Chapter 7
La petite lampe jette sa clarté sur ce groupe et combat avec peine le crépuscule envahissant le magasin. Elle laisse dans une nuit profonde les nombreux recoins formés par les grandes armoires qui entourent la cuisine et la séparent seules du reste de la salle, repoussant la lumière sur le visage pointu du vieux marchand dont l'ombre danse à la lueur fantasque de la flamme du foyer.
- Inutile! inutile! s'écrie-t-il avec empressement en voyant Sarah s'apprêter à couper un mince petit morceau de beurre pour le mettre dans le potage. Apprends donc à être économe! Tu ne seras jamais riche!
- Qui sait? dit brusquement une voix étrangère. Ne doit-elle pas hériter de vous comme moi-même?
La petite fille venait de se pencher pour déposer la soupière à terre, afin d'y verser le contenu du vase placé devant le feu. Elle se releva subitement et poussa une exclamation de terreur en apercevant devant elle l'homme qu'elle avait vu dans la rue. Nicolas s'était retourné sur son siège. Il hésita un instant, les yeux fixés sur la tête qui émergeait de l'ombre entre deux meubles et dont la pâleur cadavérique et les prunelles luisantes comme des charbons avaient quelque chose de fantastique.
- Pas vous, sûrement! dit-il en devenant blême quand il reconnu celui qui avait parlé. D'où venez-vous?
Sa voix tremblait. On ne saurait dire si c'était de colère ou d'effroi.
- De loin, comme vous voyez, répondit le nouveau venu sans se troubler.
Il montrait ses vêtements et ses chaussures souillées de poussière et de boue.
- Je vous croyais mort, n'entendant plus parler de vous.
- Vous caressiez cet honnête espoir! Mais pour le cas où j'eusse vécu encore, vous aviez pris vos précautions! Quelle peine j'ai eue à retrouver vos traces! Et quand enfin je vous rencontre, grâce à des recherches si longues, vous me recevez ainsi! Vraiment, la fibre paternelle est chez vous d'une sensibilité merveilleuse! reprend son interlocuteur, ironiquement. Quel accueil! l'Enfant Prodigue ne pouvait en recevoir un plus tendre!
- Monte dans ta chambre et restes-y jusqu'à ce que je t'appelle, dit durement Nicolas, se retournant vers Sarah, immobile et terrifiée par cette apparition.
La petite fille obéit sans dire un mot.
- Il ne vous plaît pas de faire connaître notre parenté? Non, n'est-ce pas? Pourtant, je me sens au coeur un certain besoin de la vie de famille et voilà pourquoi vous me voyez ce soir.
En disant cela, l'étranger prend un siège et s'assied aussi paisiblement que s'il s'installait pour passer la soirée. Le visage parcheminé du marchand d'antiquités exprimait une violente colère.
- Marc, s'écrie-t-il, dis tout de suite pourquoi tu es revenu? Tu m'avais juré de ne plus remettre les pieds en France!
- Ah! vous reprenez le tutoiement des anciens jours? Vrai, cela m'attendrit! dit hypocritement celui auquel il s'adresse. Au fond, voyez-vous, je ne suis pas mauvais et j'ai l'esprit de famille, au point même de croire tout commun entre père et fils, n'est-ce pas?
Ses petits yeux pétillèrent d'ironique douceur et glissent entre ses paupières à demi fermées leurs regards menteurs vers Nicolas.
- Je vous répondrai qu'à ce moment-là j'avais mes raisons pour vous quitter. J'emportais un petit magot dont la perte vous arrachait des larmes, mais, en même temps, consolait mon amour filial de l'obligation où j'étais de m'éloigner de vous. Hélas! la faim, dit-on, chasse le loup du bois et le besoin ramène d'Amérique ceux qui laissent en France un héritage à surveiller.
- Ton serment de disparaître pour toujours m'avait seul amené à faire ce que j'ai fait.
- Votre haine y trouvait aussi un bon moyen de se satisfaire, avouez-le? Où, diable, aviez-vous la tête quand vous avez consenti à ce mariage?
- Consenti! consenti! répliqua le vieillard, tu en parles à ton aise. Je n'ai pas pu en empêcher. Marguerite était comme ensorcelée!
- Ca n'a pas duré longtemps!
