Part 1
Pierre MILLE
La détresse des Harpagon
ROMAN
PARIS ALBIN MICHEL, ÉDITEUR 22, RUE HUYGHENS, 22
DU MÊME AUTEUR:
Chez Calmann-Lévy:
Sur la Vaste Terre. Barnavaux et quelques Femmes. La Biche écrasée. Louise et Barnavaux. Caillou et Tili. Le Monarque. Nasr’Eddine et son Épouse. Sous leur Dictée. Trois Femmes.
Chez Flammarion:
La nuit d’Amour sur la montagne.
Chez Crès:
En croupe de Bellone. Le Bol de Chine. Mémoires d’un dada besogneux.
Chez Férenczi:
L’Ange du Bizarre. Histoires exotiques et merveilleuses. Myrrhine Courtisane et Martyre.
Chez Stock:
Paraboles et Diversions.
Aux Cahiers de la quinzaine:
Quand Panurge ressuscita. L’Enfant et la Reine morte.
A la Maison du Livre:
Monsieur Barbe-Bleue... et Madame!
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
15 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 15
25 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 25
50 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma numérotés à la presse de 1 à 50
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Copyright by _Albin Michel_, 1923.
LA DÉTRESSE DES HARPAGON
I
Devant sa porte, sur le perron, M. d’Harpagon «flairait» le vent. La plupart des gens de la ville ignorent cet art, de même qu’ils ont perdu le sens de l’orientation. Il est rare qu’ils sachent où se trouve, à l’horizon, le midi ou le nord, le couchant ou le levant. Mais les vieux chasseurs, surtout les chasseurs campagnards, ne s’y trompent jamais, pas plus que les matelots; M. d’Harpagon est un vieux chasseur campagnard. Il n’avait pas même besoin de se mouiller un doigt et de le tenir en l’air: il prenait le vent du bout du nez, si l’on peut dire.
Toutefois, pour être plus sûr, écrasant de ses lourdes bottes de marais le sable de l’allée, il s’alla placer sur la pelouse, au pied de la «seringue». C’était un _wellingtonia_ que M. d’Harpagon affublait de ce nom déshonorant. Comme ses aïeux, il avait de l’affection pour les termes dont la sonorité évoque des images plutôt choquantes, des parties du corps qu’on a coutume, en société, de ne mentionner que par allusion. Toutefois, de mœurs austères, il écartait de son vocabulaire ceux qui peuvent suggérer des images charnelles. Et ce gros wellingtonia, qui allait s’effilant en pointe, tout rond de la base au sommet, lui paraissait ridiculement obscène sans être voluptueux; il l’amusait de le faire entendre. Mais, tenant les yeux fixés sur sa cime aiguë, il lui était facile de déterminer la direction des nuages bas, lourds de pluie, peut-être de neige, d’un automne qui touchait à l’hiver.
«... Nord-ouest, constata M. d’Harpagon. En abordant l’étang par la rigole de Champromain, j’arriverai contre le vent.»
Ce problème de stratégie cynégétique résolu, abandonnant, avec le wellingtonia, la façade du château, il entra, par la cour, dans la chambre aux fusils, afin d’y prendre son _hammerless_ et un «ciré» contre le mauvais temps qui menaçait.
