Part 10
L'hiver passa, enveloppé de cette flamme. Le printemps revint. Il naissait sur toute la terre, petit, léger, vert et droit. On entendait dans les bois un cri d'oiseau incessant, cri de printemps aigre, clair. Il semblait qu'il eût, cet oiseau, dans son gosier irrité, une petite feuille nouvelle du délicieux térébinthe. Il jetait son cri sans arrêt, comme pour encourager, dans le sol, les faibles fleurs enfermées. Ce cri dit à la jacinthe, à la jonquille, à la tulipe: «Encore un choc, un effort, percez mieux la dure terre; élancez-vous, bientôt c'est l'air et le ciel, venez, je suis votre oiseau...»
Antoine était satisfait, il travaillait, il goûtait l'ardente pâleur de la jeune fille.
Les jeunes gens qui étaient ses disciples le visitaient, se tenaient debout près de lui, l'écoutaient. Il estimait peu leur ferveur, mais quelquefois il se plaisait dans la société d'André Charmes, son favori, un jeune homme oisif, élégant, de dédaigneuse et fine culture.
Élisabeth fuyait ces étrangers, et elle s'effraya le soir où Antoine Arnault, voyant s'obscurcir un orage de mai, retint André à dîner. Les jeunes gens, ainsi rapprochés, se regardaient à peine, s'évitaient, de loin causaient timidement, tandis qu'Antoine, inquiet, s'épouvantait d'entendre Élisabeth adresser la parole au jeune homme, et que, soudain, à les voir ensemble, plus jaloux qu'un père délaissé, il haïssait leur jeunesse.
En cet instant la jeune fille lui semble nouvelle! Il imagine mille frissons sur son innocent visage. Voudra-t-elle plaire à ce garçon léger, dans ce printemps humide et doux, ce soir, ou percevra-t-elle, avec un peu de reconnaissance seulement, le trouble de l'adolescent: trouble visible sur ce beau visage, dans ces mains claires et fraîches, dans cette respiration pressée? Et la musicale voix lorsqu'il demanda à la jeune fille «vous connaissez l'Italie?» et que tous deux alors en parlèrent avec tant de regards et de lumière, qu'Antoine Arnault sentait s'abolir tous les plaisirs qu'il avait eus, lui aussi, au bord des rives chantantes!...
La soirée fut courte; de bonne heure André se retira. Sur l'invitation de Madeleine, Élisabeth accompagna, au travers du jardin, le jeune homme. Et, Antoine des yeux la suivait.
Son coeur se broyait en lui.
«Ah! pensait-il, comme mon amie est vivante! Je ne puis pas arrêter sa douce vie. Orages des nuits de mai, senteur des verts orangers, soirs du monde, banjos et cithares, douceur de toutes les contrées, vous me prendrez mon amie! Elle a devant elle la vie: Hélas! serai-je longtemps son bonheur? Je ne puis plus lui donner ce que les femmes préfèrent: le commencement. Je puis lui donner le temps, l'infinie croissance d'un inépuisable amour; je ne puis plus lui donner ce qu'elle préfère: la surprise, l'attente, le commencement, terres inconnues que l'on découvre, belles Amériques du désir...
Par la fenêtre, Antoine voyait Élisabeth, qui, solitaire, ayant reconduit le jeune homme, faisait lentement le tour de la molle pelouse. Elle s'arrêtait, haletait et reprenait sa démarche moelleuse, les mains tendues vers le fin égouttement du feuillage.
Lorsqu'elle revint dans le salon, d'un geste pieux et lourd, de toute la douceur de son rêve et de sa douleur Antoine Arnault l'attira. Elle respirait rapidement, chargée des aromes de la nuit. Lui la pressait contre son coeur. Comme elle bougeait, laissant glisser l'écharpe nouée autour de son visage, il osa la regarder; il la vit, ah! toute pâmée: un de ses yeux était clair, l'autre foncé; son nez se crispait s'ouvrait ainsi qu'un étrange sourire, et sa bouche semblait molle, desserrée, comme une rose sensuelle où l'amour a passé sa main...
--Hélas! qu'as-tu? sanglota-t-il.
Et elle, montrant derrière elle la nuit, les arbres, le silence blanc, l'immense gonflement du monde:
--Ah! s'écria-t-elle haletante,--nymphe qui a vu son dieu, c'est l'été! l'été! l'été!
