La Domination

Part 2

Chapter 23,838 wordsPublic domain

»Cher Martin, pensa Antoine Arnault, la dureté de la vie, et ta science, n'ont point prévalu contre la douceur de ton sang et contre les histoires que ta mère te contait, assise sous le frais feuillage, quand le laurier, au soleil tombant, fait une ombre noire sur les cailloux, et que le taureau rentre à l'étable, féroce et humilié, par la porte basse.

»Ta femme est près de toi; elle te semble charmante et inépuisable; tu ne regardes plus qu'elle, mais, avant elle, toutes les femmes te semblaient charmantes, parce que ton coeur est respectueux. Moi, Martin, je ne suis pas, comme toi, respectueux de toute la vie; je suis respectueux de la douleur, du malaise aimable, de l'inquiétude de tous les petits êtres qui cherchent leur providence. Les oiseaux des Iles, que Corinne nourrit dans une cage, m'attendrissent, parce qu'ils ne savent plus où est la chaleur et le bonheur; et ils tremblent, et nous regardent. Et Rarahu aussi m'attendrit quand Loti nous dit d'elle que, brûlée de phtisie et de langueur, elle voulait «tous les marins, tous ceux qui étaient un peu beaux». Douce animalité qui, cherchant le sens de la vie, ne trouve que le plaisir!...»

Lorsque Antoine Arnault s'était ainsi représenté les attitudes de son ami et son paisible bonheur, il songeait à sa propre enfance, à la petite ville où il était né; à son père et à sa mère trop différents de lui; à son adolescence délicate, envenimée de fièvres et d'insomnie, tandis qu'il faisait ses études au lycée de X... et que, blessant ses camarades par son dédain et son silence, il pleurait pourtant le soir de mélancolie, en évoquant le chant du pâtre dans la plaine... Être le maître, et le maître des plus forts et des meilleurs; être celui qui commande et qui flatte, et qui, retiré le soir dans la solitude de son coeur, pense: «Hommes, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» être celui enfin en qui chantent le plus fortement les légendes mortes et le fier avenir, voilà ce que souhaitait ce jeune David, qui, debout devant l'immense force, appelait et provoquait la Vie.

«Je n'ai point perdu mon temps, pensait Antoine Arnault comme il réfléchissait ce soir-là à son sort; à vingt-cinq ans, un livre de moi fut bien reçu, et l'autre m'a valu l'honneur d'être ici. Ma jeunesse, mon audace, le désir et le mépris que j'ai de plaire attirent sur moi des regards intrigués. Le maître vénéré dont je suis l'hôte n'a point, il est vrai, tant de finesse qu'il puisse deviner en moi son rival, mais il goûte la forme de mon esprit et suscite volontiers ma conversation... Quant aux femmes, si je ne suis point aimé de cette petite Corinne, c'est qu'elle est sotte et insensible, et si, tout à coup, l'envie me prenait de voir un visage se troubler pour moi jusqu'à mourir, je n'aurais qu'à m'arrêter un de ces jours chez madame Maille.

»D'ailleurs, que fais-je ici? pensa Antoine Arnault avec un peu d'aigreur, car il constatait qu'il ne goûtait pas dans cette demeure la situation prépondérante qu'il jugeait seule tolérable, et que généralement la solitude lui donnait. Voici un mois que je loge chez un maître que je respectais davantage quand je ne le connaissais point; le don qu'il m'a fait de sa présence me prive de la vénération qu'il m'inspirait; il est mon débiteur, mais je pense écrire sur lui un petit essai aimable, sincère, aigu, et nous serons quittes.

»Était-ce, continuait-il,--car il se libérait déjà en portant son séjour dans le passé,--était-ce une vie digne de moi? Je me voyais contraint de sourire à chaque parole de mon hôte et d'être de son avis; si je me hasardais un instant à ne pas l'être, c'était pour mieux lui rendre les armes... Les deux gendres, qui ne font pas de littérature, me considéraient comme quelqu'un venu pour bien manger, et ne cessaient d'attirer mon attention sur les mets.

