Part 7
Elle ne répond que par de tendres soupirs qui viennent de la paix de son âme. Tout à l'heure si inquiète, si bouleversée, elle est tranquille et heureuse de nouveau. Non, elle ne peut quitter son époux, son enfant, sa petite puissance sur Venise et Florence, mais elle est plus habile aussi, elle gardera mieux son amant...
Ils restent longtemps ensemble.
Donna Marie pense: «Il y a pourtant quelque chose de brisé», mais elle n'ose pas le dire, de peur que, si elle le dit, cela soit. Quand elle était petite, elle s'en souvient, devinant que son père venait de mourir, dans le salon où l'on était réuni elle se bouchait les oreilles, pour ne point entendre quelqu'un lui dire: «Votre père est mort.»
Elle sentait que ce serait plus absolu lorsqu'on aurait dit ces mots, et que le silence est bienfaisant, incertain encore, pareil aux limbes indécises.
Jusqu'au soir ils restent ensemble; une petite sonnette tinte.
--Ce n'est rien, dit Antoine à Donna Marie qui sursaute, ce sont les lettres...
--Voyez, dit Marie. Émilie a dû vous écrire.
En effet, Antoine rapporte une lettre d'Émilie. Il voudrait ne pas l'ouvrir en ce moment, mais Donna Marie, inquiète, avec de nouveau son regard de chasseresse qui se fatigue, s'épuise, insiste. Il ouvre cette lettre. Elle attend qu'il la lise, mais il la replie; alors, elle la prend, et son visage, à la lecture, s'irrite. Curieuse lettre! insensible, aiguë et fière, et dont l'adieu se termine par une phrase qui transperce, exténue Marie.
«Je suis contente, écrit cette fille à son amant, je suis contente que tu me quittes tandis que tu me désires encore!»
Antoine a beau se désoler, il goûte au fond de son coeur les colères de ces deux femmes, leurs plaintes, leurs parfums emmêlés.
Marie demeure étourdie, déconcertée de cette phrase, et rancunière.
Quand elle rentre chez elle, elle ne sait que faire. Elle voudrait pousser cette Émilie, si elle la voit, et marcher dessus. Mais on lui dit:
--Mademoiselle Tournay est souffrante.
Et ce fort pitoyable instinct, cette animale pitié de l'être pour l'être, la solidarité de l'espèce enfin, que la maladie ou la mort éveillent, adoucissent déjà Marie.
--Ah! dit-elle à voix basse.
Et elle se dirige vers la chambre d'Émilie...
... Cette Émilie en larmes est dans ses bras! Marie ne sait pas comment cela se fait, mais cette bacchante qui sanglote et se trouve mal est dans ses bras, et voilà Marie toute bouleversée par le poids, le corps, le désordre de cette fille pâle qui menace de mourir, qui, une main sur son coeur, le visage grave et fermé, étouffe, n'a plus de respiration, et, de toute sa force, pend dans les bras de Marie. Et Marie n'est plus qu'une soeur qui veut réchauffer cette vie lamentable. Une sorte de passion, d'ivresse, de sensuelle bonté s'émeuvent en elle au contact de cette malade. Elle s'empresse, et, d'une voix tendre, avec des paroles d'amour, appelle cette endormie...
Elle l'étend et lui baigne le front; elle la soigne, comme Antoine, dans le jardin de roses, l'a soignée. Et, comme dans ce même jardin, Émilie, seulement assoupie, avec une hautaine langueur se laisse raviver. Et, dans la bonté de Marie, dans la chaude, animale bonté, passent des éclairs de douleur qu'elle accueille avec une brusque sensualité.
Émilie, morte de volupté dans les bras d'Antoine Arnault, devait être comme elle est là, rigide et pâmée, avec le visage soudain grave et royal! Et voici que Marie songe: «Si Antoine était là, s'il venait, comme elle guérirait vite! Elle tournerait vers lui ses yeux encore clos et ses bras. Et lui, ému devant ce corps qui semble mort, pris de pitié, de douceur, se précipiterait... «Qu'as-tu? lui dirait-il; me reconnais-tu? C'est moi.»
Hélas! à ces pensées, Donna Marie se rapproche d'Émilie qui, lentement, les yeux fermés, encore glacée, reprend son souffle régulier; et, tandis qu'elle la soigne et desserre le corset sous le flottant peignoir, elle s'intéresse de connaître--quelle trahison!--les faibles beautés de la patiente, la taille lasse et la peau fraîche, qu'elle s'enivre de sentir inférieures à sa propre beauté...
