La deux fois morte

Chapter 4

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Muni de mon viatique intellectuel, dans lequel j'avais fait une large place aux distractions de l'imagination, je repris le chemin de Salbris.

J'arrivai au castel avant le moment fixé; c'était avec intention: je voulais avoir le temps de ranger mes livres, pour les avoir sous la main en cas de besoin. Jean m'attendait à la porte dans un état d'exaltation qui d'abord m'effraya. Rien de bien grave d'ailleurs. Depuis vingt-quatre heures, Paul n'avait pas ouvert sa porte. Jean avait écouté, espionné; ce qui l'effrayait le plus, c'est qu'il n'avait rien découvert.

Mais Paul était vivant: c'était le seul point acquis et celui qui me touchait le plus.

J'étais là maintenant, la tête parfaitement saine et décidé à tout pour triompher d'une monomanie quelconque.

Nous transportâmes mes caisses dans la bibliothèque, et les livres de science occulte dont les rayons étaient garnis durent frissonner de colère, forcés qu'ils furent de se serrer pour faire place à des oeuvres de raison saine et d'imagination bien pondérée.

Cela fait, et comme je consultais ma montre qui marquait précisément six heures, la sonnette de Paul retentit. Jean monta.

Je redoutais un peu que Paul réclamât une augmentation de délai; mais je n'eus pas à dépenser une nouvelle dose de patience. Paul m'attendait. Je montai rapidement à sa chambre.

Il me reçut fort bien: j'eus même la satisfaction de constater qu'il ne paraissait pas plus affaibli qu'avant mon départ.

--Eh bien, dis-je gaiement, tu vois que je suis exact: de ton côté, tu parais disposé à tenir ta promesse. Me voici donc, l'oreille et l'esprit ouvert, prêt à écouter tes contes de fées.

--Ne prends pas ce ton léger, me répliqua-t-il, car jamais, jamais, entends-moi bien, il n'y eut dans notre vie minute plus grave.

Je lui tendis la main, il y mit la sienne.

--Avoue, reprit-il, que tu me crois fou...

--- Moi, je te jure...

--Ne jure pas, car aussi bien il fut telle heure où je crus moi aussi que ma raison m'abandonnait, et tu me comprendras plus tard quand tu apprécieras ce qu'il faut d'énergie pour rester maître de son cerveau, alors que, sous un souffle venu on ne sait d'où, s'ouvre lentement la porte profonde de l'inconnu.

Sa voix avait légèrement tremblé. J'étais plus ému que je ne le voulais paraître.

--Je t'affirme, repris-je vivement, que tu ne te heurtes en moi à aucun préjugé, à aucun parti pris, non plus qu'à des ironies de méchant goût. Parle-moi donc en toute confiance. Je t'ai toujours aimé, et nous avons creusé ensemble les problèmes les plus ardus. Quel que soit le terrain où tu m'entraîneras, tu m'y retrouveras ferme et de bonne foi... J'écoute.

Il me remercia d'un sourire reconnaissant. J'avais dit vrai, je trouve ridicule toute négation à priori.

Il pencha alors son front sur ses deux mains, et pendant une minute, je pus me demander s'il songeait encore que je fusse là. Mais il releva la tête, me regarda bien en face; puis, allongeant la main vers un flacon de cristal, à demi plein d'une chartreuse dorée, il le plaça en pleine lumière et me dit:

--Regarde ceci attentivement, de tous tes yeux, comme on dit, avec le ferme désir de te souvenir de la forme et de la couleur... Ne parle pas, ne pense pas... regarde!

Pris d'un intérêt dont je n'étais pas maître de me défendre, dominé aussi, je puis bien l'avouer, par l'autorité de son geste et de sa voix, je concentrai toute mon attention visuelle sur le flacon qu'il me montrait.

Il était de cristal très pur, avec, autour du col quelques tailles délicates en formes d'olives allongées. La panse même du flacon était d'une jolie rondeur, et vers le fond d'autres olivettes s'étiraient vers la base.

La liqueur, toute d'or, vibrait autour d'un point ensoleillé presque éblouissant.

Tout cela, je le vis en une seconde, en une acuité d'attention détailleuse que je ne m'étais jamais connue.

