Part 5
Ayant hésité, elle répondait:
--Oui,--pensant qu'il l'instruisait sur la peinture, et qu'il n'en fallait point paraître troublée.
Il la conduisit dans Saint-Marc. Oubliant sa compagne, il s'émerveillait chaque fois de l'or de ce temple, de cet or arrondi et creusé, de ces alvéoles d'or, de l'or ineffable!
«Voici, pensait-il, la cassette et les bijoux de Jéhovah. Si ce n'eût été un songe, le jour de ses noces spirituelles, Jésus vous eût mis, Saint-Marc, dans la belle corbeille de sa fiancée Catherine.»
Et Donna Marie, attentive, levait doucement la tête, ou regardait par terre les petits carrés de marbres, étirés, lâches, desserrés comme de petits tapis persans.
Antoine Arnault, désespéré par le calme de la comtesse, se mit à l'aimer, à se tourmenter, à souffrir pour elle; à se demander s'il ne tenterait pas un suicide pour l'émouvoir ou l'intéresser. Il prenait aussi la résolution de n'y plus penser, et il l'observait si bien qu'il ne répondit point, par deux fois, aux invitations qu'elle lui adressa. Aussi fut-il contrarié de la rencontrer, un soir, qui dînait avec quelques amis dans un café où il avait ses habitudes. Il fallut causer, et, dans la soirée, les convives se rendant au théâtre et la comtesse se trouvant fatiguée, Antoine Arnault dut se proposer pour la reconduire chez elle, en gondole. C'était la première fois que, la nuit, ils se trouvaient si près, enfoncés dans les bas coussins noirs...
Partout, le silence. Un vaisseau français, le _Duguay-Trouin_, rêve immobile sur la lagune. Et puis voici, au loin, une musique grêle, faible, tremblante, musique de lumignon qui passe sur la barque coloriée.
On distingue la triste mélodie:
Santa Lucia, astro d'argento...
Deux rameurs blancs, tout penchés en avant, élancent une gondole, qui, éperdue, énigmatique, s'enfonce dans l'ombre, semble courir au plaisir, frôle celle où Antoine se tait auprès de sa compagne.
--Je vous reconduis à votre palais? demande Antoine à Donna Marie.
Mais elle dit doucement:
--Pas encore, faisons un tour sur le canal; du côté de la musique, ajoute-t-elle en désignant la barque aux lampions.
Et on va vers la musique. Antoine n'a rien à dire; une jeune dame s'est confiée à lui, il la ramène à sa demeure. Il se félicite que la voix d'un ténor, sur l'eau, voix puissante et comédienne, le dispense de distraire en ce moment sa mince compagne voilée. Cette voix s'enfle et se rengorge comme un vaniteux pigeon, et Antoine, froissé dans sa délicatesse, méprise cet amant grossier, ce miroir pour les colombes. Il regarde Donna Marie, qui écoute, les yeux embués, ne semblant point disposée à repartir.
«Hélas! songe Antoine, l'humidité du soir me gagne, pourtant ne devrais-je point, pour conquérir l'estime de la comtesse, m'établir comme elle à rêver?» Il veut lui parler, louer la beauté de la nuit, mais il perçoit d'ardents soupirs; et, tandis que l'impudique pâmoison du chanteur italien contagionnait sa noble voisine, quelle stupeur, quelle jouissance n'eut-il pas soudain, de l'entendre qui murmurait d'une voix livide: «Mon ami, je ne peux plus le supporter, j'aimerais mieux qu'on me tue...»
Renversée au dossier noir du bateau, éplorée, certes elle s'attendait à recevoir le jeune homme sur son coeur, mais Antoine Arnault redoutait de calmer trop vite une confiance à peine ouverte, et, quoiqu'il lui parlât avec plus de familiarité, il lui parlait sans ardeur.
--Nous causerons demain,--lui disait-il, comme quelqu'un qui a désormais un inoubliable avantage;--d'ici là, je vous écrirai.
Elle ne pouvait répondre; par soumission elle acceptait qu'il ne devînt pas son amant sur-le-champ, comme elle l'avait imaginé dans son innocence et son délire.
Mais elle restait malade, et révélait sa fièvre par des soupirs.
