Chapter 12
J'écoutais atterré, immobile, ce torrent de folies, car cela me paraissait tel, tombant sur ma tête et me surprenant, moi, léger, insouciant et méritant sans doute bien des reproches, mais honnête et droit, j'ose le dire, autant que peut l'être le plus honnête et le plus droit de mes semblables! Il me semblait que subitement la nuit s'était faite autour de moi et que je m'enfonçais dans les ténèbres.
Puis, peu à peu la lumière vint, atroce, épouvantable! Je commençai à comprendre, et sans que j'eusse posé une question, celles auxquelles on m'astreignit à répondre suffirent à me montrer l'odieuse chute que je faisais.
Nicolas Larousse avait été dévalisé pendant la nuit. L'auteur du vol l'avait surpris au moment où, avant d'aller se reposer, il était venu ouvrir sa caisse et se complaisait sans doute dans la contemplation de son trésor. En voulant défendre son or, il était tombé, poussé brutalement, dit-il, par le criminel et s'était fait à la tête une grave blessure. Le matin, on l'avait trouvé sans connaissance, baignant dans son sang, attaché solidement et bâillonné avec le foulard que je portais habituellement. Ce foulard s'était sans doute rencontré par hasard sous la main du coupable et il s'en était servi pour égarer plus facilement les soupçons. A femme, peut-être par erreur, car je n'ose la soupçonner de m'avoir accusé sciemment d'un crime dont elle me savait innocent, affirma me l'avoir vu au cou au moment où je sortais le soir de la maison et on en conclut que moi seul avais pu l'employer à l'usage auquel il avait servi.
Le blessé m'accusait et malgré tout ce qu'on put essayer, il persista dans ses affirmations d'une façon si assurée qu'il convainquit mes juges.
J'avais erré toute la soirée au hasard, écoeuré par les perpétuels reproches de Marguerite et fuyant cet intérieur déplorable; il me fut impossible de prouver ma présence nulle part à l'heure où le crime avait dû être commis. Je sortais parfois ainsi le soir et je marchais longtemps à travers les rues pour calmer la fièvre désespérée que me causaient les scènes pénibles auxquelles je me trouvais soumis.
Bien plus, par une aberration et une fatalité inconcevable, la domestique de la maison prétendit avoir entendu ma voix se mêlant à celle de mon beau-père vers onze heures. Naturellement, ma présence près de lui ne lui avait causé aucune alarme et elle était montée dans sa chambre sans s'en préoccuper.
Enfin, ma femme elle-même me déclarait coupable et me livrait à la justice avec une fureur sauvage, expliquée par son amour pour son père et par son aversion pour moi.
Que vous dirai-je, docteur? J'étais perdu. Je me débattais vainement contre les preuves accumulées devant moi. Comprenez-vous ce que ce peut être que de se savoir innocent et de se sentir écrasé par ces témoignages dont la brutalité renverse à tout instant les affirmations de votre propre conscience et vous éclaire d'une lumière menteuse? Alors, l'âme se sent envahie par une haine profonde contre la vie, contre les hommes aveugles et contre elle-même, incapable de faire éclater au grand jour cette vérité qu'elle seule connaît et qui la sauverait!
La justice s'empara de moi et je passai deux années dans une maison de détention, où mon plus affreux supplice fut l'écoeurant contact avec les gredins qui me prenaient pour leur pareil. Parfois, tout à coup, le rouge me monte au visage et une sueur froide couvre mon front au seul souvenir de cette honte. Il me semble avoir rapporté une souillure ineffaçable de ces rapports journaliers avec de pareils misérables au milieu desquels j'étais confondu!
CHAPITRE XXI
Le malade s'était arrêté et ses mains croisées s'étaient crispées dans un geste d'horreur pour le souvenir qu'il venait d'évoquer. De grosses gouttes de sueur perlaient sur ses tempes et le sang amené par la fatigue à ses joues creuses triomphait de leur pâleur maladive.
- Le véritable coupable n'a-t-il jamais été retrouvé? demanda Robert.
- Jamais.
- N'avez-vous aucun soupçon?
