La détresse des Harpagon

Part 4

Chapter 43,903 wordsPublic domain

--J’ai des yeux, lui imposa Élise, et j’ai eu toute ma vie le pressentiment, la faim même, de ces choses que vous cachiez pour faire de moi une jeune fille bien élevée. Cela ne vient point par les sens. C’est ce qui vous a trompés, de croire qu’il suffit de laisser dormir les sens d’une jeune fille pour en faire l’être chaste, ignorant, inerte que vous vouliez avoir, dont vous prétendiez vous vanter, vous faire honneur, qui était le but de votre éducation... Autant faire élever un clairvoyant par des aveugles! Cela vient par une espèce de sentimentalité, de sensualité profonde, diffuse dans toute la chair, le sang, les nerfs... Et alors, alors, _je vous voyais!_

--Tu n’as jamais vu, ici, que de bons exemples!

--De très bons exemples. Soit. Ce que vous appeliez de bons exemples. Vous avez été des époux modèles, n’est-ce pas, des époux modèles...

--Oui! affirma sincèrement M. d’Harpagon.

--Et vous ne vous êtes pas doutés que c’était pour ça, rien que pour ça que je deviendrais ce que je suis, que je penserais ce que je pense! On dit que je suis intelligente. Très jeune, quand j’ai commencé de vous regarder, depuis si longtemps que je ne m’en souviens plus, je vous ai vus! Qu’est-ce qui vous attachait l’un à l’autre? Moralement, intellectuellement, rien! Vous êtes bon, père, vous êtes léger, insouciant, incapable d’effort, de travail, vous divertissant, vous détournant de tout ce qui vous ennuie, vous amusant d’un fétu de paille, d’un rayon de soleil, comme un enfant. Vous, mère, vous êtes dure à vous-même, aux vôtres, éprise des tâches matérielles, poussant l’instinct de l’épargne jusqu’à la férocité, jusqu’au ridicule... Je ne vous le reproche pas, ne protestez pas, je sens que je vous ressemble, je sens qu’un jour, sans doute, je serai comme vous. Mais rien de pareil entre vous deux. Et, en vous, tout ce qui pouvait vous désunir. Et vous ne vous quittez pas, vous ne vous êtes jamais quittés. Vous vous êtes détestés, peut-être, haïs, méprisés, mais vous ne vous êtes pas quittés. Pourquoi? pourquoi? C’est qu’un lien plus fort que toutes ces différences, ces incompréhensions, ces dédains, ces rancunes, vous rapprochait. Faut-il que je dise lequel?

Élise s’interrompit, épouvantée elle-même de son audace, de sa fureur, de son odieuse et terrible franchise.

--Ah! tant pis! Je le dirai! Ce lien, c’était le désir, et le plaisir. Le désir et le plaisir dans le mariage, honorables, honorés, consacrés par la loi, les mœurs, l’Église, tant que vous voudrez, mais c’était ça. Vous vous êtes mariés jeunes, et vous vous aimiez. Vous n’avez jamais, jamais connu la satiété! Ces choses qu’on ne dit pas, dont il ne faut point parler; ces désirs, ces plaisirs, ils ont fait votre vie, ils vous ont consolés de tout, de votre ruine, de vos erreurs, dont vous ne vous êtes même pas doutés, dont vous avez accusé la fatalité, le gouvernement, le changement des mœurs, que sais-je! Bien plus, elles ont fait que vous ne vous êtes pas souciés du reste, même de vos enfants... Mais oui, oui! Si mon frère est un sot, paresseux, bon à rien, et moi une vierge de vingt-sept ans qui porte sa virginité comme un cilice, qui en est responsable? Au fond, vous ne vous êtes jamais occupés que de vous, de vous deux. Et, le jour, vous vous disiez: «Ça va mal!... mais ce soir!»

«Impudique! impudique! se répétait M. d’Harpagon. Élise est possédée du démon!»