--Ferme les yeux maintenant, me dit-il du même ton brusque auquel j'obtempérai immédiatement.

--Encore une fois, regarde, en toi... le flacon, ne le vois-tu pas?

--Je le vois, m'écriai-je.

Pendant un temps que je ne puis apprécier, je vis, aussi nettement que si j'avais eu les yeux ouverts, le flacon, les stries du cristal, les étincellements de la liqueur. J'eus la volonté de retenir cette image, cette photographie intérieure. Mais tout s'effaça.

--Bah! fis-je en rouvrant les yeux, c'est le phénomène bien connu de la mémoire visuelle.

Il eut un geste d'impatience et s'écria:

--Mémoire visuelle! Ah! voilà bien votre méthode scientifique, des mots répondant à des mots! Qu'est-ce que la mémoire... vous l'ignorez, mais vous avez dénommé, étiqueté une faculté; vous l'avez catégorisée, cataloguée dans vos dictionnaires, et... vous voilà satisfaits! Bien plus, il faut que tous le soient avec vous, sous peine d'anathèmes! Voyons, parle, répondsmoi en toute sincérité! Qu'est-ce que la mémoire?... Comment s'exerce-t-elle?... Quel est son organe?... Ah! oui, l'image se forme sur la rétine, est transmise par un réseau de nerfs à ton cerveau... par quel mécanisme?

Je le voyais s'exalter; je voulus le calmer.

--Remarque que je ne formule aucune théorie; je ne suis pas un adversaire, mais un ami, peut-être fort ignorant, mais en tous cas de bon vouloir...

--Tu m'avais promis de ne pas user d'ironie. Eh bien, oui, je t'instruirai, malgré toi... et voici ma formule: La mémoire visuelle, c'est la projection hors de nous d'une forme emmagasinée en nous.

--La définition n'est pas pour me déplaire...

--J'appelle ton attention sur la projection que j'appellerai physique, celle de la forme, de la coque extérieure des choses. Quand tu songes à un livre, tu en vois plus ou moins nettement la forme...

--C'est vrai...

--Si tu te souviens d'un cheval, tu as devant les yeux la silhouette plus ou moins correcte de l'animal...

--C'est encore exact.

--Eh bien, suppose que tu exerces ta volonté à perfectionner, à accentuer cette silhouette, comme le fait un peintre par exemple. Tu projetteras ton souvenir hors de toi, et tu t'en serviras comme d'un modèle, adéquat, toutes proportions gardées, au modèle vivant qui se placerait devant tes yeux...

--Je ne nie pas...

--Alors admets que tu concentres de plus en plus ton énergie volitive dans le sens de ce perfectionnement, de cette accentuation. Augmente à force de contemplation, augmente ta faculté de restitution mentale, puis extérieure, tu arriveras peu à peu à créer ce que je n'appelle encore que l'illusion de l'existence réelle de la chose souvenue. Mais la vérité, c'est qu'il n'y a pas illusion, mais réalité. Cette forme que tu as absorbée par ton attention, que tu possèdes en toi, tu la projettes réellement au dehors. Entends-tu, elle existe, elle est--voici le mot vrai--la restitution des particules d'infinitésimale matière que tu t'es appropriées en regardant l'objet, en l'aspirant par ton attention, en les emmagasinant en toi. Cette reconstitution est non une illusion, mais une entité existante, elle est...

Je l'interrompis:

--A mon tour, laisse-moi te dire que ce ne sont là que des hypothèses qui, pour ingénieuses qu'elles soient, devraient être appuyées sur des preuves...

Il ne me laissa pas achever:

--Abandonne donc tes procédés de sophiste universitaire. Pourquoi la forme que tu vois hors de toi existe-t-elle moins, qu'elle soit produite par le fait banal de la présence ou par ce que tu appelles l'imagination?...

--Parce que je puis toucher l'une et non l'autre, et ainsi constater l'existence de la réalité.

J'avais prononcé ces derniers mots vivement, un peu agacé à la fin...