- Non.
- Un coup de tête, quoi?
- Il a coûté cher!
Revenant subitement à la situation présente:
- Enfin, que veux-tu?
- Mon bon père, répond Marc d'un ton mielleux, je viens d'avoir le plaisir de vous le dire: je reviens vous voir.
Le bonhomme murmure entre ses dents quelques mots qu'on peut supposer n'être en rien des compliments de bienvenue.
- Je voulais avoir de vos nouvelles.
- Et de celles de ma bourse?
Debout en face l'un de l'autre, le père et le fils louvoient à qui mieux mieux, reculant le plus possible le moment que chacun d'eux sait inévitable. Marc joue avec Nicolas comme le chat avec la souris; sûr de le tenir entre ses griffes, il se fait un cruel plaisir de prolonger les angoisses clairement visibles dans le regard de l'avare. Celui-ci, connaissant son fils, ne doute pas du motif auquel il doit sa visite; mais il essaie de gagner du temps, comptant sur il ne sait quelle circonstance impossible pour sauver son trésor menacé.
- Celles-là, répond Marc, vous ne les donnez pas volontiers, il faut les prendre violemment. Quelle peine vous m'avez imposée la dernière fois, hein?
A ces paroles, le vieillard se met à trembler, et regarde avec terreur le grimaçant sourire de son fils.
- Rassurez-vous, mon bon père, dit celui-ci, je ne tiens pas à vous forcer. Vous vous exécuterez généreusement et de bonne volonté, j'en suis sûr.
Le ricanement dont sont accompagnées ces paroles augmente le tremblement qui a succédé chez Nicolas au premier accès de colère.
- Le ciel m'a pourvu d'un père riche d'économies. Car il n'y a pas à dire, la somme enlevée jadis à votre caisse ne représentait qu'une modeste partie de votre fortune, je le sais bien! Depuis, le reste a dû faire la boule de neige, et c'est pitié de voir le fils d'un richard comme vous courir le monde dans cet accoutrement! Vous devriez avoir honte de moi.
Il s'approchait davantage de la lampe, afin d'éclairer sa toilette en piteux état.
- Tu pouvais travailler, hasarda le marchand.
- Travailler? Moi! Allons donc! Quand vous avez de bonnes et belles rentes qui font de vous un Crésus! D'ailleurs, ajouta-t-il complaisamment, je suis un fils de famille et je ne me sens pas né pour le travail. C'est pourquoi l'auteur de mes jours doit se charger de fournir à mes dépenses et pourquoi j'ai de nouveau résolu d'avoir recours à lui.
Il paraît avec un audacieux cynisme qui faisait de plus en plus blêmir le visage de Nicolas.
- Dis ce que tu demandes, balbutia ce dernier.
- Voyez-vous! j'aime à vous voir ainsi; vous parlez doucement comme un bon père parle à son fils de retour après une longue absence. Songez donc! Onze ans passés depuis notre dernière entrevue! C'est navrant de rester séparés si longtemps. Il n'en sera plus ainsi, j'espère.
- Espères-tu revenir encore? dit le vieillard avec effroi. J'aimerais mieux te dénoncer à la police.
- Oh! que non pas! Vous n'irez pas livrer votre fils; ce serait horrible! Et puis vous me causeriez une peine inutile. L'autre a fait son temps et il est revenu.
- Où est-il?
Marc haussa les épaules avec indifférence.
- Le sais-je? J'ai pris la peine de vous chercher et je suis parvenu à vous rencontrer, y trouvant un grand intérêt; mais lui? Je n'ai rien de bon à attendre de sa connaissance! Il est mort de faim, sans doute. C'est ce qu'il avait de mieux à faire. Ah! comme vous l'aimiez! Et ma pauvre soeur, quelle tendresse conjugale! C'est si touchant de voir une pareille union exister dans une famille!
Le misérable passa sur ses yeux, comme pour y essuyer des larmes, la manche déchirée et sale de sa blouse; puis, tout à coup; il se mit à éclater de rire.
