Part 3
--Vous n'êtes point, ô mon amour, lui disait-il, le seul beau pays de la terre, mais vous êtes le seul qui me soit parfaitement agréable. Vous possédant naturellement, je ne puis choisir que vous. Vos collines, vos arbres, vos prairies, les lignes de vos herbes et de vos eaux ont une volonté secrète qui compose votre unité, votre forme, l'expression de votre visage, et qui compose aussi mon être. Les petits sapins de Germanie, bien rangés sur leurs routes nettes, ne peuvent pas me servir à écrire sur l'espace votre nom et le mien, tandis que les joncs élancés de l'Isère, les pins de l'Estérel, les sables amollis du Rhône annoncent également au monde notre sensibilité.
»Ah! que j'aime mon coeur et votre gloire! pensait encore Antoine Arnault, tandis que, les yeux fixés sur l'histoire de son pays, il établissait, dans l'azur, l'arche idéale qui va des premiers jours de France à la Révolution, à l'Empire.
»Oui, songeait-il, je vais te quitter encore, je vais visiter d'autres lieux, que j'ai aimés, que j'aimerai; mais, étranger au bord des eaux douces d'Asie où passent en barques aiguës des jeunes femmes voilées, étranger sur les douces collines de Fiesole, avec quelle ardeur ne retrouvais-je pas mon pays! avec quelle impatience ne lui criais-je pas, dès avant les frontières: Viens, accours; j'accours, ô ma terre! ton soleil m'enivre, et tes brouillards, tes buées ne me font pas peur. Tu n'es pas perfide: tes aulnes frais, tes aubépiniers aux branches étendues et les hautes mauves de tes vergers, voilà mon naturel été. Désaltère-moi, berce-moi, vois comme les roses de Pise ont mis de brûlures sur mon coeur.»
Cependant, la jeune compagne d'Antoine, inattentive au visage de son ami, retenait autour d'elle un manteau de soie gonflé que le vent de la course lui arrachait vivement, regardait avec sévérité la poussière de la route, se sentait froissée par l'odeur des étables ou des sèches betteraves, enfin souffrait aimablement...
... Un chant de clairons éclata soudain, musique invisible, partie, semblait-il, du flanc d'une colline pierreuse, et bientôt, sous le jaune soleil, apparut, aride et brûlée, la petite ville de Sedan.
Antoine eut le coeur pressé:
«La voilà, pensait-il, la ville offensée, celle dont le nom n'est point joyeux, et déjà, dans mon enfance légère, me frappait par sa sonorité mate et brisée. C'est vous, Sedan! Ah! que j'étais allègre et libre, et voici que, dans vos rues, je porte sur mes épaules, comme un poids étouffant, la victoire étrangère.»
Antoine Arnault regardait les rues chaudes, paisibles, les maisons en pierre jaune, les unes humbles et vieillies, et d'autres, dans de petits jardins à l'écart, lourdes et ornées de balcons arrondis, d'épaisses et rudes sculptures.
«Ah! soupirait-il, je ne pense pas qu'on soit heureux ici: comme on étouffe! Oui, comme on étouffe, continuait-il tandis que la jeune femme l'ayant entraîné dans la triste salle à manger de l'hôtel, commandait le repas avec la minutie d'une personne délicate qui ne veut pas prévoir le précaire et la privation provinciale. Certes, la vie dans cette petite ville armée doit être comme par toute la terre, et, selon les heures du jour, puérile, affairée, modique et voluptueuse, mais peut-on y connaître la légère ivresse, l'insolente insouciance?... L'adolescent qui remporte un prix, le jeune homme qui presse les doigts de la jeune fille qu'il a choisie, tous ceux enfin qui montent à la vie, qui courent vers le laurier empli d'azur, ne se sentent-ils point soudain oppressés? Ah! doivent-ils dire en portant les mains à leurs tempes, qu'y a-t-il encore, qu'est-ce qui me retient et m'appelle? Quelle affaire d'honneur qui n'est point réglée? Nulle philosophie ne prévaut contre ma tristesse: la vengeance du Cid ne laisse plus de repos à mon coeur.»
