Part 1
COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES
La Domination --ROMAN--
Pyrrhus ne pouvait être heureux ni avant ni après avoir conquis le monde.
Pascal.
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
LE COEUR INNOMBRABLE (Ouvrage couronné par l'Académie française) 1 vol. L'OMBRE DES JOURS 1 -- LA NOUVELLE ESPÉRANCE 1 -- LE VISAGE ÉMERVEILLÉ 1 --
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--9548-5-05.--(Encre Lorilleux).
_Aux jeunes écrivains de France, à ceux dont la sympathie m'a chaque jour dans mon travail aidée, je dédie ce livre._
A. N.
LA DOMINATION
I
Antoine Arnault riait doucement de plaisir en regardant devant lui l'azur du soir, où chaque marronnier semblait un jardin solitaire et haut.
A demi couché dans la grêle voiture qui le conduisait le long de l'avenue, satisfait, il pensait à soi.
Il se sentait en cet instant le coeur léger et libre. La vie devant lui était si belle qu'il la prenait dans ses deux mains, lui souriait, la baisait comme un visage.
Il avait vingt-six ans. Le second livre qu'il venait d'écrire le rendait célèbre, et, las d'une liaison qui durait depuis trois années, il avait la veille rompu avec sa maîtresse.
Ah! comme il se sentait empli de force, de plaisir, d'adresse et de mélancolie!
La tête renversée, il regardait le soleil couchant, la cime pâlie des arbres, toutes les douces formes de l'espace et il pensait:
«Il n'est pas de plus verte royauté que la mienne. Je regarde passer les hommes et je suis surpris parce qu'ils passent près de moi sans attention et sans envie. Ils ne savent pas ce que j'ai dans le coeur: s'ils le savaient, ils voudraient toucher mes mains et mes yeux pour être à leur tour enflammés. Je regarde les hommes; je les méprise parce qu'ils sont simples, débonnaires et affairés; ceux qui m'aiment ont assez de m'aimer sans que je les aime à mon tour... Les femmes, plus douces et plus fières, m'irritent, mais je joue avec leur secret et leur faiblesse, je sais les limites de la plus sage: le contour de leur âme est comme leur regard, tout cerné de langueur et de désir.»
Et le jeune homme se rappela le visage de sa maîtresse.
Depuis six mois il ne l'aimait plus. Un jour, il avait senti la fin de cet amour comme on sent l'abîme. Il avait lutté, non par tendresse pour l'autre, mais pour se sauver soi-même, pour ne point périr, pour arracher aux ténèbres et continuer, s'il se pouvait, tant de sensations d'adolescence, de rêverie, de confiance et de plaisir. Ce fut en vain. Cette maîtresse maternelle et ardente, dont le dévouement ne pouvait pas changer, brusquement, un matin, sans raison, lui apparut démêlée de lui, seule, soi-même, ayant à parcourir désormais une route descendante, à l'écart de la colline d'or où Antoine Arnault s'élançait. De semaine en semaine, ressentant sa déception sans compatir à l'affreuse douleur de son amie, il l'accoutumait à l'abandon, et enfin, il l'avait quittée, alléguant la nécessité de la solitude ou des voyages pour son travail.
Antoine Arnault était arrivé chez lui. Il entra, prit chez le concierge les lettres qui étaient là, une dont l'écriture ne lui était point connue, et l'autre de madame Maille, sa maîtresse.
Il éprouva, en voyant cette lettre, une tristesse inattendue, et constata ainsi, avec regret, qu'ayant laissé toute la peine à l'autre, il lui en fallait pourtant porter soi-même quelques parcelles. Il ouvrit cette lettre en montant l'escalier, la parcourut, et, arrivé chez lui, s'assit et la relut encore. L'écriture était si lasse, si sourde, si décolorée, qu'elle vacillait comme une voix épuisée: Antoine crut entendre cette voix.
«Puisque je n'y peux rien!» songea-t-il avec un peu d'emportement, comme quelqu'un qui s'est déjà, plusieurs fois, expliqué.
Pourtant, la pitié l'envahissait; accoudé à sa fenêtre et regardant la cour de la maison, il imagina cette femme qui, tout à l'heure, tandis qu'il était sorti, venait déposer sa lettre. Il la voyait entrant chez le concierge, dans cet angle de mur froid, et demandant: «Monsieur Arnault est-il chez lui?»