D'un geste de haine ardente, Antoine l'écarte, la repousse. Chancelante, elle vient s'appuyer contre le mur. Et, comme innocente, les bras tendus vers son ami, implorante, effrayée, elle le regarde:
--Je ne te retiens pas de force, lui dit-il.
... Quoique Élisabeth ne parlât jamais d'André Charmes et qu'elle ne fût pas intéressée de la visite qu'il leur fit une fois et puis une autre fois, Antoine se torturait par le souvenir du jeune homme.
Si puérile que sa crainte à lui-même semblât, il ne pouvait ôter de son coeur l'angoisse qu'il avait eue. Il ne s'était jamais représenté les traits de son amie en profil sur un autre visage, et maintenant l'image était si vive et si perfide, et s'exagérait si âprement, qu'Antoine songeait: «C'est l'évidence. André Charmes ou un autre, qu'importe? Voici son compagnon. C'est à ce printemps que va son âme...»
Et, à la pensée que la vie d'Élisabeth n'était point close, qu'il y avait pour elle un long avenir, Antoine sentait son coeur se resserrer de dégoût et de douleur. Que pouvait-il contre ce qui dort d'impur dans le sang et dans le rêve des femmes? contre leur futur désir? Si lasses qu'elles semblent, chaque fois qu'elles aiment elles renaissent. Le long de la vie elles aiment.
«Elle aimera, songe Antoine Arnault, avec ces grâces douces, cet orgueil, ces élans, ces soumissions, ces révoltes que j'ai surpris dans ses yeux; elle aimera ainsi jusqu'au jour où c'est elle qui sera l'aînée, où c'est elle qui tiendra les mains de l'autre, elle qui sera courageuse et grave, elle qui rêvera et qui donnera; debout près du jeune homme alangui, le couvrant de sa belle ombre amoureuse, elle dira: «Tu es la vie, ô mon amour, tu es la jeunesse et l'azur, le parfum des vertes amandes!»
Mais voici qu'un feu l'exalte, que l'antique puissance d'Éros l'étreint, le vainc, le convainc. Hélas! ne le sait-il pas, lui-même, qu'honore-t-il, qu'a-t-il jamais honoré qui ne soit le désir? Désir, vertige profond, vacillement des regards, divin strabisme de l'âme! Ne lui a-t-il pas dédié tous ses livres? N'honorait-il pas la seule puissance du monde, le désir, quand dans le génie ne reconnaissant que la fièvre il s'écriait: «Hugo! Shakespeare! inépuisables et magnifiques, Velasquez, héros du désir! et vous, Richard Wagner, qui composâtes votre suprême Tristan au milieu de telles ardeurs, d'un tel triomphe physique, qu'au thème de la mort d'Yseult nulle femme ne s'y peut tromper, et par vous reçoit son amant dans son coeur!...»
Alors la jeunesse d'André l'attendrissait, il eût voulu lui dire: «Vous commencez la vie, vous ne savez point encore comme elle est belle, ô mon ami! j'ai achevé ma course et je meurs, voici le flambeau...»
Il se rappelait avec douceur la timidité du jeune homme, le cours délicieux et contracté du sang, l'intensité naïve, l'éternel charme de Daphnis.
Et puis aussi il riait de son inquiétude et de son ton paternel, car lui-même n'avait que trente-neuf ans, c'est la jeunesse encore, la force, le plaisir; mais c'est déjà le temps compté, les beaux jours, les belles nuits limités, et l'attente affreuse de l'heure où il faudra que l'on pense: «Je n'ai plus toute ma royauté.»
Au moment de minuit, quand la tiède maison dormait, et que, selon son habitude, Antoine s'accoudait à la fenêtre, et dans la libre nuit contemplait la lune qui voyage, déjà il ne disait plus à l'univers assoupi, comme il faisait à vingt ans: «Levez-vous, Aurore désirée!» L'aurore, les lendemains, il n'y pouvait songer. Il pleurait. Sa vanité le faisait souffrir comme des os rompus qui dans la mollesse de la chair pénètrent.
Lassé de la gloire, lassé de l'orgueil, il méditait sur l'amour; les mains jointes, soumis comme devant un dieu, il songeait que moins encore que le soleil et la mort l'amour ne peut se regarder fixement. Il est la splendeur éternelle. On ne peut l'exprimer; c'est le miracle qui bouge. Des humbles minutes du jour il fait d'éclatantes fusées. Il est soudain, furtif, immense, parfait, secret et théâtral...