--Et, si je te prouve que tu peux toucher... ton illusion! cria-t-il. As-tu d'ailleurs jamais possédé en toi le souvenir d'une forme imprimé assez profondément dans ton âme, pour qu'elle y soit réelle, vivante et pour que tu puisses la projeter hors de toi, comme elle est en toi, avec tous les attributs de la réalité et de la vie? Ah! il faut aimer, avoir aimé, il faut avoir aspiré, résorbé, inhalé toutes les effluves de l'être adoré, pour qu'il soit resté vivant en vous... et qu'alors au début de la solitude, fermant les yeux, vous le puissiez revoir en sa radieuse et parfaite réalité... Mais est-ce tout?... Non!... Parvenez à vous abîmer dans cet unique désir, dans cet immense vouloir de communiquer à cette forme tout ce qu'il y a en vous d'énergie et de puissance vitale... et alors vous le reconstituerez, cet être de votre âme, sang de votre sang, chair de votre chair, substance de votre substance, individualité vivante, ressuscitée, recréée, comme, de l'Adam Paradisiaque, Aischa, Eve fut évoquée sous la lumière sublime des sphères éternelles!...

--Ami, m'écriai-je, prends garde, cette exaltation te tue!

--Non pas, c'est ma vie! Ah! tu as pu croire que ma Virginie était morte, et que moi, égoïste ou insensé, j'avais le honteux courage de lui survivre. Non, non, elle n'est pas morte, je l'ai... elle vit en moi, ici, dans mon coeur, dans ma poitrine, dans mon cerveau... Elle vit, je la vois adorable et souriante, et, comme un oiseau frileux qui dort dans mon être, je puis, quand je le veux, lui ouvrir la porte de sa cage... Viens, viens, tu la verras, toi aussi, car elle va sortir de mon coeur!...

XI

Il m'avait saisi par la main, m'entraînant.

Je ne lui résistai pas, estimant qu'en ces sortes de crises la contradiction est inutile et périlleuse à la fois.

Nous étions arrivés à la porte du cabinet, jusque-là toujours clos; posant les doigts sur la clef:

--Écoute, me dit-il à voix basse et avec une extrême volubilité, pour toi, mais pour toi seul, je vais commettre un sacrilège; je violerai le sublime secret, mais Elle l'a permis. Surtout pas un mot. Retiens ton souffle et regarde.

Nous étions entrés en pleine obscurité. Au dehors maintenant, la nuit était profonde; pas un rayon ne filtrait à travers les épais rideaux. De longue date sans doute ses yeux étaient habitués à ces ténèbres, car sans hésitation il me conduisit au fond de la pièce et me poussa dans un fauteuil.

S'étonnera-t-on que je fusse saisi d'une angoisse profonde? Ainsi les Latins appelaient _horror_ l'émotion qui étreignait la poitrine du néophyte au seuil du bois sacré.

Je n'osais pas faire un mouvement: le buste en avant, la tête chaude, j'attendais, dans une agonie d'anxiété.

Je ne voyais pas Paul, mais peu à peu je percevais le bruit grandissant de sa respiration ou plutôt de longs soupirs qui brusquement s'arrêtaient, pour quelques secondes après s'achever en une expiration profonde.

Je ne mesurais pas le temps, mais ces pauses me semblaient interminables...

Alors, d'un des points de la pièce--je vis bientôt que Paul se trouvait là, sur un canapé--s'épanouit une lueur blanchâtre que je compare à la fumée très tenue d'un cigare. Cette buée condensée en un filet s'agitait indécise, tendant à monter.

Puis elle s'élargit, s'étendit, montant encore en un jet plus fort. Très lentement elle tournoyait sur elle-même, se multipliant maintenant d'autres poussées de buées qui venaient se fondre en elle, formant un nuage dont les particules paraissaient animées d'un mouvement d'une intensité vertigineuse.

De ce tourbillon de molécules se dégageait une lueur faible, mais cependant suffisante pour que je visse mon ami dans la position que j'ai dite, la tête appuyée sur un coussin, les yeux fermés, comme dormant, si pâle! d'une blancheur lunaire!

La buée se condensait: la giration qui l'agitait se faisait plus lente, elle se figeait pour ainsi dire, et, peu à peu, une forme se précisait, des contours se délinéaient: cela devenait une image d'abord très vague, d'un pastel très effacé.

