La deux fois morte

Chapter 2

Chapter 23,911 wordsPublic domain

J'eus quelque peine à obtenir de mon interlocuteur qu'il s'expliquât plus clairement: de fait, cela lui était assez difficile. Naturellement, partout où la mort passe, elle laisse un sillage d'effroi. Voilà que des bruits étranges s'étaient répandus dans le pays: on parlait de lumières fantastiques apparaissant la nuit aux fenêtres du château. Une femme qui avait été engagée pour des services d'intérieur s'était refusée à revenir, déclarant qu'elle ne rentrerait pas dans une maison que hantaient des revenants.

Oh! l'aubergiste ne croyait pas un mot de ces folies. Mais peut-on empêcher le monde de parler? Aussi n'était-il pas bizarre qu'un homme de l'âge de Paul se cloitrât ainsi? Il s'était absolument refusé à recevoir personne, même des gens bien intentionnés qui auraient voulu lui apporter des consolations. La porte leur était restée impitoyablement fermée. Le vieux Jean--c'était le nom du domestique que je connaissais bien--bousculait les gens d'un air égaré. C'était à croire que lui-même devenait fou!

--Enfin, Monsieur, continuait le brave homme, si vous voulez entrer dans ce château de malheur, je crois que vous en serez pour votre peine.

--J'essaierai quand même, repartis-je.

Au fond, je ne doutais pas que je ne dusse être reçu. Connaissant l'exquise délicatesse de Paul, je ne m'étonnais pas outre mesure d'une claustration qu'expliquait suffisamment un désespoir aussi justifié. Je le verrais, je lui parlerais, je parviendrais à galvaniser cette âme engourdie, à revivifier ce coeur mort. C'était ma tâche d'ami, et je ne m'y soustrairais pas.

VI

Vous souvenez-vous de la phrase glaciale d'Edgar Poe:

--Comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en face de la morne maison Usher. Je ne sais comment cela se fit, mais, au premier coup d'oeil que je jetai sur elle, une intolérable tristesse pénétra mon âme...

Cette réminiscence--la maison Usher--m'obséda pendant toute la route, alors que sous la lourdeur grise de cette soirée d'automne je suivais, blotti dans la voiture que conduisait un silencieux Solognot, jauni par d'anciennes fièvres, la route bordée de marécages qui, sur la rive gauche de la Sauldre, conduisait à la Pierre Sèche.

Mon conducteur n'était pas de ceux qu'on interroge et dont on quête les racontars. C'était un de ces non pensants qui répugnent à toute expansion intellectuelle. Il allait droit devant lui, sans regarder de côté ni d'autre, ruminant quelque chose de sa mâchoire prognathe et lourde.

Cette société nulle ne me déplaisait pas, laissant intacte ma rêverie qui peu à peu se condensait en somnolence. Pourtant je n'avais pas fermé les yeux: entre mes paupières mi-closes passait la lande mate et grise où parfois éclatait le reflet d'acier d'une mare, cinglée d'une lame. Sur la route dure, les roues allaient sans bruit, tandis que le cheval s'étirait, silhouette macabre.

Je ne pourrais dire que la route me semblât longue, car je n'avais plus aucune notion du temps, non plus que la claire compréhension des choses. J'étais pris tout entier dans l'étau d'une angoisse inanalysée, mais si serrante que j'en étais étouffé. Et dans la plaine vide et plate, entre les étangs, plaques noirâtres sur une peau d'un bistre sale, j'allais toujours, sans savoir où, instinctivement inquiet.

Ce fut alors que le ressouvenir de la maison Usher plus despotiquement s'imposa, quand en face d'une flaque d'eau, plus large de quelques mètres, à l'entrée d'un pont de bois que fermait une grille, l'homme se retourna et, parlant pour la première fois, dit:

--La Pierre Sèche.

Je fus éveillé en sursaut. Pour un peu, j'aurais demandé ce que pouvait m'importer la Pierre Sèche.

Mais une impression me saisit, bien différente de celle que j'attendais.

De l'autre côté de l'étang, dans lequel dormaient de longues herbes, oscillant de leurs grappes ainsi que des épis murs, se dressait au sommet d'un monticule de quelques pieds, et qui semblait de rocailles et de mosaïques, une sorte de castel dont une aile se projetait en face de moi, hardiment découpée sur le ciel que rougeoyait le soleil couchant.

