La Domination

Part 8

Chapter 83,859 wordsPublic domain

Antoine fit jouer une pièce qui provoqua un élan d'amour dans sa ville. Tous les soirs les planches poudreuses de la scène furent comme un profond divan où il posséda le coeur blessé, le coeur traîné des nerveuses spectatrices. Ce triomphe lui fut sensible, il se crut heureux.

Un matin, un jeune poète, qui admirait Antoine, lui apporta le manuscrit d'une pièce en vers. Ce poème était élégant comme Racine, passionné comme Michelet, orgueilleux comme Antoine Arnault, et ce jeune homme avait vingt ans. Antoine le fit revenir; il le regarda.

«C'est bon, pensa-t-il avec une affreuse douleur, quand je serai vieux on me remplacera, je ne manquerai pas au monde. Voici des garçons de vingt ans qui ont autant d'ardeur que moi...»

Il eut envie de mourir.

Encore une année passa.

Antoine songea aux voyages. Il partit. Il cherchait de beaux silences, de graves enseignements. Il vit l'Espagne, dont la terre brûlante et jaune s'ajustait si bien à lui, qu'il en faisait son manteau, sa pâture, son amour et son cimetière.

Il revit Venise, royale et triste ainsi qu'une âme dans les nobles langueurs du jour, mais, la nuit, jardin violent, guitare rouge, casino de délire et de rêve; hôtesse rémunérée qui attire sur ses liquides places les jeunes hommes, les petites filles. Il détesta cette libre chambre de volupté: Venise. Il haït le métier qu'elle fait. Il méprisa cette chanteuse, cette excitatrice avisée, qui dit: «Tordez vos mains pour mes trop doux parfums, levez vers moi vos visages où luit la plus basse anxiété; traînez-vous; dites ce que vous voulez de moi; ah! oserez-vous dire ce que vous voulez de moi?...»

Antoine vit que les fenêtres étaient fermées au palais de la comtesse Albi; ce fut un vide plus profond dans son coeur.

Il parcourut les sèches rues, glissa sur les rubans d'eau, s'assit aux restaurants de la place Saint-Marc; du Capelle Nero; de la Cita di Firenze. Son passé marchait auprès de lui, s'asseyait à côté de lui.

Il pensait: «Je suis venu ici autrefois, quand j'étais comme un enfant, les yeux de l'homme dépoétisent». Il savait bien que Venise ment, que tout ment, qu'il n'est pas de bonheur, seulement une fuite rapide du temps, et des souvenirs qui s'usent. Il cherchait à s'oublier. Il poursuivit l'ombre de Musset, de George Sand, goûtant un petit recueil de leurs lettres, et le léger dessin, la tendre caricature que Musset fit de sa maîtresse: profil rond et doux comme une laque, semblable à un délicat poisson d'or du Japon.

Honorant la retraite de Byron, il s'attarda au couvent des Arméniens, où ces jeunes hommes polyglottes, typographes obstinés, courbent sur de pacifiques presses des colères d'enfants et de prêtres, se taisent, cependant que grondent en eux l'ardeur des catholiques romains, et les soupirs de la lointaine Etchmiadzin, la résidence odorante, où dans les jours de juillet, sous un immobile soleil, les roses comme de l'eau bouillent...

Ainsi les journées passaient, mais la langueur des soirs, les nuits, les chants sur l'eau (toujours ce chant de Sainte-Lucie!) et la solitude, brisaient les nerfs d'Antoine Arnault.

Langueur de Venise qui êtes là, et là, et là-bas encore!--On ne peut la fuir ni l'atteindre.--En quel point de l'espace cachez-vous vos racines, votre tendre noyau?

--Ah beauté perfide et mortelle, s'écriait Antoine, soyez un jardin pour que je le pille, un trésor pour que je le disperse, une nymphe rebelle pour que je t'enchaîne et te morde!...

Il pensa aux jeunes femmes, qu'il voyait passer dans les barques. Il s'émut que, plus fragiles, elles eussent aussi à supporter cette inépuisable langueur. Avec pitié il se souvint d'une délicate et pâle meurtrière au XVIIIe siècle, qui, voyant se préparer le supplice de la question demandait faiblement: «Comment ferez-vous entrer tant d'eau dans un si petit corps?»

Oui, comment tant de mélancolie, le soir, à Venise, peut-elle entrer dans de si petits corps!

