La destinée

Chapter 8

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A quelques jours de là, à l'heure où les boutiques commençaient à se fermer, la rue où se trouvait la maison de Nicolas était déserte. De loin en loin seulement, un cabaret borgne restait ouvert et l'on pouvait y voir à travers les vitres quelques hommes attablés, chantant ou discutant sur la politique, politique d'ivrogne aboutissant immanquablement à cette conclusion: Il faut gagner le plus d'argent possible et peu travailler.

Il faisait froid. La lune combattant les dernières clartés du jour, se levait et jetait sa lumière pâle dans la rue. La maison de Nicolas était silencieuse, plus encore qu'autrefois, semblait-il; elle était entièrement sombre à l'intérieur, mais ses fenêtres d'inégale grandeur recevaient quelques rayons de lune dans leurs petits carreaux épais.

Le docteur Martelac, en ce moment à Poitiers, passait par hasard en face de cette maison, et se trouvait dans l'ombre projetée jusqu'au milieu de la rue par les hauts bâtiments longés par le trottoir sur lequel son pas résonnait dans le silence. Le jeune homme marchait vite, activé par le froid, les mains cachées dans les poches de son pardessus et la tête inclinée par un mouvement naturel contre le vent glacé qui lui gelait la figure. Il songeait tout en marchant et nous pouvons croire, connaissant Robert, que ses pensées étaient sérieuses et l'absorbaient entièrement.

Pourtant, au moment de tourner l'angle du boulevard, il leva les yeux et s'arrêta étonné. Vis-à-vis lui, au coin de la maison de Nicolas, appuyée contre la borne, une ombre se détachait, petite, immobile et clairement dessinée par la lune. Le docteur chercha à deviner quel était l'être qui rêvait ainsi dehors par cette soirée glaciale. Il traversa doucement la rue et vit une enfant, les bras passés au-dessus de sa tête et les yeux fixés dans le vide, à travers les arbres du boulevard sur lequel se trouvait une des façades de la maison.

- Que fait là cette pauvre créature? pensa-t-il. Il fait bien froid pour une enfant si jeune, et vraiment un séjour dans la rue à pareille heure ne saurait avoir pour personne un grand attrait. Serait-ce la petite-fille du vieil avare?

En passant, il frôla les vêtements de l'enfant. Elle tourna la tête et il la reconnut:

- Que faites-vous là, Sarah?

Outre la visite qu'il lui avait faite lorsqu'elle était malade, le docteur avait eu quelquefois occasion de l'apercevoir pendant le séjour de Jacques Hilleret chez le marchand d'antiquités, et il avait partagé la compassion de son ami pour la triste vie de la petite-fille de Nicolas. Pour elle, elle le regarda sans le reconnaître. Le visage du jeune homme se trouvait dans l'ombre au moment où il lui parlait; d'ailleurs, son chapeau, enfoncé sur ses yeux et le collet de son pardessus relevé avec soin autour de son cou, ne laissaient guère voir ses traits.

- J'attends.

- Qu'attendez-vous? Votre grand-père?

Sarah ouvrit de grands yeux effrayés.

Certes, les joues de la pauvre enfant n'avaient même pas en ce moment les nuances délicates de la rose de Bengale et Jacques n'eût pu employer à son égard sa comparaison favorite. Sa figure semblait plus pâle et plus maigre qu'autrefois, et, dans ce visage d'une blancheur de cire, ses regards brillants, éclairés par la lune, avaient quelque chose de fantastique. On eût dit un être surnaturel: fée, lutin ou djinn, une de ces légères créations des peuples auxquelles ils prêtent un caractère étrange et capricieux. Toute la vie de Sarah semblait s'être concentrée dans son regard et sa personne diaphane s'amincissait encore sous cette clarté blanche. Ses vêtements étaient trop grands et formaient des plis flasques sur ses membres grêles. Pourtant, pour la première fois depuis qu'elle était dans la vieille maison, elle avait revêtu une robe faite pour elle, une robe de deuil payée par cet argent entassé par Nicolas, qui n'en avait jamais distrait un centime, afin d'habiller convenablement sa petite-fille. Un fichu noir encadrant sa figure était noué sous le menton, et les mèches de ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules frissonnantes de froid.