Le château de M. d’Harpagon n’est qu’une assez modeste gentilhommière, bien que décente d’aspect sous ses pignons aux pentes précipitées, ses murailles de briques, chaînées de pierre aux angles, ainsi qu’on garda coutume de bâtir, en province, jusque vers le milieu du règne de Louis XIV. La chambre aux fusils, pavée de ces larges dalles plates qu’en Bourgogne on appelle des «laves», montre, dans une encoignure, un large four prouvant qu’autrefois elle fut destinée à boulanger le pain des gens de la maison; et elle touche à la buanderie qui, elle-même, donne sur la cuisine. Tandis que M. d’Harpagon examinait, ouvrant les batteries les deux canons de son arme, et glissait des cartouches à même les poches de son ciré, ses narines, péniblement affectées, s’offensèrent de la pénétrante et peu agréable odeur qu’exhale dans un lieu clos le suif qu’on fait fondre au bain-marie. Sans trop s’étonner, il entra dans la buanderie. L’odeur s’y faisait plus détestable encore, outrageante. D’une grossière bassine de fonte, elle montait en vapeurs intolérables vers les solives apparentes d’un plafond roux et noir. Marie Larchant, la cuisinière, puisait dans cette bassine avec une louche de fer battu, en versant le contenu, bien doucement, dans un appareil singulier, de forme allongée, que Mme d’Harpagon lui tendait par-dessous. Par sa taille et tout son aspect, Mme d’Harpagon fait contraste avec son mari, qui est mince, petit, assez fluet, bien que potelé, et tout rose de figure, malgré la soixantaine. Elle est une de ces femmes que leur forte charpente empêche de paraître maigres, alors même qu’elles restent décharnées, sèches comme le mur d’un espalier. Sur sa jupe de cotonnade reteinte en noir, elle portait un tablier; et, par un reste de coquetterie ou de respect d’elle-même, afin d’éviter, autant que possible, que ses cheveux, grisonnants, ne fussent imprégnés des effluves qui, de toutes parts, l’assiégeaient, sa tête était ceinte d’une serviette.
--Il faudrait, suggéra timidement M. d’Harpagon, il faudrait m’en réserver un peu pour graisser mes douilles de cartouches.
Mme d’Harpagon tendit, sans trop de bonne grâce, un petit pot, rempli d’une matière blanchâtre, qui refroidissait sur l’évier.
--Tout ça!... lui reprocha son mari.
Elle ne répondit pas. Soigneuse, pinçant les lèvres, elle maintenait, au milieu de l’appareil, une sorte de cordonnet qui paraissait le pénétrer jusque dans sa partie inférieure.
Cette opération étrange ne semblait avoir rien d’inattendu pour M. d’Harpagon.
--Encore des économies de bouts de chandelles, fit-il. C’est le cas de le dire! C’est le cas de le dire!
Combien de fois déjà avait-il répété cette plaisanterie! Mais elle continuait d’amuser son âme puérile. Deux fois par an, depuis qu’ils sont mariés, Mme d’Harpagon fait fondre tous les bouts de bougies précieusement conservés par elle durant six mois, pour en refaire, avec un moule, des espèces de chandelles traversées d’une mèche trempée dans l’eau boriquée. Cette passion, cette science de l’économie, cette sublime et médiocre avarice, lui inspirent des mesures plus incroyables; elle taille, dans les chemises usées de M. d’Harpagon, dans les siennes et celles de ses deux enfants, des mouchoirs qui peuvent encore faire de l’usage; et, jusqu’à la fin de leur adolescence, elle avait obligé sa fille Élise et son fils Cléante à faire leur toilette, non seulement dans la même cuvette, mais dans la même eau. Élise et Cléante, successivement, s’y lavaient d’abord le visage, puis les mains. Quand ils lui faisaient remarquer que l’eau, venant du puits, par conséquent ne coûtait rien: «C’est que vous ne réfléchissez pas, répliquait-elle: la fille de chambre peut faire d’autre ouvrage, au lieu d’aller tirer un second seau... Et puis, il y a la corde du puits: ça l’use!»
... Mme d’Harpagon, après un silence, déclara vertement:
--Des économies de bouts de chandelles? Si tout le monde, dans la maison, en faisait autant que moi...
Elle n’ajouta rien, à cause de Marie Larchant, la cuisinière, qui écoutait. Le visage de son mari s’assombrit. Il plia les épaules. Pourquoi venait-on lui rappeler ses ennuis, ses embarras, lui gâter la bonne matinée de chasse qu’il se promettait! Il serait bien temps, plus tard, de penser à ce qui était arrivé, ce qui arriverait sans doute encore!... Donc, il fit comme font les hommes en pareille circonstance. Brusquement il tourna le dos, et s’en fut détacher Dora, la chienne. Dora sauta de joie tout de suite, quand elle vit le maître avec son fusil. C’était une bête qui ne s’occupait pas de l’avenir, une bête qui ne possédait rien, comme toutes les bêtes, ne posséderait jamais rien, ne se souciait point de perdre ce qu’elle n’avait jamais eu. Elle était bien heureuse! Et elle avait bon caractère, elle n’embêtait pas les gens... De nouveau M. d’Harpagon évoqua les traits sévères de Mme d’Harpagon et sa phrase menaçante: «C’est vrai qu’elle est bien de la famille, elle! se dit-il, songeant à cette lointaine parente qu’il avait épousée. Elle tient de la première Élise; et moi, sans doute, du premier Cléante...»