»Les hommes de roman et de théâtre que je ne flattais point me regardaient comme un débutant naïf lequel cherche à se passer d'eux, mais ne saurait aller loin sans leur secours. Les deux filles mariées, apparemment de prudentes ménagères, faisaient sans doute entre elles le calcul de ce que coûterait à la famille mon séjour qui se prolongeait, et, enfin, l'aimable Corinne me voit sans en être intriguée ni troublée...»

Antoine Arnault prit la résolution de quitter la demeure illustre où il vivait depuis plus d'un mois. Après le dîner, ce soir-là, comme tout le petit groupe était assis devant la maison, près des pelouses que l'ombre envahissait, Antoine Arnault annonça timidement qu'il repartait pour Paris. Il demanda à son hôte la permission de prendre congé de lui le lendemain; il le remerciait, avec gravité et embarras, du bonheur qu'il avait eu à partager son existence. Et, en effet, il goûtait en ce moment, avec une précieuse tristesse, la saveur de cet instant humain, la forme de cet homme que les honneurs des villes avaient rendu insigne et glorieux, et qui, dans la fraîche énigme de la nuit des jardins, n'avait de soutien que lui-même et que les tendres filles appuyées contre son coeur. Qu'était-il dans la nuit grise et scintillante? un être chétif et diminué qui va se mêler à la mort. Corinne, au travers de l'ombre qui altérait les voix, qui leur donnait un accent falot et déprimé lui demandait par instant «Tu n'as pas froid?» Il répondait «Non», comme quelqu'un qui pense au froid éternel.

Les géraniums et la verveine répandaient dans l'obscurité une odeur mystérieuse, échappée de leurs coeurs fermés. Quelque chose bougeait dans l'air, des insectes, un oiseau, un peu de vent.

Et Antoine Arnault, immobile, glacé, éperdu de rêverie et de tristesse, goûtait cette mélodie, ce silence, cet abîme, ces vies, toute la vie, et sentait monter à ses lèvres le goût du désir doux et funèbre... Il regarda auprès de lui, et vit Corinne qui était assise là il sentit qu'elle le regardait.

Il lui dit:

--Je pars demain.

Elle répondit:

--Ah!--comme un enfant qui s'est fait un peu mal.

Elle se tut, et puis demanda, en faisant effort sur elle-même:

--Est-ce qu'il faut que vous partiez demain?

Il répondit:

--Oui,--d'un ton définitif dont il fut satisfait.

Elle sentit qu'elle ne pouvait plus rien dire.

Regrettant sa brusquerie et la confusion où elle avait mis la jeune fille, il lui parla avec bonté, il l'interrogea sur ses études, sur ses occupations; il lui donnait des conseils pour la vie, le caractère et le bonheur,--jeune professeur qui touche à l'éducation des femmes comme on corrige un devoir aimable.

Elle disait «oui» à voix basse ou bien se taisait.

Un coup de vent plus vif ayant rafraîchi l'atmosphère, on se leva pour rentrer.

Comme on se quittait, au bas de l'escalier qui menait vers les chambres, Corinne souhaita le bonsoir à son père et aux autres personnes, et affirma qu'elle ne prendrait pas froid à rester encore quelques instants dans le salon, penchée à la fenêtre noire.

Antoine Arnault la quittait à regret; quand il se trouva dans sa chambre, il pensa à laisser la porte ouverte sur le vestibule, afin de voir passer la jeune fille au moment où elle remonterait chez elle.

Il alluma sa lampe, il prit un livre et s'assit.

Il lisait les dernières pages d'_Atala_ et puis il lut _René_. Les hautes phrases mélodieuses frappaient son coeur, en même temps qu'un subtil ennui, le sentiment d'une beauté morte décomposaient son plaisir.

«Pourtant, soupirait-il, Chateaubriand! vous êtes l'orage et le héros, le pur contour et les sommets; vous êtes le vase dans la nuée!

Un bruit de pas retentit, une robe légère remuait, la jeune fille montait l'escalier. Antoine l'attendit, le visage penché sur son livre.

Corinne en avançant vit la lumière; elle voulut passer, s'arrêta pourtant, et, avec embarras, elle dit:

--Vous avez de la lumière...

Il répondit, s'étant levé:

--Je lisais.