- Comment en aurais-je? Personne ne venait chez mon beau-père et les clients qui entraient dans le magasin ne pénétraient jamais dans l'intérieur de la maison. Comme tous les avares soucieux de dérober leurs richesses dans la crainte de les exposer à l'envie, M. Larousse était défiant et prenait mille précautions pour cacher à tous sa position de fortune. Personne ne pouvait se douter en voyant son extérieur que cet homme économe et pauvrement vêtu eût chez lui des valeurs considérables.
- Sa famille devait savoir à quoi s'en tenir.
- Je ne lui ai jamais connu de famille. Peu lui importaient les liens de la parenté! Son unique souci était d'amasser l'or et de l'entasser; s'il en distrayait parfois une partie, c'était qu'une occasion se présentait de le placer à un taux exorbitant. Mais il aimait, d'ordinaire, à le garder chez lui afin de se procurer le suprême bonheur de l'avare: se repaître à loisir de la vue de son idole!
- Son fils? ce Marc Larousse... dit le docteur en hésitant.
M. de la Croix-Morgan tressaillit:
- Cette idée m'est venue quelquefois.
- Ah! Et pourquoi n'avez-vous pas alors communiqué vos soupçons à votre défenseur?
- Ils ne reposaient sur rien! Avais-je le droit de rejeter sur un autre, ne le connaissant même pas et n'ayant aucune raison à faire valoir pour expliquer ma pensée, le fardeau écrasant sous lequel je succombais? D'après quelques paroles échappées parfois à ma femme et à mon beau-père, je le savais, il est vrai, capable de tout. Mais on n'entendait plus parler de lui et Nicolas, après avoir redouté son retour, semblait le croire mort.
- Peut-être n'était-ce pour lui qu'une espérance.
- C'est possible. Je ne m'en préoccupais guère, et avec tout le monde, je considérais ma femme comme l'unique enfant du marchand d'antiquités. C'est seulement dans les longs silences de mes années de détention, lorsque mon imagination affolée creusait incessamment mes souvenirs dans l'espoir de découvrir le nom du coupable, que je songeai au frère de Marguerite.
- Si vous aviez seulement prononcé son nom, on l'eût cherché, on se fût renseigné et peut-être se fût-on convaincu de sa culpabilité.
- Vous semblez y croire? dit Alain en fixant ses yeux sur le visage du docteur. Quelle apparence pourtant y a-t-il à ce qu'après une absence d'un certain nombre d'années, il soit subitement revenu, sans être vu de personne que de son père?
- Le coup même qu'il méditait pouvait lui inspirer ces précautions. Les gens de son espèce sont habiles à combiner leurs projets.
M. de la Croix-Morgan secoua la tête d'un air de doute.
- Je crois qu'à ce moment-là, le fils de M. Larousse n'existait plus; son long silence à l'égard de son père, dont il ne devait pas ignorer les ressources, le prouverait au besoin.
- Une circonstance quelconque pouvait en être cause.
- C'est vrai. Mais les fils prodigues n'abandonnent pas si facilement et si longtemps un père riche, fût-il avare comme Nicolas Larousse! Personne ne connaîtra jamais la vérité, ajouta-t-il tristement. A ce moment-là, la justice ne vit que moi.
- Vos amis ne firent-ils aucune démarche pour vous sauver?
- Si, je trouvai dans mon malheur quelques dévouements. Non pas de la part de ma famille! Elle m'avait renié depuis ma ruine et surtout depuis mon mariage; au moment où je fus arrêté, ses membres se félicitèrent sans doute de n'avoir conservé aucune relation avec un malheureux capable de traîner leur nom devant la cour d'assises. Mais j'avais quelques amis, ils essayèrent de me disculper; puis devant les difficultés, leur zèle s'arrêta. Hélas! docteur, le malheur humiliant ne rencontre guère de défenseur convaincu! Les hommes craignent les éclaboussures qui pourraient rejaillir sur eux s'ils osaient se déclarer pour un accusé; ils aiment mieux douter de lui et accepter les apparences comme des preuves. Les témoignages rendus par les circonstances et surtout l'assurance de Nicolas, qui persista dans son accusation, l'impossibilité où je fus d'indiquer l'endroit précis où j'étais à l'heure du crime, tout était contre moi, jusqu'à ma vie légère et à la certitude que tous avaient autour de moi que l'appât de la fortune m'avait seul engagé à faire ce triste mariage. Mes ennemis dirent, et mes amis finirent par penser comme eux, que, attendant un héritage trop long à venir à mon gré, j'avais cherché par la force à m'en faire abandonner une partie. Et pourtant, mes mains sont innocentes d'un tel crime et ma pensée eût frémi d'indignation s'il se fût présenté à elle!