Ainsi songeait Antoine Arnault.
Alors, celui qui avait tant lutté, qui dans la nuit de Florence avait refusé son bonheur, qui était pur et fier de lui, qui servait bien sa raison, courut vers la volupté.
Secrètement, furtivement, pendant les journées d'été, quand l'azur est pareil à un diamant bleu aveuglé de scintillements, quand au travers des persiennes baissées, mobiles comme un lourd éventail de bois, les douces ondes du soleil entrent dans les chambres, se suspendent, se balancent, chauffent, ainsi que des espaliers, les frivoles naïves tentures,--dans ces chambres, parées de divine tristesse, Antoine Arnault pressait, étreignait son amie. Elle appuyait contre lui son front charmant, pliait sa tête sous les caresses de ses mains.
Le silence régnait. Une à une, glissant des cheveux de la jeune fille, les épingles d'écaille claire, sur le luisant parquet, faisaient un bruit sec, un bond, une courte lueur.
Dans sa douleur, sa stupeur, sa fatigue profonde, Élisabeth percevait que le violent désir des hommes est le mystère et la vie, et la raison de la vie. Quoique torturée par la pensée de sa soeur, et subissant ce secret instinct, cette loi farouche qui veut que l'être parfait demeure solitaire, elle retenait, en s'enivrant, son ami.
Aux instants du crépuscule, le jour qui descend glissait, sur les meubles bas, sur le parquet, ses ailes abattues, sa blanche palpitation. L'étonnante immobilité de l'heure rêvait comme une cloche silencieuse. Par les fenêtres entraient d'étranges parfums qu'on eût voulu repousser, car ils augmentaient la langueur. Foule invisible des parfums d'été, qui vous réunissez sur une âme et prenez tout son terrain...
Au loin, sur la pelouse, en dehors du jardin, Madeleine, avec des gestes de repos, était assise dans les longues herbes et les deux petites filles jouaient. De la fenêtre de la chambre, Antoine les voyait, surveillait leur retour.
Lorsque Antoine et Élisabeth se taisaient, ayant échangé leur coeur, il leur semblait, non que quelque chose du désir humain s'achevât mais qu'un délire commençât dont le secret et la science ne sont point trouvés, et ils frissonnaient d'au delà.
Quelquefois aussi Élisabeth éprouvait la solitude, la grande mélancolie, l'impatience des jeunes êtres, qui, brusquement désintéressés du présent, prévoient pour leur longue vie d'autres formes de l'aventure et du bonheur. Et d'autres fois tous deux se serraient l'un contre l'autre, mystérieusement affligés, réunis pour goûter la brève vie et l'éternelle mort, humbles, inquiets, comme, on voit, dans la légende, le premier homme et la première femme sous le nuage qui porte Dieu.
Antoine arrachait Élisabeth à ces émotions de l'âme.
--Sentez-vous, lui demandait-il, sentez-vous que toute la vie, toute la force, tout le rêve aboutissent à la volupté? Il n'est point de spectacles qui n'y conduisent. Rumeurs, émotion des foules, hâtes, départs, nuit noire avec des feux rouges, paniques, tapage et cris dans les gares, ports étincelants où tous les bateaux se balancent et rêvent à de lointaines Guinées, vous recomposez le plaisir!...
Penché avidement sur son amie:
--N'est-ce pas, tu sens, lui disait-il doucement, tu sens au seul mot de volupté ton âme fondre aux plus douces places de ton rêve, comme un ruisseau qui court vers le printemps?...
Et la jeune fille défaillante ne répondait que par ses yeux fermés.
O désir surchargé de désirs! goûtait-elle bien de tout son esprit renversé, ce qu'il y a d'équivoque, de discord, de strident, ce qu'il y a de double et de triple, de pareil à la tierce, de pareil à l'arpège dans le désir!
Mais alors Antoine la repoussait:
--Ah! disait-il, ne demeure point ainsi, que je ne voie plus ta fièvre, ta langueur, ton divin visage; ce n'est pas moi que tu aimes, ce n'est pas moi seulement...
Et comme, offensée dans sa passion, dans sa complaisance même, elle sanglotait, sur le ton du plus lourd reproche:
--Oh! mon amour, mon amour.
--Ah! interrompait Antoine, tais-toi! un homme passe, il te regarde, il t'appelle; de ses mains il surprend tes douces jambes, c'est cela l'amour!