Quand Émilie se raccroche à elle d'un geste devenu naturel, familier, Marie voudrait reculer; mais, amèrement, elle pense: «Je la goûte comme l'autre l'a goûtée.» Et, avec un mortel plaisir, elle sent contre sa joue les larmes d'Émilie, les larmes salées, elle tient ses mains brûlantes, elle respire la vive moiteur, la peau luisante et gelée, l'arome des cheveux sauvages.
Lorsque Émilie reprend ses sens, il semble que les reproches et les colères aient sombré dans cette vive et chaude scène. Elles sont toutes les deux sans défense. Émilie, la première, retrouve une audacieuse tranquillité; elle remercie, et Donna Marie, accablée, se retire maintenant.
Comme ces deux journées l'ont changée! Elle n'a plus la force de lutter. Entre Antoine et Émilie, elle meurt de déceptions, de regrets, d'incertitude. Elle voudrait se reposer, s'en aller; elle ne peut quitter encore le petit enfant souffrant... Veut-elle éloigner Émilie Tournay? Elle n'en a pas la force: depuis tant d'années, elles vivent ensemble. Elles se sont aidées dans les villes étrangères, dans la vie étrangère; elles se sont habituées l'une à l'autre.
Maintenant, souffrante et couchée à son tour, dans son abattement Donna Marie s'attendrit de voir errer auprès de son lit, avec des pas soigneux et légers, et son jeune parfum vivant, Émilie Tournay, adroite et dévouée. Une fatigue des nerfs, une grande lassitude amollissent la triste comtesse. Elle tourne ses regards vers son petit enfant, et quand le comte revient, elle s'attache à lui avec une lourde et confiante torpeur.
Antoine Arnault: voilà son ennemi véritable. Elle redoute de le voir. Comme il lui a fait du mal!
Chez cette faible Marie, un choc si fort, une si grande dépense d'énergie ont épuisé le sentiment. Elle se plaint de lui à Émilie Tournay, qui ne le défend pas. Elles s'entendent toutes les deux, et cette intimité, cette faiblesse attachent l'une à l'autre les deux femmes, font naître chez Marie exténuée, l'enfantine et sentimentale confiance, et chez Émilie l'actif dévouement. Les voilà liées, liguées.
Las d'attendre un appel, toujours retardé, auprès de sa maîtresse malade, Antoine, abreuvé de mélancolie, de désenchantement, un soir quitte Venise, et, de Florence, il écrit à Donna Marie.
«Madame,
»J'erre depuis trois jours, empli de vous et triste jusqu'à mourir. Mais bientôt votre image s'effacera dans mon coeur.
»Je vous quitte, petite âme blonde, fragile et hautaine, parce que déjà vous me quittiez. Vous retourniez doucement à votre passé, à votre rigueur, vous ne saviez plus de moi que mes baisers; encore les pouviez-vous confondre avec ceux que vous donnait votre époux. J'ai souffert et vous avez souffert, je ne peux rien vous reprocher. Je n'avais pas pour vous d'amitié, et notre amour est brisé. Vivez. Votre chère beauté, dans les soirs de Venise, enivrera plus d'un jeune homme. Ne soyez pas malheureuse. Si, pendant quelques jours, vous souffrez, attendez; je vous jure que cela passe. Votre folie eût été, lorsque je vous le demandais, de tout quitter et de me suivre.
»Quelle part de vous ai-je aimée en vous, je ne sais. Je me suis aimé moi-même sur votre douce et claire beauté.
»Hier, je suis resté plusieurs heures dans la villa que vous habitez en automne, sur les collines de San Gervasio. J'ai vu les grandes salles graves où des échos sommeillent; la salle à manger qui donne sur le jardin de citronniers; votre salon obscur, tout enorgueilli et parfumé des soies, des reliures, des faïences de la vieille Italie.
»Je sens que là vous vivez noblement, dans votre sombre robe couleur de l'olivier, entourée de respects et de servilités, négligente et affairée, regardant par distraction, au mur, le médaillon de terre bleue et blanche, de Lucca della Robbia, qui représente un petit garçon emmaillotté.