A la vision de la morte maison Usher, qui me devait apparaître, en mes prévisions attristées, comme la face d'un hypocondriaque se substituait un profil élancé, avec je ne sais quel raffinement d'élégance. Des vignes folles, à aigrettes rouges, couraient le long des murs, ayant pour canevas les nervures du lierre accroché au silex, broderie de pourpre sur velours vert.

Cette forme s'enveloppait d'une buée claire, irisée, qui estompait les contours et atténuait les angles.

En ma disposition d'esprit, ce tableautin me ravit, à la fois inattendu et charmant.

Cependant l'homme restait, attendant que je me décidasse à descendre. Je compris que, son office rempli, il s'étonnait que je ne lui rendisse pas sa liberté: il n'avait pas à compter avec mes fantaisies d'imagination. Je sautai sur le sol et lui tendis une pièce de monnaie.

--Alors, lui dis-je, ceci est bien le château de Pierre Sèche?

--Puisque je vous l'ai dit...

--Merci donc. Vous pouvez retourner à Salbris.

Il me regardait de ses yeux sans couleur: je crus qu'il n'était pas satisfait:

--N'est-ce pas le prix convenu? demandai-je.

--Si... mais voici la grille. Il y a une sonnette.

Bon! il estimait que son devoir était de ne m'abandonner que lorsque je serais entré. Mais justement, dans mes vagues pressentiments d'incidents singuliers, il ne me plaisait pas de le rendre témoin, peut-être, d'une déconvenue.

--Allez, lui dis-je. Ne vous occupez plus de moi.

Alors il se décida, le cheval tourna, s'allongea, partit.

Je restai seul en face de la grille. Elle barrait toute la largeur du petit pont dont j'ai parlé et dont le tablier sans balustrade ne pouvait être atteint du dehors. Au-dessous, l'étang, immobile et moussu.

Au delà, une allée gravissait le monticule, puis disparaissait en se contournant.

Les fenêtres--j'en comptais trois--qui faisaient face à l'étang étaient closes. Les ombres des vignes et des lierres noircissaient les vitres; on eût dit des yeux très noirs voilés de cils. J'eus la sensation qu'ils me regardaient: mais alors, si quelqu'un de l'intérieur avait constaté ma présence, pourquoi nul ne se présentait-il à la grille?

Je me dis alors que j'étais bien fou de raisonner et que vraiment je me créais à loisir des impressions de mystère, puisqu'il y avait une cloche et une chaîne. Je donnai une secousse.

VII

Je vis la cloche s'élever et s'abaisser: elle était d'un assez fort calibre, et un instant je craignis d'avoir sonné trop fort, mais elle ne tinta pas. Je récidivai, même résultat. Le battant avait été enlevé. Ceci me contraria, car cette hypothèse se présenta pour la première fois à mon esprit que je me trouverais, la nuit venant, stupidement arrêté à cette porte, ayant manqué le but de mon voyage et presque perdu dans un pays que je ne connaissais pas.

Cependant je ne me tins pas pour battu. Je m'éloignai un peu, m'efforçant de voir quelque chose dans le château ou dans le petit parc. Il n'y avait pas apparence de vie ni de mouvement. Je suivis l'étang, pensant à le tourner et à atteindre Pierre-Sèche par quelque autre point, mais je m'aperçus bientôt qu'il enveloppait la propriété de tous les côtés.

L'espèce de rocher sur lequel le castel était construit formait une île véritable. De plus, le terrain était marécageux à ce point que je risquais à chaque pas de m'enliser dans la vase.

Il faut avouer que ma situation était assez étrange, voire même ridicule.

Je me trouvais en pleine France, à la porte d'un ami, cent fois plus embarrassé que je ne l'aurais été en pays barbare. Le pis, c'est que la tension cérébrale qui m'énervait nuisait à la lucidité de mon esprit et que j'eus grand'peine à trouver un expédient, pourtant d'une imagination bien simple.

La cloche n'avait pas de battant, mais elle existait: de plus elle était fixée au poteau même de la grille, en dedans, il est vrai, mais non hors de portée. Je me hissai aux barreaux d'une main et, de l'autre, brandissant ma canne, j'assénai sur le métal un coup vigoureux. Cette fois, je fus servi à souhait: le son vibra très clair, et le succès couronna mon ingéniosité tardive.