La chienne continuait de bondir autour de lui.
--Derrière, Dora! fit-il, en bougonnant.
Dora obéit. Elle savait son devoir, quand le maître portait le fusil à la bretelle, avant d’entrer sur le terrain de chasse. M. d’Harpagon ouvrit l’huissière, à côté de la porte charretière du clos, fit passer la chienne après lui, referma cette porte, s’engagea dans le petit chemin qui coupe à travers les vignes, gagna le village, qu’il lui fallait traverser avant d’arriver au bois Levaut, puis à l’étang des Vergeais. L’épagneule, qui s’était glissée en contrebande dans les pampres roux, en ressortit toute ruisselante de la rosée retombée sur elle, s’ébroua dans la soie de ses longs poils. A son tour, M. d’Harpagon s’ébroua, moralement. Il ne pouvait garder longtemps une idée importune. On verrait plus tard, on ne verrait peut-être jamais. En tout cas, ce n’était pas pour aujourd’hui... Il se sentait les pieds bien chauds dans ses vieilles bottes imperméables, le fusil était léger à son épaule, il allait tuer un canard, une sarcelle, peut-être des bécassines... C’est un vieil enfant, ça l’amusait d’être un vieil enfant. Il marcha plus vite, scandant son pas au rythme d’une chanson surannée, sournoisement polissonne, comme il les aimait:
Curé d’chez nous s’en allant à la chasse Prit son chapeau, son fusil et son chien. Il rencontra une vieille bécasse Et la tira dans les environs du...
La même strophe, à partir de la dernière syllabe, peut revenir indéfiniment. Et cela aussi est excellent pour ne plus penser à rien.
Il passa devant le café de la Mairie, sur la place, d’un air gai. Le patron, M. Courageod, M. Lécuru, marchand de biens, et M. Joseph Meyer causaient devant la porte, à demi cachés par la voiture de M. Lécuru, un petit tapecu désuet, à haute capote de cuir, attelé d’un double poney rustique, trapu, mais vif, du genre de ceux que prisent, à la campagne et dans les petites villes, les bouchers, les boulangers, tous ceux enfin qui ont le goût ou le besoin d’aller vite. M. Joseph Meyer n’est pas du pays. Professeur de seconde au lycée Danton, à Paris, il s’est fait mettre en congé afin de préparer, sur place, une thèse de doctorat sur les classes agricoles en Bourgogne au XVIIe siècle. Ses revenus personnels, assez considérables pour un universitaire, lui permettent ces studieux loisirs. M. Lécuru venait de lui proposer de le conduire à Saulieu, où il avait affaire, et où M. Meyer désirait consulter certaines archives notariales. Il s’entendait fort bien avec M. Lécuru, son propre père ayant été marchand de biens en Alsace, après 1870, puis en Lorraine française avant de s’établir «dans les antiquités» à Paris. Ainsi, par tradition de famille, il connaît bien le métier. Par surcroît, de façon désintéressée, il apprécie ce genre d’hommes qui peuvent fournir des renseignements directs, estimer la valeur d’une terre, les ressources d’un pays, comme un meunier, de l’œil, le poids d’un sac de blé, au plus juste.
--Il n’a pas l’air de s’en faire, le vieux, tout de même! fit Courageod.
--C’est un bon homme, répondit Lécuru, évasivement, un bien bon homme!...
Courageod n’insista pas. Il savait que, depuis quinze ans, Lécuru tendait tout doucement autour des Harpagon, un filet qu’il allait ramener d’un seul coup, après-demain, demain peut-être; qu’il avait hypothèque sur le château, le parc, les vignes, que le bois Levaut, l’étang des Vergeais, c’est à lui, maintenant, rien qu’à lui, et qu’il les a eus pour pas cher, oui, pour pas cher! Les bois, les marais, ça n’intéresse pas les paysans, qui n’en veulent guère qu’aux terres de culture, aux prairies. On ne lui avait pas fait concurrence. Mais enfin, puisqu’il ne voulait point parler, M. Lécuru!... Courageod crut devoir imiter sa réserve; il répéta:
--Un bon homme, un bien bon homme!...