La concierge avait dû répondre avec brusquerie: «Il n'est pas rentré; il ne rentrera pas ce soir.»
Et Antoine évoquait les yeux de madame Maille, attachés sur l'épaisse et rude ménagère; un regard qui sans doute disait: «Vous êtes heureuse, vous habitez le bas de la maison de mon ami; vous le voyez entrer, sortir; vous pouvez dire: il est là, ou il n'est pas là; vous épiez sa vie; vous êtes comme une servante humble et amoureuse...»
Antoine ouvrit la seconde lettre. Il ne crut pas bien lire, tant la surprise était forte! Il allait de l'adresse à la signature sans parcourir le texte; cela déjà suffisait. L'homme le plus illustre de son pays, le plus grand écrivain avait tracé ces mots! Et lorsqu'il vit que, dans la lettre, à de sympathiques éloges pour son livre se joignait une invitation à venir voir à la campagne, chez lui, le grand homme, Antoine défaillit comme si l'aurore était entrée dans son coeur.
Les mille mouvements qu'il ne faisait pas l'étouffaient. Il eût voulu bondir ou s'anéantir, et, retrouvant par hasard sous sa main la lettre de madame Maille, il l'éloigna.
Sa maîtresse ne lui apparaissait plus que comme une victime étrangère, comme une petite forme humaine qui s'en va de son côté, toute seule dans la vie, selon la loi de tout destin, comme une buée d'automne qui meurt autour de nos pieds...
Ne pouvant se résoudre à passer seul une si émouvante soirée, Antoine alla demander à dîner à son ami Martin Lenôtre.
Il l'aimait. Il lui pardonnait ce qu'il lui reprochait, son humeur douce et les défauts de sa logique.
Martin Lenôtre, âgé de vingt-huit ans, médecin à l'hôpital Lebrun, parfaitement studieux et savant, pensait moins qu'il ne rêvait, et la science que lui-même maniait le surprenait, l'amusait, l'attendrissait comme un miracle. Né dans des campagnes vertes et mouillées, toujours nostalgique de son enfance, il faisait de la médecine avec la douceur d'un botaniste.
Les sureaux, la belladone, l'aconit, blanc et rosé dans les plaines, l'émouvaient, il se sentait troublé comme Rousseau quand il s'écrie: «de la pervenche!» comme Michelet quand il soupire: «O ma gentiane bleue!». Il n'avait point de scepticisme, mais il riait avec une grâce naïve de ses doutes ou de ses affirmations. Ce qui n'était point des actes ne lui semblait pas nécessaire, ni important, ni sûr: les paroles étaient le délassement de sa vie énergique et brave.
Lorsque à vingt-sept ans Martin Lenôtre s'était marié, Antoine avait craint de moins le voir. Pourtant leur intimité ne s'était pas trouvée modifiée. Antoine s'amusait seulement de la gravité nouvelle de son ami, qui, uni à une jeune femme insensible et lasse, vénérait en elle tout l'ardent secret féminin.
Ce soir-là, les deux jeunes hommes, après le repas, craignant de fatiguer madame Lenôtre, achevèrent dehors la chaude soirée.
Ils allèrent s'asseoir dans un des cafés étincelants et bocagers du Bois de Boulogne.
«Tout à l'heure, songeait Antoine, je révélerai le secret de la lettre reçue, d'une glorieuse relation...»
Mais déjà Martin l'entretenait d'un professeur, dont la découverte en chimie bouleversait la science, et, offensé que le génie des artistes ne fût pas la seule idole, Antoine se taisait, sentait diminuer son bonheur.
Avec douceur et avec de bienveillantes remarques, Martin Lenôtre observait les hommes et les femmes assis dans ce jardin, autour des tables. Antoine les regardait et pensait:
«Tous ces hommes me paraissent ordinaires; ils sont, dans cette soirée d'été, sous les lumières, près de la musique, un troupeau las qui se repose... S'il y en a parmi eux qui possèdent une qualité primordiale, une force, elle est sans doute annulée par un défaut qui l'immobilise. Il n'y a que moi de jeune et parfait.»