»Le mal que je vous faisais, je cesse de vous le faire en m'en allant. Hélas! mon amie, vous, si légère, vous alliez être submergée par l'ombre et la cendre que mon coeur répand autour de moi. Moi seul je peux résister à ma tristesse, à mes cruels déplaisirs. Je rechercherai la solitude. Ce matin, au couvent de Saint-Marc, dans les divines cellules où la douce, innocente fresque, placée à gauche, semble vivre et chauffer comme un coeur irisé, j'ai goûté la paix de la mort; et quand, au-dessus du beau sapin touffu qui fait le milieu du petit jardin, dans l'azur lisse comme une dalle, une cloche a sonné, j'aurais aimé, destitué de toute volonté, mêlé à un troupeau paisible, sous le regard d'un prieur désabusé, me rendre à quelque réfectoire, à quelque atelier, à quelque étude, enfermé désormais dans une sourde, aveugle et maigre discipline.
»Mais, tout à l'heure, dans le cloître plus tendre encore de San Domenico, à mi-chemin de la colline de Fiesole, j'ai pu sentir que ni l'isolement, ni les clôtures n'empêchent dans ces asiles l'entrée de la tristesse et de l'ardeur.
»Là, elles tombaient du ciel, du morceau de ciel bleu suspendu au-dessus du silencieux jardin muré.
»Les tristes rosiers cloués aux murs roses; l'infini silence de la petite pelouse, de l'eau plate dans le puits, des fenêtres, des toits; le temps démarqué, qui passe sans qu'il soit nécessaire pour ces captifs de connaître la date et les saisons, tout ce néant, tout cet infini constituait le plus puissant aphrodisiaque. Et je me blessais à penser à vous, à vous désirer comme jamais je ne vous ai désirée. Dans ce couvent perdu sur la colline, l'éternité ne m'eût pas suffi à vous aimer.
»Hélas! je crois voir encore tournoyer le soir rose et bleu...
»Lorsque, chancelant de mélancolie, je suis sorti de cet enclos, j'ai regardé le moine qui m'ouvrait la porte, un jeune franciscain vêtu de bure et de cuir, qui lui, vit là. Gorgé de repos et de silence, son vigoureux visage brillait comme celui d'un guerrier, d'un chasseur, d'un amant. Il semblait ivre d'appétits, fougueux comme un cheval au soleil... Et je l'ai vu disparaître, se replonger, s'ensevelir, derrière moi, dans l'ombre de son monastère, dans l'odeur de pierre, de tiédeur et d'encens...
»Madame, ces rêveries qui bouleversent mon âme et ornent encore votre image, recevez-les dans vos petites mains futiles et bonnes. Oubliez-moi, et, plus tard, si vous aimez l'orgueil, qu'il vous soit cher de penser que c'est vous que, dans Venise, Antoine Arnault a aimée. C'est vous qui fûtes pour mon coeur, au-dessus de l'eau verte, dans la fenêtre dorée, Yseult et Desdémona. C'est vous qui chanterez dans mes livres, au regard des jeunes hommes. Petite immortelle qui, sans moi, fûtes demeurée secrète et périssable, une dernière fois je vous contemple comme une créature vivante, et, maintenant, j'entre avec vous dans le jardin des souvenirs, amie endormie et divine...»
XII
Antoine ne sut pas l'effet de sa lettre sur Donna Marie; elle ne répondit pas.
Il quitta Florence, et lentement, longeant la mer, il descendit vers son pays.
La peur de la solitude, qu'il pensait aimer, lui fit rechercher, en cette fin de septembre, Martin Lenôtre. Celui-ci habitait sa maison familiale, dans la verte campagne.
Antoine fut tendrement reçu.
Souriant et heureux, innocent et actif, Martin Lenôtre, d'âme immobile, sans évolution de coeur, accueillait son ami. Tous deux se promenaient dans les longues allées d'un jardin feuillu, où, déjà touchés par l'automne, des massifs d'héliotropes, de géraniums, s'éteignaient comme de belles flammes.
Le matin, l'air dépouillé des voiles de la chaleur et du soleil, donnait son parfum vif et nu. Une odeur d'eau, de buis et de violettes, humide comme un petit nuage, flottait aux deux bords des sentiers. Martin respirait doucement, satisfait de la fraîcheur comme il l'avait été des journées torrides; mais une mélancolie profonde, un mal incomparable déchiraient l'âme d'Antoine Arnault.
--Qu'as-tu? lui disait Martin. Tu es triste, sans raisons, puisque tu reconnais que te voilà libre, exempt de regrets, tourné vers l'avenir...