Et comme elle allait se retirer, il saisit le livre sur la table, s'approcha d'elle, reprit:

--Oui, je lisais cette page émouvante: «J'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon coeur comme des ruisseaux d'une lave ardente. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future.»

Corinne l'écoutait. Elle avait un regard qui absorbait toutes les paroles du jeune homme et ne choisissait pas.

Antoine Arnault se sentit troublé par un visage si immobile et si docile, et pourtant, lorsqu'elle voulut une seconde fois se retirer, il la retint encore, et, lui montrant la fenêtre ouverte:

--Voyez, lui dit-il, comme la nuit est charmante...

Ils s'approchèrent ensemble de la fenêtre. Antoine Arnault, en contemplant l'espace étoilé, auprès de cette âme pensive, ressentait surtout la nostalgie de tous ces petits mondes brillants où il ne pénétrerait pas et ne deviendrait pas célèbre.

La jeune fille, silencieuse, dirigeait ses regards sur l'ombre, sur les étoiles, comme faisait Antoine Arnault. Elle aspirait dans son coeur la nuit déserte, où se mettent à vivre mille petites âmes froides qui sont hostiles à l'homme: l'âme du peuplier et du saule humide; l'âme de la grenouille, de la lentille d'eau et de l'émouchet assoupi...

Elle fit un mouvement avec ses deux mains, ses deux bras tièdement parfumés, et Antoine Arnault l'observant, s'aperçut qu'elle pleurait. Elle pleura d'abord lentement, puis avec une lâche et douloureuse violence, comme un orage éclate, comme un coeur crève de poésie...

Elle avait saisi le bras du jeune homme et elle pleurait sur sa main; elle le tenait comme quelqu'un qui se noie retient la rive, elle le serrait d'une étreinte dont la force par petits coups croissait.

Il était plein de pitié, de douceur. Il regardait discrètement et sans curiosité cette peine abondante, cette force de vie qui courait sur ce jeune visage, il eût pu dire à ces larmes: «vous pensez être douloureuses, et pourtant vous entraînez, comme un torrent d'été, de la chaleur et des fleurs, les reflets de la colline et de la lune mince, car c'est votre jeunesse et votre ardeur, ô petite fille! qui roulent sur vous comme l'eau sur de clairs galets...»

Mais il lui parlait timidement, et elle répondait: «Ah! monsieur...» en soupirant au travers de ses lourdes larmes; et bientôt il la vit qui chancelait, épuisée, étourdie, molle et brûlante.

Il eut peur; doucement, respectueusement, il la prit dans ses bras,--il la portait vers le lit. Si craintive qu'elle fût, elle ne se défendait pas contre cette bonté, et, en vérité, la bonté d'Antoine Arnault, en cet instant, était secourable et pure; c'était une âme qui enveloppe une autre âme et qui lui dit: «Vivez, ma soeur...»

Il ne la touchait pas et restait éloigné d'elle. Elle, couchée de côté, regardait avec défiance, avec douleur, la longue nuit noire et brillante.

Elle poussa un soupir plus profond, éclata de nouveau en sanglots, appela le jeune homme, le regarda, prit sa main, et, de force, l'appuya sur son coeur.

Violent et chaste, ce jeune être innocent pensait que les caresses ne posent que sur l'âme; il lui semblait qu'elle appuyait cette main sur son rêve, sur les hautes vagues de la douleur. Mais Antoine Arnault, voluptueux et curieux, les doigts glissant sur ce jeune sein, épiait, de son regard rapproché, les yeux qu'il voulait troubler;--et la jeune fille s'arrêta de pleurer; hostile, surprise comme un être qui entend, qui voit quelque chose qu'il ne savait point, elle tourna plusieurs fois la tête entre ses cheveux mêlés,--âme qui oscille et tente la dénégation--et bientôt Antoine Arnault, avide et penché sur elle, vit que le plaisir naissant faisait glisser toutes les lignes de ce visage, et tordait, doucement, la douce bouche enivrée... Alors, ému, reconnaissant, effrayé, généreux et satisfait, il souleva la jeune fille, il lui dit: «Allez-vous-en, je vous en prie, allez-vous-en», et, comme elle n'avait plus de force et plus de volonté, il la soutenait, la conduisait chez elle; il l'assit, s'agenouilla, lui couvrit les doigts de baisers, lui dit «Adieu! adieu!» Et, de bonne heure, le lendemain, il partit sans l'avoir revue.