--Encore une fois, je ne vous reproche rien. Vous avez été heureux dans votre maison, vos propriétés déchues, dans vos embarras contre lesquels, mère, vous ne luttiez que par un redoublement dérisoire d’âpreté dans les petites choses, condamné d’avance, et vous, père, pas du tout. Vous avez été heureux--personnellement. Et, parmi les gens qui vous entourent, ces hobereaux, ces propriétaires, ces bourgeois rétrécis et bien pensants, «ceux qu’on peut voir», enfin, vous avez peut-être été les seuls. Quand je voyais ici toutes femmes des environs, celles de vos amis, de vos relations, avec leur mine de religieuses déflorées une fois, une pauvre petite fois, par hasard et sans amour; et que tout enfant encore, quand on ne se méfiait pas de moi, qu’on parlait devant moi comme si je n’eusse pas été présente, j’entendais dire de vous, mère, avec méchanceté, jalousie, mais envie: «Elle a quelque chose pour se consoler!» comment voulez-vous que je n’aie pas compris?

--Elle est folle! fit Mme d’Harpagon, outragée, se levant.

--Folle? C’est bien possible. Qui m’a rendue folle? Il fallait me trouver un mari, un homme, quand il en était encore temps, quand je ne savais pas tout; que je devinais, que j’attendais seulement! On aurait peut-être apprivoisé, dompté, endormi la petite bête sauvage, le désir qui venait me chercher dans mon lit et dans ma solitude. Un mari, n’importe lequel. Le fils de l’huissier, le receveur des postes de Mailly. N’importe qui, n’importe quoi. Maintenant, il est trop tard. Maintenant que je sais, je veux l’amour, l’amour vrai, toutes les satisfactions sensuelles de l’amour. Et n’importe comment, entendez-vous, n’importe comment! J’ai fait ce qu’il fallait pour savoir si ça en valait la peine. Je le sais; ça en vaut la peine. J’irai jusqu’au bout!

--Va-t’en! cria Mme d’Harpagon. Je n’ose plus te regarder, tu me fais honte. Va-t’en!

... M. d’Harpagon s’enfuit, sans savoir où il allait, jusqu’aux écuries, vides depuis si longtemps, sauf pour le porc que Marie Larchant y engraissait. Du bout de sa canne, inconsciemment, il abattait les toiles d’araignées. Et il murmurait:

«Je suis comme Job!... L’orage a balayé mes biens; mes bœufs et mes ânesses ont été passés au fil de l’épée, le feu du ciel a dévoré mes brebis, mes enfants ne sont plus. Mon fils est un escroc, ma fille une prostituée. Il n’y a nulle part rien de bon, rien de beau, rien de juste. Il n’y a pas de bon Dieu. C’est un mensonge: Dieu est terrible et mauvais, il aime le mal, il n’aime que le mal, il le fait. Il livre la terre aux mains des méchants, et couvre les yeux de ceux qui les jugent... Il m’a condamné! Quand je me laverais dans la neige, quand je me purifierais dans la potasse, il me rejetterait dans la boue du fossé, et mes vêtements m’auraient en horreur. Voilà ce que dit Job. Je suis comme Job! Comme Job!»

III

Huit jours plus tard, il y avait une grande affiche rouge, signée de Maître Cottereau-Landais, notaire, de chaque côté des pilastres de la porte charretière. Il y en avait aussi, au-dessous des panonceaux du notaire, à Mailly, et les clercs, Maître Cottereau lui-même, quand ils passaient en voiture dans les villages environnants pour instrumenter, en colportaient des liasses, les apposant sur les maisons et jusque sur le crépi des propriétés closes de murs, dans les champs. M. d’Harpagon n’osait plus regarder que devant lui, ou bien il marchait les yeux à terre: «_A vendre, une propriété, sise aux Vergeais, canton de Mailly, dite les Vergeais, telle qu’elle se tient et se comporte, comprenant..._» Il savait cette affiche par cœur, chaque mot en était pour lui un coup de fourche, qui le pourchassait. Il ne voulut, il n’osa plus sortir. Mais alors, on vint visiter!

Ça donnait le droit de visiter, cette mise en vente, n’est-ce pas? Les gens viennent, ils entrent partout, ils demandent s’il n’y a plus rien à voir, comme si on voulait leur cacher quelque chose, garder quelque chose! Ils font des remarques, à haute voix, comme si tout, déjà, était à eux--pire que si c’était à eux, puisqu’ils ne disent que ce qui est désagréable, ce qui peut rabaisser, avilir la valeur de la propriété. On est devant un agonisant qu’on chérit, et ils l’outragent! Et ils n’essuient même pas leurs souliers, ils ne retirent pas leur chapeau. Une maison à vendre! Ça n’est plus à son propriétaire, ça n’est à personne. C’est comme un chien perdu, on se nettoie les pieds sur son dos, et l’on s’en va... Ce furent des jours atroces. M. et Mme d’Harpagon, Élise elle-même, si hautaine toujours, avec son air d’être ailleurs, au-dessus de tout, disaient: «Que ça finisse, que ça finisse! qu’on vende, et qu’il n’en soit plus question!» Mais, de ce supplice, il y en avait encore pour des semaines, des mois.