- Ah! ah! Vous avez joliment débrouillé mon affaire! Avec quel aplomb vous avez affirmé l'avoir reconnu et comme vous avez bien su persuader à Marguerite qu'il était coupable! Elle ne demandait pas mieux, il est vrai, de s'en débarrasser, ma chère petite soeur. Et elle ignorait mon retour en France; sans cela, peut-être m'eût-elle soupçonné, car elle n'a jamais eu pour moi l'estime dont j'étais digne.
- Je me suis repenti bien des fois de t'avoir sauvé! dit Nicolas avec rancune.
- Pourquoi donc l'avez-vous fait?
- Parce que...
Il hésitait.
- Tu étais mon fils et je t'avais toujours aimé.
- Jusqu'à la bourse, oui! dit Marc en riant. La preuve, c'est que j'ai été obligé d'en venir à cette extrémité pour me procurer un à-compte sur votre héritage.
- Enfin, combien demandes-tu pour me délivrer de ta présence?
- Combien me donnerez-vous? Ou plutôt, combien avez-vous en caisse!
- Rien, ou presque rien, répondit vivement Nicolas. Les affaires ne vont pas, et je ne me suis jamais relevé de la perte que tu m'as fait subir.
Marc leva les épaules avec ironie.
- A d'autres, mon père, dit-il. Conduisez-moi où est votre argent, nous allons être promptement renseignés sur votre franchise. Je vais vous éclairer.
En disant cela, Marc se lève et prend la lampe dans sa main. Le vieux marchand hésite.
Allons! vous me connaissez! dit son fils.
La menace contenue dans ces paroles triompha des dernières hésitations de l'avare. Jugeant la résistance dangereuse, il se dirigea vers son cabinet, et, d'une main tremblante, ouvrit sa caisse. Marc, ébloui, entassa avec empressement dans ses poches les piles d'or et les billets. Tout y passa, et l'air navré de Nicolas, dont les yeux sortaient de leurs orbites à la vue de ce pillage, n'y fit rien.
Anéanti, comme pétrifié par ce spectacle, le vieillard, appuyé sur le dossier d'une chaise, contemplait avec horreur son fils le dépouillant ainsi des épargnes de son avarice. Ses jambes flageolaient, le sang lui montait aux joues, une sueur froide s'amassait en gouttelettes sur ses tempes desséchées, et, s'il ne se fût cramponné à la chaise, il serait tombé, car tout dansait devant ses yeux, et un bourdonnement effrayant secouait son cerveau affolé. Il essaya à plusieurs reprises d'étendre la main pour arrêter le voleur, mais le geste qu'il crut faire, il ne le fit pas; ses membres lui refusaient le service, et les paroles qu'il crut prononcer ne sortirent pas de son gosier. Un son inarticulé parvint seul à Marc, qui haussa les épaules tout en continuant son opération. Quand tout ce qu'il pouvait prendre fut enlevé, il se retourna vers son père:
- Adieu et merci maintenant. Vous ne vous rendez pas de bon coeur à mes demandes, et vous semblez ahuri du soulagement apporté à votre caisse trop pleine! Mais je me contente de votre manière de faire. Je me sauve maintenant. Bonne nuit! ajouta-t-il ironiquement.
Nicolas ne répondit pas et demeura immobile, les mains crispées sur le dossier de la chaise contre laquelle il s'appuyait. Quand il revint enfin à lui, Marc avait disparu, il se trouva seul en face de sa caisse vide et murmura avec désespoir:
- Misérable! Gredin! Bandit!
Et autres aménités à l'adresse de celui qui ne s'en souciait nullement et venait de s'installer dans un wagon de chemin de fer où, seul et ricanant dans sa barbe, il comptait sans aucun remords et entassait dans son portefeuille les billets soustraits à l'avarice paternelle.
Le marchand s'assit devant la caisse ouverte et passa ses mains jaunes et ridées à travers ses cheveux gris avec un geste désespéré. A présent qu'il ne sentait plus peser sur lui la terrifiante présence de son fils, la colère lui montait de nouveau à la tête.
- Ah! voleur, va, tu ne l'emporteras pas en paradis! Disait-il, je te dénoncerai et tu expieras ton crime cette fois! Ai-je été fou de lui substituer un remplaçant!