- Vous ne savez donc pas qu'il est mort? dit-elle. Comme cela, tout d'un coup! Et il était violet et tout froid quand je l'ai trouvé le matin.

Ce souvenir, empreint dans son imagination, la fit frissonner et elle ferma les yeux en détournant la tête, comme si elle voulait éloigner d'elle cet affreux spectacle dont le tableau la harcelait.

- J'ai peur dans la maison, maintenant; je n'ose pas y rester seule. Une voisine vient tous les jours; mais elle va chez elle dans la soirée pour faire le dîner de son mari et de ses enfants et elle rentre tard. Je l'attends dans la rue.

- Pauvre enfant! j'ignorais la mort de votre grand-père. Est-il mort depuis longtemps?

- C'est le cinquième jour aujourd'hui.

- Vous n'aviez donc pas d'autres parents?

- Non, je n'en connais pas.

- Vous n'êtes pas de Poitiers, je crois?

- Non.

- Et vous n'avez pas de connaissances?

Ces questions, tous les lui posaient successivement avec un ton compatissant; cette fois encore Sarah répondit:

- Non, nous n'avions pas d'amis.

Des larmes coulaient sur sa joue, elle les essuya du revers de sa main:

Je suis si triste depuis ces quelques jours! Je suis seule presque toute la journée, car cette femme a sans cesse besoin d'aller chez elle. Alors, je n'ose pas remuer dans la maison, mes propres mouvements m'effraient; je reste tout le temps près de la fenêtre de la rue dont le bruit me rassure. Mais dès que la nuit arrive, je sors; je n'ose pas fixer l'endroit où je l'ai trouvé étendu. J'ai si peur! ajouta-t-elle en croisant des petites mains avec angoisse.

- Personne ne vient donc vous voir?

- Personne.

- Comment n'a-t-on pas pitié de votre âge et de votre solitude? demanda Robert comme s'il se parlait à lui-même.

Sarah secoua la tête doucement.

Elle n'avait jamais formé aucune relation avec le voisinage. Il régnait contre elle une sorte d'antipathie qui la tenait à distance, soit que ce sentiment fût dû au peu d'estime accordée à Nicolas, soit que l'enfant elle-même, naturellement fière et sauvage, inspirât de l'éloignement aux humbles familles du quartier.

- On m'appelle: la Juive! dit-elle avec amertume au bout d'un instant.

Elle ajouta, relevant ses yeux humides vers le jeune homme:

- Pourtant, je suis chrétienne, j'en suis sûre. Je me souviens d'avoir été à l'église avec ma mère et elle me faisait dire des prières comme en disent les enfants d'ici.

- Les dites-vous encore?

- Je ne sais plus.

Tous les isolements se trouvaient donc réunis autour de cette pauvre petite créature à laquelle on n'avait même pas appris à élever la voix vers le père qui est dans les cieux.

- Votre grand-père a dû laisser une certaine fortune? demanda Robert.

- Oui, je crois. Le jour se sa mort, des messieurs sont venus mettre les scellés. Ils ont dit qu'il y avait dans la magasin des marchandises pour une somme importante et qu'ils reviendraient en faire l'inventaire.

- Au moins, vous serez à l'abri du besoin, ma pauvre enfant.

Sarah eut un geste d'indifférence.

- J'espère qu'on prendra soin de vous, mieux peut-être qu'on ne l'a fait jusqu'à présent.

- Qui cela?

- Les gens chargés de vos intérêts.

L'enfant parut peu sensible à cet espoir. Tout entière au moment présent, elle se préoccupait de sa gardienne et se penchait de temps en temps, afin de voir si elle venait. Quand un pas retentissait sur la terre glacée, elle tressaillait, mais le pas prenait une autre direction et Sarah retrouvait son attente anxieuse.

- Elle ne vient pas encore, murmura-t-elle après une de ces déceptions.

- Pourquoi n'allez-vous pas chez elle?

- Je n'ose plus.

- Pourquoi cela?

- J'y suis allée une fois et son mari s'est fâché.

- Comment, fâché?

- Il était ivre et j'ai peur de lui.

- Mais enfin, cette femme est payée, sans doute, pour prendre soin de vous?