Et puis M. d’Harpagon vit arriver M. Gomot, l’horloger de Mailly. Il était en rapports avec des antiquaires de Dijon, de Paris. «Vous ne vendez pas avec les meubles, monsieur d’Harpagon, et sans doute vous ne les conserverez pas tous. Alors il est préférable de vous débarrasser à l’amiable de ce que vous ne garderez pas. Vous en aurez meilleur prix avec moi, c’est dans votre intérêt.» De tous ces intrus, c’était lui le plus poli; il était familier, mais convenable, déférent. Et on le connaissait depuis si longtemps! L’horloger d’une petite ville finit par devenir une espèce d’ami, de condition subalterne; un fournisseur, mais un homme avec qui on ne dédaigne pas d’échanger quelques mots, dont le métier est propre, presque élégant, qui vient réparer les pendules, à qui l’on apporte une montre qui avance ou retarde, les jours de marché, et qui fait la conversation, tandis que le vieil ouvrier spécialiste, sa loupe incrustée dans l’orbite, scrute la palpitante agitation des rouages de cuivre... Il se pourrait pourtant que ce pauvre Gomot ait été le plus mal reçu, avec la plus visible mauvaise grâce. Nous sommes restés plus près qu’on ne pense des primitifs, des sauvages. Les objets qui nous appartiennent en propre, dont nous usons chaque jour, et que, chaque jour, nous avons sous les yeux, dans les mains, nous paraissent une propriété plus étroite, plus intime, que la demeure même que nous habitons, les terres dont nous fûmes les maîtres. Il en faut abandonner quelqu’un? On sait qu’on s’y doit résigner: mais par quoi commencer le sacrifice, et jusqu’où l’étendre? Cela crève le cœur. En présence de tel meuble, tel tableau, d’un lit où l’on est venu embrasser sa fille encore enfant, d’une pendule qu’on entendit sonner tant d’heures, vides ou solennelles, les souvenirs se lèvent comme un essaim d’abeilles. On a envie de crier: «Non, pas ça! pas ça! Encore une petite minute, monsieur le bourreau! Attendez!»

Et puis, ni M. et Mme d’Harpagon, ni Élise même, ayant toujours vécu dans ces vieilles choses, n’en avaient jamais acheté ni vendu, n’avaient aucune notion exacte de leur valeur véritable. Autrefois, ils eussent été portés à la considérer comme insignifiante; à cette heure, comme il est devenu fréquent, ils penchaient à l’exagérer. Mme d’Harpagon surtout avait peur de se laisser «voler». Elle ne se le fût jamais pardonné.

Il y avait le portrait de l’école de Largillière, dont on disait communément «le Largillière» tout court; et l’on avait fini par attacher une foi implicite à cette attribution; il y avait le nécessaire de voyage donné par Napoléon Ier à l’arrière-grand-père de Mme d’Harpagon, intact, complet dans sa caisse en bois de thuya, avec ses flacons de cristal taillé, doré, son petit bol en vermeil pour la barbe, jusqu’à la savonnette en argent, le rasoir au manche d’argent; une pièce unique, évidemment, unique! Et même cette grande armoire de chêne, aux panneaux en têtes de diamants sculptés à la doloire, reléguée dans la buanderie, que M. et Mme d’Harpagon estimaient fort lourde et rustique, mais dont un ami, qui prétendait s’y connaître, avait dit un jour: «Voilà un beau meuble! Cela se recherche, maintenant, à Paris!» Et le mobilier de la salle à manger, des deux salons, le lit rococo, où deux colombes se becquetaient, au-dessus de guirlandes enlacées. On ne savait pas, on ne pouvait pas savoir ce que ça valait!