A peine deux minutes s'étaient-elles écoulées que je vis quelqu'un paraître au bout de l'allée qui descendait du tertre; seulement le personnage, qui sans doute était en défiance, me parut placer ses mains au-dessus de ses yeux pour examiner l'intrus, puis avec de grands gestes très significatifs lui enjoindre de s'éloigner.

Ceci ne faisait pas mon affaire. Je compris que, si l'homme disparaissait, il me serait inutile de le rappeler de nouveau, et, me souvenant que, d'après l'aubergiste, le seul habitant de la maison, avec mon ami, était son vieux serviteur que j'avais fort bien connu naguère, j'appelai de toutes mes forces:--Jean! eh Jean, c'est moi!

Et le «c'est moi!» n'étant pas suffisamment suggestif, je lançai mon nom à pleins poumons.

Victoire! Je ne m'étais pas trompé. L'homme dévala rapidement, atteignit le petit pont, arriva à la grille et me dit:

--Vous! c'est bien vous! Ah! quel hasard! mon Dieu, pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt?

--Tôt ou tard, répliquai-je, me voici. Ouvre cette porte, mon brave, et, si je puis rendre ici quelque service, tu sais que l'on peut compter sur moi.

Jean était un vieillard, presque septuagénaire, maigre et voûté. De la main, il me fit signe de modérer les éclats de ma voix.

--Écoutez, me dit-il, j'ai l'ordre formel, absolu, de ne jamais laisser entrer personne. Mais vous, c'est autre chose, je prends sur moi de violer ma consigne. Seulement promettez-moi de m'obéir... oui, oui, je dis de m'obéir. Il y a eu de la mort ici, et je ne suis pas sûr qu'il n'y en ait plus...

L'accent du bonhomme respirait une émotion profonde. Je fis de mon mieux pour lui donner confiance, la grille s'ouvrit et j'entrai.

--Voyez-vous, reprit-il, avant tout il faut que je vous parle: j'ai beaucoup, beaucoup de choses à vous dire. Vous êtes plus savant que moi, vous comprendrez peut-être. Moi, j'ai bien peur que mon pauvre maître ait la cervelle détraquée... Pas par là, fit-il brusquement au pied du château, il ne faut pas qu'il vous voie. S'il se doutait que vous êtes ici, peut-être qu'il s'enfuirait. Suivez-moi; dans un instant, nous allons être tranquilles.

Il prenait les plus grandes précautions pour ne faire aucun bruit, et je l'imitai. Nous atteignîmes une petite porte, seule ouverture sur la façade de l'Ouest, et nous nous trouvâmes dans une sorte d'office, de fruitier plutôt. La nuit était presque complète.

--Asseyez-vous, me dit Jean. Je vous demande pardon de vous recevoir ainsi, mais il le faut... il le faut, répéta-t-il en secouant la tête. Je vais voir si tout est en ordre et surtout... s'il ne se doute de rien.

J'étais impatient: après tout, je connaissais assez mon ami Paul pour ne rien redouter d'une première entrevue. Dût-il avoir en me revoyant une crise de désespoir, je prendrais sur lui l'empire nécessaire, et même cette explosion, trop longtemps contenue, lui serait salutaire.

Jean revint bientôt.

--Monsieur ne s'est aperçu de rien. Il est dans son cabinet, comme toujours à cette heure. En voilà pour jusqu'à demain matin. Nous sommes seuls, bien seuls, nous pouvons causer. Tenez, je me demande maintenant si vous avez bien fait de venir.

--Que j'aie eu tort ou raison, repris-je assez vivement, c'est ce qu'il sera temps d'examiner lorsque je t'aurai entendu; dès maintenant, je puis t'affirmer que je saurai bien soustraire Paul à cette abominable tristesse.

Nous étions dans l'ombre, et je distinguais à peine la physionomie du vieux Jean. Pourtant je le vis se redresser avec un sursaut de surprise:

--Triste! fit-il. Qui vous a dit que M. Paul fût triste?

--N'est-ce pas naturel après l'affreux malheur qui l'a frappé!

--Ah oui!... eh bien non! ce n'est pas ça, vous n'y êtes pas, mais du tout. Attendez que je fasse de la lumière. Je ne suis pas poltron, ayant été soldat, mais--ici--je n'aime pas rester dans la nuit.