Ces pensées, qui surprenaient Antoine Arnault, qui étaient pour lui nouvelles, car il avait le goût d'établir, quand il faisait des vers, que son âme était
De l'éternel azur et du milieu du monde,
ces pensées l'occupèrent, s'accrurent encore pendant la promenade, lorsqu'il aperçut, au croisement de deux routes brûlantes, la maison blessée de Bazeilles.
Fraîche, petite et pauvre, maintenant apaisée, elle est là, percée de balles qui font dans ses murs, son plafond, ses volets, les battants de son buffet ciré, de petits tunnels nets et obliques, où entre, des deux côtés, la lumière.
Un ancien soldat, qui vieillit là, raconte toute l'histoire, qu'Antoine connaît bien, mais il l'écoute. Gagné par la colère, le défi, et pourtant étreint d'universelle pitié, il pense à la guerre misérable, à cet ouragan où la pierre, le fer, les murs et les maisons ne sont point solides, où c'est l'homme qui fait le plus sérieux rempart, l'homme tendre, découvert, dont le coeur est placé faiblement entre les os de la poitrine, mais qui, cassé, saignant, mourant, peut encore haïr, peut encore ôter la vie.
Oter la vie!
Antoine Arnault se sent étourdi d'un vertige qui attaque sa raison.
Oter la vie! quand l'univers se penche en pleurant sur la douleur; quand le malfaiteur, blessé à son tour, n'est plus un malfaiteur, mais celui à qui l'on dit: «Voici du chloroforme, vous ne sentirez point qu'on extrait une balle de votre plaie»; quand, du criminel qui expie, on demande: «A-t-il souffert?»
Oter la vie, quand il n'y a que la vie!
«Pourtant, reprenait Antoine Arnault, en regardant sur les murs les pancartes allemandes, les injonctions allemandes, je n'accepte point cela. Je n'accepte pas cet ordre du général ennemi qui établit en France le cours de l'argent étranger. Je n'accepte pas, le soir du 14 Septembre, en 1870, de ne point me montrer dans la rue; d'éclairer mes fenêtres. Je n'accepte aucun ordre qui ne me vient de moi-même, de ce qui constitue mon unité et ma personne éternelle, je veux dire de mon pays.
»Hélas! songeait Antoine, qui m'éclairera sur ces deux nécessités de l'être: l'intelligence et la colère? L'intelligence repousse la guerre; elle lui dit: «Tu n'es pas seulement haïssable et révoltante, mais tu es puérile, petite et difforme. Vois tes folies et ton désordre: une demi-journée d'héroïsme, quelques heures pendant lesquelles des hommes, guettant, traquant d'autres hommes comme on traque un renard, ont eu les joues chaudes, les sens aigus, l'emportement des enfants qui luttent, et les voici morts à vingt ans, dans le cimetière éternel, dans la paix funèbre du frais cyprès, des faibles roses...
»C'est fini. On ne leur porte point de nouvelles de la bataille. Ils ne sauront pas si leur pays est vainqueur. Ils sont là, et l'ennemi aussi est là, et ils reposent ensemble. Sur le champ de bataille, on ramasse les cruels jouets, fusils, clairons et couteaux, cuirasses traversées de balles, casques fendus, tous ces objets faussés, maniés par la guerre comme par la flamme d'un haut incendie...
»O jeunes hommes! dont les os nus, entassés sur la dalle froide, dans les caveaux de Bazeilles, forment une litière de roseaux durs, ne pouviez-vous point espérer de la vie un sort plus tendre? Vous n'avez rien connu, ni les loisirs, ni les beaux songes, ni l'amour; et, si vous avez aimé le combat et votre cher héroïsme, hélas! quelle paix chez les morts! Comme il fait sombre; et quel silence!...
»Oui, pensait Antoine, que la vie soit sainte et sacrée, qu'elle coule comme un fleuve ardent... Mais voici, cloué au mur, taché de boue, faible et froissé, le drapeau de mon pays, et je meurs si on y touche. Je dis: On ne touche point à moi; on ne met point sa main sur mes yeux et sur ma bouche sans que je me lève et tue. O cher honneur, honneur divin!...
Et Antoine Arnault chancelait.
Et rude comme un guerrier grisé, comme un chef, vers les proches maisons du bourg il entraînait son amie.
Ah! dans la douleur et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel, d'inavouable?...
