La destinée

Chapter 11

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Dans une relation de voyage à la Nouvelle Grenade Elisée Reclus raconte que "pendant la construction du chemin de fer qui réunit Aspinwall à Panama, une terrible mortalité décimait les milliers d'ouvriers entraînés là par la promesse d'une paie très élevée. Ils travaillaient souvent dans la vase brûlante et fétide des marécages à scier les troncs des palétuviers, à enfoncer des pilotis dans la boue, à charrier du sable et des cailloux dans l'air corrompu. Au plus fort de l'épidémie, une multitude de Chinois, attirés là par l'appât du gain et frappés de désespoir en voyant leurs compagnons mourir par centaines, alla s'asseoir à la chute du jour sur les sables de la baie de Panama, qu'avaient abandonnés depuis quelques heures les flots de la marée. Silencieux, terribles, regardant à l'Occident le soleil qui se couchait au-dessus de leur patrie lointaine, ils attendirent ainsi que le flot remontât. Bientôt, en effet, les vagues revinrent tourbillonner sur les sables de la plage et les malheureux se laissèrent engloutir sans pousser un cri de détresse."

Le malade près duquel Robert avait été appelé semblait comme ces infortunés toucher à cette heure où le désespoir reste maître des âmes abandonnées à elles-mêmes. Il laissait le flot mortel envahir son coeur et tarir lentement, mais sûrement, sa vie.

Le docteur n'avait pas répondu à la dernière parole de son client. Sa consultation était terminée et pourtant, il restait là, hésitant, sentant cet homme livré à ce désespoir sans remède et ne sachant comment offrir son aide.

- Vous êtes bien isolé dans cette chambre, dit-il enfin. Voulez-vous que je vous envoie une garde?

Un pénible sourire passa sur les traits amaigris du malade, ses paupières se relevèrent.

- Une garde? Non, merci, je n'ai plus besoin de personne.

Et comme s'il eût craint en rejetant cette offre de blesser celui qui la lui faisait, il ajouta avec une expression d'excuse:

- Je suis habitué à ma solitude et je l'aime. J'ai appris à supporter même ces longues heures de la nuit où, bercé entre la veille et le sommeil que je n'atteins jamais, je parviens parfois à oublier le présent qu'aucun mouvement humain ne me rappelle. Dans la journée, une voisine s'est chargée des soins nécessaires et vient de temps en temps me donner ce qu'il me faut.

- Avez-vous quelque membre de votre famille que l'on peut prévenir de votre état?

Le malade répondit en rougissant:

- Aucun: je n'ai ni famille ni amis.

Il y avait une si douloureuse amertume dans la façon dont furent prononcées ces paroles que Robert lui tendit spontanément la main en disant:

- Croyez-le, il n'y a aucune curiosité de ma part à insister ainsi. L'isolement est difficile à supporter quand on souffre, c'est pourquoi je voudrais qu'il fût en mon pouvoir de vous l'épargner.

- Je ne doute nullement du motif de vos questions et je vous en suis reconnaissant, docteur; mais vous ne pouvez rien contre le mur infranchissable qui me sépare de mes semblables!

- En êtes-vous sûr?

- Non, rien! reprit doucement l'infortuné.

- Vous n'avez pas d'amis, dites-vous? répliqua Robert ému. Si vous voulez m'accorder ce titre, je suis prêt à l'accepter.

- Vous connaissez à peine celui auquel vous faites une si généreuse proposition.

- C'est vrai; mais vous souffrez, et toute créature humaine a droit, dans le malheur, à notre sympathie. D'ailleurs, je vous observe depuis ces quinze jours, et j'ai peine à croire que vous soyez indigne de l'estime et de l'attachement de vos semblables.

Robert avait fixé son regard sur le visage de son interlocuteur; celui-ci parut touché et répondit:

- Merci. Que ce Dieu auquel vous croyez vous récompense d'une telle parole! Vous ignorez quel bien elle me fait!

- Si vous avez besoin d'un service, comptez sur moi.

Le malade serra avec effusion la main du jeune Martelac.

- Je l'ai bien compris: votre âme est généreuse et loyale autant qu'il est donné de l'être à une âme humaine! Vous êtes jeune, mais votre profession vous a apporté plus d'expérience qu'on n'en a d'ordinaire à votre âge, et, par un privilège bien rare, cette expérience n'a pas défloré la noblesse de votre nature, comme il arrive à ceux qui heurtent trop souvent les misères morales et corporelles de l'humanité. Je vous ai vu à l'oeuvre depuis ces quinze jours, et je sais avec quel dévoûment vous traitez, non seulement le corps, mais l'âme de vos malades. Oh! si vous saviez!