Antoine regarda les femmes. Il les trouvait impérieuses, arrogantes, satisfaites d'elles-mêmes dans leurs toilettes luisantes et tendues, sous leurs chapeaux de fleurs, avec leur air volontaire et restreint. Mais il les regardait aussi avec sympathie, «car pourtant, pensait-il, elles meurent dans nos bras de désir et de plaisir!...»
Il évoquait leurs tendres plaintes; il les voyait toujours incomplètes, insatisfaites, penchantes, achevées seulement par les caresses des hommes.
«Le bonheur, pensait-il, qui pour nous est l'ambition, la connaissance, l'analyse et la puissance sur les hommes, c'est nous qui pour elles l'avons dans nos mains, qui le donnons et le reprenons. Que possèdent-elles dont elles soient fières, et qui ne se plie à la servitude de l'amour? Leurs longs cheveux qui dans l'Histoire semblent royaux, qu'Ophélie morte laissait traîner derrière elle sur l'étang noir, que la reine Bathilde tressait en deux nattes brillantes comme les belles cordes des navires, quel amant impatient ou jaloux ne les froissa, pour renverser plus vite, sous des lèvres avides, un visage qu'il voulait honorer ou meurtrir...»
Et tandis que Martin fumait, causait un peu, Antoine lui répondant négligemment, continuait sa rêverie.
«Oui, pensait-il, toutes les femmes, toutes ces princesses de la terre, elles ne peuvent que plaire, et, si elles ne plaisent point, elles sont mortes: voilà leur sort. Elles n'ont pas d'autre réalité que notre désir, ni d'autre secours, ni d'autre espoir. Leur imagination, c'est de souhaiter notre rêve tendu vers elles, et leur résignation c'est de pleurer contre notre coeur. Elles n'ont pas de réalité; une reine qui ne plairait point à son page ne serait plus pour elle-même une reine...
»Les femmes, concluait-il, ne me font pas peur; je goûte et je cherche en elles ce que les autres hommes n'estiment pas suffisamment: leur confusion et leur douceur. Mon esprit, ma curiosité, la richesse et la sécheresse de mon intelligence sont sur elles comme des doigts légers et adroits. Que m'importent leurs durs regards, leurs vaines et frivoles paroles, leur précieuse pudicité? Je tiens leur âme renversée sous mon coeur; je sais que la musique des violons le soir, le chant du rossignol, le clair de lune et la chaleur de leur propre corps les possèdent comme nous les possédons, tendres victimes qui s'affolent, courbées sous tout l'univers.»
Martin, en souriant, fit remarquer à Antoine un jeune homme et une jeune femme qui, venant s'asseoir à une table voisine, avaient amené leur petite fille de huit ou neuf ans. La lumière suspendue à la branche d'un arbre tombait sur la figure de l'enfant, reculée dans une grande capeline de broderie. Elle avait cet air indifférent des enfants doux, riches et bien élevés.
Antoine Arnault un peu touché, regardait cette petite fille. Il la regardait avec bonté et amusement, et il dit à Martin:
--Martin, cette sage petite fille m'enchante, parce qu'elle semble très timide et très soignée, et, par ses parents, sa fortune, sa délicatesse et son bien-être, préservée de tout l'univers; et parce que, tout de même, il faudra bien qu'elle soit un jour instruite et coquette, rusée, éperdue et désespérée, perverse et lâche, et, finalement, sans plus aucune, sans plus aucune candeur...
Et comme Martin voulait doucement s'indigner, Antoine Arnault, l'interrompant, lui fit part de la lettre reçue, de sa prochaine villégiature chez l'écrivain illustre.
Martin le félicita. Toute la grâce de son coeur, toujours visible dans son regard, rayonnait. Mais il ajouta: «C'est un esprit qui ne me plaît point.»
Il était tard. Les deux jeunes hommes se levèrent et traversèrent le Bois, se dirigeant vers Paris.
La nuit, entre les branches noires, découvrait son visage mystérieux.
Antoine Arnault se taisait: il se sentait seul et sans joie. Martin se réjouissait du ciel étoilé, de la connaissance qu'il avait des astres, des progrès de la science.