IV
... Le lendemain ils reprirent leur glissant voyage, et, doucement, tandis que la frontière étonnait Antoine et faisait une raie sur son coeur, ils se trouvèrent dans les Flandres.
L'air, au milieu d'août, avait l'allègre paix, le bleu vif des matinées d'automne. Ils coururent sur des routes étroites, nettes, bordées de gentils sapins, montantes et descendantes, et que de temps en temps, en deux bonds, un petit lapin traversait. Les villages, les petites villes, où les maisons, abattues sous leurs longs toits violets s'en enveloppent, semble-t-il, comme d'une mante prudente, les charmaient par la douce construction épaisse et blanche, par le soin donné aux aimables fenêtres, voilées comme un visage de nonne, par le secret des minimes jardins enclos dans la demeure: massif de géraniums qui fleurit entre des dalles de porcelaine, auprès d'un fauteuil d'osier.
Dans l'antique Furnes, gagnés par la mélancolie mystique, ils pleurèrent l'un sur l'autre, à l'_Hôtel de la Noble Rose_, où la jeune femme pensait s'évanouir, lorsque le petit carillon de verre, toutes les dix minutes, jetait du haut du beffroi sa romance.
Ils pleurèrent dans la vieille Ypres flamande, dure tourterelle que le soleil n'échauffe pas, et Antoine, penché sur son amie, lui disait:
--O ma Vénus d'Ypres, ici et là, dans tout l'univers et partout, que nous sommes loin du bonheur!
Un soir, se tenant par la main, étrangers silencieux, ils entrèrent dans la Bruges de Charles-Quint. Ils entrèrent un soir d'août plus froid qu'octobre dans cette ville qui ne connaît pas l'été.
Au travers de l'obscure nuit commençante on devinait l'eau glacée, le désert des rues, la masse des hauts monuments, les deux maisons de bois, le cygne, le saule solitaire et penché. Antoine sentait passer sur ses lèvres et dans son coeur la paix unique, le silence dévotieux de cette royale béguine. Témoin du monde, forte et dorée, épousée tour à tour par le Flamand, le Frison, l'Espagnol et le Franc, étagée et crénelée, si fière, si parée de dentelles qu'elle fit souffrir la jalouse reine de Navarre, la voici maintenant muette, Châsse méditative, Hospice de paix et d'or, Silence dans le silence, Automne où l'air vif ne pousse devant soi que des ombres...
Impatient de la presser à son tour sur son coeur, dès l'aube, le lendemain, sans éveiller sa compagne, Antoine quitta le paisible hôtel.
Dans la rue, sous les nuages mobiles, la vie commençait; une vie point visible, que révélaient les petites fumées, leur parfum comestible. Il se promena longtemps. Tantôt, il voyait les tours énormes, si redoutables qu'on s'émeut qu'une race humble vive auprès d'elles comme un scarabée près du lion; et tantôt des quartiers bas et pauvres, maisons rangées et pareilles, jaunies sous leurs toits rouges, longues petites étables humaines.
Peu à peu, dans la ville, quelques femmes se glissaient, passaient, âmes frileuses, âmes emmitouflées.
Point d'hommes, des femmes.
Antoine les regarde passer. Ah! comme elles sont douces!
«D'ailleurs, pense-t-il, leur ville pourvoit à la perfection de leur caractère. Le vent sans cesse les contrarie. Cette petite tempête des rues détourne leur patient visage, refoule leurs jupes entre leurs modestes genoux... Je les vois, sur le quai du Rosaire, butées, pliées, malmenées... Comment, sans cette douceur, le supporteraient-elles?...»
Il les regardait, l'une là, l'autre là-bas, sèches, légères, dans la noire mante gonflée, emportées comme des feuilles.
Il songea.
«Quelles peines, quels soucis ont-elles donc pour avoir toutes, et à toute heure, cet air de se réfugier dans les églises?»
Mais non, elles n'ont point de peine elles courent à l'église doucement. Tout les y porte, le vent, le poids de leur âme un peu penchée en avant, et enfantine, déserte, gourmande de miel divin...
Antoine entre dans les églises où, même de si bonne heure, l'odeur de l'encens est trop forte, incessamment renouvelée et emmêlée, surprenante dans l'église silencieuse où passent une, deux de ces sèches petites femmes noires.--Cet encens, cris de sultanes, coffret d'amour vers Dieu!