«Mon Dieu, pensait Antoine Arnault, si passionnés que nous soyons, comme elles le sont davantage, pour un peu d'ombre et de musique! Celle-ci ne peut plus se traîner; elle avoue une si secrète émotion comme elle avouerait qu'elle a peur ou qu'elle a froid. Quelle volupté elles se sont faites de leur servitude...»
Il laissa, sur l'escalier de son palais, Donna Marie, dont il emportait, pour enchanter sa nuit, l'expression de visage douce et pâle, toute la figure défaite.
Le lendemain, de bonne heure, il lui écrivit. Il l'appelait chez lui, dans l'appartement de la Fondamenta Bragadin; il lui disait comment elle entrerait, comment elle sortirait afin de n'être pas vue.
Elle ne répondit pas.
«Ce serait pis encore si hier je l'avais embrassée, pensait Antoine; elle serait presque guérie, tandis qu'en ce moment elle se débat.»
Il lui écrivit chaque jour, et, bientôt, il reçut une lettre douce, qui demandait de l'amitié.
«Je n'en donne et n'en reçois pas, pensa Antoine ce n'est pas mon métier.»
Mais il écrivit qu'il lui proposait de tout son coeur cette amitié; que près d'elle, dans son palais, il était farouche, défiant; qu'il la suppliait de venir.
Elle vint. Épouvantée, irrésolue, elle entra chez lui pour se sauver de la rue, pour n'être pas vue, pour fuir.
Elle entra dans ses bras ouverts; elle avait eu si peur qu'elle se serrait contre lui et pleurait. Le danger, elle l'avait connu dans la rue, devant la porte; maintenant elle était sauvée, elle le remerciait. Après la honte d'être dehors, les yeux levés, cherchant un numéro, ce n'est rien de se trouver là, dans une chambre inconnue, près d'un jeune homme...
Elle le remercie.
Elle n'a rien à redouter de lui. Pendant qu'elle parle et se plaint de sa frayeur, il la presse contre lui... Elle écarte doucement les mains du jeune homme, mais il la reprend encore, et, chaque fois qu'elle le repousse, il revient. Ainsi, elle s'habitue à ses tendres audaces.
Lorsqu'elle regarde autour d'elle, avec un peu de tristesse, les murs nus, il lui dit:
--Mon amie, ces pièces sont froides et sans grâce, bien différentes de vos demeures, mais il faut que vous les acceptiez par amour de moi.
Et, comme elle est aujourd'hui sans désir, accablée et tendre, elle l'écoute, docilement, lui dicter son sort nouveau.
Elle ne retrouve pas la volupté solitaire de l'autre soir sur le grand canal, mais elle aime Antoine Arnault de toute son âme, et, dans son esprit innocent elle perçoit que l'amour est plus triste que la passion, qu'il ne peut pas se satisfaire, qu'il est placé dans une région du rêve où les images et les sanglots se répondent; qu'il est un navire en détresse dans la nuit, dont les signaux, les fusées, les sourdes cassures ne seront point de la côte entendus...
Dès ce premier jour, Antoine Arnault connut tout le coeur de sa maîtresse. Il goûtait moins le plaisir de posséder une âme si délicate et si douce, qu'une entière reconnaissance. Empli d'un triste enivrement, il lui tenait la main, ne pouvait se décider à la laisser partir, à ce qu'elle franchît son seuil et retournât chez les autres. Avec la gravité de l'homme qui vient d'épouser une jeune fille, il se sentait ému de responsabilité et de crainte. Il avait peur de tout pour elle, peur qu'elle fût seule dans la rue; que, rencontrée, elle se troublât. Il eût voulu ne pas la rendre, l'emmener, se charger de cette vie faible et gracieuse.
En songeant au comte Albi, il était jaloux, sans fureur, mais avec un délicat et profond chagrin. Vraiment, Antoine Arnault aimait Donna Marie, et Donna Marie, sans réserves et sans ruse, déjà fidèle, tombait chaque jour sur le coeur de son ami. Ce tendre adultère était devenu son âme, sa tâche et sa conscience; scrupuleuse, elle demandait à Antoine:
--Est-ce que j'aurai ce bonheur de pouvoir vous rendre heureux?
Quelquefois, il la remerciait doucement, et, d'autres fois, goûtant la saveur d'être cruel, il répondait:
--Laissez mon bonheur, Marie, ni vous ni moi n'y pouvons rien: c'est l'affaire de nos humeurs. Près de vous, que j'adore, je puis rester morne, tandis que la joie délicieuse, quelquefois, comme une eau vive, s'est répandue dans tout mon être, sans raison, venant on ne sait d'où, au cours d'instants infortunés.