--Oui,--répondait Antoine, toujours sombre,--j'éprouve une tristesse sans raisons, initiale, finale, profonde... Ai-je dit, reprenait-il, que j'étais triste sans raisons? Non, Martin, tout m'est une raison de tristesse. A peine au centre de ma vie, j'en vois déjà le néant, et j'en prévois le déclin. Martin, si tu rapproches et entasses les plus belles victoires, l'azur du golfe de Naples, la jeunesse et la musique, tu n'atteindras point encore à ce qu'est mon ambition, ou plutôt mon élan, mon ardeur à vivre! L'univers est pour moi différent de ce qu'il apparaît aux autres hommes: les plus hautes montagnes me sont des collines que mon esprit franchit aisément; les villes des villages, et l'espace un étroit jardin. Par moments, ayant dépassé toutes les formes et tous les contours, je contemple le royaume immense et blanc de la folie... Martin, que fait-on sur la terre? même si on avait le bonheur, on ne voudrait pas le continuer. Il faut la vie ascendante, et qui voudrait nous suivre dans cet insatiable enthousiasme? Ainsi, nous perdons nos amis, nos habitudes, nos plaisirs. Je le sens, chaque jour je m'enfonce davantage dans ce désert royal où les autres ne me sont plus rien. Et que puis-je sur moi-même? En vain essaierai-je d'arrêter en moi un mouvement qui me nuit, me détruit en même temps qu'il m'augmente. «Il pense en moi.» Cela déjà nie toute la volonté; «il pense en moi» d'une manière qui m'afflige et qu'il faut que je supporte... Je n'ai pas trente ans, Martin, et voici que j'ai rompu avec ma vive jeunesse, avec mon enfance, l'illusion, l'espérance et la riante énergie. Je ne suis plus le même. Qu'est-il survenu, qui brusquement m'a dit: «Tu es changé, et le monde, tel qu'il se reflétait dans tes yeux, est changé.»
--Tu dois être souffrant, interrompit Martin. C'est une âme délicate que l'organisme; les troubles du foie...
Mais Antoine l'arrêta:
--Laisse, Martin. Il faut que l'on soit malheureux, ou, si tu veux, subtilement malade, vous n'y pouvez rien. L'esprit a ses raisons que la science ne connaît pas. Je vais te dire mon malaise: je pense, et, généralement, on ne pense point. Vois les êtres vivre. Ils passent doucement de la force à la sénilité, ils étaient des hommes, ils sont des vieillards. Ils n'ont point réfléchi, et ce passage s'est opéré insensiblement. Mais, pour celui qui se regarde et se voit, quels sujets d'impuissante détresse, d'infinies lamentations! Ah! Martin, un jour viendra,--un jour proche déjà--où, lisant comme à mon ordinaire, je sentirai que ma vue est changée. Je ne comprendrai pas d'abord; je me lèverai, je m'approcherai de la fenêtre, de la lumière; mais, bientôt je m'apercevrai que l'obscurité est en moi, que la destruction lentement s'est établie dans l'oeil présomptueux: la mort aura commencé son oeuvre! N'est-il pas raisonnable qu'un tel sort nous affecte? Je vieillirai! Il me restera l'honneur, les dignités, la connaissance du monde, hélas! tout cela à moi que rien n'intéresse, qui n'ai demandé à l'univers que quelques pâmoisons! Si je m'accorde un prix considérable, c'est que je me sens aujourd'hui apte aux glorieuses entreprises; mais mon orgueil, lucide, avec toutes mes chances décroîtra. Martin, que nous restera-t-il de l'amour? Comme je la médite avec amertume, cette anecdote que conte sur soi-même le galant Fontenelle! «Ma maîtresse me quitta, dit-il, et prit un autre amant. Je l'appris, je fus furieux; j'allai chez elle et je l'accablai de reproches. Elle m'écouta, et me dit en riant: «Fontenelle, lorsque je vous pris, c'était sans contredit le plaisir que je cherchais. J'en trouve plus avec un autre: est-ce au moindre plaisir que je dois donner la préférence? Soyez juste, et répondez-moi.» Fontenelle n'était pas sensible: «Ma foi! répondit-il, vous avez raison.» Aujourd'hui déjà cette gracieuse histoire me crève le coeur, tandis qu'à vingt ans, je me souviens d'avoir ri, amusé, un jour qu'une petite amie qui m'avait beaucoup aimé et qui cessait de m'aimer, désespérée, essayant d'arrêter la destinée, me serrait contre elle et me criait: «Plais-moi encore, plais-moi encore! Hélas, je me détache de toi!»