Je commençais à me demander si le vieillard avait lui-même son bon sens et si, en me parlant du cerveau détraqué de son maître, il ne lui attribuait pas sa propre faiblesse d'esprit.

La lampe allumée, je le regardai: il était très robuste. Les traits jadis grossiers s'étaient affinés sous la patine de l'âge; les yeux étaient clairs, très droits.

--Voyons, mon brave, lui dis-je avec rondeur, ni toi ni moi ne sommes des enfants, nous savons ce que sont les douleurs humaines et combien elles peuvent troubler les âmes les mieux organisées. Vous menez ici une vie solitaire qui n'est pas faite pour vous éclaircir les idées. Moi j'arrive la tête fraîche et l'intellect bien équilibré. Dis-moi ce qui se passe, après quoi j'aviserai.

Jean s'était assis en face de moi, sans façon, les mains sur les genoux.

--Oui, Monsieur, je vous connais pour un homme de sens, de coeur aussi; sans cela, vous ne seriez pas entré. Mais il y a ici des choses dont vous ne pouvez pas avoir idée, et vous n'aurez besogne si aisée que vous le croyez; ça ne m'étonnerait même pas que vous repartiez sans l'avoir essayée.

--Allons donc, Paul est vivant, c'est le principal. Est-il malade, nous le guérirons; est-il fou...

--Ne faites donc pas de suppositions, laissez-moi tout vous raconter. Ne m'interrompez pas, j'ai déjà assez de peine à assembler tout ça dans ma tête...

Le meilleur moyen d'en finir était de le laisser parler à sa guise.

Je me tins coi.

Des premiers temps du mariage, il ne m'apprit rien qui me surprît. Virginie adorait son mari, dans la saine et profonde acception du mot. Il lui rendait cette affection avec une nuance très accentuée de domination aimante, absorbante aussi. Ces deux êtres étaient l'un pour l'autre tout l'univers. Leur entente était si parfaite, il y avait adaptation si complète de leurs deux natures, qu'à vrai dire--c'était le mot de Jean--ils ne faisaient qu'un à eux deux. L'intimité de leurs consciences rendait presque inutile l'emploi des paroles. On les voyait pendant de longues heures se contempler sans dire un mot.

--On aurait dit qu'ils ne parlaient pas, continuait Jean, mais je suis sûr qu'ils causaient; ils s'entendaient en dedans. Bien souvent madame me donnait un ordre qui venait de monsieur, j'en étais sûr, et pourtant il ne lui avait rien dit, elle l'entendait penser.

Ce qui ressortait de ces observations, plus subtiles que je ne les eusse attendues d'un ignorant, c'est que Virginie avait abdiqué toute volonté et toute initiative. L'amour avait produit ce phénomène que son individualité s'était fondue en celle de Paul.

--Ce que je vais vous dire va vous paraître drôle, mais il me semblait qu'elle ne se donnait même plus la peine de penser; sa voix n'était qu'un souffle, comme s'il lui eût été inutile de parler. Bien plus, je dirai qu'elle disparaissait physiquement: oui, quand je la regardais, je me faisais cette idée qu'elle s'effaçait, comme ces photographies qu'on a laissées au soleil et qui s'en vont.

Bref, sous les circonlocutions un peu phraseuses de maître Jean, il était évident que la pauvre Virginie avait été atteinte d'une maladie d'épuisement, anémie, phtisie, je ne pouvais préciser. Il me parut que le bon serviteur, de par l'intérêt qu'il portait à ses maîtres, les avait vus sous des couleurs quelque peu fantastiques. Il n'y avait là que des faits douloureux, mais parfaitement naturels: peut-être la passion de Paul n'avait-elle pas été assez ménagère des forces de la pauvrette.

Le positif, c'est qu'elle était morte, et je m'irritais involontairement de la prolixité du bonhomme, alambiquant des incidents trop explicables.

--Enfin, repris-je, avec une impatience mal contenue, la pauvre Virginie déclina de plus en plus, et Paul eut la douleur de la perdre. Je ne doute pas de l'intensité de son désespoir...

--Pendant le premier mois, Monsieur, il fut comme assommé: il passait ses journées immobile, étendu, les yeux fermés, pâle comme la morte qu'on avait emportée...

--Et cet état s'est compliqué d'une prostration toujours plus grande, si bien qu'aujourd'hui...