Alors, elle pleurait, et se rassurait sous les caresses de son ami.
L'amour que Donna Marie éprouvait lui avait rendu la volupté du soir brûlant sur le canal. Elle s'émerveillait du plaisir, dont elle n'avait point prévu le violent abandon, l'âcre ardeur et la paix. Quoique audacieuse et avide de goûter tout l'amour, elle demeurait timide, de cette timidité qui, plus que ses élans, touchait Antoine.
Cette âme rivée à la sienne, et qui chaque jour, pendant deux heures, perdait pour lui sa prudence, sa pureté et sa force sociales l'émouvait; il eût seulement voulu qu'elle fût plus souvent douloureuse, semblable aux jours où, sans désir, inquiète d'entrevoir les espaces infinis, Donna Marie pleurait sur les mains d'Antoine Arnault...
VIII
«Ah! pensait quelquefois Antoine, comme pourtant la chère et noble créature me diminue! Il faut que je me penche pour parler à cette âme, qui, dépouillée de son manteau de soie, de sa froideur et de son petit commandement, est assise plus bas que moi dans le monde. Et je m'enfièvre à ce jeu, m'intéresse, me détourne de mon devoir, qui est de toujours conquérir. Certes, Donna Marie, je vous aime. Je vous aime, quand, reprise par votre naturel orgueil, vous parlez nettement et dignement, et que moi je me souviens. Je vous aime quand, dans la salle humide et pourpre de votre palais, vous vous empressez auprès du vieux gentilhomme vénitien ou des futiles dogaresses, et que, d'un regard attachant votre regard, je fais connaître à votre imagination, à votre doux corps sensuel, cet «intolérable répit» que chante le poète Swinburne, ivre d'acide volupté. Je vous aime, petite amie, quand dans l'église Santa Maria dei Miracoli, où vous alliez si chastement faire vos prières,--et qui, vous le voyez bien, est un coffret ardent et triste, une close gondole bombée, et toujours ce carnaval or et noir,--quand dans cette église je vous prends la main, et vous dis, malgré votre peur du sacrilège: «Ma chère Marie, c'est vous Sainte-Marie des Miracles, car de votre coeur, qui était un petit pain ordinaire, vous avez fait une rose brûlante...»
Ainsi Antoine Arnault, sans se perdre dans l'amour de Marie, y goûtait pourtant de précieuses félicités.
Alors le comte Albi, qui voyageait à Florence, à Sienne, revint à Venise. Antoine en eut une extrême douleur, quelque chose qui touchait à ses nerfs, à son honneur. Il pensait qu'il ne devait pas supporter le retour de son rival. Enlever Donna Marie? il n'y fallait point songer; et quel embarras lui eût été, à la longue, cette soeur chétive, amoureuse et silencieuse, qui buvait, les yeux fermés, l'opium du rêve et du plaisir.
Qu'elle lui jurât de repousser les prières de son mari, comment aurait-il pu la croire, quand il voyait le cruel Italien si exactement et froidement satisfait?
Ainsi, lorsque lui, Antoine Arnault, étant le plus orgueilleux et le plus finement sensuel, avait réussi à fondre dans son coeur une précieuse princesse dorée dont il pouvait penser: «les reines ne sont pas plus douces», l'ennemi venait et la reprenait! Et lui, chanteur dans le jardin, page sous le clair de lune, il n'était pas même entendu de son amie, mourant, dans la belle chambre du palais, entre les bras de l'Italien.
Pourtant, Donna Marie ne lui était point si reprise qu'il ne la vît fréquemment, mais il ne la voyait que pour la tourmenter, que pour se briser le coeur avec elle. La passion et les larmes de son amie ne lui suffisaient pas, il eût voulu d'elle quelque imprudent sacrifice, qu'elle continuât à le rejoindre dans les petits salons du café Florian qui, rouges et dorés, et ornés de miroirs, ressemblent à de frivoles loges d'Opéra; mais, aussitôt, il la suppliait de n'en rien faire, et, finalement, la repoussait comme si elle lui était odieuse et déshonorante.
La douce Marie pleurait, et goûtait obscurément l'importance d'être un objet de luttes et de débats, de vaniteuses convoitises.