Il avait laissé retomber la main de Robert et croisait les siennes avec abattement.

-Vous niez que nous ayons le droit de maudire la vie? reprit-il tout à coup. Quand elle torture notre âme et l'étreint dans un cercle infranchissable d'humiliantes douleurs, nous n'aurions pas le droit d'appeler la délivrance? Quand elle jette les lambeaux de notre coeur sur la voie que nous parcourons, nous devrions adorer la Puissance capable d'ordonner un si odieux martyre? Il nous faudrait courber le front sous ce joug honteux sans sentir un impérieux besoin de révolte pour soulever un pareil fardeau? Est-ce à une âme humaine ou à une brute inconsciente qu'on impose ce devoir?

Les yeux du malade brillaient; son visage sortait de la torpeur, et ses traits s'étaient empreints d'une amère ironie.

Le docteur, au lieu de le quitter comme il en avait eu l'intention, s'assit sur le siège placé près du lit et attendit en silence que cette émotion se calmât. Puis, doucement, il appuya sa main sur celle qui s'agitait fiévreusement sous la couverture.

- Que Dieu vous pardonne de telles paroles! dit-il. Votre martyre a dû, en effet, être bien terrible pour vous inspirer ces pensées, et toute la compatissante pitié de l'humanité passerait comme un flot inutile sur votre coeur révolté si la lumière d'en haut ne vient vous éclairer miséricordieusement. Le joug de Celui qui dirige notre vie, loin d'être un joug honteux, est noble, au contraire, et notre honneur est de pouvoir nous y soumettre volontairement. La grandeur de notre âme consiste à s'élever au-dessus des tortures dont vous parlez. La brute inconsciente, atteinte par la souffrance, se couche et meurt, incapable d'en triompher; mais l'âme humaine peut, d'un bond, s'élancer au-delà de cette vie douloureuse. Elle a pour perspective consolante l'éternité, près de laquelle disparaissent nos souffrances d'un jour.

Il se fit un silence entre les deux hommes.

Quelles pensées pesaient sur le coeur et sur l'intelligence du malade? Robert l'ignorait, mais il n'osa parler davantage; sa foi profonde avait jeté des accents convaincus devant les paroles révoltées qu'il venait d'entendre. A présent, il se taisait; car, il le sentait, il se faisait dans ce coeur un travail de déchirement, et il allait jeter au dehors un cri de détresse d'autant plus ardent que, depuis de longues années sans doute, il s'était renfermé en lui-même. L'isolement absolu dans lequel vivait le malade en faisait foi; aucun amour, aucune pitié même, n'avait adouci son supplice, et jamais il n'avait, en se versant dans un autre coeur, trouvé un soulagement à ses maux.

Mais l'heure de la confiance était venue, et, sous l'empire de la charitable compassion qu'on lui témoignait, il paraissait disposé à se détendre et à s'ouvrir.

- Docteur, votre vie est bien occupée, et chaque heure de vos journées est prise par l'accomplissement d'un devoir. Pourtant, j'ose vous demander de me consacrer un moment.

Le malade s'était redressé et regardait Robert en face. Certes, la pâleur moite de son front, ses tempes jaunies et creusées et la teinte terreuse de son teint, attestaient les ravages de la maladie; mais il semblait galvanisé par ses souvenirs et par le subit désir de se confier.

- Vous m'écouterez, n'est-ce pas?

- Je suis tout disposé à vous entendre, répondit le jeune Martelac, et vous ne sauriez douter de l'intérêt profond avec lequel je le ferai.

- Quand vous saurez tout, lorsque le douloureux mystère de ma vie vous sera révélé, vous comprendrez que la révolte soit entrée dans mon coeur; car mes fautes n'avaient aucune proportion avec l'expiation dont elles ont été suivies, et ce que vous appelez la justice de Dieu s'est appesanti sur moi d'une manière terrible.

- Vous oubliez que, sur cette terre, cette justice est conduite par l'amour, dit doucement Robert.

Le malade secoua la tête avec un geste de doute. Il était pour le moment incapable de comprendre et d'accepter une vérité si dure à ceux qui souffrent sans lever les yeux vers le ciel.

Redressé sur son lit, ses regards fixés sur le docteur, comme pour suivre dans sa physionomie l'impression causée par son récit, il commença, lentement d'abord, comme s'il eût eu peine à renverser la dernière digue élevée par son orgueil, l'histoire de sa vie.

Peu à peu, se laissant entraîner par l'intérêt évident rencontré dans son auditeur, il en vint à exprimer avec une ardente éloquence les souffrances auxquelles il était en proie depuis plusieurs années.