III

Étendu dans le wagon, une de ses mains délicates jetée sur ses cheveux serrés, sur la joue droite de son net et brun visage, Antoine Arnault voyait, au bord de la fenêtre, courir les paysages, les vertes têtes touffues de la forêt, et toute cette nature caressait son regard. Le soleil aveuglait. Antoine, les yeux blessés, le contemplait avec amour. «Soleil, pensait-il, c'est toi qui enseignes aux hommes le sentiment de gloire et d'élévation. Tu es le principe de l'or. Tu m'exaltes et me fais rire de ce rire qu'ont les jongleurs qui rattrapent leurs balles, car tu me défies, mais je te vaincs à force d'amour... Vois ma chaleur. Mon sang passe dans mes veines comme des gazelles qui se courbent et se relèvent. Un poète fait dire à la reine Cléopâtre: «Mes lèvres retenaient captive la bouche du monde.» Je te tiens ainsi entre mes lèvres! Quand je ne serai plus vivant, tu auras beaucoup perdu, car je goûtais et j'honorais tous tes moyens; je sais comment, en été, au travers des volets de bois et des rideaux de perse lisse, tu extrais d'une chambre froide des mélancolies passionnées et des murmures de roses sèches. Je sais comment tu te poses sur le bord d'un chapeau de jeune fille, comment tu éclaires dans l'azur la poursuite de deux papillons délicats, qui se précipitent et tombent avec cette abrupte et rapide violence que dut avoir dans l'espace la chute des Titans. Je sais comment tu adoucis ta joue de la pêche au verger, comment tu rends limpide le silence...

»Lorsque je serai mort, tu chercheras en vain le coeur de ton amant, mon cher soleil abandonné; mais moi je serai une parcelle de ce néant où entrent toutes choses, et ainsi j'accueillerai en moi l'Univers expirant...»

Antoine Arnault ne goûtait pourtant pas cette hautaine espérance. Le sentiment de sa mort l'affligea, il détourna ses pensées...

Sans doute le jeune homme eût trouvé triste son retour à Paris dans cette molle semaine de juillet, l'aspect de la ville, les dîners dans le court jardin des restaurants des Champs-Élysées, formés par la haie des lauriers-roses sur le bleu profond du soir, s'il n'avait eu pour se distraire le sentiment de sa notoriété, et le plaisir que lui causait la connaissance qu'il fit, chez une amie aimable, d'une jeune femme étrangère.

Antoine, familier avec elle au bout de quelques jours, car elle était précieuse et alanguie de littérature, profitait de cette saison déserte pour la voir, la connaître, la garder.

Cette jeune femme veuve lui avait plu dès l'abord, dans le salon où elle se tenait, voyante et remuante, près d'une autre jeune personne trop discrète, et, semblait-il, attentive à ne penser à rien.

En entendant nommer Antoine Arnault, elle avait ressenti une émotion véritable. Elle se sentait, en effet, comme elle le disait, confuse et fière. Étant extrêmement coquette, elle se persuadait qu'un écrivain de talent portait un remarquable intérêt à la grâce des jeunes femmes, à leurs toilettes, à leurs ruses.

«Voilà, pensait-elle, mon spectateur.»

Et Antoine Arnault, que le sérieux frivole de ce jeune être amusait, se pliait sans difficulté à sa légère autorité, à toute sa gracieuse tempête.

Dans les restaurants retirés où il l'emmenait le soir, et tandis qu'il observait la douce harmonie de son visage, de sa robe, de ses colliers, il riait de l'entendre raconter sa vie, avec une voix ardente et emportée, où l'on ne distinguait point si elle essayait d'établir la dignité de son existence solitaire ou l'évidence de ses tendres succès.