A mesure que cette précision s'accentuait, de la poitrine de Paul des soupirs plus forts s'échappaient, presque des gémissements, et la forme toujours plus nette--c'était clairement celle d'une femme--ondulait exactement à l'unisson des inspirations et des expirations. A chacun de ses mouvements, elle prenait plus de solidité, si je puis dire, comme si ce souffle eût été une nourriture vitale.

Entre lui et elle courait un filet de vapeur qui paraissait avoir sa racine dans la poitrine du dormeur.

Et ce fut alors que je compris ce qu'il avait voulu expliquer... Elle naissait de son coeur!

Oui, c'était bien de son coeur que s'exhalait, que s'extériorisait cette forme qui prenait une vitalité... qui, d'abord spectrale, peu à peu revêtait toutes les apparences--dois-je dire les apparences?--de la vie!

Étais-je fou moi-même quand à présent je reconnaissais Virginie, la pure et chère enfant, non pas un fantôme plus sinistre que le cadavre lui-même, mais un être qui avait un regard, qui respirait, qui avait tous les attributs de l'existence?... Non, je ne puis me mentir à moi-même, c'était bien elle, ressuscitée, revenue de ce monde d'où nul--croyait-on--jamais ne pouvait revenir, Virginie, l'adorée, revivifiée par l'amour.

Oui, miracle de l'amour en sa toute-puissance: elle revivait de celui qui l'avait conservée en lui et qui, par un sublime don de lui-même, restituait, animait, vitalisait la tant aimée qu'il portait toujours vivante au dedans de lui-même!

Il avait maintenant les yeux tout grands ouverts et les tenait ardemment fixés sur ses yeux à elle, ces yeux dont je reconnaissais la teinte bleutée, avec des paillettes d'argent bruni.

Je m'étais dressé à demi, désireux de m'approcher, n'osant pas.

Il me fit un signe, et je compris qu'il m'appelait: il me désignait un flacon qui se trouvait sur une console. Je le pris et l'ouvris. L'éthylique parfum de l'éther se répandit, et je constatai, à ma grande surprise, que sous les effluves de l'odorante substance l'apparente vitalité du fantôme plus encore s'affirmait.

La jeune femme s'était agenouillée auprès de Paul, et ses mains se mêlaient aux siennes. Se parlaient-ils? Je n'entendais pas de mots, et pourtant je devinais qu'ils se disaient silencieusement des choses exquises.

Comment se fit-il que je me trouvai moi aussi agenouillé auprès d'eux et que Paul souriant mit ma main dans celle de Virginie? Elle me regardait de cet air d'entente qui est le renouement des anciennes amitiés, et je sentais dans ma main ses petits doigts si souples qui répondaient à ma discrète étreinte.

Et aussi--Paul m'y avait autorisé sans doute--je posai ma main sur son coeur, et ce coeur battait.

XII

Pendant un mois je vécus dans ce monde de rêves, sans essayer même de me soustraire à l'enveloppement qui chaque jour plus étroitement me circonvenait. Le mystère est un engourdisseur, le sphinx à la fois hypnotise et enivre.

Un jour enfin, je m'éveillai de cette torpeur. Allons donc! Est-ce que j'allais comme tant d'autres--comme le Zanoni de Bulwer,--me laisser vaincre par le gardien du seuil? Est-ce que paralysé, brisé, j'oublierais lâchement les obligations de la vie réelle, pour me griser perpétuellement de l'absinthe de l'au-delà? Est-ce que j'avais le droit de me trahir moi-même, de me livrer pieds et poings liés à l'imbécile ébriété de l'occulte? Ces jouissances malsaines de la déséquilibration valaient-elles les normales satisfactions que donne l'étude positive et forte?

J'avais assisté à des phénomènes stupéfiants, inattendus surtout, mais pourquoi après tout me troubleraient-ils plus que les expériences étonnantes cent fois exécutées dans le laboratoire? Il y avait là, je le concédais, une ouverture sur un monde nouveau, mais pourquoi s'hypnotiser devant l'entre-bâillement d'une porte?

N'était-il pas indiqué au contraire de fourbir avec plus de passion tous ses outils scientifiques, afin de ne pénétrer que mieux armé dans l'inconnu et saisir le secret à la gorge?