- Je vous crois! dit Robert simplement.
L'accent et le regard du malade l'eussent convaincu s'il n'eût eu des preuves de sa véracité et s'il eût pu douter un instant en voyant ce visage dont les lignes flétries accusaient la noblesse et la loyauté naturelles.
- Merci, docteur! Hélas! malgré mon innocence, la justice a suivi son cours, consacrant ainsi une erreur fatale. Elle m'a, il est vrai, condamné comme à regret dans la personne des jurés, qui semblaient, en prononçant leur verdict, chercher à diminuer ma peine le plus possible.
- Savez-vous ce que devinrent votre femme et son père?
- Le premier fut longtemps malade des suites de sa blessure et plus encore peut-être du chagrin causé par la perte des valeurs soustraites dans sa caisse et qu'on ne retrouva pas, naturellement. C'était ou c'est encore, car j'ignore s'il vit, l'être le plus rapace qu'on puisse voir et cela explique l'aversion qu'il me témoignait, mes habitudes et mes goûts étant en complet désaccord avec les siens. Quant à ma femme, au moment où, venant d'être condamné, je quittai la ville où nous habitions, je reçus une lettre d'elle. Après avoir renouvelé les injures et les reproches dont elle m'avait accablé, elle ajoutait: "Jamais mon enfant ne saura même le nom de cette noble famille dont le représentant va porter en prison ce qui lui restait d'honneur."
Car, pour comble de malheur, nous attendions un enfant, misérable petit être condamné à naître et à vivre dans cet infime milieu et dont l'ignorance au sujet de son père devait être un bienfait. Lorsque Nicolas fut rétabli, il quitta la ville avec sa fille, et quand, plus tard, je questionnai timidement, n'osant me faire reconnaître, j'appris que ma femme était morte peu d'années après la naissance de mon enfant. C'était une fille et l'on l'avait nommée Sarah Alain, lui laissant ainsi le nom de baptême de son père.
Au nom de Sarah, le docteur se leva brusquement. Depuis le commencement de ce récit, auquel il avait prêté une oreille attentive, il attendait ce nom. Sitôt que le malade eut parlé de Nicolas Larousse, Robert comprit qu'il avait devant lui le père de la pupille de Mme Martelac et sa pensée considérait avec admiration les voies de la Providence, le mettant en présence de celui dont il avait un soir recueilli l'enfant isolée en ce monde.
- Vous n'avez jamais entendu parler de votre fille? demanda-t-il.
- Jamais.
- Peut-être fussiez-vous, par quelques recherches, parvenu à la retrouver?
- A quoi bon? répondit M. de la Croix-Morgan avec découragement.
- Vous eussiez été moins seul ici-bas.
Le malade parut hésiter un instant, puis il dit doucement:
- Oui, j'ai parfois rêvé de sa tendresse d'enfant, surtout lorsqu'elle était toute petite et que je n'étais pas encore habitué à mon fardeau d'angoisses! lorsqu'un reflet de ma jeunesse montait à mon front et qu'oubliant la catastrophe qui m'avait brisé, je me croyais comme les autres hommes apte à jouir d'une innocente affection! Mais le rêve durait peu et se terminait toujours par le serment d'éviter à cette enfant le rejaillissement de ma honte. Depuis, elle a grandi, et sous l'influence de son grand-père elle n'a pu que devenir la copie de sa mère. Ma soif de la connaître s'est éteinte dans cette pensée.
- Qui sait? Il y a là-haut une puissance providentielle et elle veille sur l'enfance.
Alain secoua la tête d'un air de doute.
- Peut-être, au contraire, son âme s'est-elle formée à votre image et à celle de vos ancêtres.