CHAPITRE XX

- Je me nomme Alain de La Croix-Morgan. J'appartiens à une ancienne famille du midi, dont quelques membres vivent encore et m'ont à jamais rayé de l'arbre généalogique, auquel mon nom ne saurait apporter que le déshonneur. Ils me croient mort, du reste, et se félicitent du silence fait autour de moi depuis de longues années.

La noblesse de ma famille remonte aux temps les plus reculés et se justifia, de génération en génération, par des actes glorieux qui prirent place dans l'histoire de notre pays. Si la vanité des distinctions humaines se retrouve au-delà du tombeau, et si les actions d'éclat gardent aux morts l'honneur tel que nous l'entendons ici-bas, mes ancêtres eussent dû tressaillir dans leur poussière et se lever comme une légion de héros pour foudroyer les misérables qui traînèrent injustement leur descendant dans les humiliations d'une cour d'assises.

Mais les siècles s'écoulent, indifférents pour ceux qui les suivent, et le bruit fait autour de mon nom ne réveilla aucune courageuse protestation de la part de mes parents, morts ou vivants. Le seul effort fait par ces derniers tendit à obtenir que le silence se fît le plus promptement possible sur moi, aussitôt après ma condamnation.

Riche et libre de bonne heure, par suite de la mort de mon père et de ma mère, dont j'étais l'unique enfant, l'histoire de ma jeunesse fut celle de beaucoup de jeunes gens trop tôt livrés à eux-mêmes. J'abusai promptement de ma situation, et, en peu de temps, j'eus dissipé la fortune laissée par mes parents. Obligé alors de chercher des moyens d'existence, j'obtins une position dans une banque importante dont le chef avait autrefois reçu quelques services de mon père. Grâce à ce souvenir et par égard pour le nom honorable que je portais, il voulut bien fermer les yeux sur les folies par lesquelles j'en étais arrivé à me réduire moi-même à la pauvreté et sur les habitudes légères auxquelles j'étais abandonné.

Je dois le dire, une fois accueilli par lui, il n'eut guère de reproches à me faire, et, sans être un modèle de travail et d'exactitude, je sus me montrer fidèle aux résolutions que j'avais prises. Si rien n'était venu me détourner de cette voie, peut-être eussé-je remonté peu à peu le courant. Je puis au moins l'affirmer, je fusse reste gentilhomme dans mon humble condition, et mon nom fût demeuré intact. Mais qui peut connaître et éviter l'écueil auquel doit se heurter sa vie? Nous marchons en aveugles, et seuls ceux qui, comme vous, docteur, croient à une direction venue d'en haut et s'abandonnent à elle, sont en sécurité, puisqu'ils sont convaincus que tout en ce monde arrive pour leur plus grand bien!

Malheureusement, un de mes anciens amis, me voyant dans une position si différente de celle dans laquelle j'avais été élevé, eut la malencontreuse idée de me marier avec une riche héritière d'infime naissance, et dont la fortune devait, ainsi qu'il est d'usage de le dire, redorer mon blason. Cet ami, compagnon de ma jeunesse, avait partagé mes folies et souvent les avait encouragées; je l'avais connu au collège, où j'ai passé quelques années, et il avait pris sur moi un ascendant auquel je dois certainement la mauvaise direction de ma vie. D'une classe inférieure à la mienne et d'ailleurs en contact fréquent avec tous ceux qui exploitent les jeunes gens vicieux ou désoeuvrés, il avait des relations dans un monde auquel j'étais étranger; sans souci de ma dignité et de mon bonheur, ce fut là qu'il me chercha une compagne.

Je le laissai agir avec une insouciance coupable; car, il faut l'avouer, mes principes étaient peu profonds; mes idées sur le mariage et sur les devoirs qu'il impose se ressentaient de mon éducation superficielle et n'avaient rien de sérieux. Je vis seulement dans l'union qu'on me proposait un moyen de reconquérir ma position indépendante.

Comment Nicolas Larousse a-t-il consenti à me donner sa fille? Comment elle-même se décida-t-elle à épouser un jeune homme qui ne possédait absolument plus rien? Voilà deux questions auxquelles je n'ai jamais pu donner une réponse satisfaisante. Le père fit, je crois, longtemps opposition à notre mariage, mais Marguerite, dont l'avarice était sans doute, par suite de sa jeunesse, moins profonde, céda peut-être à un mouvement de vanité dont elle se repentit promptement et finit par obtenir le consentement dont elle avait besoin.