Cette nerveuse créole avait dans le cercle de ses relations une place favorisée; on attribuait au climat de son île natale ses plaisants emportements, et on lui tenait compte d'un deuil conjugal qu'avec une facilité d'émotions multiples elle déplorait encore sincèrement.

Antoine Arnault s'amusait de voir le sang animal et sauvage affleurer sans cesse à cette fragile peau. Il riait avec un peu d'impertinence des raisonnements de la jeune femme, de ses exigences, de ses plaintes et de ses bouderies, mais pourtant s'émouvait jusqu'à la méditation quand il l'entendait souffrir, comme le jour où, le visage percé de douleur, elle avoua: «Quand je serai moins jolie je ne pourrai plus aimer que les hommes qui m'aimeront, et je préfère ceux qui ne font que me désirer.»

Au bout de dix jours d'empressement, de flâneries, de chauds et adroits soupirs, Antoine Arnault retint entre ses bras cette jeune femme folle et chancelante; il riait, avec un âpre plaisir, de la voir secouée de tendre rage, étirer de ses deux doigts vifs sa bouche passionnée, et ressembler ainsi à un pâtre de Sicile qui, renversé, chanterait encore dans ses pipeaux...

Elle dominait le jeune homme. Ironique, Antoine contemplait en lui-même l'importance qu'il accordait en ce moment à ces aimables ébats, à la volonté et à l'humeur de sa maîtresse.

«C'est, pensait-il, que cette jeune femme nourrit mon imagination. Ses propres moyens sont faibles, mais je les transpose, et le soir, quand elle n'est que fatiguée et qu'elle bâille à la fenêtre, je crois la voir soupirer comme Doña Sol, devant l'oppressant silence de la nuit romantique.»

D'ailleurs, il essayait sur elle son caractère, il aiguisait son amertume, sa tristesse, il jouissait de la vanité un peu gonflée de son amie, et alors de considérer sa faiblesse il la regardait aller et venir, petite reine et petite esclave, qui exige la déférence pour son orgueil, et supporte la honte, pour son plaisir.

«Les femmes, songeait-il quand il cédait à ses volontés et qu'elle en triomphait trop vite, les femmes sont des colombes attachées avec un long ruban; elles se croient libres parce qu'elles n'ont pas été au bout du fil qui les tient.»

Il n'était pas sûr qu'elle lui dît la vérité lorsqu'il la questionnait sur son jeune passé. Elle affirmait qu'Antoine était son premier amant, mais d'autres fois elle souriait et répondait avec hésitation, cherchant instinctivement à troubler davantage, à satisfaire davantage.

Et Antoine Arnault, par ce mois d'été, savourait cette maîtresse charmante avec un plaisir aigu et bien réglé, ainsi qu'il goûtait son sorbet à cinq heures, et le déploiement d'un store d'osier vert devant le soleil.

Par moments, pour délivrer sa renaissante mélancolie, il instruisait la jeune femme dans l'art de ne point jouir du présent. Au restaurant, le soir, dans l'atmosphère lasse et langoureuse, cependant qu'elle exigeait du garçon qui les servait l'intelligence la plus rapide et beaucoup d'égards:

--Voyez, lui disait-il, mon amie, comme ce moment n'est point parfaitement agréable! Je n'y jouis ni de vous, ni de cette douce nuit. Je pense au passé, à l'avenir. Ce feuillage, ces graviers, ce silence, ces laiteuses lumières, cet infini me font songer à une pareille soirée que je ne goûtais pas davantage, il y a une année. Et maintenant, cette soirée morte m'enivre, m'éblouit divinement, tandis que vous m'êtes à peine un léger ver luisant qui éclaire le gazon du soir... Pourquoi aucun spectacle n'est-il identique à soi-même, mais identique aux instants disparus! Ce jardin de cabaret, tel que vous le voyez, me rappelle encore une nuit de Constantinople, où le firmament avait cette couleur, où l'on entendait une flûte semblable à cette flûte, où une jeune danseuse de Stamboul avait comme vous un collier d'or rond et des mains qui paraissaient brûler. Ah! mon amie, ajoutait-il, comme je vous aimerai dans un an, quand, auprès d'une autre jeune femme, je regretterai sans doute ce moment-ci et ma jeunesse antérieure...