Les doigts appuyés sur son coeur elle allait s'évanouir; mais lui la regardait encore avec colère, et du fond de son âme il pensait: «C'est votre faute, voyez où je suis, je vous demande de me comprendre, de considérer ma douleur, de goûter un peu à ce fiel...»
Puis il se jetait sur ce tremblant visage, couvrait les yeux, les cheveux, de tant d'aveux, de secrets, de chuchotements, de tant d'ardeur et de fureur, qu'ensuite la jeune fille lui semblait impure; et, le soir, il eût souhaité crier à ses petites filles venues jouer auprès d'elle: «Ne la touchez pas!»
XVII
Une fois que, dans un fauteuil, Élisabeth s'était endormie, brûlante et fatiguée, elle apparut à Antoine si faible, si menacée, que, le coeur haletant, le lendemain de bonne heure il courut chercher Martin Lenôtre.
Mais, lorsque Martin fut là, et qu'Antoine vit Élisabeth, du fond de son tiède lit, tendre une main qui se hâte, il haït son ami et son amie.
Il ne pouvait supporter la présence de Martin dans cette chambre de malade, douce comme une estampe du XVIIIe siècle quand le lit, le broc de tisane, le bougeoir, et la pâleur sur l'oreiller sont plus voluptueux qu'un bosquet de roses. Ah! comme la faiblesse d'Élisabeth le rendait jaloux. Faiblesse pathétique, toute proche du sanglot, et vers qui se tendent les bras, le secours, le doux sadisme des hommes. Faiblesse qui ressemble à l'amour; qui se courbe vers de romanesques lits. Les jeunes femmes mourantes et fatiguées n'appellent-elles pas vers elles, des dernières forces de leur vie, tous les plus jeunes héros, et ce regard d'Élisabeth, faible et qui bouge, et qui n'a plus de résistance, n'est-il point ouvert pour toutes les volontés, pour tous les désirs des hommes? Martin même, quand il la regarde, l'émeut-il? elle semble hypnotisée. Elle ne s'en va pas, elle reste, elle se penche, elle semble plier et pleurer. Profond instinct des malades, voix puissante de la génération!
Tout le jour Antoine l'observe: elle brûle d'enthousiasme, elle a cette bouche pathétique, passionnée et langoureuse qui semble modelée par la musique. Une lueur profonde vient de son regard, et quand elle écoute, quand elle répond, c'est avec toute son âme; Antoine la trouve belle et se défie d'elle. Quelle sécurité peuvent inspirer encore celles qui savent leur puissance? Ce que l'homme ne possède jamais complètement, son orgueil, son âme, la gloire, le rêve qu'on se faisait d'un soir de juin à la villa d'Este, il s'en empare un instant et le touche sur la beauté des jeunes femmes bien-aimées. Et elles, qui savent que leurs cheveux, leurs yeux, leur bouche donnent l'extase, qu'on s'approche d'elles, qu'on rêve sur elles, qu'on les goûte, comme on goûterait une ville d'Orient resserrée, qui a sur un même point ses jardins et ses citernes, son arc de triomphe et ses places glorieuses, son aube, ses couchers de soleil et son chant désespéré,--elles qui savent cela, même fatiguées, même malades, même mortes, elles accueillent, bercent et retiennent la mélancolie d'Adam... Aussi lorsque Martin semble s'inquiéter, lorsqu'il s'effraye à l'auscultation du coeur délicat de la jeune fille, Antoine lui dit:
«Tu la connais, demain elle guérira, elle chantera, elle s'éloignera de nous...»
En vain Martin affirme qu'un défaut profond, dans cet organisme passionné, rend cette vie fragile, Antoine ne l'entend point, il est tout occupé à lutter contre Élisabeth. Et, en effet, elle devenait capricieuse, irritée par la maladie.
Quelquefois, quand Antoine s'approchait d'elle avec des mains langoureuses et ce regard où l'âme s'enflamme et s'augmente, elle le repoussait, lui reprochait sa tendre ardeur; et d'autres fois, quand il se taisait et lui tenait doucement les poignets, elle regardait l'espace devant elle, soupirait, se croyait abandonnée, et cherchait, semblait-il, quelque autre héros qui répondît à son délire.