Martin Lenôtre, heureux et bon, écoutait avec plaisir des phrases qui lui étaient une harmonieuse tempête.
Antoine s'arrêta de parler et réfléchit. Puis il reprit:
--Tu n'en peux douter, Martin; comme toi, j'adore la science, oppressée et lumineuse. Le procès de Galilée, si j'y songe, fait saillir dans mon âme ces muscles de l'exaltation qui, dans la mêlée des idées, feraient de moi un guerrier; je voudrais voir s'élever sur ma ville la statue de la déesse Science. Moi-même, en lettres d'or sur la pierre, je lui dédierais son image. «Tes cheveux, lui dirais-je, ont les rayons de l'or, du manganèse et du sodium; tes yeux mesurent la distance des astres, ta gorge a le rythme des mathématiques éternelles; une de tes mains s'appelle «Audace» et l'autre «Apaisement de la Douleur», et tes genoux, à chacun de leurs mouvements, avancent le bonheur des hommes!» Mais, mon ami, dans les soirs tristes, solitaires, quand le léger mécanisme de mon cerveau se détraque, et, qu'insensible aux raisonnements comme un enfant malade à la lecture, je réclame pour mon coeur de naïfs bonheurs colorés, ah! qu'elle-même alors est impuissante! comme je n'ai rien pour moi, moi qui n'ai pas l'animale habitude de vivre, la douceur chaude, inerte, de la bête au terrier!
Antoine Arnault que son discours enfiévrait, portait par instant ses mains à ses tempes d'un geste pathétique que Martin admirait.
--Tu te plains, lui dit-il avec un rire tendre, tu te plains, et tu sens ainsi, tu peux donner à des livres le son de ta voix, de ta vie...
Alors Antoine Arnault, amèrement, se débattit.
--Ne me parle plus, supplia-t-il, de livres, de littérature. Hélas! où en est venu le divin métier! Regarde. Combien sont-ils dans l'auguste enceinte? Vois toutes ces créatures qui chantent: de leurs voix mêlées s'élève une hideuse cacophonie. Des livres et des livres! On ne peut, dans ce tapage, distinguer la voix privilégiée. La poésie et le roman coulent comme deux fleuves fades; les âmes les plus ordinaires usurpent un peu de gloire. Charlemagne, quand on chantait faux dans son temple, se levait, en habits d'empereur, et, de son sceptre dur, il frappait à la tête le malheureux, le misérable; faut-il qu'Apollon se montre moins fier, et tolère, sans les châtier, tant d'offenses? Martin, je n'ai plus rien à entendre des humains; il ne me restera de plaisir qu'à mourir, qu'à entrer dans l'ombre où sont mes rois morts, les divins, les fous: le géant Hugo, qui, avec des mots, faisait le soleil ou la nuit, le géant Nietzsche, qui, pour les pas de son orgueil inouï, inventait des ponts au-dessus des nuées...
Antoine Arnault s'arrêta, demeura silencieux, puis il soupira:
--Cela aussi est néant. Oh! mon ami! l'immense ennui de Pascal, je l'ai bu jusqu'à la lie...
Martin réfléchissait doucement à l'état de son ami, dont la détresse l'inquiétait.
--Ne voudrais-tu pas te marier? suggéra-t-il. Mais tu aimes ta tristesse, put-il ajouter en voyant le geste de refus que fit Antoine.
--Peut-être, je l'aime, répondit Antoine; je ne sais. C'est comme si j'entendais tout le temps au fond du bois profond, touffu, le cor, le son du cor, qui est la plus pleine mélancolie qu'on puisse imaginer: l'on écoute, l'on meurt, et l'on ne peut bouger...
Martin Lenôtre n'essayait point de donner à Antoine son propre bonheur en exemple; il savait bien que l'harmonie et la paix lui venaient de son caractère et que, pour qu'Antoine les pût goûter pareillement, il lui eût fallu d'abord se dépouiller de soi-même.