Antoine, l'âme enfermée dans un plaisir étroit, se dirige vers le béguinage, petit enclos sur l'eau froide. Féerie dévote, miracle de solitude. Rien. Pas une voix, pas un visage. De petites maisons se suivent, forment une ronde maisons de pierres, maisons de bois, maisons peintes, vitres voilées, portes loquetées, petits judas obscurs; royaume de sécheresse, de menu labeur et de l'anneau qui rend invisible!
Dans ces trop étroites maisons, entre la fenêtre et le mur, on devrait apercevoir la béguine, papillon séché contre le verre; mais où sont-elles, si prudentes, si discrètes qu'évanouies? Par instant, pourtant, le linge blanc d'une coiffe effleure la vitre. Béguines trop retirées! qui ne laissez pas même, derrière vous, comme la douce vierge de Memling, une petite porte ouverte sur la prairie!...
Et Antoine Arnault pense:
«Elles ont le bonheur. Elles sont là, durcies dans leur confort mystique. Leur petite âme de pierre a éteint leur corps. Chez elles nulle ardeur. Petites cuisinières de Dieu, bonnes de Marthe, qui fut la bonne de Marie! Leur armoire et leur oratoire, leur tasse en porcelaine de Hollande et leur chapelet tintant prennent autant de leurs soins. Elles brodent, font le ménage, reçoivent leur famille, se cachent... Ah quand même elles auraient vingt ans, qui voudrait goûter à leur âme, qui voudrait toucher et distraire ces coeurs dédiés à sainte Codelieve, à saint Valère, à saint Odilon?...
»Petites lépreuses, murmurait Antoine, qui vivez dans votre blanche léproserie au son du cliquet de bois; demoiselles mortes, fuseaux secs, hirondelles aux ailes pliées, qu'aviez-vous à vous faire béguines, à vous retirer encore davantage? Ne voyez-vous point que le béguinage est dans toute votre ville? Vous eussiez été béguines dans la petite mercerie, rue du Choeur-Saint-Gilles, ou bien rue des Corroyeurs-Blancs, derrière la vitre de l'épicerie décorative qui mêle par petits paquets les grains du café clair et du café brun; vous eussiez été béguines sur le beau Marché-aux-Poissons, ou sur le Quai de la Main-d'Or en regardant les cygnes tremper leur bec noir dans l'eau frisée; vous eussiez, comme la douce Maria Matenka, la femme du bourgmestre d'Anvers, brodé sagement, près de votre fenêtre fleurie, ces dentelles incomparables où, dans le réseau trop fin, s'entassent le muguet et la forêt, la rose et le raisin, la chasse, avec, à peine perceptibles, le gentilhomme, le cerf, le chien, l'oiseau et le papillon. Petites béguines, vous eussiez été des béguines partout où il n'est point d'amour, et il n'est pas d'amour dans votre ville; on n'y voit pas de garçons, et à tous vos petits coeurs de pierre, à vos désirs endormis, à votre charnelle espérance, il suffit de voir rêver, immobiles sur les deux places rouges et noires qui portent leurs noms chéris, le jeune homme Memling et Maître Jean de Bruges...»
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Antoine Arnault découvrait peu à peu la futilité du coeur de sa compagne. Quand elle le rejoignait, touriste aimable, toute parée, vive et scintillante, elle se jetait sur les tendres chefs-d'oeuvre comme sur un bon petit déjeuner.
Sans langueur, sans silence, sans humilité, elle portait son regard actif, son choix, son amusement, sa fragile expertise sur des oeuvres dont Antoine pensait: «Ce sont les fiancées immortelles. Les regards des hommes les ont tant aimées, ont mis tant de soupirs, tant de prières devant elles que je ne puis en approcher qu'en respirant des âmes, qu'en remuant et en foulant des âmes, et cette petite fille s'élance sans détours, avec son chapeau de paille, dans la précieuse atmosphère!» Et, mécontent d'elle, Antoine l'enlevait à son puéril examen avant qu'elle eût fini son plaisir.
Ils se disputèrent souvent.
Quand ils arrivèrent en Hollande:
--Mon amie, lui dit-il, je vous donne le paysage. Vous le voyez, voici les plus longues prairies du monde. Que votre regard coure sur elles comme une enfant en jupe courte. Voyez aussi ces innocents moulins: ils tournent comme les enfants rient, comme les enfants crient, avec une force qui les augmente.