- Oui, elle devrait être toujours avec moi dans la maison, mais, comme je vous l'ai dit; elle me laisse presque toute la journée seule; ce soir, elle est sortie de bonne heure afin de s'occuper de ses enfants.

- Le quartier est bien désert. Vous devriez rentrer chez vous en l'attendant.

Sarah eut un mouvement d'effroi:

- Je n'oserais jamais!

- Je ne veux pourtant pas vous laisser seule à cette heure. Comment faire?

- J'aime mieux être dans la rue que de rentrer! reprit la petite fille, épouvantée par la pensée de se retrouver seule dans les ténèbres de cette grande maison. J'attendrai ici. Peut-être va-t-elle enfin venir.

Le jeune docteur la regardait avec pitié:

- Vous êtes bien pâle! Vous avez froid. Puis je vous trouve, il me semble, encore plus maigre qu'autrefois.

- Vous me connaissez? demanda-t-elle.

- Je vous ai vue chez votre grand-père.

- Cela m'explique comment vous m'avez appelée par mon nom, ce dont j'ai été étonnée.

Robert se nomma.

- Ah! je me souviens. Vous veniez voir votre ami, M. Hilleret, lorsqu'il était ici. Vous êtes venu me voir aussi un jour que j'étais malade et vous paraissiez très bon. J'ai bien regretté le départ de votre ami. Où est-il?

- Toujours en Algérie, où il est allé en quittant Poitiers.

Le docteur, debout près de Sarah, recevait en plein visage une bise froide qui le glaçait jusqu'aux os. Il commençait à perdre patience sans pouvoir, toutefois, se décider à abandonner l'enfant. Deux ivrognes passèrent en titubant et en se tenant bras-dessus bras-dessous, afin d'unir le peu d'équilibre qu'ils n'avaient pas laissé au fond de leurs verres. Ils chantaient un duo discordant, d'une voix à effrayer les corbeaux nichés dans les tours de la cathédrale, qu'on apercevait au-dessus des toits, perdues dans le ciel bleu. Sarah les suivait d'un oeil mélancolique.

- Nous ne pouvons passer la nuit ici où il fait un froid de tous les diables! reprit le docteur. Votre compagne vient-elle aussi tard tous les soirs?

- Jamais.

- Savez-vous où elle demeure?

- Oui, sur le boulevard, là-bas, un peu plus loin.

- Allons voir pourquoi elle ne vient pas.

Il tendit la main à la petite fille qui y mit la sienne en disant craintivement:

- Et son mari?

- Vous n'avez rien à craindre avec moi.

CHAPITRE XIV

Il faisait sombre sous les arbres du boulevard; bien qu'ils fussent dépouillés, leurs branches formaient un inextricable réseau laissant à peine parvenir quelque clarté sur le chemin suivi par Robert et par l'enfant. Les maisons étaient fermées et leurs lumières éteintes. Une seule brillait encore et projetait sa lueur au-dehors à travers les vitres de la fenêtre.

- C'est là-bas, dit Sarah en montrant ce carré de lumière dessiné sur le sol.

Le bruit d'une dispute parvenait jusqu'à eux à mesure qu'ils approchaient.

- Il y a du tapage, je crois, dit le docteur.

- Le mari est ivre peut-être, murmura Sarah en tirant la main du jeune homme pour lui faire rebrousser chemin.

Ils arrivaient devant la porte.

- N'ayez pas peur, dit Robert, la retenant près de lui.

Ils s'arrêtèrent avant de frapper Dans le silence de la nuit à peine troublé au loin par les derniers bruits de la vieille cité au moment de s'endormir, on entendait distinctement ce qui se passait dans la maison où une voix avinée faisait entendre une série de jurons dont l'enfant frissonna. Elle jeta un regard par la fenêtre éclairée et vit cet homme en costume débraillé, le poing levé vers une malheureuse femme debout devant lui et qui semblait s'être placée là pour protéger deux enfants cachées derrière elle.

- Pierre, écoute-moi, disait-elle, je gagne cher à aller dans cette maison. Je devais y passer la journée, j'ai promis à ces messieurs de le faire et de soigner la petite; il faut que j'y aille. Laisse-moi coucher les enfants, ils dormiront et tu n'auras pas à t'en occuper.