- J'ai peine à croire qu'aucun de ceux-ci pût reconnaître dans la petite-fille de Nicolas Larousse une femme digne de lui! répondit amèrement le malade.
- Dieu veuille que vous vous trompiez! dit Robert.
Il avait été au moment de protester avec vivacité, mais ne voulant pas faire connaître immédiatement la vérité, il s'en était abstenu.
- A votre place, j'aurais pourtant essayé de la retrouver.
- Aurais-je pu lui faire partager mon humiliation et ma misère? Car je n'ai jamais eu un centime de cet or que j'étais accusé d'avoir volé et j'ai vécu avec peine pendant ces longues années. Que faire? Où me placer? Cette condamnation, en pesant sur moi, me fermait toutes les voies. Alors, j'ai essayé d'écrire et parfois, dans cette carrière, j'ai entrevu le succès succédant au travail dans lequel je trouvais un certain apaisement à mes maux, puis je n'avais même plus le courage de le poursuivre. Car le succès, c'est le bruit autour d'un nom d'auteur, et même caché derrière un pseudonyme, je ne saurais demeurer longtemps à l'abri de la curiosité du public, si avide aujourd'hui de jeter ses regards importuns dans le sanctuaire intime de ses favoris. Je dois donc vouloir le silence, où je puis cacher le passé.
Robert saisit avec compassion les mains de son interlocuteur et dit:
- Dieu est clairvoyant et bon. Il fera éclater enfin votre innocence.
- Vous croyez en Dieu, vous! Et cette croyance soutient votre espoir en une justice, même tardive. Pour moi, mes dernières croyances ont sombré dans le désastre de mon honneur.
- Ne parlez pas ainsi! Ne blasphémez pas Celui qui vous a durement éprouvé, c'est vrai, mais qui peut seul vous relever et vous consoler.
- Puis-je parler autrement?
- Ayez foi et confiance en Lui!
M. de la Croix-Morgan eut un geste d'incrédulité désespérée.
- Il vous faudra bien y croire pourtant lorsque sa Providence éclatera à vos yeux.
Le malade garda le silence, soit qu'il se refusât à contredire celui à la sympathie duquel il venait de donner un si grand témoignage de confiance, soit qu'épuisé par cette longue conversation, la fatigue lui imposât le silence. Il se laissa retomber sur l'oreiller et ses yeux creux et brillants se fixèrent sur le docteur. Celui-ci lui prit le poignet entre ses mains et constatant une fièvre ardente, suite des émotions renouvelées dans cet entretien, il jugea prudent d'attendre pour causer à Alain une secousse heureuse il est vrai, mais si peu attendue par lui.
- Croyez-moi, mon ami, dit-il, ne désespérez jamais.
La main de Dieu conduit les événements en dehors de toutes nos prévisions. Vous avez désormais en moi un véritable ami, et à nous deux, nous travaillerons à vous relever de ces humiliations si peu méritées! Je vous quitte pour aller voir mes autres malades. Reposez-vous et reprenez courage, voilà mon ordonnance pour aujourd'hui. Je vais en sortant prévenir votre voisine et la charger de préparer la potion dont vous avez besoin pour la journée. Demain, je reviendrai.
- Je veux vous remercier...
Alain s'était soulevé de nouveau pour exprimer ce qu'il éprouvait, mais Robert l'interrompit et le força à reposer la tête sur le lit.
- Plus un mot, maintenant! Je sais et je comprends ce que vous pensez; mais vous êtes épuisé. Je vous ai permis de parler longtemps, sachant le bien que pouvait faire à votre pauvre âme si éprouvée un peu de confiance, et je vous ai écouté en ami. A présent, le médecin parle et vous ordonne pour le moment un repos complet.
Docilement, M. de la Croix-Morgan, chez lequel une sorte d'atonie succédait à la surexcitation amenée par son récit, ferma les yeux, et Robert, ayant de nouveau appuyé le doigt sur son pouls et constaté cette excessive fatigue, sortit de la chambre et donna ses ordres à la voisine chargée du malade.
En rentrant chez lui et avant même de donner audience aux personnes qui attendaient sa consultation, Robert écrivit à sa mère, la priant de se rendre immédiatement à Paris avec Sarah. Les raisons qu'il lui donnait aussi succinctement que possible firent trembler d'émotion et de surprise les mains de Mme Martelac quand elle lut et relut la lettre de son fils.