Un jour qu'il lui lisait son plus cher ouvrage, le livre qu'il achevait et où elle était glorifiée:
--C'est peu de chose, mon ami, dit-elle; si j'avais raconté mon âme, si j'eusse écrit comme vous, mon coeur eût changé la face de la terre...
Et, tenant la main contre son coeur, elle s'écria, comme l'auteur même de _Parsifal_:
--Quelle musique cela devient!...
Pourquoi Antoine l'eût-il épargnée quand elle était là qui emplissait, qui torturait sa vie? Le soir, lorsqu'elle entendait Madeleine jouer au piano le beau _Carnaval_ de Schumann, fête bariolée, lourde, étincelante, où passent cent figures de la danse et du désir, elle s'éclairait d'un tel espoir qu'Antoine avec dureté lui disait: «Ne rêvez pas». Mais elle rêvait, elle ouvrait son âme à toutes les armées de la vie...
Musique! hôte total, qui envahissez sans qu'on discerne, qui promettez plus que l'amour!
* * * * *
Pour fuir une présence dont toute la grâce le blessait, Antoine se promenait seul, par les oppressantes journées qui marquent la fin de l'automne.
Un après-midi de novembre, errant ainsi sous la pluie, visitant les provinciales cités de la Seine, il entra dans un petit cimetière dont la douleur l'attirait. Le saule et le buis trempaient d'humidité et de langueur ce séjour des morts. Ah! le romanesque des morts, ce feuillage funèbre, ce silence, cette terre soulevée et mouillée. Les morts! Antoine contemplait, le coeur brisé, ce peu de chose, ce rien, ce vraiment rien que sont les morts. Petit cimetière en désordre, où le ménage n'est point fait, où les morts ont à souffrir d'oublis et de négligences, parce que, d'abord, il faut servir les vivants!
La tristesse, la douleur suintaient de la terre bondée, du feuillage lyrique et penché, du mur moussu et fendu, des couronnes qui survivent aux regrets, des vases, des pots renversés. Et Antoine Arnault, à force de folie, se mettait à jouer, à rire. «Puisque ce n'est rien, pensait-il, puisque c'est le néant et rien, puisque c'est au fond ridicule et révoltant, puéril et médiocre, quelle gravité me tient ici courbé, plus empli de rêves que devant un cercle de dieux?...»
Et voici qu'il eut l'idée d'Élisabeth. Et il frissonna comme un esprit qui ne savait pas comme Adam à qui on montre la mort.
Violemment il arracha cette image de sa pensée; mais en rentrant chez lui, dans la douceur de ce soir-là, il demanda à Élisabeth, avec une voix si tremblante qu'elle en fut surprise:
--Est-ce que vous vous ennuyez, petite?...
Elle répondit que non, qu'elle ne s'ennuyait pas auprès de lui; mais il lui demandait encore si elle ne voulait rien, si elle ne voulait pas se distraire et causer, si elle ne voudrait pas voir quelquefois André Charmes...
Et elle, gênée, ne savait que dire à Antoine; elle l'avait vu si troublé pour deux lettres qu'elle avait reçues du jeune homme qu'elle murmura:
--Je ne sais pas; j'aurais peut-être voulu causer quelquefois avec lui, il est intelligent, il m'a fait de jolis vers, mais je crois que cela vous fâche...
Et il s'écria avec tant d'ardeur, d'étonnement et de sincérité: «Comment puis-je me fâcher pour cela, mon amie? y pensez vous!...» qu'Élisabeth ne sut point si Antoine en cet instant était sublime ou s'il était un peu comique.
Et elle le regardait de côté, avec défiance, comme un fou, mais il l'avait aimée, en cette minute-là, d'une manière qui avait arraché en lui son âme...
Il laissa revenir André. Il ne s'opposait pas à ce qu'Élisabeth et le jeune homme restassent ensemble; il quittait la pièce et revenait avec un même impassible visage.
Sa jalousie étendue au delà des limites ne recherchait pas de cran. Son désespoir infini renonçait. Quand le coeur n'a qu'une certaine somme de détresse, il agit; mais celui qui a toute sa détresse, il s'en remet au destin.
