Part 9
Les journées passaient, claires, ailées, pour ces flâneurs, pour ces rêveurs. Un matin Antoine reçut une lettre timbrée de Florence même. Elle était de la comtesse Albi. Après huit ans! La comtesse demandait à voir Antoine, indiquait un rendez-vous chez elle. Le souvenir après l'oubli: «Je n'irai pas», pensa Antoine; et il répondit qu'il quittait Florence.
Mais un second mot de Donna Marie, timide et pressant, affaiblit sa volonté, et, irrité, il écrivit qu'il viendrait. Il ne pensait pas à elle. Il était malheureux. Son amour pour Élisabeth, dans cette ville, s'envenimait. L'étrange ardeur de cette passion meurtrissait Antoine Arnault.
Certes, il ne pensait pas à avoir la jeune fille. Jamais il n'avait souhaité la blesser contre son coeur, ni quand, dans le parc d'un petit hôtel de Provence, aux bruissements des platanes et d'un jet d'eau, leur apparut le sentiment du précaire et de la mort, ni ce soir trop pâle sur le lac de Bellagio, lorsque leurs larmes coulaient de l'un sur l'autre, et les reliaient comme un long fleuve relie deux villes mystérieuses; mais ici la haute beauté, la douceur, les souvenirs qu'évoquait Donna Marie l'enfiévraient sensuellement.
* * * * *
Ainsi qu'il l'avait promis, Antoine Arnault, vers six heures du soir, arriva chez la comtesse Albi.
Elle n'était pas encore dans l'obscur salon. Il attendit, tout enveloppé d'Élisabeth. Et puis la comtesse ouvrit une porte, écarta un rideau, entra.
Elle n'avait pas changé. A trente-sept ans, elle était comme autrefois. Son délicat orgueil ne se transformait point; sa fierté et ses gestes retenaient sur elle sa jeunesse.
Elle semble riante, indifférente, mais Antoine voit le trouble de son visage; elle lui tend sa main, petite, et qu'il sent froide. Elle le reçoit avec une vivacité brusque, avec étourderie. Elle dit:
--Il fait sombre ici; peut-être aurez-vous un peu froid; comme ces jacinthes sentent fort! il y a des gens à qui les jacinthes donnent mal à la tête, mais, je crois, surtout les jacinthes bleues...
Et puis, elle s'assoit, se tait, regarde Antoine lentement, croise ses deux mains sur ses genoux; et, comme une âme qui sent que le destin s'est accompli, elle dit lourdement, la tête penchée, le corps plié, se reposant:
--Voilà...
--Vous allez bien, vous semblez bien, essaye Antoine à voix basse.
--Oh! je vais bien, dit-elle. Non!
Elle a senti l'indifférence, elle s'irrite et voudrait déjà se plaindre.
--Que de choses, soupire Antoine, que de choses depuis huit années!...
--Oui, dit-elle.
--Vous avez été heureuse? demande-t-il.
Il voudrait qu'elle dise «Oui». Alors il se lèverait, il s'en irait, il reverrait Élisabeth.
--Oh! dit-elle, on est toujours très malheureux...
Et puis elle se tut de nouveau, et dans l'ombre elle réfléchissait, écartait des pensées, se levait, préparait un peu de thé.
Alors Antoine l'observa.
Mince, pâle, les traits menus, douce dans sa robe noire; fragile et nonchalante, toujours mademoiselle Aïssé! Son beau regard un peu myope s'approchait des objets avec la précision délicate et pesante de ces papillons qui, semble-t-il, ne reconnaissent leur fleur qu'en s'y posant. Elle avait changé pourtant. A tout son air, on voyait que maintenant elle savait beaucoup de choses. Antoine la regardait. Dans ce salon, déjà les voiles du crépuscule lui dissimulaient ce visage. Elle bougeait avec ses gestes d'autrefois. Quand l'alcool de la bouilloire lança une flamme trop haute, elle eut peur et pressa ses mains contre ses tempes, jeta un cri léger. Antoine songeait:
«Huit années! Combien de fois, errant au milieu des jeunes hommes, pendant les nuits de Venise, n'avait-elle pas appelé l'amour? Combien de fois, couchée dans les barques noires, pendant ces voluptueuses nuits, avait-elle pleuré tendrement, les deux mains entassées sur son coeur, douce Vénus qui signale le lieu de son soupir!
Combien avait-elle eu d'amis?...