Et comme le marchand de biens rentrait, tournant le dos tout naturellement, dans le café, il fit comme lui. Il n’y eut que M. Joseph Meyer, qui, dépassant tout exprès la voiture, se mettant bien en évidence, salua, d’un coup de chapeau très poli, engageant. M. d’Harpagon rendit ce salut avec sa courtoisie habituelle, mais sans s’arrêter. Il n’aime pas les juifs: il les rend responsables de tous les malheurs de la France, et des siens en particulier, sans trop savoir pourquoi, n’ayant jamais eu affaire à eux. Ce vieil usurier de Lécuru, dont il sentait les griffes dans sa chair, toujours plus profondément, il est chrétien comme lui...
--Dites, monsieur Lécuru, interrogeait quelques minutes plus tard M. Joseph Meyer, tandis que le petit cheval les emportait tous deux vivement vers les collines morvandelles, est-ce que c’est vrai, ce qu’on raconte?
--Ce qu’on raconte?... Quoi? répondit avec méfiance le gros homme, dont le vent gonflait la blouse noire.
Il n’aime pas qu’on lui vienne parler des combinaisons qu’il a en train.
--... Que ce M. d’Harpagon, c’est un descendant de l’Harpagon de Molière. Vous savez, l’Avare?
--On raconte ça comme ça dans le pays... Une légende, comme qui dirait... Mais il n’en a jamais causé, comme de juste!
Avec ce regard de coin, sans rire, qu’ont les campagnards quand ils croient dire quelque chose de bien malin, ou d’astucieux, le marchand de biens ajouta:
--Allez le lui demander, pour un coup, si ça vous intéresse!
La légende locale ne mentait pas. Ce n’est point seulement d’après l’_Aululaire_ de Plaute que Molière, l’agrandissant, en faisant un type éternel, a créé le personnage de l’Avare. Il le dessina aussi d’après nature. Il y eut, dans la société de son temps, un homme dont c’était le portrait, et reconnaissable. Tallemant, dans ses _Historiettes_, nous en laisse voir quelque chose... Cet homme-là ne s’appelait point Harpagon, bien entendu, et vous ignorerez le véritable nom de celui qui, de nos jours, est son héritier direct et infortuné. Ce sera le seul point, dans ce récit où rien n’est imaginé, sur quoi l’on se sera permis quelque dissimulation, assez nécessaire, vous en conviendrez.
--Si vous, qui êtes du pays, fils et petit-fils de gens qui ont connu le père et les aïeux, vous n’osez rien lui demander, comment oserais-je moi? soupira le professeur.
Sa voix exprimait un regret réel, un intérêt sincère. Combien les phénomènes d’économie sociale qu’il entendait ressusciter dans sa thèse--ce retour à la terre qui refit, des bourgeois habitant les villes de Bourgogne, à la fin du XVIIe siècle, des paysans et des vignerons--pâlissaient en comparaison de cette merveilleuse aventure! Un descendant de l’Avare, du véritable et authentique Avare, retrouvé vivant de nos jours, et, selon toute apparence, actuellement ruiné! Par suite de quelles circonstances? Qu’était-il arrivé à cette famille depuis trois siècles; comment avait-elle vécu, de quoi, qu’avait-elle fait? Trois siècles, neuf générations d’hommes: un temps, pour peu qu’on y songe, infiniment court. Et il avait suffi pour que, à la place de l’opulent bourgeois de Paris, thésauriseur et usurier, apparût, dans la même lignée, ce pauvre hobereau bourguignon, vieilli, usé, léger, à qui un marchand de biens villageois, usurier campagnard, s’apprêtait d’arracher tout ce qui restait sans doute de la fortune entassée par le grand, le célèbre, le terrible aïeul! Et si courtois, si distingué, en même temps qu’inoffensif! Moins qu’inoffensif: sans défense! M. Joseph Meyer se sentait véritablement ému, d’une émotion toute désintéressée et plus que littéraire: patriotique, en quelque sorte. Oui, patriotique! Le petit professeur juif admirait en ce pauvre M. d’Harpagon le rejeton d’un homme illustre, non seulement par son vice, mais par la peinture immortelle qu’un dramaturge immortel en sut faire. Et plus encore! Il admirait trois siècles de vie française, dans une famille vraiment française: des goûts, des habitudes, des qualités, des défauts français. Tout ce qu’il n’avait pas et qu’il ambitionnait naïvement, avec une sorte de dévotion, de piété! Car si un puissant homme d’affaires juif, parvenu à la fortune, cherche à s’assimiler à la véritable société française par l’extérieur, les relations, les titres nobiliaires, la façade enfin, un universitaire sémite, imprégné de sociologie, d’histoire, de méthode historique, voit plus loin et plus profond, jusqu’à l’intérieur. Et ce sont ces profondeurs secrètes, touchantes, douloureuses, héroïques, ou même ridicules, qu’il découvre avec envie, avec respect, comme un archéologue artiste, émerveillé devant le fragment d’antique, brisé mais émouvant, que ses fouilles viennent de sortir de terre.
