Part 6
Et voici les cloches molles des digitales, où, adroit et ardent, le lourd bourdon s'enfonce et tremble de volupté.
La jeune compagne d'Antoine sourit de la douceur que lui fait éprouver tout ce fécond jardin.
Autour d'une légère tonnelle où luisent de si petites roses qu'on les prendrait pour des pâquerettes, tournent de tendres papillons blancs, peu sauvages, abattus par la chaleur et le parfum, et qu'on enfermerait dans la main. Antoine et la jeune femme les regardent jouer, et l'un de ces mols papillons, délicatement, lentement, vole vers la petite rose, et de sa bouche lui baise la bouche avec tant de netteté, de force et de perfection que l'on peut voir trembler de désir, de plaisir et d'entente l'insecte délicieux et la fleur favorisée...
Antoine Arnault se retourne et baise ainsi les lèvres de sa compagne.
Mais on n'embrasse point cette jeune femme sans qu'elle meure, sans que son coeur s'arrête et se glace, sans qu'elle devienne la victime ou la tendre comédienne, il ne sait, d'un trop sensible plaisir...
Antoine ne s'attendait pas à de si délicates nervosités; elle pleure et soupire, et va vraiment s'évanouir...
On pouvait la croire robuste et joueuse, habile et passionnée, mais non qui s'abandonne jusqu'à dénouer son âme, jusqu'à répandre un négligeable trésor qu'on ne lui demandait pas. Quelle revanche prend-elle de sa vie rude et comprimée, de sa claire robe fanée, de son parfum et de sa poudre à bas prix, de sa chaussure lourde sur son pied de nymphe lourde, de sa bague en petite perle sur son doigt rond, enflé? Ah! tout cela qui n'est point fin ni suffisamment convoité, comme elle s'en venge par sa crise de volupté, comme elle se fait précieuse par ses langueurs, par ses vapeurs! Il faut bien qu'Antoine lui parle avec une anxieuse délicatesse, qu'il la tienne et la touche comme une Esther évanouie; qu'il lui dise: «Je vous en supplie, je vous en conjure, ah! mon Dieu! qu'avez-vous? parlez!»
On la vit dans le palais de la comtesse jusqu'à minuit passé, sans faiblir aider le comte à transporter les lourds volumes d'une bibliothèque qu'il classait à nouveau; on la voyait, à la promenade, délivrer hâtivement les mains de la comtesse d'une ombrelle, d'un petit paquet; on la voyait servir, et ici elle est une Ève gisante, qui commande et s'impatiente!
Et Antoine, en effet, est tout ému d'être l'objet d'une pareille scène, d'une si animale scène.
Il s'empresse...
Cette fille au regard brutal, il la faut soigner comme une Hébé qui se serait laissée choir du lit des dieux.
Les cheveux bruns dénoués sous le chapeau chancelant, la robe en gaze de Brousse froissée, une écharpe vive qui glisse, c'est un désordre oriental.
Antoine trempe un mouchoir dans un peu d'eau jaillie du sable, et lui baigne les tempes; elle dit avec irritation: «Pas ainsi,» et Antoine, plus doucement, passe ce mouchoir sur ce front.
Donna Marie, fûtes-vous jamais si impérieuse? vous qui, dans vos jours de fatigue, pressiez doucement la main bienfaisante qui caressait vos cheveux.
Antoine Arnault emmène sa compagne exténuée en gondole, et puis chez lui, dans cette demeure,--il eût souhaité ne pas le faire!--dans cette chambre où il a goûté les larmes de sa chère comtesse.
Là, elle se guérit, redevient vive et ménagère, refait les bouquets des vases, s'amuse, se rhabille, se déshabille, et, dans les bras d'Antoine, reprend son agonie enivrée, ses pâmoisons, ses syncopes voluptueuses.
Et puis elle s'en va gentiment, pleurant, riant, puérile, coquette, ayant retrouvé sa santé.
Antoine ne sait ce qu'il doit ressentir. Cette fille vulgaire, subtile et malade lui laisse pendant une heure encore un fort parfum. Reconnaissant d'avoir suscité de tels troubles, il estime cette adroite forcenée. D'un corps rude, et déjà fané à vingt-cinq ans, elle fait une âme nuancée qui brûle, se glace, soupire, mord, meurt.
Est-il dégoûté, la désire-t-il encore? Il ne sait. Mais il sent qu'en somme c'est fini. Il n'attend pas de réelle distraction de cette sultane-servante; elle n'est entrée ni dans son âme, ni dans sa vanité.
