieures découpaient le ciel d'un bleu épais où voguaient les galères argentées des nuages, et par l'autre fenêtre, large ouverte sous les rideaux, l'odeur des grands eucalyptus entrait, forte et salubre, sucrée par le parfum des jeunes fleurs d'orangers. Sur la maison, autour de la maison, tout était lumière, flamme et silence...