- Non, répondit l'homme en la repoussant brutalement, c'est ton affaire à toi, les mioches! Je ne veux pas que tu les quittes. Ils m'ont réveillé la nuit dernière.

- Ils ne le feront plus, je te le promets.

- Laisse-moi tranquille!

- Nous avons tant besoin d'argent!

- Tu es une dépensière!

La pauvre femme se privait parfois du nécessaire afin de faire plus grande la part de son mari et de ses enfants, elle travaillait encore nuit et jour pour remplacer l'argent dépensé par Pierre au cabaret. Mais elle ne releva point ce reproche. A quoi bon?

- Que va devenir la petite fille? Elle mourra de frayeur! Se dit-elle à demi-voix.

Elle était mère et se sentait au coeur une pitié naturelle pour l'orpheline.

- Le beau malheur! repartit son mari, qui avait entendu. Une fille de juif!

- Elle est chrétienne comme notre propre fille. Elle porte au cou une médaille avec la date de son baptême.

- Chrétienne! Ca! dit Pierre avec un profond mépris en levant les épaules.

- Puisqu'elle a été baptisée!

- Je te jure qu'elle est juive! reprit avec une véritable fureur l'ouvrier, auquel l'ivresse donnait une irritation stupide.

A cet instant, la porte s'ouvrit et Robert, après avoir vainement attendu que la querelle se calmât, entra ayant Sarah sur ses talons.

A l'aspect du jeune homme, Pierre Bléreau porta machinalement la main à sa casquette absente. Ce mouvement était un reste de sa première éducation, mais il reprit promptement son assurance insolente et le ton d'égalité avec lequel, depuis quelque temps, il avait appris à traiter ce qu'il nommait: _le bourgeois_.

Pierre, au fond, n'était pas un méchant homme; longtemps même, il avait passé pour être un des meilleurs ouvriers de la fabrique dans laquelle il travaillait depuis son enfance. Un jour, cette fabrique ayant changé de maître était tombée entre les mains d'un propriétaire antireligieux, qui avait laissé les mauvais journaux et les mauvais livres se répandre autour de lui. Il avait même employé sa puissante influence à renverser les principes de morale entretenus avec soin par son prédécesseur. Les anciens ouvriers, ceux qui croyaient en Dieu et savaient se contenter de leur sort, avaient opposé une assez vive résistance à ces efforts coupables; puis, peu à peu, les doctrines du patron avaient fait des adeptes et Pierre était de ces derniers.

Sa femme, chargée de trois enfants, l'avait entendu avec effroi redire au sortir de l'atelier quelques-unes de ces phrases creuses que les plus habiles lisaient dans leurs journaux et qu'ils ressassaient à leurs camarades. Quand elle l'avait vu faire le lundi, ce qui ne lui était jamais arrivé durant les quatre premières années de leur union, et rentrer en rapportant seulement une partie de sa paie, elle avait essayé quelques remontrances.

- De quoi? De quoi? avait-il répondu. Je suis le peuple, moi!

Et le peuple souverain, entends-tu?

- Souverain de quoi, mon pauvre homme? Triste souverain qui mourra de faim, s'il se nourrit de ces sottises-là! Que signifient-elles, mon Dieu?

- Elles signifient.....

Pierre resta coi au commencement de sa phrase. Il n'était pas un beau parleur et n'avait pas reçu ce don fatal don abusent ceux qui soufflent la haine entre les différentes classes de la société. Mais il écoutait volontiers les discoureurs de cette sorte et sa courte intelligence avait saisi seulement les promesses avec lesquelles ils éveillent les convoitises de la foule. Il avait vu briller à travers les fumées du vin bu au cabaret, des mots qui jusque-là avaient à peine existé pour lui, dont la jeunesse calme et digne s'était passée dans un travail paisible, satisfaisant à ses besoins et à ceux de sa famille.

Cette science était de date trop récente pour qu'avec un esprit peu délié, il sût répéter les absurdes commentaires dont était suivie cette déclaration dans le journal où on la lui avait lue.

- Ceux qui t'entraînent au cabaret te disent des bêtises! Qu'allons-nous devenir, les enfants et moi, si tu les écoutes?