La comtesse, la précieuse, le saura-t-elle? Souffrira-t-elle?
C'est cela qu'il faut chercher.
X
Antoine Arnault reçoit le matin Émilie Tournay, tandis que la comtesse vient le soir.
Plus à son aise, mademoiselle Tournay maintenant se repose, flâne, cause, et Antoine voit bien, avec soulagement, qu'elle ignore les relations que Donna Marie et lui ont ensemble.
D'ailleurs, elle n'est point méchante ni perfide; elle semble attachée à Marie. Si elle est la maîtresse du comte, Antoine ne s'obstine pas à le savoir; il n'ose demander si le comte éprouve de la passion pour sa femme, s'il est exigeant... Ah! comme ce secret lui perce le coeur! Et, blessé de dégoût et d'humilité à la pensée de ce partage, se vengeant de Donna Marie qui, le soir, innocente et confiante, lui dit: «Il faut toute la vie me rester fidèle...» il ne repousse point les caresses de cette autre jeune femme.
Que Donna Marie le sache? Qu'elle ne le sache pas? Que veut Antoine?
Ah! qu'elle ne le sache pas! Pâle petit coeur aristocrate, qui aime autant qu'il peut aimer, sans héroïsme et sans carnage; mais avec une douceur infinie, une si noble soumission, et en même temps une confiance si royale! Qu'elle ne le sache pas! Qu'elle continue à vivre, gracieusement, sans que son doux orgueil soit brisé. Et puis Antoine bientôt va partir, va laisser là l'une et l'autre, la rude bergère dont il ne se soucie point, et celle qui lui a appris le triomphe, la perverse ardeur sacrilège, la vanité sensuelle. Il lui dira: «Adieu, Donna Marie, restez avec cet homme qui est votre Fortune et votre époux et qui, moi présent, me déshonore; mais, quand je serai parti, vous gémirez en vous souvenant de moi près de lui, et, vous étreignant, il étreindra le groupe adultère que vous formerez, unie en pensée à votre amant. Ah! quel plaisant corps à corps pour ce dédaigneux seigneur!...»
* * * * *
Donna Marie, sur la place Saint-Marc, le soir, après le dîner, tandis qu'elle fait quelques pas au bras du marquis di Savini, entend, non loin d'elle, mademoiselle Tournay qui dit en riant, à voix basse, à Antoine Arnault:
--Tais-toi, Antoine!
... Mademoiselle Tournay a-t-elle dit à Antoine Arnault: «Tais-toi, Antoine,» ou bien la comtesse, devenue démente, se figure-t-elle cela? ou bien est-ce une plaisanterie, une comédie, quelque chose d'organisé qui oblige mademoiselle Tournay, qui n'en a pas l'intention ni l'envie, de dire en ce moment à Antoine Arnault, qu'elle connaît à peine: «Tais-toi, Antoine».
La comtesse ne peut plus avancer; elle perd la tête; elle veut savoir... Qui peut-elle interroger? Elle ne peut rien. Elle s'assoit. Le comte Albi et le marquis di Savini font venir des granitti, des cigares.
Antoine, Émilie ne se doutent pas que Donna Marie a entendu cette phrase, pour laquelle d'ailleurs Antoine a considéré avec mépris l'imprudente et vulgaire Émilie.
Hélas, Donna Marie! Vous tenez maintenant le bout du fil: vous allez suivre et vous expliquer les regards de votre Émilie, qui tantôt provoquent et tantôt fuient les yeux de votre amant. Vous allez apercevoir toutes ses ruses, toutes les familiarités qu'elle prend avec lui. Quand il lui parle, elle feint de répondre négligemment, et, s'il se tait, elle s'agite, s'inquiète, se plaint de la soif, de la fatigue. Comme elle rit quand elle le regarde! Riait-elle comme cela autrefois? Donna Marie ne le croit pas, mais peut-être se trompe-t-elle, peut-être est-elle folle?...
«Est-ce que, quand on a la reine, on veut la servante? Est-ce que cette fille n'est pas une fille grossière et rude, qu'on ne saurait désirer? Si un homme, dans un désert, dans la forêt, avait besoin d'elle, il l'aurait et la quitterait après...»
Voilà ce que pense soudain la comtesse de mademoiselle Tournay, qu'elle aimait.
«Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? crie sa pensée, comme une folle. Est-ce une liaison qui commence, sont-ce les premiers signes, et lequel des deux veut l'autre? Sans doute Antoine méprise Émilie, repousse ses avances... Mais ne le voit-on pas qui semble accoutumé à elle? Il la connaît donc? il s'aperçoit d'elle? et, tout à l'heure, ne lui a-t-elle pas dit avec une rude aisance: «Tais-toi, Antoine...»
Ah! quel dégoût pour Donna Marie! Cette fille va-t-elle séduire son amant? Et son amant, qui est-il, son amant qui n'est rien, qui est de la race, au fond, de cette Émilie? Qu'ils aillent ensemble, s'ils se plaisent... Donna Marie le dira bien à Antoine; elle lui dira: «Je ne sais ce qu'il y avait, mais il y avait quelque chose qui faisait que je n'aurais pas pu vivre vraiment avec vous...» Mais, hélas, hélas! comme elle l'aime! Ne pouvait-il lui épargner cette douleur?... Pourquoi la tue-t-il ainsi?
* * * * *
Soir du 29 août sur la place Saint-Marc, elle ne vous oubliera jamais!
Voyez. Elle garde une apparence de vie, de mouvement, de douce grâce, mais elle est pantelante comme un guerrier à l'infirmerie, soldat qui sur un lit dur a le poumon découvert, a la mâchoire cassée...
* * * * *
Antoine Arnault ne voit pas l'angoisse de Donna Marie, tant il est occupé à souffrir d'elle, à la détester, parce qu'elle est là, si pâle, entre ce vieux marquis di Savini et son mari.
On ne peut rien se dire; on se sépare, on rentre chez soi, et Donna Marie, dans sa chambre, meurt de douleur.
Son esprit et sa vie, elle les sent froids comme la pierre, anéantis; mais tous ses nerfs sautent et sanglotent, et la douleur, mille douleurs circulent en elle, courent dans ses veines et sous sa peau comme une foule dans les rues. Cela fait un mouvement intolérable, un va-et-vient dans son corps... Et elle, alors, se lève et marche, va et vient dans la chambre; elle voudrait sortir de sa chambre, de la ville et de la vie, aller on ne sait où, dire à Antoine: «Antoine, Antoine tu m'as tuée. Je m'en vais où vont les mortes. Où sont les mortes?»
Et puis elle songe que là-bas, non loin d'elle, dans une chambre du palais, Émilie Tournay se déshabille, entre dans son lit, se repose; elle songe qu'Émilie Tournay est une petite bourgeoise, une fille sans fortune, qu'elle a aidée, qu'elle a aimée, mais dont elle jugeait et dédaignait toutes les allures, tous les sentiments, toute la forme...
Hélas, cette Émilie, Antoine l'a tenue dans ses bras! Donna Marie n'aurait-elle point dû penser à cela, qu'on ne laisse pas une femme auprès d'un homme? Ne sont-ils pas faits pour l'amour? Non pour l'amour tendre et triste qui en cet instant déchire son âme, mais pour cet autre amour, bref et brûlant. La nature elle-même ne le souhaite-t-elle pas? Ne l'indique-t-elle pas? Les femmes, toutes les femmes, et cette Émilie, n'ont-elles point de tendres corps qui se penchent et avancent, tendus vers les mains des hommes? Les doigts se touchent, les genoux se touchent, tout un être attire l'autre être, et, dans les soirs chauds, les femmes tristes ou légères ne tombent-elles point, comme les fruits las sur la prairie?
Hélas, cette Émilie! tout naturellement Antoine Arnault l'a touchée et l'a prise. Elle, Donna Marie, n'avait donc pas veillé? Il a été, avec cette fille, comme elle sait qu'il est. Elle le voit. Elle sait ce qu'il a dit, ce qu'il a fait. Elle sait tout de son plaisir, de sa gratitude, de ses perverses joies... Hélas! que ne sait-elle de lui!
Et voici qu'elle se sent être la soeur de cette Émilie, ayant le même corps, le même secret, puisqu'un même homme les a goûtées, connues. Les voici deux, toutes pareilles, avec le même souvenir et la même attente; et Antoine sait leur différence et leur ressemblance. Mais lui, il est le même, il ne change pas, et toutes les femmes qu'il a connues se sont ressemblées, sont devenues comme des soeurs entre elles, parce que c'est l'homme qui parle, et la femme qui entend, s'imprègne et se modifie.