Antoine se lassa. Il quitta Venise en se souvenant qu'autrefois il l'avait aimée comme une femme qu'on aime, comme une chère insensée qui dénoue ses cheveux pour tous les autres hommes, comme une poulpe divine dont les bras liquides lui couvraient le coeur...

Il n'eut pas envie de continuer sa route. Il se retira près de Grasse, dans un secret village, au pli d'une colline, où, sous le soleil, les herbes sèches, fortes et mêlées donnaient l'odeur de la chartreuse.

Il travaillait. Il lut. Il demeura six mois caché. Il ramenait quelquefois, pour quelques heures, dans son logis, de jeunes femmes champêtres, rieuses, bienveillantes, dévêtues. Et Antoine ne prenait point d'intérêt à ces plaisirs d'où toute torture était absente. Il relisait Stendhal, ses larmes coulaient.

«Ah! pensait-il, Julien Sorel, la suprême jouissance c'est vous qui l'avez goûtée, dans le mortel cachot, lorsque vos caresses froissèrent jusqu'à réveiller une plainte, la douce épaule que votre balle avait brisée. Tendre madame de Rênal! douleur dans la volupté!»

Martin Lenôtre un soir vint jusque sur cette colline chercher son ami. Il avait fait ce voyage. Antoine le reçut avec surprise et mécontentement. Mais Martin, tout de suite, gravement parla:

--Je t'assure, disait-il, que cette fille aînée du peintre Gérard d'Ancre, l'aimable Madeleine, serait dans ta vie une compagne délicieuse, patiente, inlassable.

Antoine demanda quelques jours pour réfléchir. Puis il revint à Paris, céda au désir que Martin témoignait de lui faire connaître la jeune fille; mais dès qu'il la vit, et quoiqu'elle lui parût charmante, il lui fut hostile; il la regardait avec défiance et dédain, avec impertinence, comme si elle se fût arrogé le droit d'entrer dans sa vie, de la partager.

Quand même il accepterait cette jeune fille blonde et polie, sa destinée brillante ne serait jamais entre de si fragiles mains! Lorsqu'il l'eut vue plusieurs fois, et qu'il se fut assuré de la parfaite soumission de son caractère, il avertit Martin que sa résolution était prise, qu'il épouserait Madeleine. Il s'y décidait sans bonheur, mais sagement. La vie nomade déséquilibrait son travail, il avait besoin d'une enfant simple auprès de lui. «C'est elle, pensait-il, en regardant Madeleine qui, déjà, tendrement l'aimait.»

N'étant point épris de sa fiancée, Antoine, n'interrompait pas Martin Lenôtre lorsque celui-ci l'intéressait aux agréments que ce mariage lui donnerait.

--Oui, lui expliqua un jour Martin, non seulement Madeleine est riche, mais son père ne cessera de l'avantager, car des deux filles de Gérard d'Ancre celle-ci est la seule qu'il aime. La seconde, Élisabeth, fut toujours loin de son coeur.

Et Martin avoua avec embarras:

--Il n'est point sûr qu'Élisabeth soit sa fille.

Quoique Antoine ignorât la jeune fille dont il savait seulement que, âgée de quinze ans, souffrante ou capricieuse elle voyageait ou se reposait dans une solitude complète, invisible pour sa soeur même, il obligea, par son insistance, Martin Lenôtre à découvrir tout le secret qu'il eût voulu garder. Ainsi Antoine apprit que Gérard d'Ancre ayant été, quelques années après son mariage, appelé à la cour d'Espagne pour faire le portrait des petites infantes, et ayant emmené avec lui sa femme qui était belle, celle-ci inspira une vive passion à un prince espagnol; Gérard s'étant aperçu de cette intrigue royale ramena sa femme en France, ne sachant point si elle était coupable, mais quelques mois après, la naissance de la petite Élisabeth envenima ses soupçons. Il ne put chérir cette enfant. La jeune femme ne vécut pas longtemps; elle laissait à son mari un doute brûlant et vivant...

Attristé de ce que l'innocente Madeleine eût pour soeur une petite fille étrangère, Antoine s'attendrissait de la voir, le soir, écrire sagement, la tête penchée sur le papier, à cette soeur énigmatique dont on ne pouvait penser beaucoup de bien, car, Madeleine ayant témoigné l'ardent désir de la voir revenir auprès d'elle, elle reçut de la vieille gouvernante voyageant avec Élisabeth un mot qui disait: «Nous ne saurions nous décider à venir assister à votre mariage; votre bonheur, ma chère Madeleine, ferait du mal à votre soeur.»