Cette question était posée avec une profonde tristesse. Bien qu'elle fût jeune, la femme de Pierre avait l'expérience des femmes du peuple; après avoir vu quelques-unes de ses compagnes mariées à des ivrognes et à des paresseux, elle savait où conduit le vice, et la misère lui apparaissait faisant irruption dans son ménage.

La pauvre créature ne s'était pas trompée dans ses prévisions, et la vue lamentable de cet intérieur étonna Robert à son entrée. Le plus petit des enfants dormait dans son berceau; les deux autres, sales et déguenillés, demeuraient cachés derrière leur mère afin d'éviter les coups de l'ivrogne. Accoutumés à ce spectacle, ils riaient entre eux, tout en se tenant à distance du chef de famille. Sur une table boiteuse, placée au milieu de la chambre, se trouvaient les restes du souper et plusieurs bouteilles pleines ou à demi vides qui, depuis quelque temps, étaient en permanence à la portée de Pierre, quand il rentrait à la maison. Il exigeait ce luxe, même dans son intérieur où le pain se faisait, hélas! souvent rare.

Le lit des enfants et celui du père n'avaient pas été faits, et des vêtements souillés et déchirés étaient épars sur toutes les chaises. La mère de famille avait passé au bord de la rivière afin d'y laver l'absolu nécessaire tout le temps dérobé aux soins qu'elle devait à Sarah, et elle était rentrée pour préparer en hâte le maigre repas du soir.

Un des carreaux de la fenêtre était cassé, le vent s'engouffrait par cette ouverture, menaçant d'éteindre la lampe placée sur la table et dont la lumière jetait dans tous les sens sa flamme allongée et fumeuse. Sur les murs, dont en plein jour on eût vu le crépissage gris de poussière et tapissé de toiles d'araignées, pendaient quelques images aux couleurs voyantes que les enfants, dans leurs heures de solitude, s'étaient amusés à maculer ou dont ils avaient emporté des lambeaux. Enfin tout, même à cette lumière dont l'odeur âcre remplissait la chambre, représentait le désordre et la gêne qui le suit inévitablement.

Certes, il y avait loin de cet intérieur à celui de Pierre pendant les premières années de son mariage, quand sa femme, active et laborieuse, entretenait avec soin son ménage et s'occupait uniquement, grâce au gain fidèlement rapporté intact par son mari, à soigner ses enfants et à préparer les vêtements de la famille. Aujourd'hui, triste, découragée par l'inutilité de ses efforts pour le retenir sur la pente où il se perdait, affolée par la besogne dont elle se chargeait afin de gagner quelques sous, elle n'avait plus de coeur à rien, comme elle le disait elle-même, et, s'abandonnant au découragement, elle travaillait dans l'unique but de fournir l'absolu nécessaire à ses enfants et à elle. Le chef de la famille ayant abandonné ses devoir, sa compagne se sentait impuissante à le remplacer et ne se soutenait plus guère que par l'instinct de la bête luttant pour sa vie.

- Bonsoir, dit le docteur en entrant.

- Bonsoir. Qu'y a-t-il pour votre service? demanda brusquement Pierre Bléreau.

Robert attira Sarah devant lui.

- J'ai trouvé cette enfant grelottant dehors en attendant votre femme. Ne viendra-t-elle pas ce soir?

- Non.

Le visage rouge de Pierre s'était levé hardiment vers le jeune homme, et il avait sentencieusement prononcé ce mot avec l'orgueil évident de faire peser sur quelqu'un son autorité.

- Pierre... commença la femme.

- Tais-toi! Je suis le maître.

La malheureuse baissa la tête. Elle lisait dans les yeux injectés de sang de son seigneur et maître une irrévocable résolution, et depuis quelque temps les coups lui avaient appris la limite de résistance qui lui était permise.

- Comment faire? dit le docteur. Cette petite n'osera pas rentrer seule dans la maison.

- Oh! non, murmura Sarah en se pressant contre lui.

- Comme elle voudra! Je garde ma femme pour soigner mes enfants, je ne veux pas qu'elle les quitte pour aller soigner ceux des autres.

- Elle est payée pour cela, il me semble, dit Robert gravement, et elle s'est engagée à le faire.

Payée ou non, elle restera ici.

Devant cet entêtement d'ivrogne, le docteur n'insista pas. Tenant la petite-fille de Nicolas par la main, il se tourna vers la porte en disant:

- Vous êtes libre. Adieu.