Antoine redoutait Élisabeth. Il ne croyait plus rien d'elle. Lorsqu'elle disait oui, ou non, pourquoi aurait-il cru que c'était cela? Les enfants mentent, les femmes mentent pour éviter les reproches, et leur visage ne perd pas de sa candeur: le mensonge c'est une sincérité que l'on a avec soi-même. Quand Antoine se fût trouvé sans cesse sur le chemin des jeunes gens, pouvait-il empêcher que leurs lèvres, sous ses yeux mêmes, ne préméditassent le baiser? pouvait-il empêcher qu'Élisabeth ne désirât le jeune homme, que par l'esprit elle ne l'absorbât, et qu'ainsi elle ne mêlât à son rêve et à son sang ce délicieux fruit humain?
Il les laissait ensemble. La lassitude qu'éprouvait Élisabeth lui rendait sensible et gracieuse la chaste présence d'André.
Et Antoine voyait bien ce que pouvaient être ces entretiens: séances de légers discours, où l'adolescent veut étonner, où la jeune fille veut éblouir. Mais que cette pureté fût évidente, il ne s'en réjouissait même pas.
L'hiver passa ainsi. Le soir de mars où André Charmes annonça qu'il partait pour Constantinople, ses parents le destinant à la carrière diplomatique, Antoine s'effraya. Comment Élisabeth, fragile, malade, maintenant il le voyait, supporterait-elle l'absence de ce délicat compagnon?
Et la dernière soirée que les jeunes gens passaient ensemble parut à Antoine Arnault si insignifiante, qu'il s'irrita d'avoir tant souffert par eux. Ils n'étaient pas même émus, semblait-il, autant que de nouveaux fiancés qui se sont promis leur âme, et qu'un destin cruel sépare.
Comme il ne restait plus que quelques moments avant les adieux du jeune homme, Antoine prit plaisir à les quitter, à supposer leurs mièvres propos, leur malaise, leur embarras.
Il faisait clair encore dans la pièce par ce crépuscule de mars. Élisabeth regardait André, et elle souriait de penser qu'en lui disant adieu elle pourrait serrer plus fortement la main du jeune homme, ce qu'elle n'avait jamais fait, car tous deux étaient timides.
André parlait, il parlait de l'Orient, de Constantinople; et Élisabeth regardait les lèvres et les dents, le sourire charmant, attirant, luisant; elle trouvait émouvant que ce sourire, étant si délicieux, durât ainsi, qu'il fût en même temps un moment rapide de l'être et sa structure même. Elle s'amusait de ce qu'André lui plût tant.
Elle était assise en face de lui et leurs regards s'avançaient.
Que se disaient-ils? Rien, ils se voyaient pour la première fois...
Puis elle entendit la voix d'Antoine dans l'escalier, il montait, il allait venir, il allait entrer, il n'y avait plus qu'une minute pour elle...
Alors, avec la force directe du regard qui s'empare de l'objet qu'il a choisi, elle se leva, et, appuyant ses deux mains sur les épaules du jeune homme jusqu'à sentir et presser les os, féroce comme l'époux quand il attire et quand il marque, elle le baisa sur la bouche...
Et elle sentit que bondissaient en elle une violence et une puissance pareilles à la Muse de Wagner, bacchante terrible qui parcourt tous les sommets de la musique en criant à son invisible amant: «J'ai faim de toi, j'ai soif de toi, j'ai soif de toi, j'ai faim de toi...»
Antoine approchait, il ouvrit la porte.
--Ah! revenez,--lui dit Élisabeth en souriant doucement,--est-ce son départ? mais lui et moi ne savons plus quoi nous dire...
Et André se levait, comme il faisait toujours, respectueusement, dès qu'il voyait le maître qu'il admirait.
XVIII
Un azur plus doux que des lacs, plus beau que l'idée qu'à seize ans on se fait de la Grèce, entrait dans la chambre où Élisabeth mourait.
Antoine Arnault auprès d'elle ne pensait à rien. Il avait les yeux fermés. Ceux qui, en Orient, meurent les veines ouvertes doivent connaître cette langueur et ce délire. Il ne voyait pas et n'entendait pas.
Martin Lenôtre tenait les mains de la mourante.
Elle le pria d'ouvrir davantage la fenêtre. Comme Goethe, qu'Antoine Arnault avait tant aimé, la jeune fille qui mourait demandait plus de lumière...
Dans son cerveau pâle et brisé elle comprenait que la vie finissait, elle n'avait pas très peur, parce qu'elle souffrait. Elle s'étonnait de finir.
Le soleil entra; elle vit le jardin, et comme ses douleurs cessaient, une présence affreuse de l'âme envahit le corps épuisé. De toute sa force elle vécut.