--... C’est justement parce que vous n’êtes pas du pays, qu’il pourrait vouloir causer, M. d’Harpagon, observa sentencieusement Lécuru. Vous vous en irez dans quinze jours, dans un mois; il ne vous reverra plus, vous ne raconterez pas ses histoires ici. Et il peut avoir besoin de faire des confidences, cet homme!
--Vous croyez? fit ardemment M. Meyer.
En lui-même il songeait: «Ce serait trop de chance! En vérité, ce serait trop de chance! Ça n’arrivera pas, je n’oserais l’espérer!...»
Le petit cheval avait gravi au pas la côte de Sausseaux. Arrivé à ce que, en Bourgogne, on appelle «la balance», il reprit le trot vers Saulieu. Pendant ce temps, M. d’Harpagon chassait...
* * * * *
Le petit chemin des cantonniers, qui borde la rigole, s’arrête court devant l’étang des Vergeais, bloqué par des fagots de ronces affourchés entre quatre bouts de branches plantées en croix. M. d’Harpagon prit son fusil qu’il avait jusque-là porté sur l’épaule, à la bretelle, battit les ronces avec le canon, posa le pied sur l’obstacle, le franchit avec assez de légèreté pour un homme de son âge. Sa chienne le suivit, d’un bond. Elle savait son métier, ses devoirs de chasse, les moindres accidents de ce terrain où elle avait quêté tant de fois déjà; on n’avait ni à la retenir ni à la lancer. Le long de la rigole, elle avait marché bien sagement derrière le chasseur, le museau en l’air, sans paraître remarquer les effluves d’un lièvre parfois tout proche, tapi dans les broussailles, ou d’un couple de perdrix levées plus haut dans les éteules, et qui attendaient le moment de regagner, en piétant, leur première remise. Mais, la barrière passée, elle entra en chasse, ardemment, avec une application frénétique. La tourbe souilla les taches oranges et blanches de sa robe soyeuse, par instants on ne voyait plus que le beau panache de sa queue, qui battait fiévreusement les herbes; et les menthes froissées donnaient à l’air un peu fade du marais une odeur assainie et fraîche, comme dans une chambre de malade aspergée d’aromates. Bientôt elle se dégageait, bondissante, trempée, secouant une gerbe de vapeur et d’eau pulvérisée, suivant sur la lisière de boue détrempée, au bord de l’étang, une route inconcevable à l’esprit humain, et qui changeait sans cesse. Ce sont des minutes que garde la mémoire jusque dans leurs moindres aspects: une tige de roncier, tremblante, où chaque goutte de rosée est un prisme, un arc-en-ciel en miniature; une toile d’araignée humide, translucide, où cet arc-en-ciel s’élargit.
... Une bécassine se leva. Prudemment, M. d’Harpagon l’attendit au second crochet. Comme détachée subitement des espaces aériens, d’une chute directe, la tête la première, elle tomba. L’étang, sous les rayons du soleil dilaté, expirant derrière les arbres de la rive occidentale, brilla quelques moments de moires dorées, concentriques, barrées de lignes noires. Puis l’oiseau ne fut plus rien qu’une tache sombre, immobile, morte, à peine visible sur la placidité rétablie des eaux.