- Sarah! Sarah! s'écria-t-elle, venez vite! Venez!
Celle qu'elle appelait si vivement, relevant sa robe d'une main et tenant de l'autre un petit arrosoir, s'en allait à travers l'allée principale du jardin, donnant ici et là un peu d'eau à des jacinthes et à des crocus qu'elle avait plantés avec soin et qui souffrant, croyait-elle, de la sécheresse, ne montraient pas assez promptement, à son gré, leurs fleurs printanières. Elle releva la tête, étonnée de l'empressement inusité avec lequel sa protectrice l'appelait, et vit Mme Martelac, une lettre à la main, et lui faisant signe de venir la retrouver.
L'arrosoir se versa, je crois, tout entier sur une tige de jacinthe, sans doute écrasée par cette avalanche, la pauvre! La jeune fille bondit jusqu'à la maison et fut en un instant près de la mère de Robert. Celle-ci s'était laissée tomber sur un siège. Elle tendit la lettre du docteur:
- Lisez et partons!
Sarah parcourut cette bienheureuse lettre, porteur de la nouvelle, et tombant à genoux près de sa mère adoptive, elle s'écria en cachant dans ses mains son visage rayonnant:
- J'en étais sûre! Quelque chose me disait qu'il vivait. Oh! que Dieu est bon!
Les préparatifs furent promptement faits et le soir même, la fille d'Alain de la Croix-Morgan et Mme Martelac partaient pour Paris, où Sarah n'était jamais allée mais dont les magnificences n'avaient aucune part dans son ardent désir d'arriver au plus vite.
La tête appuyée contre la vitre de la portière fermée à cause de la fraîcheur de la nuit, elle regardait sans les voir les villes endormies dans les vapeurs froides et blanches du brouillard, les campagnes solitaires baignées par le clair de lune et disparaissant les unes après les autres, rapidement traversées par le train qui l'emportait vers ce père inconnu, mais déjà aimé.
CHAPITRE XXII
Le lendemain de ce jour, Alain de la Croix-Morgan, un peu moins faible et surtout plus calme depuis ses confidences à Robert et depuis qu'il avait la certitude de l'amitié du docteur, avait essayé de se lever. Sa santé, gravement atteinte, ne permettait aucun espoir de guérison, et le jeune Martelac, ne pouvant se faire illusion, avait hâté la venue de Sarah et se promettait d'entourer d'un pue de bonheur les derniers jours de son malade.
Assis près de la fenêtre de sa chambre, Alain regardait tantôt le ciel bleu, illuminé d'un soleil de printemps, tantôt la rue, dans laquelle se croisaient les nombreux passants, heureux de jouir de ces premiers beaux jours.
Au loin, les tours de Notre-Dame élevaient leurs silhouettes noircies par les siècles et un pointillement d'or se projetait dans l'azur, dessinant la flèche élégante de la Sainte-Chapelle, ce joyeux précieux, plus digne de reposer sur le velours et le satin d'un écrin que tous les diamants de la terre.
Un bruit immense dans lequel se confondaient le roulement des voitures, les cris des mariniers de la Seine, les millions d'appels de voix, de chants qui se croisent et se mêlent dans cet amas de créatures humaines, s'élevait de la cité reine, bafouée, insultée par fois pour sa vanité puérile, son insolence élégante et son stupide amour du factice et de l'apparence et pourtant singée des autres capitales, obligées d'admirer son artistique amour du beau, son enthousiasme pour le grand et cet intelligent entendement de tout ce qui enlève l'humanité aux abaissements de la terre.
Misères et grandeurs, vices honteux et vertus sublimes, lâchetés et héroïsmes, Paris offre tout cela dans un étourdissant mélange. Ce jour-là, il rayonnait sous la physionomie pimpante et joyeuse qu'il sait prendre dès qu'arrive la belle saison. Comme une coquette vieillie et fatiguée de plaisirs, la ville élégante semblait maussade sous les brouillards et le ciel de l'hiver; mais dès que le soleil brille et que les feuilles pointent aux branches des arbres, elle sort jeune et pleine de vie de ses voiles glacés. Immédiatement, cet ensemble si disparate dont se compose la population parisienne se revêt d'une uniforme teinte de gaîté; le souffle tiède, en mettant des pousses nouvelles aux arbres et une nuance veloutée aux pelouses des squares, semble apporter une vie plus joyeuse aux classes laborieuses courbées sous un travail incessant.