«Petite soeur égoïste», pensa Antoine, qui s'affligeait du chagrin qu'éprouvait sa fiancée.

Le mariage eut lieu en janvier, et les mois passèrent, calmes et mornes, à peine colorés par les tendres pudeurs de Madeleine amoureuse, ou enrichis par ses larmes, car timide et déférente, elle souhaitait tristement, sans oser l'essayer, captiver davantage le coeur d'Antoine Arnault. Et puis une sagesse douce et voilée succéda, chez la jeune femme, à ses premiers emportements.

Son caractère la destinait aux soins silencieux, à la musique, à la rêverie. Elle eut une petite fille, et puis un an après une autre petite fille. Elle les aima comme elle aimait leur père, et sa vie lui fut une douce histoire poétique et familière, dont les images quotidiennes distrayaient son coeur.

Antoine Arnault travaillait; sa grande réputation embarrassait sa vie. En quelques années il connut toutes les agitations de la politique et du succès. Il témoignait à sa femme de la tendresse, sans qu'elle sût qu'il pouvait donner davantage. Lui-même oubliait qu'il avait été un jeune héros passionné, et, après de lourdes et laborieuses journées, le coeur las mais non point soucieux, il goûtait sa paisible demeure et regardait jouer ses petites filles: «Ce sont, pensait-il, les petites filles d'Antoine Arnault; deux garçons auraient mieux continué le sang du père, mais telles que les voilà elles sont parfaites: deux roses issues de mon coeur.»

«Croissez, songeait-il, mes enfants charmantes. Un jour, dans votre sein, la vie encore s'incarnera: un petit être nouveau, élémentaire, rude comme un dieu. Ainsi par vous éternellement enfanté, moi-même fils de mes filles, j'irai, vivant et glorieux, au bout de l'humaine postérité!»

Souvent, dans la fraîcheur du matin, quittant sa table de travail, s'appuyant à la fenêtre et goûtant le vent délié, Antoine pensait: «Je suis content.» Mais le contentement serre le coeur de ceux qui ont connu le plaisir...

Au cours de ces trois années, Antoine avait vu passer chez lui beaucoup de visages nouveaux, qui tous l'avaient laissé indifférent; des hommes, des femmes, et aussi, plusieurs fois, sa belle-soeur Élisabeth, dont il n'eût pu dire comment elle était, tant il n'avait de vision qu'intérieure et sur soi-même; et elle, furtive, farouche, se réfugiait chez sa soeur, causait longuement et repartait en voyage.

Gérard d'Ancre mourut, Madeleine le pleura. Antoine, que le mystère de la mort emplissait de ténèbres et de pitié, s'inclinait doucement vers sa femme. On vit venir aux funérailles Élisabeth; elle sanglota passionnément sur ce père qu'elle respectait et qui ne l'avait point aimée.

Le visage de la jeune fille était si arrêté, si contracté de douleur, qu'il frappa, émut Antoine. Mais ce fut elle qui le soir, au repas, comme plusieurs membres de la famille causaient à voix basse autour de la table, regarda en face Antoine Arnault; et voici que, au lieu de voir seulement les yeux de son beau-frère, elle vit son âme et tous les pays de son âme, et, soudain, éblouie, ardente et audacieuse, elle regarda jusqu'au fond de l'être Antoine, avec cette allégresse, cette volonté d'une vie qui dit à une autre vie: «Vous êtes mon plaisir!»

Plaisir! doux et triste nom du bonheur.

Et comme Antoine aussi la regardait, brusquement blessée elle baissa les yeux, vierge en qui le regard, comme un trop coupable délice, entrait!

... Quelle lumière, quel vertige chantent dans la tête d'Élisabeth, accordent harmonieusement tous ses gestes, cependant qu'enivrée de douleur encore, elle ne sait si elle goûte sur l'âme d'Antoine Arnault la mort ou la vie...

C'est la vie! la vie chantante et montante, telle que l'annonce sur la terre, ce soir, le nouveau printemps.

O printemps, force du monde! qui ne voudrait louer Vénus, naissant sur les eaux attiédies!