Quelle nuit elle passe! pendant laquelle lentement, sûrement, toute sa vie se défait, se détruit. Puisqu'elle a perdu tout le goût de la vie, qu'elle est vraiment dépouillée d'elle-même, que ne meurt-elle à l'aube? Sa confiance, sa beauté, sa noblesse, Antoine les a trahies avec une fille inférieure. Cela est. On ne peut pas effacer cela. Mais son orgueil n'est pas si blessé que son rêve.
Hélas! elle le sait bien, elle ne peut pas se détacher de lui. Infidèle ou fidèle, n'est-il point toute sa volupté? Le vertige et l'éclair, l'incomparable bouleversement, le désir et le plaisir, cent fois plus vifs et plus satisfaisants que ne sont l'une à l'autre la soif et l'eau, et enfin la langueur qui glisse jusqu'à la mort et jusqu'aux larmes immobiles, ne les a-t-elle point connus à cause de lui, à cause de son regard, de sa voix, de ses mains, fidèles ou infidèles?
* * * * *
... Donna Marie, quand le soir sur l'eau verte et troublée résonneront les tristes chansons de Tosti, et que, la tête renversée, d'une impossible voix, muette, vous adjurerez les cieux et les ténèbres de diminuer votre sensuelle ardeur, que vous importe, si votre ami vous parle et vous enlace, qu'il en ait enlacé d'autres encore?
Oui, Donna Marie, songez à vous-même; aveuglée par les pleurs ne jetez pas au plaisir le blasphème lyrique, les cris de l'insensé: «Va-t'en, maître de l'extase et propriétaire de la joie! Va-t'en, majesté! Va-t'en, splendeur!»
Vous sentant plus impure par votre plus exclusif désir, n'exigeant plus rien de l'amitié ni du serment, vous connaîtrez d'âcres joies, audacieuses, pourpres, corrosives.
Posez sur votre âme froissée ce beau petit masque d'ivoire dur et rond dont les Vénitiennes du siècle de Louis XV recouvraient leur visage, sous le tricorne noir: votre amant ne reconnaîtra pas votre coeur. Ainsi masquée, goûtez la volupté, laissez glisser sur vous les tendres souffles, les tendres doigts; votre moins sage beauté effraiera votre amant enivré. Il vous redemandera votre âme. De vos pieds nus à votre cou serré de perles, à vos cheveux chauds et mêlés, vous lui semblerez une énigme audacieuse, et vous posséderez ainsi, jusqu'au désir inassouvi, votre soucieux vainqueur...
Donna Marie ne pense point de cette manière; elle sent seulement qu'elle souffre trop; et maintenant, debout à sa fenêtre qui regarde le canal, dans le matin naissant, abêtie, les yeux levés, elle cherche par où, par quels escaliers de l'air, par quelles mystérieuses portes de Venise elle pourrait sortir de la vie...
Tout à l'heure, bientôt, elle prendra sa gondole, elle ira chez Antoine Arnault, et là, elle parlera et elle criera jusqu'à ce que quelque chose soit changé dans tout ceci, dans tout ce qu'elle éprouve, dans tout ce qui est.
Elle est prête, elle sort, elle arrive chez Antoine. Elle ne vient jamais le matin, mais Émilie, depuis une semaine, vient ainsi de bonne heure, et Antoine, recevant Donna Marie, s'épouvante de sentir que l'autre dans quelques instants va venir.
La pâleur de Donna Marie, son attitude sombre et fermée le mettent mal à l'aise; il ne sait que lui dire. Mais elle parle, et voici que, douce, timide, toujours soumise, elle devient forte, et d'une voix nette, desséchée, elle dit tous ses griefs, ce qu'elle a deviné, ce qu'elle entrevoit, ce qu'elle sait. C'est le chant de la fierté, du naturel dédain, de l'antique et claire hauteur. Antoine ne reconnaît pas son amie plaintive et penchée.
Comment faire comprendre à cette guerrière qu'il l'aimait et la vénérait? qu'il l'a trompée par douleur; qu'on ne peut pas laisser sans se venger, sans devenir fou, la femme que l'on aime à l'époux qui revient...
Elle ne veut rien écouter. Et voici qu'une sonnerie tinte, et que sans doute Émilie maintenant est là, devant la porte, tout près.