--Mais non, mais non! s'écria Jean en essayant de m'imposer silence avec de grands gestes, Monsieur ne me laisse pas parler, évidemment il croit que je veux lui en imposer. Vous supposez que M. Paul est triste, désespéré, et que c'est pour ça qu'il ne veut recevoir personne. Vous vous trompez du tout au tout. M. Paul n'est pas triste, il n'est pas malade, c'est tout autre chose...

--Mais encore, explique-toi donc!

--Environ un mois après la mort de madame, comme j'entrais un matin dans la chambre de monsieur, je fus tout surpris de voir qu'il ne s'était pas couché. Le plus étonnant de tout, c'est ceci, oui, il souriait pour la première fois depuis de longs jours. Il mangea beaucoup, avec un appétit que je ne lui connaissais plus, il but même à mon avis plus que de raison. Puis, à la fin du repas, il tomba dans un sommeil si profond, si rapide surtout, que je le laissai étendu sur le canapé et me retirai discrètement. Plusieurs fois dans la journée, je montai pour m'assurer qu'il n'avait besoin de rien; il dormit ainsi jusqu'au soir. Enfin il s'éveilla et je lui conseillai de se mettre au lit. J'admettais fort bien que le désespoir l'eût brisé au point de lui imposer un repos de vingt-quatre heures. Mais il me répondit assez vivement que j'eusse à lui épargner mes conseils. Tout ce qu'il me demandait, c'était de ne monter dans son appartement sous aucun prétexte, à moins d'appel. Je me le tins pour dit, et, depuis ce jour-là, jamais je ne suis entré chez mon maître de six heures du soir à dix heures du matin.

--Que fait-il pendant ce temps?

--Ah! le sais-je? Toujours est-il que sa vie est ainsi réglée: à dix heures du matin, il sonne, je viens dans sa chambre; il est debout, toujours souriant avec une expression de bonheur qui a quelque chose de surnaturel... oui, presque d'effrayant. Son cabinet est toujours fermé à clef, et jamais depuis cinq mois je n'y ai pénétré. Après le repas, il s'étend sur le canapé et s'endort. Vers cinq heures, il sonne de nouveau, me donne quelques ordres. Je me retire... et c'est tout!

Ceci commençait en effet à me paraître singulier et présentait les symptômes d'un dérangement d'esprit.

--Tu me dis que Paul paraît heureux, joyeux... Jamais il ne reçoit personne...

--Oh! je puis vous en répondre. Le matin, je guette les fournisseurs, je les attends devant la porte, pour qu'ils ne sonnent pas. J'avais enlevé le battant, j'ôterai la cloche elle-même...

--En somme, repris-je avec assurance, il me semble qu'il y a amélioration dans son état: il boit, il dort. Je ne vois plus que cette manie de claustration et aussi ce renversement des habitudes normales qui le fait dormir le jour et veiller la nuit.

Quel est son état physique? Est-il faible ou fort, vigoureux ou anémié?

--Il y a quelque chose qui m'épouvante, c'est sa pâleur, et puis... faut-il que je vous avoue tout--ici Jean baissa la voix--je crois, oui, je crois bien qu'il...

Et, sans prononcer le mot, il leva le pouce au-dessus de ses lèvres.

--Ce serait plus affreux que tout le reste, m'écriai-je. Mais tu sais bien, je suppose, s'il te demande de l'eau-de-vie, de l'absinthe...

--Non, ce n'est pas cela. Il ne me fait apporter qu'une liqueur, que je ne connais pas, d'un goût et d'une odeur si forts... Tenez, j'en ai là un flacon que je lui monterai demain matin...

Le flacon était bouché à l'émeri, mais l'odeur caractéristique me frappa aussitôt: c'était de l'éther. Je frissonnai: dans l'Extrême-Orient, j'ai rencontré des buveurs d'éther, et jamais l'ivresse ne m'est apparue plus meurtrière. C'est plus que de l'empoisonnement, c'est la combustion lente, irrésistible, corrodant tous les organes...

--Mais, si tu dis vrai, tu as dû remarquer en lui des tremblements nerveux. Son haleine doit être imprégnée de cette odeur.

--Non, je n'ai rien remarqué de cela. Du reste, sa chambre ne sent pas cette odeur-là, je crois bien la reconnaître à travers la porte de son cabinet.