Ses mains agitées de mouvements convulsifs retombaient sur les bras du fauteuil dans lequel il s'était assis, et ses ongles crochus s'enfonçaient dans le crin laissé à découvert par l'étoffe en lambeaux. Son visage pointu, dont le profil semblait découpé dans une lame d'acier tant la maigre chère à laquelle il s'astreignait l'avait desséché, exprimait en ce moment un tel désir de vengeance que ce masque dur et sournois eût effrayé Marc lui-même. Peut-être le digne fils d'un tel père eût-il jugé prudent pour sa liberté d'avoir recours à un moyen extrême, moyen devant lequel il avait reculé jusque-là, grâce à la crainte inspirée à Nicolas qui le savait capable de l'employer.
Le marchand d'antiquités prit une feuille de papier, écrivit nerveusement quelques lignes, signa et rejeta cet écrit dans sa caisse à la place des valeurs emportées par son fils. Puis il ferma la caisse en disant:
- Voilà ma vengeance! dès demain, j'enverrai cela à qui de droit.
Il se leva en chancelant et sortit du cabinet. Tout était calme dans le magasin, la porte laissée ouverte par Marc, battait doucement, poussée par l'air de la rue. Le feu s'était éteint de lui-même, la soupière demeurée intacte près du foyer, ne fumait plus depuis longtemps. L'avare ne songea pas à dîner ni à faire dîner sa petite-fille; il posa sa lampe sur le poêle refroidi et allant fermer la porte de la rue, il se prépara à aller se coucher.
CHAPITRE XII
Le quartier populeux habité par Nicolas commence à s'éveiller, les cloches des nombreuses chapelles et des couvents qui forment comme la garde d'honneur de la majestueuse cathédrale ont envoyé l'une après l'autre leurs tintements pieux dans l'air du matin. Le brouillard se dissipe sous le soleil et laisse apercevoir le miroitement du Clain le long du boulevard. Les saules, dont les branches dépouillées sont encore couvertes de la froide rosée de la nuit, trempent leurs extrémités dans ces eaux pailletées d'or par la lumière éclatante de la matinée. Au bord de la rivière, les roseaux reflètent dans cet humide miroir leurs touffes épaisses et sombres et déjà deux ou trois laveuses matinales travaillent à briser la légère couche de glace qui forme une frange argentée le long de la rive afin de commencer leur rude journée de travail.
Pourtant, le vieux marchand qui d'ordinaire précède tous ses voisins, n'a pas encore paru. Les contrevents blindés, seul luxe qu'il se soit permis pour protéger ses richesses, sont fermés, la maison reste silencieuse et Sarah ouvre les yeux, étonnée de n'avoir entendu aucun appel. Elle se jette à bas de sa pauvre couche en constatant que le soleil est déjà bien haut, puisqu'il lance un de ses rayons à travers les vieux carreaux verdâtres de sa fenêtre. Craignant d'être en retard, elle revêt à la hâte ses vêtements.
Nicolas est dur pour l'enfant comme pour lui-même; chaque matin, il l'appelle dès l'aurore afin de lui faire faire l'ouvrage de la maison, ouvrage trop pénible pour elle et après lequel elle se sent brisée quand vient la nuit.
A peine habillée, elle se rend dans le magasin, pensant y trouver son grand-père. Dans ces grandes pièces sombres, il ne se fait aucun mouvement, si ce n'est le brusque réveil du chat, qui a passé la nuit étendu sur un fauteuil et saute à terre à son approche pour venir se frotter contre elle en miaulant. Rien n'est ouvert et de minces filets de lumière pénètrent seuls à travers les interstices des contrevents. Il semble à l'enfant que quelque chose d'étrange flotte dans cet air humide comme celui d'une prison.
- Grand-père! appelle-t-elle.
Personne ne répond. Elle avance doucement, se frappant aux meubles qui élèvent leurs formes indécises dans l'ombre du magasin. Enfin, elle arrive à la dernière pièce et parvient à la porte de la rue que ses petites mains maigres ont peine à ouvrir.
Quand cette porte cède à ses efforts, un flot de lumière entre et un moment éblouie, Sarah se retourne en mettant la main sur ses yeux. Lorsqu'elle la laisse retomber, elle jette un cri. A quelques pas d'elle, son grand-père est étendu, rigide, la face congestionnée et les yeux grands ouverts. L'enfant porte de nouveau la main à son visage et s'élance dans la rue.