Et Antoine pensait:
«La science qui enivre mon ami, je l'ai connue, je sais tout d'elle, et maintenant nous sommes, elle et moi, comme deux époux qui ne prennent plus de plaisir ensemble: elle n'ajoute rien à ma volupté...»
Martin, reconnaissant du bel été, des proches vacances, dans son coeur religieux bénissait des dieux inconnus.
Mais son compagnon songeait:
«Nuit, rameaux bruissants, Nature, vous n'êtes que dans ma pensée, je vous crée, je vous possède, mais, ô douleur! je ne serai plus et vous serez! O maîtresse éternelle! qui ne veut pas mourir avec moi...»
De retour chez lui, Antoine Arnault, solitaire, sentait vaciller ses chances et sa vie. Il souffrait d'être le seul témoin de soi-même. Le silence et la nuit restreignaient sa faible unité.
Il savait qu'il ne dormirait pas; il prit un livre, mais l'agitation de son coeur et l'indifférence de ses yeux l'empêchaient de lire.
Il tournait les pages, et voici, voici qu'une phrase plus brillante et plus dure se révèle et s'impose!
«César pleura lorsqu'il vit la statue d'Alexandre...»
Antoine regarde ces mots. «César pleura lorsqu'il vit la statue d'Alexandre, parce que, dit-il, je n'ai encore rien fait à un âge où ce prince avait déjà conquis la moitié du monde...»
«César pleura lorsqu'il vit la statue d'Alexandre!...»
Alors l'éclat de ces deux noms divins, ces larmes, ce qu'il y a chez le héros d'humain et de surhumain fondirent le coeur du jeune homme, exaltèrent en lui l'orgueil et l'âpre volonté.
Et Antoine Arnault, empli d'amour, pleura. Il pleura sur ce qu'il sentait en lui de force, et de passion, et de bouillonnement, tandis que la molle nuit, indifférente, sous les arbres de l'avenue continuait sa douce course...
II
Depuis plus de huit jours Antoine Arnault était l'hôte de son maître illustre, lorsqu'il écrivit à Martin Lenôtre. Assis dans une chambre claire, portant par instants, ébloui, ses regards sur la campagne, il rédigeait ainsi sa lettre:
«O douceur de la verte prairie, quand juin enivre les abeilles! Un brûlant crépitement d'ailes est suspendu aux reines-des-prés, aux trèfles fleuris, à l'angélique sauvage. Comment pourrais-je, Martin, t'expliquer cet été? L'été, c'est justement ce qu'on ne peut pas dire! Les pelouses et le ciel font deux amoureuses haleines. Chaque arbre est content du monde. Dans cette satisfaction infinie le corbeau doucement traverse l'azur. Il n'est plus de voracité: tout baigne et tout chante... Au loin, les hauts blés remués et défaits semblent le lit de Cérès voluptueuse.
»Par des matinées incomparables, je me promène le long d'une fraîche rivière, auprès de l'homme le plus instruit, le plus noblement inspiré... Ce sont de beaux instants, Martin; je l'écoute, je le vénère, et, involontairement, je touche le fond de son coeur et de ses moyens.
»Ah! me dis-je, voici donc cet homme illustre dont l'oeuvre vingt fois traduite est aussi douce à l'univers que le miel et que la paix! Son chapeau est trop large pour son front et lui rabat les oreilles... Il ne regarde pas la nature et ne regarde pas en soi-même: il est occupé de l'impression qu'il fait sur moi... Si son âme un instant s'isole et rêve, sa rêverie est d'un enfant, il apparaît puéril et vieux. Il est à cet âge où les hommes qui ne sont pas bien portants paraissent ne plus garder assez de force physique pour avoir du courage; leur attitude est aigre et prudente; ils attendent tout du respect qu'ils inspirent. Il parle, et bientôt ne se croit plus obligé de m'intéresser. Alors, je le considère avec un mélange de douleur et de joie, et je pense: «Le voilà, cet homme unique!» Certaines phrases de ses livres semblent faites avec la moelle même de l'enthousiasme; il a parlé de la beauté comme Tibulle pressait contre son coeur Délia; il a parlé de la sagesse comme Moïse; les mots qu'il emploie pour peindre la nature sont humides et somptueux, pareils aux lourds cédrats que je vis dans les villas royales de Florence, et qui, entre les branches de leurs petits arbres, étaient glauques, lisses, allongés comme des vases parfaits. Il a parlé de l'Espagne de telle sorte que l'Espagne ne peut plus nous satisfaire; il a décrit l'ardente Égypte, si aveuglante à midi que les pas d'un homme traînent derrière eux leur ombre comme deux lambeaux noirs; il a chanté les plaines du Nord, d'où s'élève le soir un vol de vanneaux, et jusqu'à ces petites villes wallonnes qui, exactes, sensibles et compassées, ressemblent à un village de la lune.