Antoine Arnault affectait de la traiter désormais comme une amie, un camarade. Il lui parlait de littérature; elle s'efforçait de le comprendre, quoiqu'elle le pût difficilement.
Une fois, il lui dit:
--La phrase que je préfère dans les livres, et qui enfin donne en amour le sentiment de l'absolu, est celle qui clôt Le Rouge et le Noir. «Madame de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie; mais trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants.»
Et Donna Marie, désespérée, demandait doucement à Antoine:
--Que voulez-vous que je fasse?
Il répondait:
--Je ne veux rien. Je veux que vous ne soyez pas, que vous n'ayez jamais été la femme du comte Albi.
Quand il rencontrait le comte, il demeurait avec lui fort poli, ensuite il s'indignait de cela; puis il se reprochait ses révoltes.
«Quoi! pensait-il, je suis Antoine Arnault! je marche au son de mon rêve, jeune, énergique, ébloui, comme Siegfried quand il suit le chant de l'oiseau! lorsque je pense, le monde et toutes les conceptions du monde sont à l'aise dans mon esprit: je vois l'univers par en dessus, par en dessous et de côté. Tout ce que mon regard touche s'enflamme; l'histoire, les pensées et les sons, les couleurs, les actions des héros entrent dans mon coeur comme des odalisques au sérail, et je les épouse un instant. Je suis immortel, non point parce que toute une jeunesse et toute une harmonie naîtront de mon âme et de mes livres, mais parce que je me suis connu et parce que je me suis aimé, et que pénétré et fécondé par moi, je suis innombrable et parfait: un signe, un cercle, une planète... J'ai mené plus de deuils et de fêtes dans mon imagination que ne peuvent en regorger les dômes et les palais de la terre. Quand la musique vient à moi, je la reçois en pleurant: elle est ma fiancée immortelle, l'orgueilleuse, l'intangible, la guerrière et la mouvante... Je suis ce que je suis, et je souffre parce qu'un homme me reprend une femme qui est la sienne, qui lui appartient, comme la femme du charpentier appartient au charpentier, et n'est point, ainsi que dans ma folie il m'apparaît, un objet précieux capté par un patricien barbare.»
Mais le souvenir qu'Antoine Arnault avait de Donna Marie pâle et frissonnante, les lèvres et les yeux enivrés, pressant contre lui sa douce épaule aiguë, lui rendait impossible un placide raisonnement.
La torride fin de juillet l'énervait encore davantage. Il voulait quitter Venise, sans pouvoir s'y décider. Il comptait aussi sur le départ, en août, de Donna Marie et du comte Albi, qui, d'habitude, regagnaient les environs de Florence: une maladie du petit garçon allait les retenir plus d'un mois immobilisés.
Antoine aimait la comtesse; il souffrait de l'aimer, et ne s'épargnait aucune chance de douleur. Il l'appelait chez lui, puis, en pleurant, la renvoyait, un peu soulagé d'avoir vu sur le visage de sa maîtresse l'angoisse du désir longtemps accumulé, du lourd et désirant désir.
D'autres fois, quand elle arrivait si lasse, si couverte de pleurs, si mystique qu'elle souhaitait s'étendre sur le tapis de son amant pour y mourir, il l'accueillait avec une brutale ardeur, et, comme elle s'effrayait qu'on voulût violenter un corps que baignent des larmes:
--Hélas, lui disait-il, avec une impitoyable langueur, tes larmes ne touchent pas uniquement mon âme, ma bien-aimée!...
«C'est curieux, pensait-il; le chagrin, qui l'affine encore, la rend plus subtile aussi. Voici qu'elle mène à son gré son mari et moi. Elle m'aime, et pourtant ne meurt point. Cette âme s'éveille à la vie, à d'habiles ménagements. Jalouse, elle serait bien plus touchante.»
Il ne restreint plus sa cruauté.
Un jour, il s'emporte contre la jeune femme jusqu'à lui reprocher sa pâleur, sa tristesse, ses bras amaigris.
--Vous n'êtes pas gaie, lui dit-il. Ne retrouverai-je donc jamais ce que j'aimais en vous, votre rire, votre ingénuité, votre gentillesse à vivre?