--Oui,--soupirait Antoine, alourdi de passé,--que de choses mortes, déjà mortes! Morte pour moi, la douce madame Maille, qui avait des yeux d'eau tendre, et cette tristesse de l'âge qui, près de moi, dut si souvent percer son coeur; mortes dans mon âme, elle et sa maison, et l'odeur de Chypre de ses mains, et nos courses du soir dans Paris illuminé, et ma jeunesse et sa jeunesse! Morte aussi, la fille du maître, la petite Corinne, dont un soir j'ai aimé les larmes, comme j'aimais la nuit qui était au-dessus de nos têtes... Et, maintenant, ce souvenir est où est cette nuit, effacé, disparu, perdu. Évanouie, la jeune femme folle qui réchauffa mon coeur dans les froides Flandres; morte, Émilie Tournay, dont les soupirs, au-dessus des roses d'un jardin de Venise, avaient la violence du printemps, de la musique et du vin; mourante aussi dans mon âme, de jour en jour, hélas! Donna Marie, qui, pendant six mois, fut ma vie, la lumière et la chaleur de ma vie... Que ne puis-je être fidèle! Fier et noble bonheur! Comprends-tu, Martin, je n'ai plus besoin d'elles, c'est fini. Leur douceur, leur beauté ne m'ajouteraient rien: je cesse de les voir dans mon âme. Petites ouvrières désormais inutiles, elles rentrent dans l'ombre, et je garde entre mes mains leur doux travail. Il me serait impossible de les aimer encore, de regoûter à ces pêches dont mes baisers ont épuisé l'arome et l'eau. Ma destinée, ma force, l'avenir:
«Millions d'oiseaux d'or, ô future vigueur!»
voilà ce qui, à mon insu, dirige ma vie; mais je ne sais que faire de la vie... La gloire me lasse sans m'apaiser, et déjà diminue en moi la sainte jalousie, l'ardent orgueil, l'émulation: «César pleura quand il vit la statue d'Alexandre...»
»Hélas! reprit-il en riant, quand je songe que les moralistes nous font un grief d'être inconstants, d'être volages, cruels; que ne donnerais-je pas pour aimer encore, comme je l'aimais, ma première maîtresse! Douces années; mais je ne puis. Voilà mes torts. L'affreuse lettre que le vicomte de Valmont fit parvenir à la présidente de Tourvel, et où, après chaque aveu de rupture, de lassitude, de dégoût, revient l'impitoyable: «Ce n'est pas ma faute», est une juste étude de physiologie. Il est atroce qu'elle soit parvenue à la présidente de Tourvel, qui en mourut, mais toute la faiblesse involontaire de l'homme y est raisonnablement confessée...
Et Martin renonçait à le vouloir guérir.
«Le temps, pensait-il, peut seul modifier ce caractère...»
XIII
Antoine Arnault revint à Paris.
Il reprit sa vie nombreuse, affairée, le coeur détaché de tout.
Mais par moments son orgueil sursautait. Les nouvelles renommées aiguillonnaient sa force. «Il ne faut pas, pensait-il, que les autres passent!...» Et d'un discours, d'un article, d'un beau livre, il arrêtait les jeunes essors, il demeurait le premier.
Parfois encore il songeait à Donna Marie; il reconnut un soir; sur une enveloppe, le timbre d'Italie; c'était un mot d'Émilie Tournay où cette injurieuse personne offensée s'écriait: «Si je vous eusse aimé comme j'ai aimé d'autres hommes, votre conduite m'eût peut-être contrariée; mais je n'eus pour vous que de l'indifférence et du mépris...»
Et Antoine s'amusa d'évoquer cette Émilie telle qu'il l'avait connue.
«Émilie, songeait-il en riant, vous ne pensiez point tant de mal de moi, quand, renversée au jardin Eaden, vous respiriez sur mon coeur, passionnément, comme si le vêtement et le col de votre amant eussent été empreints d'un parfum rapide et délicieux dont vous vouliez tout avoir.»
Quelquefois Antoine Arnault pensait:
«Quel sera maintenant le mystérieux avenir? ou plutôt que serai-je? Je ne puis me prévoir, mystérieux moi-même.»
Il fit plus âprement de la politique. Il parlait à la Chambre. Il eut des ennemis ardents. Ses discours irritaient. Un jeune prince de la droite, par jalousie, l'attaqua, et sur la vive réponse d'Antoine fit mine de s'élancer. Minute inoubliable: toute la gauche, debout autour de l'agresseur, levée comme des montagnes, se retenait à peine de dévorer ce page! Antoine connut l'amour des mâles, ce que pouvait l'éloquence. Il eut avec son rival un duel où il le blessa, mais il eût voulu cent fois le tuer. A ces enivrants combats de mornes jours succédaient.
Un an passa.