La jeune femme, en effet, s'emparait avec amour de la Hollande verte et vernie, jouet solide sur l'espace.
Las de ses petits émerveillements, Antoine dédaignait son amie; mais, par instants, ivre de mélancolie, il la ramenait sur son coeur.
--Tu ne peux pas savoir, lui disait-il, comme les voyages blessent mon âme, limitent ma chère puissance! Nos joies seront brèves, ô mon amie la terre est petite; quand je le voudrai, j'aurai vu le monde. Et, un jour, où irons-nous pour goûter encore cette excitation de la surprise dont Edgard Poë a dit: «Être étonné c'est un bonheur!»
Mais elle se plaignait qu'il ne voulût point trouver en elle une suffisante distraction.
Il répondait, serrant le poignet de la jeune femme:
--C'est vrai, ici je n'ai que vous; vous seule me reflétez et gardez mon image, comme le petit étang dort au pied du château... Mais quel étroit étang que votre coeur! Un cygne y tiendrait à peine.
Elle boudait, se mettait à dormir, lasse de lui, rivée pourtant à ce compagnon, qui était son seul semblable dans ce pays du nord.
Et Antoine, content de la dureté de son coeur, parcourait les belles villes: Dordrecht, pathétique comme une romance sous le feuillage; Harlem, qui tient prisonniers dans son petit musée plus assoupi qu'un dimanche de province,--toujours brillants, toujours royaux, les beaux chevaliers de Franz Hals; Rotterdam joyeuse et goudronnée, si aimable avec sa paisible ardeur marchande, sa statue d'Erasme en courtois professeur sur la place fruitière du marché, ses canaux luisants comme des parquets d'eau, sa belle Meuse étincelante.
Sous les tilleuls de La Haye que le brusque vent effeuillait, Antoine pensa mourir de la longueur d'un jour d'orage; et, devant la mer du Nord, où la jeune femme l'avait entraîné, il regardait, avec un mépris d'homme pour la colère animale, cette mer glaciale qui a la couleur et la rage de l'hyène; qui envoie lentement, sur la côte, sa vague grise, couchée, creusée comme la mort...
Amsterdam, dans la claire journée, au milieu de son vent et de son eau lui apparut innocente, libre et forte, reluisante comme mille miroirs. Il aima son éclat neuf et naïf de cuivre jaune, de faïence, de pierres roses, de vitraux verts, et il aima son antique douceur, ses maisons de briques noires rendues fragiles par un long espace de fenêtres glauques.
Le matin, il lui adressait des louanges, des flatteries. Il lui disait:
--Tu es robuste et marine, ruisselante, dorée, salutaire comme le poisson divin que l'Ange donna au jeune Tobie!
Mais le soir, la ville qu'il aimait se renversait sur son coeur, il en portait toutes les pierres avec un étouffant malaise.
Désolé, n'ayant que faire de sa compagne, il errait. Il appelait l'ombre de Spinoza. Il eût voulu pouvoir entrer, la nuit, comme un ami favorisé, dans le profond musée, et sangloter, âme amoureuse, sur les mains mortes de Rembrandt.
L'énervante jeune femme, devant les Pierre de Hogue, détaillait:
--Ah! voyez, s'écriait-elle, la petite bassinoire de cuivre, ces deux oreillers sur le lit! le chat est dans un carré de soleil; la petite carafe fraîchit sur la fenêtre...
Si fatigué d'elle, Antoine se réjouit de la trouver un matin dans le salon de l'hôtel, coquette et gaie, qui causait avec un ami retrouvé, un jeune Anglais qu'elle avait connu à Paris, qui la regardait avec des yeux éblouis. «Enfin, pensa-t-il, qu'un autre porte le poids de ses aimables conversations!»
Au bout de deux jours, il fut jaloux. Sans tendresse pour cette femme, sans violent désir, il la voulait voir isolée, triste et faible dans cet hôtel, misérable comme son coeur à lui, son coeur ennuyé.