Alors il se souvint.
Il se souvint qu'elle avait à son bonheur, à son plaisir servi; que sous sa robe gonflée, soyeuse, lâche et serrée elle était un corps où il avait marqué sa joie. Il se souvint du temps où ils étaient courbés l'un sur l'autre, l'esprit collé contre l'esprit, assoupis de volupté, unis par cette molle force lasse qui de deux vies fait une seule langueur, nombreuse, jointe, parfumée comme les molécules de la rose.
Il se souvint qu'elle, avait été lui-même, comme nos yeux sont dans nos visages; qu'il avait dévêtu cette reine sans qu'il y eût d'indélicatesse, qu'il l'avait tutoyée sans qu'il y eût d'offense, qu'il eût pu la frapper sans qu'il y eût de honte; suprême impunité de l'amour!
La comtesse Albi se retourna dans l'ombre, elle était en face d'Antoine.
--Je voudrais mourir, dit-elle.
Cet accent émut Antoine.
Il se rapprocha; et comme il se taisait, confiante, doucement, peu à peu, assise près de lui, elle raconta ce qu'avait été sa vie. Elle racontait scrupuleusement, enchaînant les événements, cherchant à ne point placer un fait avant un autre fait.
Elle donnait là toute sa conscience, sa soumission retrouvée. Et puis, levant les yeux sur lui, tandis qu'une lampe allumée, voilée de rouge, les éclairait bizarrement:
--Je ne vous ai jamais oublié, dit-elle.
Ils furent gênés.
Elle poursuivit:
--On vit, les jours passent, on accepte ce qui est, c'est difficile la révolte, mais je ne vous oubliais pas...
Après des silences où chaque fois son courage se fortifiait:
--Oui, dit-elle, je ne vous oubliais pas; il n'y a qu'un jour, un péché, ce fut vous. Toutes les résistances, toute la peur et la surprise elles sont brisées la première fois; c'était vous. On n'a pas d'autres amants. Les autres, c'est parce que vous nous avez quittées; parce qu'on ne peut plus vivre seules, ni marcher ni rêver seules. Et chaque fois on espère un peu de bonheur, on recommence, on est content... Le dernier ami que j'avais était jaloux et violent, mais quelquefois il me disait «Je vous aime de tout mon coeur...» Cela dure un an, dix-huit mois, et puis un jour, on ne sait pas pourquoi, quelque chose survient qu'on ne peut pas expliquer, et ils s'en vont fâchés. Tout ce que l'on fait alors, ah! tout ce que l'on fait pour les retenir...
--Vraiment? murmura Antoine enjoué, pourtant oppressé, non qu'il fût jaloux maintenant, mais il se souvenait qu'elle lui avait appartenu.
Donna Marie ne répondit point à cette offense. Elle songeait, accablée de souvenirs; et Antoine plus doucement regardait ce visage qui semblait avoir absorbé le malheur comme une leçon qu'on a bien entendue.
--Oui, soupira-t-elle, je ne vous oubliais pas, on n'oublie pas. Vous étiez ma jeunesse; le commencement...
Elle avançait ses mains vers lui comme on tend son coeur, comme on donne son amitié. L'ombre et la lampe rouge se partageaient la pièce.
--C'est vous, disait-elle à voix basse, c'est vous qui m'avez fait connaître la douleur, le bonheur, le plaisir...
Sa voix n'avait pas de gêne, coulait simple, chaude et brisée.
--Oui, disait-elle, les autres je leur apprenais à vous ressembler. En riant, en jouant, en prenant leurs mains, en les courbant sur mon visage, lentement, de jour en jour, peu à peu, je leur apprenais à vous ressembler; ils me rendaient nos voluptés... Ah! comme j'ai cherché cela; ils n'ont pas su comme j'ai cherché cela...
Antoine se taisait, et il évitait de rencontrer les mains que Donna Marie lui tendait; mais elle laissait, sans colère, glisser ses mains et poursuivait:
--Avant vous, vous le savez, j'étais timide, innocente, mais tu m'as pris tout cela. Après toi mes gestes n'ont plus eu peur. Les nuits d'Italie sont terribles, mon chéri, elles viennent sur nous et nous étouffent, et tout le coeur est comme un jardin de jasmins; alors la volupté, les caresses ne semblent pas un péché, elles semblent de beaux anges du soir qui passent sur le ciel de Florence; de beaux anges, l'ange du bienheureux Angelico, qui court si vite, tu le sais, dans la fresque de Saint-Marc, qui vient comme un jeune homme si pressé, si ardent, et qui dit «Je vous salue, Marie...»