Le surnaturel n'existe pas... il n'y a que des changements de plans... L'homme qui le premier fit du feu ne resta pas pétrifié devant ce foyer pour lui incompréhensible: il en apprit l'usage et s'en rendit maître.

Moi aussi je me rendrai maître de l'occulte, mais sans cette impatience qui trouble la raison et désorganise l'effort. Je commencerai par bien apprendre ce qui est de norme, après quoi je pousserai jusqu'à ce qui semble encore l'anormal.

Quand ces pensées--par la réaction de ma conscience--s'imposèrent à moi, j'éprouvai l'ineffable bonheur du nageur en péril qui sent la terre solide sous ses pieds; moi aussi je ressuscitais, je redevenais moi-même, je me libérais d'une hantise énervante.

Mais en même temps je compris que ma tâche ne devait pas être purement égoïste. En s'absorbant dans la contemplation de l'inconnu, mon ami marchait évidemment à la folie. En admettant même que ses forces résistassent à une hyperexcitation quotidienne, en admettant que les ressorts de sa volonté, trop tendus, ne se brisassent pas dans une catastrophe mortelle, il était certain que l'absorption par l'idée fixe aurait pour conséquence la monomanie sentimentale jusqu'à l'accident décisif de la désagrégation cérébrale.

Chose assez curieuse, je dus peut-être à cette excursion sur la limite de l'aliénation une plus inattaquable fermeté de raison et aussi une plus irréductible ténacité de volonté.

Je m'imposai une double mission.

Je n'eus point grand'peine à accomplir la première partie: huit jours s'étaient à peine écoulés depuis ma résolution prise que j'assistais avec le plus parfait sang-froid au phénomène renouvelé de l'extériorisation. J'avais tué en moi l'excessive curiosité, même le désir de soulever le voile qui recouvrait encore la genèse du mystère. Je savais qu'un jour viendrait où mes études, logiquement suivies, me conduiraient à la solution du problème.

Le but second était plus malaisé à atteindre. On l'a deviné, je voulais guérir mon ami, je voulais l'arracher à l'au delà--à ses illusions--oui, illusions, puisque c'était lui et lui seul qui donnait la vie à une apparence, à une coque vide, je voulais le ramener en la réalité.

Je fus par bonheur assez maître de moi pour ne pas dévier de la ligne que je me traçai dès le premier jour et dont la première étape se pourrait indiquer ainsi:--la division de son attention.

Nous ne nous quittions plus. Le vieux Jean me regardait d'un air nâvré, s'avisant que j'étais aussi fou que son maître. Je n'avais pas cru utile de le détromper, redoutant de sa part une intervention qui aurait tout compromis.

Comme je n'élevai aucune prétention à nier la réalité de l'apparition--comme j'acceptai sans l'ombre d'une contradiction les théories mystiques de Paul, il vint un moment où entre nous ce sujet de conversation fut épuisé. Ce fut alors que je lui parlai de mes propres études. J'avais organisé dans les sous-sols du petit château un laboratoire de chimie, et j'avais pris pour thème de recherches la Genèse des Éléments d'après les travaux de William Crookes.

Ces travaux me passionnaient à un tel point que je me sentis bientôt doué de l'énergie nécessaire pour imposer mon influence à mon ami. Je sus en les quelques heures dont il pouvait disposer chaque jour éveiller d'abord, puis développer, puis surexciter ses curiosités scientifiques, pour qu'il devînt un zélé collaborateur.

Oh! je me demandais parfois si je ne commettais pas une action mauvaise, presque lâche, puisque mon adversaire... c'était Elle, c'était l'aimée que je voulais chasser, c'était l'intruse que je voulais renvoyer... à la tombe de silence et d'immobilité!...

Et un jour dans une merveilleuse expérience d'analyse spectrale des métaux premiers, j'arrivai à ce résultat inouï... que Paul oublia l'heure ordinaire de son macabre rendez-vous... Il laissa passer ainsi plus de cinquante minutes. Quand il s'en aperçut il eut un véritable accès de désespoir, presque de rage. Je le calmai de mon mieux et l'accompagnai. Mais il avait dépensé une telle somme d'attention à suivre les changements du prisme qu'il eut une peine infinie à évoquer l'image attendue: et tel fut l'effort qu'au moment où réellement je commençais à concevoir de graves inquiétudes sur l'issue de cette séance, les ressorts de son énergie se détendirent et il s'endormit profondément.