Gomot revint plusieurs fois, inutilement. Comme s’ils se fussent donné le mot, M. et Mme d’Harpagon s’arrangeaient pour ne jamais se trouver ensemble, et la demi-promesse qu’il parvenait à obtenir de l’un d’eux n’était jamais ratifiée par l’autre. Pour Élise, elle montrait devant ces transactions qui sans cesse avortaient, devant les attendrissements sentimentaux de son père, les calculs de Mme d’Harpagon, une indifférence froide, une insensibilité dédaigneuse. Ce fut elle pourtant, un jour, comme excédée, qui proposa une solution:

--Il y a aux Vergeais, depuis six semaines, ce petit monsieur Meyer. Il paraît que son père est marchand d’antiquités à Paris...

--Mais, objecta Mme d’Harpagon, c’est un professeur.

--Ça ne peut l’avoir empêché d’avoir appris quelque chose dans la boutique, il peut donner un conseil... Et même, s’il dit que cela en vaut la peine, il pourrait faire venir son père.

--Un juif! fit M. d’Harpagon, avec répugnance.

Élise abaissa des sourcils ironiques:

--Si je ne me trompe, votre Lécuru est chrétien... La seule différence entre un juif et un chrétien, en affaires, c’est que le juif vous exploite moins, quand il achète, parce qu’il sait mieux revendre... Et puis, il a l’air bien élevé, ce jeune homme.

--Il me salue toujours quand je le rencontre, reconnut M. d’Harpagon.

Il n’ajouta point, mais il le pensait:

--Il n’a pas l’air de se moquer de moi comme les autres. Ce juif, ce juif, en ce moment, dans ce pays, est le seul à ne pas me considérer comme un cadavre, une proie dont il doit emporter un morceau...

Ce fut ainsi que M. Joseph Meyer, dévoré de curiosité, tout plein aussi de sympathie réelle, presque de dévouement anticipé, conquit ses entrées dans cet intérieur dont il avait pensé, avec chagrin, qu’il lui resterait toujours impénétrable. Il faut lui rendre cette justice que nul esprit de lucre ne se mêlait à son intérêt intellectuel, qui était passionné: uniquement l’espoir assez vague, mais enthousiaste, qu’un rare, un précieux document d’histoire littéraire pouvait lui être dévoilé--de quoi écrire, avec toutes les réserves, toutes les réticences qu’il y fallait encore, quelques pages dans la _Revue des Sciences Historiques_, ou tout simplement, car il n’était guère ambitieux, l’_Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux_. Mais M. d’Harpagon parlerait-il? S’il voulait parler, avait-il quelque chose à dire, possédait-il, du grand ancêtre, des lettres, des papiers--seulement un livre de comptes, ou de «Raison?» Le Livre de Raison du véritable, du célèbre aïeul, quel beau, quel vénérable et singulier inédit à publier! Et comme, malgré tout, Joseph Meyer était de sa race, il décidait: «Quand il faudrait l’acheter! ou bien, sans l’acheter, négocier avec son propriétaire le droit de l’éditer! Et cela me ferait une seconde thèse. Une thèse dont tout le monde parlera.» Il voyait déjà imprimés, sur couverture bleue, ces mots magiques: _Le Livre de Raison d’Harpagon_. Il en frémissait d’émotion sacrée, disons touchante!

Tandis que Mme d’Harpagon, à son égard, ne se voulut point départir d’une attitude méfiante et d’une humeur revêche, M. d’Harpagon lui témoigna une courtoisie parfaite, telle qu’il en avait accoutumé avec les personnes de naissance et de condition légèrement inférieures ou mal classées, mais de manières acceptables, que la nécessité lui imposait de recevoir sous son toit. Pour Élise, elle lui fit un accueil distingué. Elle s’ennuyait. Un jeune homme pour elle, était toujours un homme, quelle que fût son origine, pourvu qu’il ne fût point un malotru ou entièrement disgracié de la nature. Ce M. Meyer lui venait comme une distraction, et il semblait quelqu’un sur qui elle pouvait exercer le pouvoir de ses charmes, sans trop déchoir, sans s’humilier à ses propres yeux. Il n’était point ce qu’on appelle un homme du monde, elle avait assez d’expérience pour le discerner, mais d’aspect agréable, et cultivé. Son sang sémite se manifestait davantage à ses lèvres trop charnues, à la partie inférieure de son visage, légèrement proéminente, qu’à son nez plutôt camus comme celui des Slaves; et jusqu’à l’excès d’abondance crépue de ses cheveux châtains, tirant sur le roux, sa barbe rousse taillée correctement, ne faisaient point crier d’horreur. Il était supportable. M. le professeur Joseph Meyer, dûment introduit et présenté, se montra sincèrement d’une modestie candide. Il savait distinguer les styles, possédait quelques lumières lui permettant de discerner l’authenticité des objets. Il n’avait sur leur valeur commerciale que des notions trop imprécises pour qu’elles pussent être d’une utilité directe; du reste, il n’affecta point de rien déprécier. Au contraire, s’appliquant à louer ce qu’on lui présentait de façon délicate, disant seulement quelquefois, avec une franchise qui prêtait du mérite à ses éloges antérieurs: «Pour ceci, je ne pense pas que cela puisse avoir de l’intérêt.» Avait-on l’air de le regretter, de protester, il corrigeait: «Je puis me tromper. Inscrivons aussi cela sur la liste.»