Antoine se taisait encore; Donna Marie s'arrêta, puis d'une voix plus sèche, d'une voix plus nette:
--Et vous? demanda-t-elle.
Les premières paroles qu'il voulut prononcer demeuraient incertaines dans la gorge d'Antoine; ensuite il dit:
--Moi, je suis marié maintenant, depuis quatre ans déjà...
--Oui, fit-elle résignée, sans trop souffrir.
Ce mariage, c'était la sagesse, la fin dans la vie d'Antoine elle acceptait cela.
Elle sentait qu'elle ne le reverrait plus.
Alors elle reprit encore, comme une enfant chantonne, parle sans penser, se berce et s'endort:
--Mourir, je voudrais mourir, le temps est passé pour moi, le temps est passé...
Dans sa robe noire elle semblait une veuve, qui ne peut jamais être tout à fait une veuve, à cause des cheveux blonds, du plaisir des cheveux blonds. Et elle était si faible et si douce, si tendre, éclairée par l'ardente lumière rouge, si désarmée, qu'Antoine se rapprochait d'elle, l'écoutait, la plaignait, la touchait.
--Mourir, suppliait-elle encore, mourir, mourir...
Et voici qu'elle s'allonge, qu'elle se glisse sur Antoine, que son regard est sournois, est comme une âme qui rampe vers sa proie, qu'elle-même est tout entière une chaude panthère couchée, soulevée, et d'une voix que la hardiesse et la défaillance entrecoupent:
--Le plaisir, dit-elle, le plaisir, mon chéri, donne beaucoup de courage pour mourir...
... Antoine veut s'éloigner, la repousser, partir, mais elle le garde, elle s'attache a lui avec les grands mouvements de l'être, comme on se bat, comme on se chauffe, comme on mange.
Violente et dressée, d'une voix désordonnée, ainsi qu'on éparpille des mots et son sang, elle lui dit:
--Vous êtes mon jardin refleuri, ma maison retrouvée, ma volupté vivante, vous êtes ma tristesse et ma bouche, je vous ai, ah! je vous ai! Non pour ma vie, non pour toujours, mais pour une heure, mais pour une nuit. Cela suffit. Une nuit pour que je saccage mon rêve! Une nuit pour me gorger, pour me lasser de vous; pour que meure en moi jusqu'à la racine de ce désir; une nuit pour te voir comme tu es, faible, pâli, vieilli, ô mon amour, ô dieu terrible de mon souvenir!... Ah! une nuit pour que je te goûte encore, et que délivrée, que délivrée enfin, je puisse dire: «J'ai revu Antoine Arnault, il n'est plus comme autrefois. Sainte Marie, je vous adore et je vous loue, il n'est plus comme autrefois...»
Elle le frappait et elle se frappait elle-même, exténuée, et Antoine ne savait pas s'il voulait dédaigner ou écraser ce délire...
Mais comme une âme s'élance et expire sur une autre âme, elle reprenait, vindicative:
--Huit années, j'ai gardé le souvenir de ta jeunesse! ta jeunesse nonchalante et forte, lassée, cruelle, délicieuse, comme sont dans les histoires anciennes les empereurs. Huit années, je me suis souvenue! Que faisais-tu? et j'étais là! Nul ne pouvait me rendre les tortures de ton étrange amour. Je les voulais cependant. J'étais des nerfs qui, dénoués de toi, mouraient. Quels jeux pouvaient distraire ta malade passionnée? Que n'as-tu perverti en moi? Plus rien de pur dans l'univers...
Les yeux éclatants et sourds comme deux flammes que voilent la main, et tout l'être pareil à un feu subtil qui pénètre, elle reprenait, pliant et chauffant sa voix:
--Tu te rappelles, les nuits sur la place Saint-Marc, les nuits de juillet et d'août, de telles chaudes nuits quand nous étions tous ensemble, auprès de la musique, que l'on servait des granitti, et que tu pâlissais de volupté, parce que ma soif et ma faim, le sorbet rouge, le biscuit, le fruit que je portais à mes lèvres, tu les eusses voulu jusque dans mon coeur manger... Tu te rappelles, ah! n'est-ce pas? ce bal au palais Contarini, lorsque, comme le roi passait et que je souriais, tu me froissas le poignet, pour que je me souvinsse de toi. Tu aimais, mon chéri, que je fusse un objet de douleurs, et tu aimais aussi tes propres larmes. Ah! que de douleurs sur moi; maintenant que de douleurs, que de meurtrissures, que d'injures! Tant de mensonges, tant de perfidies, tant de lâchetés, tant de choses portées, tant de choses supportées!... Tout cela sur moi, qui fus ta reine craintive, la perle et la colombe dont tu étais jaloux...