J'éprouvai la plus grande difficulté, on le comprend du reste, à renouveler ma traîtrise. J'avais dû prendre l'engagement d'honneur de ne plus jamais permettre qu'il oubliât l'heure de son funèbre rendez-vous.

Mais, à mesure que je l'étudiais mieux, mon machiavélisme trouvait de nouveaux moyens d'action. J'arrivais peu à peu à l'intéresser non seulement à des sciences arides, mais encore au mouvement contemporain des idées. Bien qu'il s'en défendît d'abord, le démon de l'examen, de la discussion s'emparait de lui. Je provoquais moi-même ses contradictions, et de cet effort cérébral résultait une diminution d'énergie qui nuisait à la netteté de l'apparation.

J'assistais rarement à cette évocation, toujours semblable à elle-même, avec seulement une moindre précision.

Pendant quelques jours je le vis plus triste, plus absorbé que de coutume. Je n'osais pas l'interroger, sentant bien toute ma part de responsabilité dans ses mélancolies.

Il se refusa à toute causerie, se renfermant dans sa chambre et verrouillant sa porte.

Je savais qu'ils se cloitrait de bonne heure dans le cabinet secret. Les fioles d'éther se vidaient rapidement. Il ne me demandait plus de l'accompagner. Mais je veillais à son insu, je m'étais même procuré de doubles clefs de sa chambre et du cabinet.

Tandis qu'il se livrait à ses douloureuses expériences, je restais de l'autre côté de la porte, l'oreille collée au panneau, dans un état d'indicible angoisse.

Un soir, il était enfermé depuis plus de deux heures, j'entendis un cri navré, comme un râle et en même temps le bruit d'une chute.

En une seconde je fus auprès de lui. Il était à terre au milieu du cabinet, en proie à des convulsions épileptiformes. Je le relevai, l'emportai dans mes bras, hors de cette atmosphère saturée d'éther. Il était livide avec un masque de mort...

Je parvins à le ramener: mais alors il se dressa à demi, le visage contracté, criant:

--Elle ne m'aime plus... elle m'abandonne... Virginie, Virginie, pourquoi donc n'es-tu pas venue?...

Puis ce fut une crise qui ressemblait à un accès de folie furieuse.

Le lendemain Paul était pris d'une fièvre intense, compliquée d'un délire aigu.

J'appelai par télégraphe un ami, grand praticien de Paris, qui accourut et je lui dis tout...

Il eut l'audace de prendre une résolution violente. A tous risques, il fallait enlever Paul au milieu qui entretenait sa douloureuse passion. Il était certain que s'il restait à Pierre-Sèche, la hantise le ressaisirait au moindre éclair raisonnable, et la tension de sa volonté, s'exerçant sur des organes las, amènerait infailliblement la mort.

--Transportons-le à Paris chez moi, me dit ce grand médecin. Il faut abolir en lui le souvenir du passé.

J'obéis. Ce fut un triste pèlerinage. Mais la commotion cérébrale avait été trop forte pour que le malade se rendît compte de ce qui se passait. Nous pûmes l'enlever de Pierre-Sèche et l'installer dans l'appartement du docteur sans même qu'il eût la sensation d'un déplacement.

Pendant plus de trois mois, nous désespérâmes de le sauver. Nous étions admirablement secondés dans notre tâche par une soeur du docteur, jeune veuve intelligente et jolie que des malheurs prématurés avaient faite compatissante aux souffrances d'autrui.

Elle s'était prise de sympathie pour ce grand garçon qui maintenant semblait n'avoir pas plus de volonté qu'un enfant et qui, dans les premiers temps de sa convalescence, éprouvait d'infinies jouissances à se sentir vivre.

Naturellement j'avais écarté le vieux Jean, et moi même je me tenais le plus possible hors de sa vue, voulant que son intelligence s'éveillât dans un milieu tout nouveau.