Élisabeth le lendemain s'enfuit; comment resterait-elle dans la maison de sa soeur, quand elle a ainsi reconnu son ami? Ils se sont parlé à peine, mais à leurs frissons, à leur silence, à leurs clairs regards voilés, ils savent que les voici pareils, identiques, mêlés. Que leur importe la séparation! Des deux bords de leur destin ils sont venus l'un vers l'autre; la surprise et la force de leur rencontre ont fait se pénétrer à jamais le chaste amant et la chaste amante. Elle sait qu'il est Lui, lui sait qu'elle est Elle. Un seul sang baigne ces deux vies...

XIV

En s'enfuyant, Élisabeth a laissé à son ami les cahiers où depuis sa quinzième année elle écrit; et le soir, à sa table de travail, dans la pièce transfigurée où tout tremble et devient d'or, Antoine lit ces chants désolés: violentes plaintes vers le bonheur, torture où se roule et se blesse une âme enveloppée d'un azur qu'elle déchire. Une fièvre orientale, la chaleur des pays de rocs et de myrrhe, l'andalouse Arabie ont allumé et consument ces pages.

«Ma jeunesse, mon désir et ma vie n'ont point eu cet éclat! pense Antoine. Élisabeth, songe-t-il, rose royale, fille de don Luis de Bourbon, petite-fille de don Sanche, d'Alphonse le Magnanime, des Romanceros et de Cervantès! princesse de Tolède et de Cordoue, reine des Maures, j'ai parcouru pour vous trouver l'univers et les beaux poèmes des hommes. J'ai partout cherché une voix qui répondît à ma voix. Pendant plus de trente années,--car mon deuil date du jour où je suis venu dans le monde,--votre absence me fut aussi sensible que l'est aujourd'hui votre présence. Vous vivez, je ne veux plus rien: que m'importent à présent les jardins de Cachemire que je rêvais de voir, à l'heure où les engourdit le parfum trop fort des épineux ananas. Que me font les barques de Venise dont les couteaux d'argent me fendaient le coeur? Que me fait Lara ou le Corsaire ou cette belle sultane Missouff qui, dans un conte de Voltaire, quelque soir, me parut si voluptueuse? Mon amie, que le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le tombeau de René la tempête recouvre à jamais les gémissements d'Atala, que le balcon de Vérone s'abîme et disparaisse avec l'alouette et l'échelle de soie, que de mes deux mains j'étouffe le cou de colombe d'Antigone, que m'importe, si je puis avec vous, dans un caveau secret, vivre ou mourir?...»

Et du fond de son âme, de loin, dans le silence, Élisabeth répond à cette voix:

«Je chancelais, songe-t-elle, et depuis ma naissance ne savais où poser mes pieds incertains. Aujourd'hui encore je vais en tremblant vers le bonheur; si souvent il m'a déçue. Ah! Antoine, dites-le-moi, êtes-vous mon ami véritable; mon rêve n'emprunte-t-il point votre visage? j'ai si peur! S'il faut recommencer d'espérer en vain, je ne puis. Voici le printemps, ma joie fait dans l'azur des guirlandes de roses. Je lève les yeux vers un ciel infini, étourdi, et doux, comme l'enfance, quand on avait sept ans, si vous vous rappelez... Mon coeur n'est point tout à fait innocent, Antoine; j'ai goûté à beaucoup de choses. Ayant toujours été triste et songeuse j'ai abandonné mes mains dans des mains qui tremblaient, j'ai connu près de mes lèvres des soupirs, j'ai recherché la vie et l'évanouissement; mais à peine touchée par leur rêve, je m'éloignais de ces hommes. Échappée à ce factice amour je redevenais candide... Le matin, dans les clairs ouragans de septembre, chastement enivrée des voix de la nature, je fus la soeur errante du naïf univers.

»Heure matinale, vous me rendîtes humble et fraternelle, quand le lièvre qui passe sur la plaine, comme une lyre est empli de poésie, car son tendre museau froid, ses yeux bombés, sa terne douce fourrure, ses hautes oreilles, autant que mon coeur goûtent et retiennent le vent délicieux, le buisson vert et mouvant, la lointaine ligne des collines, la mouche désorientée, qui roule sur un rayon d'air...