Pleurant, priant, essayant de saisir les mains de Marie, Antoine la supplie de se taire, de ne point laisser soupçonner sa présence, tandis que lui va tout simplement dire à Émilie Tournay qu'il ne la reçoit pas, qu'il travaille, qu'il ne la verra plus. Mais Donna Marie, brûlante, glacée, haletante, exténuée, sans défense, cédant enfin, tombe dans les bras du jeune homme; elle baisse la voix et ferme les yeux.
--Dis-lui,--soupire-t-elle, calme, soulagée,--dis-lui que c'est moi que tu préfères...
Au bout de quelques instants, Antoine Arnault revient près de Donna Marie.
Il ne lui dépeint pas le visage d'Émilie, sa colère, ses soupçons; il hait cette fille, et s'indigne et ne pense qu'à la comtesse. Mais elle ne peut point oublier cet adultère, elle regarde autour d'elle, et, d'une voix blessée, elle dit:
--Ce fut ici... ici!...
Hélas! elle ne peut pas oublier. Elle voudrait tout savoir de cette redoutable Émilie, ses défauts ou sa beauté; elle voudrait la voir souffrir, et lui dire fortement, tranquillement: «Cela ne me fait pas de peine que vous souffriez.» Elle ne s'inquiète pas de savoir si Émilie a des soupçons et peut la perdre, elle veut se venger.
Antoine la conjure d'être raisonnable afin de garder son secret. Elle répond:
--Oui, mais oui.
Cependant elle songe:
«Je ne me perdrai pas en disant à cette fille ce que je pense d'elle, combien je la méprise.»
Et, comme elle revient chez elle, elle trouve devant la glace du salon, coquette, riante, Émilie Tournay.
Elle ne peut rien dire pendant le déjeuner. Le comte annonce qu'il va passer trois jours dans la montagne, où verdissent les beaux paysages de Giorgione. Ah! quelle délivrance pour Marie! Comme elle va retomber sur le coeur d'Antoine, lui faire répéter jusqu'à l'épuisement, jusqu'à ce que les mots usés, pressés, n'aient plus de sens, tournent et tombent, qu'il l'aime, qu'il souffrait, qu'il est jaloux, qu'il meurt. Et comme, tout à l'heure, dans la maison silencieuse, loin des oreilles de l'époux, elle va doucement torturer cette Émilie détestable!...
XI
Le comte vient de partir, il a dit adieu à Donna Marie, il lui a baisé une main, et puis l'autre main.
Émilie Tournay est restée au salon près de la comtesse. Elle chante à voix basse en s'occupant des fleurs; elle semble rire; elle passe plusieurs fois près de Marie, et de son pied repousse la longue traîne étalée autour du fauteuil de la comtesse. Elle va sans cesse près du miroir, et se regarde, et s'arrange. Elle se plaît, elle se flatte elle-même. Donna Marie ne peut plus supporter cela. Elle lui dit deux ou trois mots insignifiants, mais de quel ton agressif! Émilie se retourne, surprise; elle veut s'empresser auprès de Marie, et, comme à l'ordinaire, lui prend doucement le bras; mais Marie, ne pouvant dominer son regard qui devient froid et pâle, sa voix sèche qui s'élance, dit en riant de colère à Émilie:
--Ma chère, vous aimez Antoine Arnault.
--Et vous aussi, répond celle-ci d'une voix douce, d'une voix indulgente, aimable.
Donna Marie dédaigne cette phrase. Elle reprend:
--Vous l'aimez. C'est lui qui me l'a dit, qui me l'a raconté... Vous ne savez pas comme il en riait!...
Mais Émilie pâlit:
--Il ne riait pas, dit-elle, quand il vous trompait avec moi.
--Avec vous? reprend Marie ivre et blanche.
Et elle ajoute:
--Je ne sais pourquoi je vous parle: une seule de mes pensées vous pousse et vous fait rouler par terre... Avec vous, ma chère? on ne trompe pas moi avec vous... Vous, on vous prend parce qu'on a pitié de votre désir, de votre besoin, de votre maladie amoureuse; parce que vous suppliez les hommes, et qu'on a pitié de cela; parce que...
--Pourtant, dit Émilie, tranquille et féroce, il vous a trompée avec moi.
Donna Marie, qui était debout et marchait s'arrête; elle regarde son ennemie assise et obstinée.
--Vous, dit-elle (comme elle est pâle et forte), vous? Regardez-vous! Que chercherait-on sur vous? Le goût des robes que j'ai portées, et que je vous ai données? Elles étaient plus belles quand je les ai mises... Non, ma chère, on ne veut pas de votre âme ordinaire, de vos mains lourdes, de vos pieds lourds, de votre basse coquetterie, de votre gros linge brodé, par amour... je vous le dis, reprend-elle avec une espèce de calme et de bonté, et, comme on donne un renseignement,--il vous a prise par pitié...