Et renversée par un trop fort sanglot:
--O mon amour, s'écria-t-elle, bois cette offense...
XVI
Quelle force eut Antoine de fuir, d'écarter ce tragique fantôme, d'abandonner ce râle, qui, sans doute, lui parti, s'achevait humblement comme s'achève la douleur des femmes,--douleur d'amour et d'orgueil, toute leur douleur humaine,--sur des coussins bouleversés, entre les bras des suivantes, dans l'odeur des sels, de l'éther, dans la stupeur et la sueur, dans la pauvre maladie!
Lui était dehors, il s'éloignait, il s'en allait; il courait vers Élisabeth. Celle-là! qu'elle restât pure, innocente, jusqu'au moment de sa mort, de sa bienheureuse mort...
Il trouva Élisabeth qui lisait, seule dans le petit salon, Madeleine s'étant, après le dîner, retirée chez elle, endormie.
Dans l'obscurité du soir, au travers des fenêtres, on entendait les roulements, le tintement de Florence, sonore la nuit comme un cristal toujours frappé.
--Que lisez-vous, Élisabeth! s'exclama Antoine Arnault, car aucune de ses paroles, aucun de ses sentiments, ce soir, ne pouvait avoir de paix.
Et la jeune fille se troublait, car, ô surprise, elle lisait, en effet, une page de volupté qui venait de briser son corps dans un brûlant roman italien, une page de volupté où triomphe la mort, la mort par l'inextinguible désir!
Et comme tous les deux, sans qu'ils l'eussent su, séparément, étaient prêts au même délire, au même terrible vouloir, épouvantés, ils furent debout l'un près de l'autre, se fuyant, s'évitant, pourtant immobiles, mêlés comme les mots dans l'Ode, comme le son dans l'accord.
--Allez-vous-en, ma bien-aimée, s'écriait Antoine, ébloui, que je ne vous touche pas et que nul ne vous touche, ah! demeurez inemployée! Beauté vierge que je ne puis épuiser, amour du milieu de ma vie, ô bonheur venu trop tard, éloignez-vous de moi! Sagesse de Jupiter, Jupiter que Goethe à chaque aurore adorait, retenez-moi de ma folie; que je ne touche pas à cette enfant. La douleur de Faust, la douleur de Faust elle est au centre de toutes les vies! Celui qui mille fois a enlacé le corps d'Hélène, il crie: «Encore! encore! toujours! Encore ma jeunesse, encore ma force, encore la beauté!» C'est pourquoi je te refuse, Élisabeth!... Allez-vous-en; fuyez-moi, ma soeur, que j'attire sur mon coeur; craignez-moi, perle dont la dense lumière m'écrase. Ce que je veux, hélas! moi qui veux te servir, c'est enchaîner, c'est attrister ton doux empire. La vie plus forte que l'amour, ma vie plus forte que l'amour! ce que je veux, c'est te dire: «Tu es tout, mais je suis le maître de tout...» Fuis donc; ne connais du désir que ces songes voluptueux qui, la nuit, dans leur lit étroit, font frissonner les vierges jusqu'aux épaules. Tu es jeune, tu es trop jeune. Si je te dévoile le chemin secret, d'autres courront sur ce divin chemin. Je les vois, ils sont une foule. Oh! bien-aimée, soupirait-il,--le visage contracté jusqu'à mourir,--que ce soit moi qui conduise tes futurs amants, tes heureux, tes jeunes amants! Il y a sur la terre des adolescents qui seront beaux et qui du fond de leur destin viennent vers toi. La beauté, Élisabeth, la beauté! Ils seront beaux et tu trembleras sur eux, tu t'attacheras sur eux comme une plante avec des racines, pour goûter, pour boire, pour respirer la beauté... Choisis plutôt de mourir, suppliait-il; sois une morte inviolée, une fleur lisse où nul plaisir n'a rampé; il faut avoir honte du plaisir, ô reine! Le plaisir des jeunes hommes monte et descend sur l'orgueil comme une eau qui s'enfonce et ravine. Tu ne serais plus toi-même, ô unique, tu serais celui-là, et celui-là, et le souvenir de celui-là...