Qu'elle regardât avec bienveillance le jeune Anglais, c'était dire à Antoine: «La gentillesse de ce jeune homme, sa courtoisie, son vif intérêt me plaisent davantage que votre hostilité, votre humeur glacée, votre insolence, votre inconstance», et cela, Antoine ne pouvait l'admettre.
Il surprit la jeune femme un soir que, toute sérieuse et tout échauffée, elle expliquait sa vie, son caractère, ses aspirations à son nouveau camarade, toujours ébloui. Antoine affecta une telle stupeur à la pensée qu'elle prenait la peine de parler d'elle-même, d'éclaircir quelque chose de sa chétive personnalité, qu'elle s'arrêta, troublée, interdite, anéantie, tandis que son visiteur, confus aussi, s'excusait et se retirait.
Elle se laissa ramener à Paris par Antoine, et, sur une dernière querelle, ils se quittèrent.
V
Il restait à Paris par lassitude; il n'avait pas de désirs; il ne voulait rien. Il avait horreur de l'univers et de la vie, qui lui paraissaient mornes, restreints, éclairés par ce triste jour d'en haut qui tombe de l'étroite vitre du plafond dans les mansardes.
Le travail ne le tentait pas. Il savait avec quelle force et quelle facilité il travaillait.
«Je n'ai pas peur, pensait-il, de la critique pour mes oeuvres. La critique, dit Hello, il est temps qu'elle admire!» Il regrettait seulement, son ouvrage fini, qu'il ne fût pas éternel.
La durée limitée du papier et la faible intelligence des hommes lui paraissaient un empêchement sérieux à cette dépense d'énergie.
«Je ne pourrais être sensible qu'à l'éloge du plus illustre, pensait-il, et le plus illustre est occupé de soi.»
Un soir, il passa chez madame Maille. Elle était là, repartant le lendemain pour la campagne. Il se fit annoncer, et entra comme madame Maille hésitait encore à faire répondre si elle voulait, ou non, le recevoir.
Mais, dès qu'elle vit le jeune homme qu'elle avait tant aimé, elle eut ce visage sans résistance, cette bonté résignée qu'Antoine, dans son orgueil, avait prévus. Il s'assit près d'elle comme s'il la revoyait après une longue absence, et que, tout naturellement, leurs attitudes fussent changées. Elle, d'ailleurs, plus timide qu'une fille de douze ans, restait dans cette humilité qui précède ou suit le droit à l'amour. Mais, d'un doux regard brisé, elle étreignait encore cet enfant léger, qui lui semblait si plaisant, si tentant, si savoureux, qu'elle se tenait un peu en arrière pour ne point tomber sur lui en tournoyant, comme la grive lasse dans le champ de blé.
Il ne savait que lui dire. Il essayait d'expliquer que l'affection, la profonde entente sont immortelles, mais il sentait bien que le passé et l'amour de cette femme étaient un vêtement devenu trop étroit, qu'il ne remettrait pas. Ils se séparèrent, ne s'étant pas fait de bien.
Un matin, Antoine Arnault vit que Paris, tout orné de drapeaux aux couleurs de deux nations, s'emplissait de bruit, d'allégresse, de décorations, s'échauffait sous le froid d'une journée de novembre. Il se souvint que son pays recevait ce jour-là un hôte royal.
Il pensa d'abord éviter cet embarras, cette fête importune. Mais, tout au contraire, il se dirigea vers la maison d'un de ses amis, avenue du Bois de Boulogne, et s'établit au balcon. La large avenue ne donnait plus le sentiment du dehors et du plein air, tant elle était nette, rangée: long tapis spacieux, silencieux, désert, bordé d'une double haie de cavaliers, cerné par la foule respectueuse. On attendait le passage du souverain.
Un coup de canon, la musique tumultueuse, et l'on vit avancer--petit point noir et solitaire dans cette avenue qu'encombre d'habitude le va-et-vient national,--la voiture officielle.
Comprimée par les soldats à cheval, la foule curieuse débordait pourtant, et des cris tendres, un long salut, une clameur uniforme et douce enlaçait ce roi en costume éclatant, accueillait cette divinité. Indifférent et appliqué, plus haut que tout ce peuple, il recevait sans délire cet hommage.
Par l'avenue lisse et soignée comme un salon, il entrait dans la capitale auguste, dans la ville dont Antoine Arnault pensait: «Il entre dans ma ville et chez moi.»