»J'aime la vie, Antoine, je l'aime tristement, comme une soeur penchée sur son frère mort. Et en effet, Antoine, mes dieux sont morts. En vain au travers du feuillage je les cherche et les voudrais ranimer! O mes dieux bleus et forts, qui faisiez vivant le tronc du bouleau, qui couliez dans la source claire, qui fûtes vous-mêmes la forêt, si bien que la jeune fille, écartant les branches du saule, entrait dans vos bras passionnés! Quel écho d'amour demeure dans ces espaces où vos voix se sont tues! Amoureuse des ombres, dois-je lever les mains vers un azur désert?

»O Pan, reviens dans le bois parfumé. Que mon âme qui depuis trois mille ans garde ton culte champêtre voie luire cette nativité! Tous les poètes, et, mon cher Pan, il est beaucoup de poètes, t'attendent dans les jardins; ne les crois pas lorsqu'ils se pensent mystiques et convertis aux religions de Judée. S'ils disent que leur âme est altérée de mystère, c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point trouvé. Ah! qu'un matin de Pâques, quand sur les villes chrétiennes les cloches danseront, vaines poupées de métal, la forêt enfin se ranime! que l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouillées, que les bergers s'élancent, que le bouc et la biche resplendissent au soleil, et que, plus haut que les cloches d'argent sur les villes, tout le feuillage chante: Pan est ressuscité!...»

Mais Élisabeth savait bien que cette exaltation n'habitait qu'une partie de son coeur. La lune romantique éclairait l'autre moitié.

Lunes et mélancoliques soupirs, fluides appels des âmes, larmes, goût de l'éternité, cette sombre fête des nuits à chaque moment l'étreignait...

Voici quelle ardeur la jeune fille apportait à son ami. Elle ne lui écrivait point et lui n'écrivait pas, tous deux tremblaient de se comprendre, de se rapprocher.

«S'il se peut, pensait Antoine, que ce bonheur passe loin de moi.»

Mais elle pensait «Venez, venez.»

Sa tendresse pour sa soeur, qui d'abord l'avait oppressée, chaque jour se glissait à côté de son nouvel et innocent amour, ne le gênait plus et ne lui faisait plus obstacle.

«Vivre, pensait-elle, vivre, ne rien renoncer, ne rien refuser!»

Aussi lorsque Antoine, mourant sans elle, abandonné de son âme et hanté de poésie lui écrivit douloureusement: «Revenez», elle quitta le secret jardin où depuis un mois elle rêvait, et, par un matin de mai, avec une douce aisance, une allégresse victorieuse, elle rentra dans la maison de son ami...

Ces deux coeurs se réunissaient comme se rejoint l'eau libre enfin, qu'un obstacle divisait. Nulle différence ne leur enseignait l'éternel isolement; plus ils avançaient dans le coeur l'un de l'autre par les douces conversations, plus l'écho de cristal des deux côtés résonnait. Ils habitèrent ensemble, dès qu'ils en causaient, les palais de l'Orient, les oasis d'un désert d'or, un temple de la Sicile: leurs souhaits se confondaient; chacun avec l'autre échangea sa fleur préférée, Élisabeth enseignait à Antoine la centaurée rose des champs, tandis qu'elle recevait de lui la tubéreuse au parfum de musc.

Naissant amour! joyeux comme le départ, comme le coeur des oiseaux qui vont s'envoler vers l'Égypte! Leurs jours étincelaient, dorés pour Élisabeth, et pour Antoine vêtus d'une sombre lumière.

--Mourir, disait-il, la vie est finie, et j'entre dans votre éternité.

Et elle disait: «Vivre» et son fleurissant regard s'étendait mystérieusement sur ce qu'elle appelait la vie, et qui pour elle était aussi distinct, aussi proche que si elle avait dit «la rose». Le grave amour de son ami s'épanchait en douce tristesse.

--Élisabeth, disait-il, après que j'ai désiré le monde, la puissance, les plaisirs, et finalement le néant, c'est vous qui m'êtes donnée, chétive et périssable; mais telle que vous êtes, vous dépassez tant mon désir et mon rêve, qu'il me faudrait, pour vous avoir, être mort près de vous morte...

Mais Élisabeth riait parce que c'était ainsi qu'elle exprimait le bonheur.