--Apporte, Dora, apporte!
La chienne n’avait pas attendu le commandement. D’une nage libre, franche, les narines fumantes, tenant le gibier entre ses crocs sans l’abîmer, déjà elle revenait sur la rive. M. d’Harpagon abattit encore trois bécassines, en manqua d’autres, prit sa revanche sur une sarcelle. Il se sentait incroyablement heureux, allègre, dégagé de tout souci, de tous souvenirs, au-dessus du temps. Il s’élargissait; sa personne, sa seule personne, emplissait la solitude, s’en emparait. Au-dessus de sa tête, la grande bande coutumière des canards sauvages tournoyait, vaste triangle insolent, sublime, hors de portée. Ceux-là ne peuvent être surpris qu’à la hutte, en plein hiver, au matin; ou le soir à la tombée de la nuit. Dès qu’un être humain apparaît sur les berges, avant le premier coup de feu, leur république méfiante, obéissant à des chefs expérimentés, jette son vol en plein ciel: si nombreux que, malgré la hauteur où ils se maintenaient, d’un bruit fin, presque imperceptible, l’air vibrait légèrement sous leurs ailes nerveuses. Un long sifflement adouci crissait de leurs becs plats, ils communiquaient au paysage une sorte d’activité farouche dont le cœur de M. d’Harpagon se sentit étrangement exalté. Puis il songea avec irritation: «Sales bêtes! Elles se moquent de moi!»
C’était l’enragement du chasseur outragé par la liberté dédaigneuse d’une proie que ses yeux distinguent, mais qui demeure inaccessible. Il pensa que, peut-être, un canard était resté dans les herbes de la rive. C’est une chose qui arrive quelquefois: des jeunes, qui n’ont pas encore appris les avantages de la discipline, et n’ont pas exécuté les ordres de leurs chefs; des canes fatiguées ou qui ne peuvent renoncer à quitter une couvée retardataire. Il entra résolument, confiant en l’imperméabilité de ses lourdes bottes, dans l’eau noire, écartant les joncs qui craquaient. Dora se précipita plus loin encore, impétueuse...
Un bruit d’ailes en tumulte, une large et belle ombre noire, suspendue; l’éclair du fusil... Hourra! C’est un canard qui retombe, cette fois. Il a l’aile cassée, il fuit à la nage, ses pattes largement palmées tracent sur l’étang un double sillon, comme les deux palettes d’un petit vapeur, d’un jouet d’enfant. Inutile de perdre encore sur lui une cartouche; M. d’Harpagon sait bien que le plomb glisserait sur la trame serrée de ses plumes, comme sur une cuirasse. Mais Dora suffit! Dora va l’avoir! Elle a fait un saut magnifique, s’est ébrouée dans l’écume et la fange, et gagne sur l’oiseau qui garde un silence dur, stoïque, pourtant désespéré. Ah! c’est beau, ça, c’est beau, on vit!
... Tout à coup M. d’Harpagon s’entend interpeller, de la rive. C’est Duruty, l’éclusier, son garde quand il était propriétaire de l’étang, qui sert maintenant de garde à Lécuru, depuis que M. d’Harpagon a vendu à Lécuru.
--Pardon, excuse, monsieur d’Harpagon, fait Duruty embarrassé...
--Qu’y a-t-il, mon bon? demande le chasseur avec une certaine condescendance.
Il n’est pas encore parvenu à oublier que, quelques mois auparavant, ce Duruty était «à lui».
--... Ça me fait peine de dire ça à Monsieur, continue le garde, mais j’ai des ordres pour ne plus laisser chasser personne sur l’étang.
--Ces ordres ne sont pas pour moi, répond M. d’Harpagon. Quand j’ai cédé l’étang à M. Lécuru, il m’a promis que j’y pourrais venir chasser, comme auparavant, avec mon fils, même, en voisin...
--Il n’y a pas d’exception, monsieur d’Harpagon, il n’y a pas d’exception!... C’est pas pour les canards, vous comprenez: mais M. Lécuru a fait réempoissonner... Alors ça trouble les alevins, quand on patauge dans l’eau...