La jeune femme, ainsi attristée obscurément, cherchait dans son sac de soie un petit miroir, contemplait son visage, la richesse de son cou doré, assurait ses bracelets à son poignet, essayait de se sentir, contre ce vent de destruction, belle et doucement armée.

Et Antoine la ramenait chez elle, montait avec elle dans sa douce et chaude maison feutrée, et, sur un lit près duquel mouraient des roses, la pressait contre lui avec des larmes de solitude, froissait et frappait cette âme, comme si elle eût été la petite porte d'or du royaume du monde, où il lui fallait entrer...

Ayant relu un soir quelques pages d'_Hernani_, et ces lignes où l'Empereur s'écrie:

... Éteins-toi, coeur jeune et plein de flamme, Laisse régner l'esprit que longtemps tu troublas, Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas, C'est l'Allemagne, c'est la Flandre, c'est l'Espagne!

Antoine Arnault ne pensa pas qu'il pût continuer à vivre oisivement, à s'assoupir, ainsi qu'il le faisait, entre les tendres cheveux et les mousselines nuancées de son amie.

--Je pars, dit-il à la jeune femme; je vais aller voir une place nouvelle de la terre, la fraîche et claire Hollande où je pense fortifier mon âme. Mais je ne saurais me passer de vous, qui êtes ma tulipe jaune et blanche, et le petit moulin que j'aime au bord de la mer.

La jeune femme accueillit ce projet avec passion et frivolité. Elle décida que son ami l'accompagnerait dans la vive voiture qu'elle avait, qui, rapide comme une source, parcourait joyeusement les routes.

Craignant de la compromettre, il n'osait accepter, mais elle le convainquit qu'étant libre, elle goûterait sans danger et avec beaucoup d'orgueil le plaisir d'avouer un jeune amant déjà célèbre.

Ils partirent donc.

Ils connurent les longues journées désaltérantes, où l'air, en plein visage, est frais et bleu comme un matin qui s'éveille entre des sapins, sur la montagne. Ils connurent la différence des paysages, la force de la verdure, qui ici est vive et là penchée, les détours des rivières et les changements des habitations des hommes.

Ils connurent jusqu'à l'ivresse, jusqu'à l'étourdissement, jusqu'au malaise et jusqu'à la fatigue et l'obsession, la route blanche qui se précipite dans un arceau d'azur.

Ils s'amusèrent des villes traversées au milieu de l'intérêt et de la bonhomie des paisibles habitants; ils goûtèrent l'accueil et l'emphase du petit hôtel éveillé où l'on passe la nuit: Hôtel de l'Écu-d'Or, hôtel d'Occident, hôtel des Rois, hôtel des Voyageurs...

Ils connurent la mélancolie des repas dans les salles à manger basses et enfermées, décorées au mur de la tête du cerf ou du sanglier; et quelquefois, Antoine, ému de voir la jeune femme joyeuse, affairée, et toujours vêtue de soie et de ses bijoux tandis qu'il sentait son coeur descendre dans l'abîme et toucher la mort, l'embrassait avec reconnaissance et lui disait:

--Vous êtes mon âme.

Quoiqu'elle dirigeât le voyage, avec une capricieuse et déraisonnable fantaisie, Antoine exigea qu'on visitât les chemins de la Meuse, les plaines, les vallées où son pays, plusieurs années avant qu'il fût né, avait connu d'ardentes blessures.

Certes, son éducation, sa culture, son amour des mondes, jeté comme des bras autour de l'univers, sa vision d'un avenir pacifique lui rendaient hostile un étroit patriotisme, mais ici cet orgueilleux cherchait à revendiquer, à établir la suprématie de sa race.

Dès le départ, ce matin-là, sur les routes qui les conduisaient à Sedan, Antoine s'était isolé; détaché de son amie, reculé en soi-même, il excitait son imagination.

Devant lui, près de lui, les fraîches plaines, les hauts arbres, les haies buissonneuses, dénouées et retombantes, soufflaient la verte odeur de leur énergique vie, et, tout couvert de cet émouvant paysage, Antoine Arnault, avec ferveur, s'adressait à sa patrie.