Mais la jeune fille, inclinée, chancelante, rose qui a reçu tout l'orage, d'une voix ivre et basse disait:
--Qu'importe? aimez-moi; j'ai bu d'un vin trop fort, aimez-moi. Voici le jour du destin. Aimez-moi, aimez-moi, répétait-elle, comme quand le silence et l'angoisse des oiseaux, dans les nuits chaudes; soupirent: «De la fraîcheur! de la fraîcheur! qu'un vent s'éveille, qu'un nuage s'ouvre, de la fraîcheur!...»
Antoine ne l'écouta pas, ne l'entendit pas. Il ne délia pas cette prisonnière. Ce fut leur nuit violente; chacun enfermé chez soi se sentait assez de force pour détruire et refaire le monde.
Le lendemain tous deux se taisaient.
--Oui, soupirait Antoine quelques jours plus tard, vous ne pouvez savoir, Élisabeth, quelle noire poésie hante mon coeur; la belle tasse d'or où j'ai bu, où vous buvez sans ménagement la vie, je la vois maintenant graduée: encore quelques centimètres du divin breuvage, encore un peu de ce miel, et ce sera, pour moi, fini; hélas! mon amie, fini! Que nous sommes différents encore. Sur les tombes de San Miniato où vous couriez comme sur d'insensibles dalles, je me penchais lucide, attentif, et je pensais: «Morts, je suis maintenant plus proche de vous que de ceux qui vont naître. O morts familiers, ô ma famille indistincte, j'entends quel travail vous défait, encore quelques années et je viens! Mon amie, continuait doucement Antoine,--car il n'avait pour la jeune fille que de la gratitude,--vos petites mains, en serrant la mienne, ne peuvent m'entraîner dans ces ondes lumineuses où, ma chère âme, vous brillez. Vous êtes cruelle et divine, parce que vous avez vingt ans. Vous ne pouvez rien voir autrement que par vos yeux enivrés; toutes les créatures, moi, la douleur, et le mendiant si vous le rencontrez sur le chemin, vous apparaissent toujours légers, joyeux, vivants, mêlés à votre cher Cosmos. Mais moi, je sais maintenant le sens des mots profonds, je sais ce que veut dire le passé, le déclin et la fin, ce que veut dire l'ombre froide; je sais les instants de la vie où, fatigué, s'asseyant entre son destin et la mort, également dégoûté, l'homme, avec stupeur, contemple son âme inerte et noire...
Mais chaque jour, chez l'étrange fille, la folie de vivre augmentait.
Antoine la vit qui s'émouvait d'une armée qui passe et chante et où tous les hommes ont vingt ans. Il la vit pleurer, pour des danses lascives et sauvages, dans un cabaret oriental où la salle grossière tremble et se pâme de désir. Il la vit jalouse d'une jeune femme étrangère qu'un amant furieux avait tuée dans la forêt.
Lorsqu'un soir il lui fit la confidence de sa naissance voilée:
--Ainsi, s'écria-t-elle, haletante, c'est cela, c'est donc cela!
Et, les mains contre les tempes, elle s'émerveillait d'être une fleur de Grenade née sur la tige royale.
--C'est donc cela, répétait-elle, victorieuse, en regardant en elle-même son ardeur, son obstination, sa violence, son impérieuse fierté.
Mais ce sang précieux n'expliquait point suffisamment à Antoine le miracle de son amie. Il la voyait plus diverse, plus belle encore que toute l'Espagne, dont il savait l'ocre torride et la fraîcheur, le goût de benjoin et de myrrhe, les matins roses de rosée. Elle-même, quand les forces de la nature l'enivraient d'un trop doux vertige, disait: «Je ne sais d'où je viens, où je vais; parfois, au centre des jardins, j'entends chanter et glisser les veines universelles; ce qui germe et ce qui meurt fait à mon oreille un bruit familier. Cybèle et Proserpine quand elles écoutaient la terre ont dû surprendre ce bruit...»
Ainsi Antoine la considérait comme la déesse féconde, et elle, orgueilleuse, penchait sur elle-même son culte naïf. Tous deux tremblaient de fièvre divine.