En quelques minutes, tous les voisins sont réunis, hommes et femmes, discutant sur l'évènement et jetant un regard curieux dans cette demeure où ils n'ont jamais pénétré.
Ce fut un brouhaha indescriptible au milieu duquel se croisaient les exclamations des femmes terrifiées, les explications qu'elles croyaient pouvoir donner sur cette mort inattendue et les empressements de quelques-unes d'entre elles, lesquelles n'ayant pas perdu tout espoir, coururent les unes chez un prêtre, les autres chez le docteur le plus proche. Les premières pensaient avec raison que le vieillard, s'il vivait encore, pouvait avoir un rude compte à rendre à Dieu avant de partir pour l'autre monde.
Mais tout fut inutile. Quand on releva Nicolas, il n'était plus qu'un cadavre et le docteur accouru en hâte, constata la mort, due à un de ces accidents que rien ne saurait faire prévoir et qui frappent les mieux constitués. Personne ne pouvait savoir quelle circonstance avait brisé subitement cette vie misérablement attachée aux richesses de ce monde. Sarah, seule avait vu l'étrange visiteur venu dans la soirée au magasin; retirée dans sa chambre sur l'ordre de Nicolas, elle avait d'abord écouté avec terreur l'éclat des voix s'élevant comme dans une discussion. Puis le bruit s'étant apaisé, elle s'était rassurée et avec l'insouciance de son âge, l'enfant s'était endormie, sans se douter du passage de la mort si près d'elle.
Ainsi, le vieux marchand était tombé victime de son avarice; sa douleur d'être dépouillé de ses trésors avait été d'une telle violence qu'elle avait rompu l'équilibre de sa vie. Tombé dans l'éternité sans peut-être en avoir conscience, il avait quitté les trésors amassés avec tant de soins et ses yeux subitement fermés de ce côté-ci de la tombe, s'étaient ouverts sur la vie éternelle, où notre seul trésor sera celui que _les vers ne rongent point_ et que les voleurs ne sauraient dérober.
Sarah, épouvantée, se tenait à distance, osant à peine tourner les yeux vers le lit sur lequel on avait déposé son grand-père; elle regardait d'un air inquiet cette foule curieuse qui, maintenant, allait et venait devant la porte sans entrer, car un agent de police avait été appelé et avait fait évacuer la maison. Quelques femmes essayèrent de lui parler, mais repoussée de tous jusque-là à cause de son grand-père, elle se montra sauvage et reçut froidement ces consolations de deux ou trois voisines compatissantes.
Appuyée près de la fenêtre, les mains croisées, les traits sévères et comme empreints de la rigidité du cadavre, le coeur serré par une angoisse inconnue, la pauvre petite ne savait que devenir. Ses regards craintifs allaient du docteur à l'agent de police, sans comprendre les paroles qu'ils échangeaient. Enfin, ce dernier se tourna vers elle:
- C'était votre grand-père? demanda-t-il en indiquant du geste le corps étendu sur le lit.
L'enfant inclina la tête.
- Où sont votre père et votre mère?
- Ils sont morts.
- Avez-vous d'autres parents?
- Aucun.
- Connaissez-vous quelqu'un chez qui vous puissiez aller pour le moment?
- Non, répondit-elle, laconiquement.
L'impression qu'elle éprouvait lui serrait la gorge et lui permettait à peine ces courtes réponses.
L'homme de la police dit quelques mots au docteur et ils parurent se concerter sur ce qu'il y avait à faire. Un voisin et sa femme étaient seuls restés dans la maison pour le cas où l'on eût eu besoin de leurs services; le médecin, les connaissant, s'adressa à eux et leur demanda divers renseignements.
Durant cette conversation, Sarah jetait des regards effarouchés sur les interlocuteurs et paraissait chercher à saisir le sens de leurs paroles. Ils s'arrêtèrent enfin à une résolution dont ils ne firent point part à l'enfant. Le docteur et l'agent de police sortirent en fermant la porte derrière eux; la foule rassemblée dans la rue ne trouvant plus moyen de satisfaire sa curiosité, se dispersa et le silence se rétablit autour de la maison de Nicolas. La petite fille demeurait seule avec l'homme et la femme chargés de la lugubre toilette du mort.