Ceci me déroutait un peu.

--Bon! fis-je encore. On se guérit de toute passion mauvaise. Je comprends tes inquiétudes, mon ami, mais j'espère pouvoir les dissiper avant peu. Je verrai ton maître, tu vas lui annoncer mon arrivée avec telles précautions que tu jugeras nécessaires. Sois tranquille, je saurai bien faire excuser ta désobéissance, je reprendrai sur lui l'influence que m'assurent mon amitié et mon sang-froid. Ne perdons pas une minute. Monte, mon cher Jean, je t'attends ici.

Mais, loin de m'obéir, Jean secouait la tête.

--Pourquoi hésiter? Tu ne doutes pas de l'affection de Paul pour moi. Il ne reçoit personne, soit, mais moi!

Jean s'était levé, déambulant par la chambre, en proie à un visible embarras. Comme je le regardais curieusement, me demandant quelle lubie nouvelle le troublait, soudain il s'arrêta devant moi, et, me fixant de ses yeux grands ouverts:

--Monsieur, pas ce soir, pas ce soir. J'essaierai demain à dix heures, mais pas ce soir!

--Et pourquoi?

--Parce que...

Il sembla rassembler tout son courage:

--Parce que la nuit... il n'est pas seul!

--Hein? fis-je en bondissant sur mon siège.

--Ah! voilà! Maintenant vous vous demandez si le vieux Jean n'est pas fou, fou à lier. Voyons, croyez-vous de bonne foi que je n'aie pas cherché à me rendre compte. Je suis un homme... et un domestique--il ricana.--Croyez-vous que je n'aie pas espionné mon maître?

--Espionnage très honorable, puisqu'il n'a d'autre but que son intérêt. Mais enfin, pour qu'il ne soit pas... seul, il faudrait que quelqu'un se fût introduit dans le château, et tu m'affirmais...

Mais alors, courbé vers moi, Jean me dit des choses si bizarres que je l'écoutai comme dans un cauchemar, et ces choses étaient telles que je me décidai à ne faire cette nuit-là aucune tentative pour voir Paul.

Il fut convenu que je serais annoncé le lendemain à dix heures.

VIII

Ce fut avec une véritable anxiété que le lendemain j'attendis le vieux Jean pendant que, selon sa promesse, il avertissait son maître de ma présence.

J'avais peu et mal dormi, ce qui se serait suffisamment expliqué par mes préoccupations, si je n'avais été en proie à des sensations d'un ordre tout particulier. Dans le courant de la nuit, j'avais été pris d'une sorte de suffocation, comme si tout à coup l'air me manquait ou plutôt changeait de nature et ne convenait plus au jeu de mes poumons.

Il se passait autour de moi quelque chose d'incompréhensible, d'invisible aussi.--Oserai-je dire toute ma pensée?--C'était comme une impression d'autre monde, un glissement sur un plan qui n'était plus d'ordre vivant. Je n'avais ni l'énergie ni même le désir de résister, me complaisant en cet écoeurement qui confinait à la syncope, avec une ineffable jouissance d'abandon.

Pourtant, le raisonnement aidant, je me demandai s'il n'y avait pas dans ma chambre quelque bottelée de fleurs qui m'entêtaient. Je cherchai et ne trouvai rien: enfin, je tombai dans une prostration qui ne laissa plus subsister en mon cerveau que des cauchemars vagues où des vapeurs diluées, à formes nuageuses, ébauches d'êtres, m'enveloppaient.

Par bonheur, le jour avait dissipé ces angoisses.

--Victoire! fit Jean en entrant chez moi, la chose a mille fois mieux marché que je ne l'espérais. M. Paul vous attend.

--C'est au mieux. Un seul mot, mon brave. Comment va-t-il ce matin?

--Il est comme toujours: souriant, heureux. Si ce n'était cette maudite pâleur!... On dirait qu'il n'a plus une seule goutte de sang dans les veines.

--Nous verrons cela. Confiance, mon bon Jean, conduis-moi.

--Vous n'avez pas loin à aller, car vous occupez la chambre juste au-dessus de son cabinet. Quelques marches à descendre, et c'est tout.

Allons. J'eus un dernier embarras, me demandant quelle physionomie je devais prendre, mais je n'avais pas le temps de raisonner: une porte s'était ouverte, et Paul s'avançait vers moi, les mains tendues.