Mais un tel excès épuisait la jeune fille. Une maigreur de feu, semblait-il, un farouche étonnement du regard, et ce sanglot ininterrompu, qui de son coeur s'élançait dans le coeur d'Antoine Arnault, tarissaient sa vie délicate.
Bientôt l'atmosphère des jours lui devint inhabitable.
Lorsqu'ils furent de retour à Paris, tout l'ordinaire les étonnait: les conversations et les actes.
«Ah! pensait Élisabeth en s'isolant des vains propos de leurs amis, au-dessus, au-dessus, toujours au-dessus de tout cela!»
Antoine Arnault ne savait ce qu'elle voulait; elle brûlait et pâlissait. Allait-elle défaillir? Que souhaitait-elle encore? Mais lui-même, instinctivement, du fond de son amour, souhaitait cela: qu'elle mourût. La passion a de ces douceurs! Qu'elle mourût, cette petite fille qui était là pour que l'univers eût sa nécessité, pour que les plus hautes montagnes songeassent: «Que faisions-nous? mais un instant nous nous sommes mirées dans son coeur...»
Martin Lenôtre, attentif, exigea pour elle du repos.
Alors ils quittèrent Paris, ils s'établirent, Antoine, Madeleine, Élisabeth, les petites filles, dans une maison silencieuse, pressée de roses, sur les beaux coteaux de la Seine.
Tout de suite, dans cette solitude, et ainsi qu'Antoine le désirait, l'âme de son amie se replia, vint s'appuyer contre lui.
Ce fut une vie champêtre.
A l'aube une voix d'oiseau s'élevait, et puis une autre, une autre, dans le pin léger, et bientôt cela faisait, au travers des persiennes baissées, tout un bouquet de chants d'oiseaux, un bouquet rond, un bouquet large, bouquet criant et vivant, inégal, haut et bas, tournoyant et vif dans l'aurore...
... Petits oiseaux qui vous contredites le matin sur les branches des arbres, qui mangez, qui buvez, qui avez tout notre coeur, c'est vous la plus pure poésie! Que l'on vous voie vivre, et l'esprit s'apaise; âmes montantes, peuple entraîné vers le faîte, ailes! oiseaux! noblesse de l'air!... Dans le pli brillant et toujours renouvelé de ton cou lisse et sans repos, ô n'importe lequel des petits oiseaux divins, je mets mon rêve; tes deux ailes pour mon rêve! vole ainsi vers les lignes blanches de l'infini, jusqu'au secret, jusqu'au silence, jusqu'au vide, où le vierge azur meurt de pureté!...
Élisabeth, inlassablement, au centre de ce jardin rêvait. Antoine la voyait si langoureuse, si méditative, si hallucinée, que parfois, au crépuscule, près du massif jaune et violet que la fin de l'été brûlait, il lui disait en souriant:
--Bien-aimée, quel bonheur attends-tu donc de la mélancolie?
Et, enivrée:
--Ah! répondait-elle, de mourir...
Mourir, mourir! ainsi elle voulait mourir!... Il l'avait donc conquise comme il le souhaitait, pour le lit profond et sans bord. Il l'avait donc si bien liée, cette rebelle, cette nomade aux pieds d'argent, cette danseuse de Grenade, cette Mauresque, cette Hellène dont l'argile étincelait, dont les lèvres semblaient salées du sel originel du monde, si bien liée, qu'à présent un jardin occidental lui suffisait, avec le coeur d'Antoine Arnault, avec le plaisir, avec la folie de mourir...
De quels perfides poisons l'irritable chasteté ne troublait-elle point leurs sens, quand, pour leur imagination, l'humble jardin fut un nombreux univers? Selon les heures du jour ils le virent mol, embrasé.
Le pin svelte et délié leur fut les coteaux de Gênes, le lent jet d'eau leur fut l'Espagne, et quand, au loin, sur la Seine, un noir remorqueur sifflait, ils se rappelaient, en soupirant, les paquebots du lac de Côme, dont le sourd et rauque appel, pendant les lisses journées, déplaçait et emmêlait le doux azur étagé.
Grisés par la chaleur du soir, sous le mystère des arbres chaque son les pénétrait.
--Ah! disait Élisabeth, ces ténèbres opaques, odorantes; ces torpeurs, ces scintillements, ces cris, et mon coeur noir et ton coeur noir, n'est-ce pas, mon bien-aimé, le délire des nuits cinghalaises?...
* * * * *