Car on n’avait pas eu besoin de lui suggérer que la visite de M. Léon Meyer, son père, pourrait ou devrait succéder à son examen. Lui-même avait été le premier à en faire la proposition. Il se moquait pas mal, en ce moment, des intérêts de la maison Léon Meyer. Il ne brûlait, en vérité, que de la flamme pure de la découverte historique et littéraire.

Il fut donc bien entendu que l’inventaire dressé par le fils aurait pour unique destination d’éclairer le père, qu’on laisserait entièrement libre de décider si ce qu’on y apercevait était digne, en quelque mesure, qu’il se déplaçât. Mais M. Joseph Meyer attacha, à le rédiger, une conscience extraordinaire, y consacra, dans un secret dessein, plus de patience qu’il n’en eût mis jamais à corriger un texte difficile en le séparant des gloses qui l’alourdissent, en choisissant parmi les variantes. Il était agréable, et de façons réservées. Assez en lui demeurait de l’héréditaire esprit «courtier» pour qu’il sût se faire insinuant; et aussi il savait «encaisser». Il découragea par son équanimité les rebuffades fréquentes de Mme d’Harpagon; sa curiosité déchaînée lui inspirait l’abnégation des martyrs! Il ne fuyait pas Élise; et, de son côté, Élise ne le fuyait point. Il n’employait pas, avec elle, le ton de la galanterie, bien que sachant lui témoigner qu’on ne pouvait lui rester tout à fait indifférent; elle en était à la fois flattée et piquée. Quant à M. d’Harpagon, mortellement triste, et ayant, à son accoutumé, horreur d’un état si contraire à sa nature, privé de sa principale distraction qui était la chasse, n’osant plus guère sortir de chez lui, résolu à ne montrer à sa fille qu’un front sévère--en fait affectant de ne lui plus adresser la parole--désolé, esseulé, trop bon homme au fond du cœur pour que ses préjugés acquis ne cédassent point assez vite aux mouvements de sympathie qui l’entraînaient vers tous les hommes, quels qu’ils fussent, il n’eût osé s’avouer qu’il trouvait un grand soulagement dans la présence du professeur, toutefois le voyait venir avec plaisir, ne s’en laissait quitter qu’avec peine. Sans orgueil, mais rétractile comme tant de malheureux, il n’en était pas à le prendre pour confident; pourtant il l’interrogeait déjà sur bien des choses, ce qui, espérait le trépidant Meyer, en pouvait devenir le chemin. Un jour M. d’Harpagon se risqua à lui demander:

--Votre père, à ce qu’il paraît, est un négociant en antiquités fort habile?

--Je le pense, répondit M. Joseph Meyer, modestement.

--Et cependant, il n’y a que peu d’années qu’il a entrepris ce commerce. Il était, d’après ce que vous m’avez fait savoir, acheteur, vendeur, lotisseur de propriétés. Comment cela se peut-il faire?

--Je ne devrais pas vous le dire, répliqua le professeur en souriant, mais je veux vous prouver, en vous le disant, que nous ne vous traiterons pas comme un client ordinaire... Tous les commerces se ressemblent. Le succès y dépend, d’après mon père, d’un axiome fondamental: «Il n’y a pas de mauvaises affaires, il n’y a que des affaires trop chères.» Le secret est d’acheter bon marché, aussi bon marché qu’on peut, et d’attendre... Que ce soit pour les tableaux, les terres, les maisons, les meubles, c’est la même chose...

M. d’Harpagon, un instant, redevint joyeux comme un enfant.

--Je comprends, fit-il en riant, je comprends... Mais vous, monsieur Meyer, qui m’expliquez si bien ce mystère, pourquoi n’êtes-vous pas resté dans le commerce? Vous y eussiez, je n’en doute pas, réussi.