La pauvre enfant se laissa alors tomber sur une chaise et y demeura immobile, pétrifiée par le sinistre spectacle qu'elle avait sous les yeux depuis son réveil.
A quoi pensait-elle? Qui le sait? Une enfant de douze ans, ayant vécu en dehors de tout rapport habituel avec ses semblables, a sans doute des idées bien peu arrêtées sur la vie. Trop intelligente pour s'engourdir dans ce milieu restreint où son grand-père l'avait retenue, elle avait vécu jusque-là en compagnie des souvenirs de sa petite enfance, souvenirs confusément mêlés aux élucubrations de sa jeune imagination. Son ignorance absolue avait fermé tout champ nouveau aux pensées de l'orpheline; aussi le moindre incident dans sa vie de recluse avait un retentissement dans cette âme frêle et naturellement impressionnable. Quelle ne dût donc pas être la secousse qu'elle éprouva de cette mort subite et des préparatifs dont elle fut le témoin muet, pendant les heures qui suivirent?
La chambre dans laquelle on avait transporté Nicolas était contiguë au magasin et paraissait en faire partie, car à part le lit sur lequel avait été déposé le corps, elle était remplie de meubles à vendre. Lorsqu'elle fut tranquille et quand tout fut remis en ordre, la femme chargée de ce soin s'approcha de Sarah:
- Il faut déjeûner, lui dit-elle. Vous êtes à jeun, sans doute?
La petite fille leva les yeux vers elle:
- Je n'ai pas faim.
- Voyons, reprenez courage. Si vous voulez, je vais vous apporter ce qu'il vous faut?
- Là? Oh! non.
Elle avait frémi, en jetant un regard du côté du lit.
- Alors, venez.
La voisine entraîna l'enfant et celle-ci éprouva un immense soulagement à quitter, ne fût-ce qu'un instant, le voisinage de ce lit et du triste fardeau qu'il portait. Tandis qu'elle essayait d'avaler le lait chaud présenté par cette femme, celle-ci la questionna:
- Vous n'avez donc plus personne de votre famille pour veiller sur vous?
Sarah secoua la tête avec indifférence. Ce qu'elle avait éprouvé depuis le matin, c'était la frayeur due à un événement si lugubre et auquel rien ne l'avait préparée, mais ce n'était pas le chagrin.
- Je n'ai pas de famille.
- Des amis?
- Je ne connais personne.
- Pas une âme au monde, alors, ne s'intéresse à vous?
La petite fille fixa son regard étonné sur son interlocutrice:
- Comment est-il possible d'être, à votre âge, si complètement seule ici-bas?
Il y avait tant de compassion dans le ton dont fut dite cette parole et l'enfant lut une pitié si profonde dans les yeux qui la regardaient que, soudain, elle comprit l'isolement fait autour d'elle par cette mort, isolement duquel à cause de sa jeunesse et de son ignorance, elle ne s'était pas rendu compte immédiatement. Lentement, ses yeux s'humectèrent, puis ses larmes se mirent à couler et tombèrent comme des perles dans la tasse qu'elle tenait. Quand elle l'eut remise entre les mains de celle qui la lui avait préparée, elle appuya son front sur ses deux mains et se mit à sangloter.
Pleurait-elle le vieillard qui avait fait de son enfance un long et morne désert? Regrettait-elle cette unique protection dans laquelle jamais elle n'avait senti une étincelle de tendresse?
Non, sans doute. Sarah était trop peu au courant de la vie pour comprendre ce que lui réservait son isolement. Mais la bonté visible dans les traits de cette pauvre femme avait fait déborder le coeur de l'enfant, ce coeur comprimé depuis des années; elle avait amené tout à coup une rosée bienfaisante qui devait le dilater et rendre moins sévère dans sa tristesse le visage enfantin sur lequel elle coulait.
Dans la soirée, les hommes d'affaires vinrent et prirent des dispositions pour sauvegarder les intérêts de l'unique héritière de Nicolas.
Bientôt, l'abandonnant à la personne qu'on avait chargée de prendre soin d'elle et de garder la maison du marchand d'antiquités, les habitants du quartier ne songèrent plus à Sarah, si ce n'est pour envier le riche héritage de la petite orpheline.
CHAPITRE XIII