Et, sans colère, penchée contre son amant, le corps, les mains découragés, emplie d'amour, buvant enfin à la douleur, les yeux plus profonds qu'on n'aurait pu croire, avec une grande pitié pour lui, pour elle, elle dit doucement:
--Vous m'avez rendue si vieille, mon enfant chéri...
Il lui reproche aussi la tendresse qu'elle a pour son petit garçon.
Un petit garçon qui souffre, mais qui ne va pas mourir, qui déjà joue avec les bibelots de bois qu'on met sur son lit, cela vaut-il le coeur d'Antoine Arnault, où Donna Marie a plus de vie que dans la vie, où vraiment elle fut recréée, douée de son âme, dotée de tous ses plaisirs?
Aussi Antoine la tourmente-t-il activement. De son regard, à chaque minute, il la blesse.
Quand, pendant les chaudes soirées, ils sont, tous ensemble, le comte Albi, quelques amis, et aussi cette rieuse mademoiselle Tournay, sur la place Saint-Marc, autour d'une table où s'alignent les petits sorbets roses, oranges, et que, au centre de la place, joue la musique guerrière, Antoine, d'un regard aigu comme des mots audacieux, enveloppe sa maîtresse pâlissante, que la musique enivre, et qui se trouble d'être, sous l'oeil de son mari, si visiblement enivrée; et ce regard dit nettement à la jeune femme: «O Donna Marie! Quelle senteur ont donc la musique et le plaisir, pour que vous les respiriez en tremblant, en reculant, en avançant, comme fait le cheval d'Arabie quand il sent l'odeur du lion, la profonde odeur du lion rouge? Tu sembles frêle ce soir, ma bien aimée, mais ce qui sanglote en toi, c'est la force, ta force... Le soupir qui circule en toi et qui meurt dans ta bouche, où commence-t-il, où est-il le plus fort?... Les autres et ton mari parlent, boivent, se reposent; tu fais semblant de les imiter, mais ton imagination, depuis combien de temps râle-t-elle? depuis combien d'instants es-tu pâmée entre mes bras, dans ce coin de la place Saint-Marc, près des lumières et des tasses de café, près de tes amis et de ton mari, sur cette chaise où te voici, par ton désir, défigurée.»
Et, ce soir-là, Antoine est à bout de souffrance. Il n'en peut plus de regarder, sans pouvoir bouger, la pâle comtesse si patiente sous son chapeau penché, dans son léger manteau noir qui couvre ses bras et ses genoux; et, par moment, elle sourit, comme si tout de même tout cela pouvait se supporter; elle adresse la parole à son mari, qui répond doucement, et ils s'amusent de quelque chose ensemble...
La place Saint-Marc reluit comme un immense salon d'argent; les murailles brodées habillent la nuit foncée d'un rigide, d'un éclatant, d'un divin point de Venise! Sur la sombre et lointaine lagune, la sirène d'un navire mugit...
De toute cette ardeur, de cette beauté, Antoine a le coeur brisé.
Il se tourne vers mademoiselle Tournay, il lui dit avec impatience:
--Dans cette Venise qui chante si haut, la sirène que vous venez d'entendre ne détonne point, semble un cri de passion plus aigu que les autres... Voyez quelle complaisance morbide, quel enjôlement des sens...
Et, soudain mademoiselle Tournay, dans les douces lumières, apparaît brûlante. Avec son front bas et ses yeux dorés et sa bouche d'appétit et de fête, cette autre Française apparaît brûlante.
Jamais Antoine ne l'avait regardée: jeune femme ordinaire, négligemment vêtue, qui servait dans le palais à ce que l'on voulait, à désennuyer la comtesse, à éconduire l'importune visite, à obliger le comte et le petit enfant...
Mais, cette nuit, les cheveux en désordre sur le front, le manteau glissé, elle est une Ménade que son ardeur dévêt. Elle regarde d'un net regard, et, dans ses yeux, on voit deux allées, qui s'allongent et se perdent, et disent «Venez, venez, venez...»
Cela est aussi sûr que si c'était en lettres d'or dans ce franc regard. Elle ressemble à une délicate paysanne, et aussi, avec son cou clair et gonflé, à une Amazone gourmande.
Les yeux ont le luisant du scarabée, et les cils ont le velu de la bête des champs.