»Je le regarde. Pendant que nous nous promenons, la chaleur détend et humecte son visage. Il a été aimé. Les femmes les plus précieuses de son pays l'ayant entendu nommer, lui disaient: «C'est vous, maître», avec la voix de Marie-Madeleine. Et dans des contrées lointaines, de petites filles ignorantes, sauvages et rebelles, se sont débattues sous le poids de son coeur amusé.
»Son peuple l'a aimé; on l'a choisi et honoré dans d'importantes querelles.
»Il sait sa gloire. Quand il est seul, il écoute son nom; son nom est autour de lui comme une présence, comme un parfum qui toujours monte et de toute part l'encense. Maintenant cet homme est si triomphant que l'idée de son tombeau lui semble encore éclatante et victorieuse...
»Pourtant, Martin, lorsque je marche près de lui, mon orgueil, loin de s'abattre, s'élève. Je m'écrie: Ah! qu'importe, je le sens bien, nul être ne m'est supérieur!
»Oui, Martin, les chants du jeune Shakespeare ne l'enivraient pas davantage que ne m'enivrent les parfums de mon coeur.
»La puissance d'enivrement, voilà le bien incomparable pour lequel rien ne nous est utile que nous-même. Dans de sombres bibliothèques, assis jusqu'après minuit, combien de fois n'ai-je pas saisi avec passion les livres les plus fameux, les plus caressés par la faveur éternelle! je prends ces beaux coquillages, je les tiens un instant contre mon oreille, et je les laisse retomber, car leur mélodie m'a appris quelque chose qui est au delà d'eux-mêmes.
»Martin, le succès que je prévois pour moi lasse déjà mon imagination. Sur quels hommes régnerais-je? Il faudrait encore que nos esclaves eussent notre propre valeur; c'est le seul amusement.
»Je songe à l'amour. Il n'y a que l'amour qui prenne totalement notre empreinte: les femmes que nous avons fait un peu souffrir contre notre coeur gardent notre souvenir. Je me rappelle une actrice espagnole que son génie et sa passion rendaient illustre. Son amant l'avait quittée; elle se souvenait. Ah! Martin, elle était humble et basse, et toute marquée comme une route sur laquelle un homme a marché! Ame salubre des jeunes femmes, elle boit nos fièvres, elle en reste saturée, ainsi de douces oranges, ayant aspiré les vapeurs des marais, mêlent ce venin au sucre innocent de leur chair.
»Martin, je veux vivre, je veux vivre et chanter par-dessus les monts et les eaux. Que mon jeune siècle s'élance comme une colonne pourprée, et porte à son sommet mon image!»
Lorsque Antoine Arnault eut achevé cette lettre, il la relut et en fut satisfait. Il se demandait s'il allait l'envoyer à son ami ou la joindre aux feuillets qui composeraient son prochain ouvrage. Mais comme en cet instant il se moquait sincèrement de la littérature, il l'adressa, sans en faire de copie, à Martin Lenôtre.
Puis, comme l'heure du repas approchait, il s'habilla et rejoignit son hôte. Les réunions de la journée et du soir se tenaient dans une fraîche salle boisée. Celui que l'on vénérait avait sa place près de la fenêtre; autour de lui, ses deux filles aînées, mariées et maussades, veillaient au bon ordre de la maison; les deux gendres, dont l'un était officier et l'autre avocat, paraissaient goûter à la gloire de leur beau-père avec cet entrain et cette vulgarité des gens qui font enfin, régulièrement, une bonne chère dont ils n'avaient pas l'usage.
La plus jeune fille du maître, qui s'appelait Corinne, et qui, âgée de dix-huit ans, était d'une beauté charmante, retenait les regards d'Antoine Arnault, lequel pourtant désespérait d'entendre sa voix ou de la voir sourire, tant elle était sage, furtive et modérée.