--Quelques-uns de mes coreligionnaires, répondit le professeur, parmi lesquels M. Salomon Reinach dans son manuel d’archéologie, _in fine_, nous contestent le génie de l’invention. Nous ne serions, si vous voulez, que des exécutants, non des compositeurs... Pourtant, nous avons eu Spinoza, nous avons Einstein. Cependant, si incroyable que ceci vous puisse paraître, nous placerons toujours, dans notre estime, les choses de l’esprit au-dessus de celles de la matière, et partant du négoce--avec une tendance trop fréquente pourtant, je le reconnais, à commercialiser celles de l’esprit. En Pologne, en Hongrie, en Russie, où les nôtres vivent encore comme on vivait au moyen âge, ce culte de l’esprit se concentre sur la théologie; et après tout, Spinoza ne fut qu’un sublime théologien qui a mal tourné. Le rêve de mon père, qui a conservé les vieilles mœurs et m’acquit de quoi vivre, était que je fusse rabbin, ou tout au moins ne m’occupasse que de l’exégèse du Talmud. Mais j’ai mal tourné, comme Spinoza et la plupart des juifs d’Occident qui renoncent au commerce: je suis agrégé ès lettres. Il se peut d’ailleurs que je reste attaché, dans cette carrière toute désintéressée, aux habitudes des théologiens, surtout des théologiens juifs, qui aiment couper les cheveux en quatre... Il n’en est pas moins vrai que, m’adonnant à des travaux purement intellectuels, et qui ne peuvent rien rapporter, je me tiens pour supérieur à tous les juifs qui font de l’argent, à M. de Rothschild lui-même. Et je ne serais pas étonné que M. de Rothschild eût la même opinion de lui, et de moi. En tout cas, je n’ai plus qu’un souci, où je mets, je vous l’avoue, l’opiniâtreté de ma race: celui de savoir,--savoir pour savoir,--entasser les faits et les connaissances comme mes autres coreligionnaires entassent des pièces d’or, des bijoux, au de vieux pantalons. Je me le reproche: ma nature me porte davantage à accumuler qu’à classer, à généraliser. Mais je me dis que je fais là une besogne utile, et que d’autres ne feraient point. Voilà ma confession.

Or, à mesure qu’il parlait, décorant, embellissant un peu son personnage, mais sincère, il se révélait davantage à lui-même, et son besoin de savoir devenait irrésistible:

--Tenez, monsieur d’Harpagon, je suis entièrement à votre service, j’y mettrai mon père, je vous le jure. Je le surveillerai, je le contrôlerai, s’il en est besoin. Vous n’aurez pas à vous plaindre de moi... Mais dites-moi, en retour, dites-moi...

--Quoi? fit M. d’Harpagon, étonné.

--Ce qu’on dit... le bruit qui court... Que vous _en descendez_... Oh! pardonnez-moi! Soyez assuré qu’il n’y a rien de malveillant dans ma curiosité, encore qu’elle vous puisse sembler impertinente. Elle ne l’est pas. Au contraire! Si c’est vrai... si c’est vrai, il n’est pas de noblesse, d’illustration comparable à la vôtre. Être issu de l’homme unique dont le plus grand des dramaturges a fait un type éternel, mais c’est plus qu’un honneur, c’est la gloire! Car les points de vue changent avec le temps. On l’a dit bien souvent: que nous importe la réputation, la vertu de nos grand’mères, si elles ont écrit de belles lettres d’amour, ou en ont reçu! Leurs petits-fils les publient... Et je pourrais vous citer au moins une famille qui se vante de compter Gilles de Retz--Barbe-Bleue!--au nombre de ses ancêtres.

--Vous êtes éloquent, monsieur Meyer, répliqua M. d’Harpagon, et je sens que vous pensez ce que vous dites. Et puis, vous êtes au courant des souvenirs qui sont restés dans ce pays... Je vais le quitter, je vais quitter cette maison qu’avait acquise l’homme unique, immortel, comme vous dites, dont vous venez de parler; où son fils Cléante est mort, et qui fut tenue près de quatre siècles par les miens. Cela me paraît infiniment mélancolique: dans quelles circonstances, hélas!... Il est des choses qui doivent demeurer ensevelies en moi... Mais sur ce point, ma tristesse même me porte aux confidences.