Sa sensualité est sur sa bouche. Elle sourit et se délecte. Antoine, agacé, voudrait lui enlever ce qui la fait sourire, cette pensée qui la fait sourire, comme il lui arracherait un gâteau des lèvres. Il voudrait lui dire: «Cessez!» Il la regarde, animal insignifiant tant qu'elle n'est point observée, et qui devient lustré, abondant et volontaire si on a deviné son désir, sa lueur d'insecte que l'instinct enflamme et signale aux mâles dans la sombre forêt.
C'est cela qu'elle est, cette fille qui s'habille vite d'une robe rajustée de la comtesse, qui n'a jamais le temps de bien mettre son chapeau parce qu'on crie: «Mademoiselle Tournay, venez vite!» mais dont tout le corps pense au plaisir, dont les cheveux et les dents pensent au plaisir, qui doit être la maîtresse du comte et de tous ceux qui l'ont voulue, comme elle sera la maîtresse d'Antoine Arnault dans une heure, s'il le souhaite.
Au regard d'Antoine, elle a compris qu'il veut d'elle. L'heure qu'elle attendait est venue. Elle est patiente et n'est pas exigeante, mais comme elle goûte l'instant où l'homme qu'elle a longtemps convoité la désire! Que de choses elle a faites! Maintenant, Antoine se les rappelle: c'est elle qui est toujours disposée à tout, qui se réjouit des mauvais hasards, de la pluie qui surprend, du repas qui fait défaut à l'auberge, de tout ce qui emploie son énergie, et l'expose à être sollicitée comme elle se contente de l'être, chaudement, brièvement, fortement!
Un jour qu'Antoine Arnault s'était meurtri la main dans une fenêtre, comme elle s'était empressée, avec un linge, une recette, une aimable expérience; mais il avait dit: «Laissez»... S'il l'eût regardée, il eût perçu ce regard que le sang grise, que la main, et la voix et le goût de l'homme grisent. Ah! pour se guérir de la douleur qu'il éprouve par la comtesse, pourquoi ne pas suivre un instant cette nymphe brutale?
Il lui dit à voix basse:
--Venez demain matin, à onze heures, au jardin Eaden.
Elle a bien compris, et, un peu romanesque, touchée dans son coeur de petite fille par cet instant mélodieux et triste, elle pâlit, et soupire un peu, et semble plus faible, plus fine, plus grave...
IX
Le lendemain, Antoine Arnault, las, indolent, se dirige en gondole, sur la douce eau verte des canaux, vers les beaux bosquets enfermés. Le jour d'été est divin. L'azur est dans l'espace comme une fête, comme un jardin de roses bleues, de rosées bleues, comme cent mille ailes d'oiseaux d'argent.
Antoine Arnault a laissé sur sa table, à peine lues, les lettres qui, chaque matin, arrivent chez lui, lettres où sa jeune gloire est caressée par les tendres ferveurs, la déférence timide et ravie des jeunes hommes qui ont quatre et cinq ans de moins que lui, et qui l'imitent. Il méprise tout cela, rien ne lui est assez: ce chaud azur, cette paix lourde, dorée, hachée d'or, cette vibration de l'immobile le contentent bien davantage. Solitaire, il est roi du monde, et la jeune femme qu'il va rejoindre ne défait pas sa solitude; elle est moins une âme qu'une grappe de fleurs odorantes.
Quand il arrive, elle est déjà là. Elle sourit de tout son visage rose et pâle qui déplaît chaque fois que d'abord on la revoit, mais ensuite s'emplit et reluit de secrets voluptueux.
Ils avancent dans le jardin; il lui tend la main pour l'aider à franchir quelques morceaux de verre mêlés aux brillants cailloux. Elle cède langoureusement: une politesse lui est une caresse dont elle se prévaut pour défaillir déjà. Brave, dans la difficile vie, ici elle devient molle et fière, et se ferait porter par des mains patriciennes.
Ils marchent sous des voûtes de vignes, sous des voûtes de rosiers. L'espace est comme un doux visage fardé de poudre bleue. Quel azur, et quel jardin pâmé! Des roses et des roses! Entassées, oppressées, vives, décolorées, épuisées, se gênant les unes les autres, se prenant leur air et leur vie, s'empoisonnant, s'affamant, ne pouvant dans ce peu de terre subsister toutes, si folles et si nombreuses, elles sont là qui règnent et qui meurent. Leur parfum est tel, que la couleur et l'arome se mêlant, l'air semble rose, tout devient rose par ces roses...