Émilie Tournay ne sait pas répondre. Sans doute son coeur éclate de haine, mais elle ne peut enfreindre l'habitude de la servile et lâche douceur. Tant de fois, dans sa vie, elle s'est excusée! Excusée d'être en retard, de s'être mal acquittée de telle commission, de se trouver souffrante au moment où l'on a besoin d'elle... Elle voudrait s'excuser encore.
Cette nécessité de se rendre aimable pour vivre est entrée dans son sang, et apaise ses plus vives colères. Par instinct, par habitude, sous l'avalanche d'injures, elle voudrait prendre Donna Marie, la conduire vers la chaise longue, l'étendre, la reposer, la guérir.
Elle la hait, et ne peut que caresser, à cause de cette habitude des soins.
Mais Donna Marie n'est pas assouvie. Chaque fois qu'elle regarde Émilie, elle pense, elle sent: «Il l'a eue.» O prestige de la créature que l'amant a pressée! Mystérieux nuage d'or sur l'ordinaire fille! Donna Marie est attirée en même temps que rebutée. Elle voudrait questionner, elle voudrait s'asseoir près d'elle et lui dire: «Je vous méprise; c'est fini. Maintenant, causons. Racontez-moi, racontez-moi...»
Les yeux dans ses mains, elle écouterait les confidences voluptueuses, l'affreuse confession voluptueuse. Et, en même temps, elle dirait à Émilie: «Comment, il a embrassé vos mains larges et moites? Voyez mes mains... Et quel parfum trouvait-il à vos cheveux crépus, mêlés? Et comment avez-vous fait pour cacher vos souliers, qui sont si ridicules avec leur aspect chaviré?»
Et puis, en somme, tout à l'heure, elle dirait à Antoine: «Tu me dégoûtes et elle me dégoûte; allez-vous-en l'un avec l'autre...»
--Je vais voir ce que fait le petit, reprend finalement Émilie Tournay, gênée, qui cherche à se retirer, à ne plus être là.
Elle s'en va silencieusement, ayant l'intention de ne plus peser, de ne pas irriter...
Donna Marie, seule, réfléchit.
Cette fille la tient désormais. Certes, pense-t-elle, depuis longtemps Émilie a tout deviné; elle n'en parlait pas, elle était discrète, tout occupée à vivre commodément, paisiblement... D'ailleurs, elle est naturellement discrète, c'est sa vertu, son obscur honneur, sa rude délicatesse... Mais maintenant! Que ne peut-elle dire au comte! Oui, Donna Marie a de quoi se disculper: nulle autre preuve que celles de l'amitié, d'une gracieuse et vive entente; cependant la méfiance du comte éveillée, voici mille obstacles qui surgissent et empêchent l'ancien bonheur. Et cette Émilie, il la faut écarter. Marie ne veut pas la voir.
Mais si Antoine ne supporte plus la jalousie que lui inspire l'époux de Donna Marie, si c'est pour cela qu'il a trompé sa chère maîtresse après l'avoir beaucoup fait souffrir, hélas! quelle douceur et quelle paix peut-elle espérer encore?
Il faut qu'elle s'entretienne avec lui. Elle sait qu'il l'attendra, Fondamenta Bragadin, tout le jour. Elle sait aussi qu'il a écrit à Émilie Tournay qu'il serait absent, qu'elle ne revînt pas. Elle va le voir. Quelle douceur!
Et, quand elle arrive chez lui, elle le trouve si tendre et si triste, si plein de bonté, qu'elle oublie; dans l'appartement où l'autre aussi fut choyée, elle ne voit plus qu'elle-même et que lui, leur plaisant passé, leur chaude confiance. Collés l'un contre l'autre, de leurs bras désespérés ils s'attirent, se retiennent; ils se taisent et s'enlacent.
Donna Marie est vêtue d'une légère robe turque, brodée, dorée, et, avec sa douceur tiède, sa frêle pâle beauté, sous le vêtement lamé, elle fait songer à mademoiselle Aïssé.
--Petite dame triste et chérie du beau XVIIIe siècle, soupire Antoine, étions-nous bien faits l'un pour l'autre; vous faible, hautaine et frivole, et moi qui souffre trop de vous?...