- Où aller? s'écria Sarah, aussitôt qu'ils eurent passé le seuil de la maison.

Ce mot prononcé avec une sorte de désespoir résonna comme une plainte dans la nuit et tomba sur le coeur de Robert, ému de compassion. La résolution du jeune homme fut promptement arrêtée. Il serra la petite main tremblante qui s'accrochait à la sienne dans son enfantine terreur et répondit doucement:

- Avec moi, men enfant. Je connais quelqu'un qui aura pitié de vous.

Les yeux de la petite fille, ces yeux parfois si étrangement étincelants, se levèrent, confiants et rassurés, vers le docteur. Un mince rayon de lune, pénétrant tout à coup les ténèbres du boulevard, tomba à travers les branches des arbres sur la tête de l'orpheline, et, éclairant son visage, permit d'y lire la foi naïve qu'elle éprouvait en son protecteur improvisé.

Une heure plus tard, Sarah, assise devant le feu, répondait timidement aux questions de Mme Martelac. Etonnée en entrant dans cet intérieur si différent de celui de son grand-père, elle sentait une jouissance inconnue pénétrer tout son être, et ses yeux rayonnants allaient de la flamme du foyer à la figure sympathique de la mère de Robert. Son visage, sur lequel la chaleur avait amené une teinte rosée, avait une expression de contentement qui depuis bien des années n'y avait pas fait son apparition. Comme l'oiseau né pendant l'hiver s'élance, joyeusement surpris, dans l'air tiède d'une première journée de printemps, la petite-fille du vieil avare était transportée dans un monde nouveau, et son âme ignorante et pure se sentit immédiatement à l'aise dans ce nid paisible où la Providence l'avait amenée.

CHAPITRE XV

La première impression ne fut pas trompeuse, et Sarah fut promptement habituée chez Mme Martelac. Celle-ci, de son côté, ayant consenti à s'en charger, trouva en elle une compagne intelligente et docile.

Tout était à faire dans l'éducation de l'enfant, Nicolas ayant négligé les plus simples éléments d'instruction qu'il eût pu lui faire donner. Le vieil avare avait pour principe que l'unique science utile en cas bas monde est l'économie.

M. d'Hassonville raconte, dans un de ses ouvrages, qu'un paysan, après lui avoir fait l'éloge de son fils, ajouta avec émotion: "Et puis, Monsieur, il est si intéressé!" L'économie poussée jusque-là était pour lui la première de toutes les vertus. Nicolas Larousse eût, certes, dépassé de beaucoup à l'égard de Sarah l'estime de ce brave paysan pour son fils; mais la consolation de lui donner un pareil éloge ne lui fut jamais accordée, et sa petite-fille témoigna toujours une profonde insouciance des marchés heureux dont il se vantait parfois devant elle, n'ayant personne autre aux yeux de qui il pût faire valoir son habileté en affaires.

Lui trouvant l'esprit réfractaire quand il cherchait à lui faire suivre ses calculs sordides, il avait abandonné l'espoir de la former à son image et la considérait comme un être mal doué, incapable de s'élever au-dessus des occupations auxquelles elle s'était accoutumée mécaniquement pendant les quelques années de sa vie chez lui.

Nature absolument neuve, mais, contrairement aux méprisantes conjectures de Nicolas, riche de tous les dons de l'intelligence et du coeur, Sarah reçut avec joie et reconnaissance les impressions nouvelles d'une éducation bien différente. Grâce à la fortune entassée sou à sou par l'avare, on put charger d'excellents professeurs de réparer le temps perdu pour son instruction. Mme Martelac se chargea elle-même de l'initier à la science religieuse, dont elle ignorait encore le premier mot, et l'âme de l'enfant s'éleva rapidement sous la pieuse influence de celle qu'elle aima bientôt comme une mère.

La petite-fille du marchand d'antiquités n'avait, au moins, subi aucune mauvaise direction. N'ayant point vécu au contact d'enfants étrangers et n'ayant guère vu de près personne autre que son grand-père, son intelligence était une page blanche encore ou à peu près, puisqu'elle ne contenait que les souvenirs éloignés et presque illisibles de sa première enfance.