Il l'aimait, il était près d'elle, il ne savait plus qu'il vivait. Son silence s'étendait comme un chemin d'argent, où les pas de la jeune fille, à chaque minute, s'assuraient. Jamais une vie avec tant d'obligeance et d'amour ne porta une autre vie. Il ne lui demandait rien. Il n'avait plus ni faim ni soif. Il lui donnait tous les noms des héroïnes qu'il avait le plus aimées. Dans son âme il l'appelait tantôt Chimène et tantôt Zuleika.

Ils s'aimaient.

Ce qu'ils voulaient arrivait. Le destin se pliait sous leurs pas et les faisait passer.

Dans la torture, dans la mort, ils n'eussent connu que la joie. Telle est la force de l'amour. Toute intelligence et toute science se posait sur leur coeur. Ils savaient et n'oubliaient plus.

Ils s'avançaient sur le beau tapis des jours comme celui que la prophétie appelle «Le Désiré des nations».

Il ne lui disait pas: «Je vous aime» car ce qu'il sentait pour elle était au delà des mots et de la forme des pensées; mais elle lui disait souvent qu'elle l'aimait, parce qu'elle était très jeune, pas assez pleine encore pour le silence.

Il ne savait pas si elle était jolie, de taille moyenne ou grande, si les doux cheveux, les yeux courbés, la pâleur faisaient l'enchantement du visage; il ne savait rien, seulement que c'était une âme au centre de l'univers.

Ils possédaient plus qu'on n'attend. Lui pensait: «J'ai un empire». Elle pensait: «J'ai un empire». Quand ils disaient: «Voici le soir», c'était comme s'ils avaient, de leur propre volonté, amené le soir sur la terre.

Comme il ne souhaitait rien, il eût voulu qu'elle aussi fût une morte d'amour.

Elle vivait. Ève qui veut connaître son domaine, elle désira visiter le monde. Alors Antoine Arnault, Madeleine, Élisabeth et les deux petites filles, doucement unis, voyagèrent.

Antoine n'abandonnait point son funèbre projet.

--Que voulez-vous? demandait-il,--un matin clair dans Florence et le parfum des roses sur le chemin des collines? Que c'est peu de chose cela auprès d'une tombe ardente! le plus de vie possible, mais pour mourir...

Ils ne goûtèrent les paysages, les aromes et la musique qu'en les recevant l'un de l'autre.

--Prenez ce que mes yeux ont vu, lui disait Élisabeth.

Quelle douce et forte vie ce fut, quelle sécurité, que de sereines aurores!

Aux beaux spectacles du monde, Élisabeth disait: «Je suis venue».

Avec une ingénue hauteur, elle offrait sa présence, l'ardeur infinie de son rêve aux lieux qui ont vu le Dante, qui ont vu Goethe et Michel-Ange. Et Madeleine s'émerveillait d'une soeur auguste et pensive.

... Un soir, s'arrachant aux mollesses des lacs, si voluptueux que Madeleine pressait son coeur, qu'Élisabeth, pensant sourire, pleurait, ils coururent vers la Toscane...

XV

Ils arrivèrent à Florence un jour où le jour est plus tendre qu'un clair visage oriental tatoué de beaux soleils bleus; un de ces jours où la terre est comme un navire, avec des matelots qui chantent et de l'espoir tout autour d'eux; où le ciel glisse et se dissout, et, puisant dans son bonheur, détache des portions d'azur et les fait flotter vers les hommes.

Un jour de roses écloses! les parfums jouaient sur l'air comme des âmes réelles, comme des enfants divins. Élisabeth goûtait, mêlés, ce plaisir et cette déception que causent les choses nouvelles. Elle n'imaginait point ainsi la ronde perle toscane. Trop de perfection arrêtait l'élan de son âme. Ville parfaite, un peu sèche, qui respire, repliée sur elle-même, le fort opium de sa grandeur monastique. Peu à peu, seulement, l'Arno, le Ponte Vecchio, l'air florentin, Or San Michele, Santa Maria dei Fiori, les nuits parfumées par les iris des jardins, enchantèrent Élisabeth.

Elle parcourut les musées, les plus glorieux, le plus caché; Palais Pitti où repose le juvénile Hermaphrodite, si visiblement asservi, qui ne peut éviter les dieux et n'a de pudeur que son visage endormi;--petit musée égyptien, où les divins scarabées sont des gouttes de siècle bleues, de tièdes turquoises taillées.