Le ciel lumineux éclaire les hautes maisons si sombres l'hiver, il dore les murs noircis et égaie leur vieillesse d'un reflet de son azur. Dans les rues, les marchands de fleurs offrent leur récolte embaumée et la jeune ouvrière, toute frêle et pâle des privations et du froid de la mauvaise saison, ne sait pas résister à la tentation. Elle jette un regard sur la fraîche marchandise et commet la folie de fleurir son corsage d'un bouquet de violettes. Les vieillards, les malades, descendent dans la rue, et, tout heureux, s'en vont respirer dans le jardin voisin cet air nouveau qui leur fait éprouver un bien-être inconnu depuis de longs et tristes mois.
Le paysan, si dur que soit son travail, si pénibles que soient ses fatigues, est riche d'air et de lumière dans ces immenses étendues où s'écoule sa vie. Ceux-là seulement qui ont passé l'hiver parqués dans un modeste logis d'ouvriers, entassés dans une maison de Paris, savent apprécier un rayon de soleil et l'espoir, ou tout au moins l'adoucissement qu'il met au coeur quand il envoie sa flèche d'or à travers la fenêtre ouverte pour lui livrer passage.
Tout en laissant de temps en temps ses regards errer sur la foule qui remplissait la rue ou s'élever vers le ciel entrevu comme une longue bande bleue entre les maisons, Alain baissait parfois la tête et paraissait chercher à fixer son esprit sur un travail qu'il essayait.
Un crayon d'une main et un cahier de l'autre, il voulait écrire, mais l'imagination refusait de s'éloigner des douloureuses réalités de son existence. Il lutta vainement; les figures entrevues un instant fuyaient devant lui et se perdaient dans le vague sans lui laisser le temps de les saisir pour les retracer. Malgré la nécessité absolue de demander à sa plume le renouvellement des ressources épuisées par ces trois semaines de maladie, le pauvre homme se vit contraint d'abandonner son travail. Il reposa sur le dossier du fauteuil sa tête trop faible pour créer les fictions à peine ébauchées dans ses rêves et auxquelles il ne se sentait pas la force de communiquer la vie.
Ses yeux se fermèrent et une indicible expression d'angoisse passa sur son visage. Le besoin matériel allait-il donc aussi l'atteindre? Devait-il lutter contre la faim, ce mal terrible qui s'attaque aux entrailles même de l'humanité et lui arrache ses plus profondes lamentations? Irait-il échouer sur le lit d'un hôpital et dormir son dernier sommeil dans la fosse commune? La vie, après avoir placé son berceau au milieu des grandeurs de ce monde, se révervait-elle, l'ayant ballotté à travers les hontes et les humiliations les plus cruelles, de s'acharner sur lui jusqu'à son dernier souffle? N'aurait-il donc jamais ici-bas un instant de repos, ce malheureux qui n'espérait même pas, au-delà de la tombe, d'être consolé!
Ces questions se pressaient en foule dans son cerveau affolé. Si son imagination avait, du moins, la force d'exprimer sa souffrance, son cri, lui semblait-il, soulèverait le monde et traduirait cet immense concert de plaintes qui s'élève à toute heure de la terre vers le ciel! Mais ce cri eût été âpre, révolté et plus profondément désolé qu'aucun autre, puisqu'il n'eût pas porté en lui la croyance en cette bonté divine planant pour l'éclairer sur ce lieu de travail et de souffrance.
Immobile, abandonné aux cauchemars de la fièvre lente qui le consumait, il demeurait étendu; l'air entrait par la fenêtre ouverte et caressait doucement ses paupières closes sans lui apporter comme à tous l'adoucissant espoir des beaux jours. L'impossibilité qu'il venait de constater pour lui de se remettre au travail l'avait replongé dans le désespoir.