Aussi, privé du plaisir qu'il eût eu à s'entretenir avec elle, Antoine Arnault reportait avec amertume son attention sur le petit groupe qui formait l'entourage de l'homme illustre. Il y avait là des camarades de sa jeunesse, âgés d'une cinquantaine d'années. Les plus sots étaient avec lui familiers, et les autres trop timides. Il y avait les écrivains de quarante ans, plus vaniteux de leur métier, de leur situation, de leur futile et adroit labeur que le grand homme ne l'était de son génie. Ceux-là parlaient de la poésie, du roman ou du théâtre, avec le ton soucieux et l'assurance de personnes chargées de la conduite définitive d'un genre où elles pensent exceller.
Antoine Arnault les méprisait, fumait ses cigarettes à l'écart de ce groupe, et ne se rapprochait du grand homme que quand il le voyait solitaire. Alors, assis auprès de lui, timide et audacieux comme un enfant qui distrait un roi, il l'interrogeait à sa préférence, et la dévotion que lui inspirait ce front lumineux se mêlait de rire et d'impiété quand le jeune homme se sentait forcé d'élever la voix pour satisfaire l'ouïe affaiblie du vieillard.
Il rougissait de s'entendre prononcer à voix si haute des paroles qu'il jugeait insignifiantes et propres à le rendre ridicule, et, contrarié en même temps qu'amusé, il pensait avec impertinence: «Je parle à un homme de génie, mais je parle à un sourd.»
Quelquefois, Corinne venait s'asseoir auprès de son père et d'Antoine Arnault. Dans ces instants-là, Antoine souhaitait que, par une chance qu'il ne prévoyait pas bien, l'homme admirable l'entretînt du petit livre dont il était si fier, et pour lequel, d'ailleurs, son hôte l'avait complimenté et attiré chez lui. Mais il ne lui en reparlait jamais, et, un jour qu'Antoine avait fait allusion à un épisode qui s'y trouvait conté, il avait surpris le regard du maître distrait et insensible.
Le jeune homme eût aimé attirer l'attention de Corinne et l'éblouir. Que pouvait-il faire pour gagner sa sympathie? Généralement, il lui disait, vers le milieu de la journée «Je vais travailler.» Elle souriait et ne s'étonnait pas. Une fois, il lui dit «J'ai relu ces jours-ci tous les livres de votre père.» Elle parut plus touchée.
D'autres fois, il la taquinait, mais il n'était point habile à cela, car, dans la méfiance et l'essai, il avait l'esprit un peu rude et grossier, et il ne pouvait témoigner sa délicatesse que dans l'autorité et ce qu'il appelait en riant sa clémence.
D'ailleurs, ayant pendant quelques jours réfléchi au parti qu'il aurait pu tirer de l'amitié de cette jeune fille, il vit bien qu'il se contenterait de son indifférence.
«L'épouser, y pensais-je? songeait-il à présent. Je suis à l'âge où l'on ne limite pas la vie; le nom glorieux que porte en outre cette enfant m'eût par moments affligé... Décidément, je n'ai rien à faire d'elle», conclut-il.
Et bientôt Antoine Arnault ne témoigna plus à Corinne que cette politesse élégante et froide qu'il était toujours fier de marquer.
Il écrivait à Martin des lettres peu à peu maussades, et s'irritait de recevoir de son ami de longues épîtres heureuses, pareilles à ces narrations enfantines des vacances, où tout prend de l'imprévu, du soleil et de la gaieté.
«Je le vois, pensait Antoine Arnault, je le vois, champêtre et correct, assis auprès des siens dans le jardin familial. Il sourit à ses parents, à ses neveux, à la vieille servante; il tient la main d'une de ses soeurs et l'interroge avec bonté. Il n'a de rigueur et de tenue sociale que ce qu'il croit être de la bonne éducation; mais son âme spontanée et naïve, son âme active et pure s'échappe, s'élance, porte secours, s'ébat et se mêle aux autres. Il est délicat, et pourtant rude, juste assez pour ne point s'effrayer de la rudesse: ses mains touchent toutes les mains sans s'étonner du contact...