Je soupçonne l'ami qui avait eu la pensée de cette union d'avoir eu beaucoup de peine à la mener à bonne fin, espérant lui-même en tirer profit si je parvenais à me rendre maître de la fortune de Nicolas. Pour ma part, je demeurai étranger à ses manoeuvres, me contentant de donner mon nom à une jeune fille inconnue, mais fort belle, je dois le dire, et au fond, méprisant le bonhomme auquel je faisais, à mon avis, un très grand honneur en consentant à devenir son gendre.

J'épousai donc Marguerite Larousse, fille d'un marchand d'antiquités qui vivait misérablement, mais possédait une fortune considérable, cachée soigneusement aux yeux du public par son avarice. Un hasard avait mis mon ami au courant de cette situation et lui avait suggéré l'idée de me proposer ce mariage.

Au nom de Nicolas Larousse, le docteur avait tressailli; mais ce mouvement échappa au malade, absorbé par son récit.

- Votre beau-père n'avait-il pas d'autres enfants que Mme de la Croix-Morgan? Demanda Robert.

- Ne l'appelez pas ainsi! dit vivement son interlocuteur. La plus grande faute de ma vie a été d'introduire cette femme dans une famille dont elle était indigne de faire partie. J'aurais pu en me mariant ainsi au hasard tomber sur une de ces douces créatures, aimantes et dévouées, comme on en rencontre parfois dans les plus pauvres milieux. Ce fut tout le contraire et je puis difficilement pardonner à la fille de Nicolas l'attitude prise par elle à l'égard de celui qu'elle avait accepté pour époux. Elle-même, du reste, a renoncé à porter mon nom.

Il y avait un profond ressentiment dans la façon dont furent prononcées ces paroles.

- Mais je me laisse emporter par mes souvenirs, reprit-il. Vous me demandez si cette femme était la fille unique de Nicolas? Non, il avait un fils, paraît-il. Ce fils avait quitté le pays depuis longtemps, après une jeunesse orageuse et de nombreuses disputes avec son père. N'entendant plus parler de lui, on le croyait mort et Marguerite était considérée comme devant être l'unique héritière du marchand d'antiquités.

- Comment s'appelait ce jeune homme?

- Marc, je crois. Je ne l'ai jamais vu et on n'en parlait jamais devant moi. Fort probablement, il repose depuis longtemps dans sa tombe.

Le docteur secoua la tête sans faire aucune réflexion; il remettait à plus tard les explications.

- Les préliminaires du mariage furent pénibles pour moi, continua le malade, sans se préoccuper des questions de Robert; mais décidé à ajouter cette folie à toutes celles que j'avais déjà faites, je pris mon parti de tout subir, espérant jouir plus tard du fruit de mon odieux calcul en devenant maître de la fortune de mon beau-père.

Tenez, docteur, vous devez me mépriser quand je vous montre ainsi à nu la misérable faiblesse de mon âme, capable, pour un peu d'or et de jouissances matérielles, de sacrifier sa dignité et ses plus nobles sentiments. Des années de malsains plaisirs et de honteuse liberté avaient amoncelé les ténèbres autour de moi et il a fallu un coup terrible pour dissiper ces nuages et me faire sortir d'un abaissement pour lequel je n'étais pas né.

J'avais compté sans Nicolas et sans sa fille, digne élève de son père; ils surent m'enlever le bénéfice que j'attendais de cette union. Ma femme n'avait et ne pouvait avoir avec moi aucune affinité de goûts et d'idées; nos éducations avaient été trop dissemblables. De plus, elle était dure, impérieuse, et tenait de son père des habitudes dont l'âpre économie creusait un abîme entre nous et révoltait tous mes instincts. Nicolas refusa absolument de se défaire en notre faveur d'une partie, si minime qu'elle fût, de sa fortune et grâce à cette avarice, je ne retirai aucun avantage de la triste alliance à laquelle je m'étais abaissé.

Mon ami, chargé de régler toutes les questions concernant mon mariage, avait stipulé que M. Larousse donnerait une dot à sa fille; mais à l'instigation de celle-ci et dans la crainte de me voir dissiper la somme convenue pour cela, mon beau-père ne lui donna jamais cet argent et il me restait assez de fierté pour renoncer à la réclamer, puisque ma femme elle-même désirait la laisser aux mains de son père. La seule chose faite pour nous par ce dernier fut de nous recevoir chez lui pendant les quelques années que je passai avec sa fille.

Ai-je besoin de vous dire combien l'existence entre ces deux êtres grossiers et avares me devint promptement intolérable? Je maudis souvent l'inepte insouciance avec laquelle j'avais consenti à nouer de pareils liens et à peine avais-je eu le temps d'apprécier le naturel de Marguerite, que j'éprouvai pour elle un éloignement surpassé seulement par l'aversion qu'elle ne tarda pas à me témoigner. Il me vint souvent l'idée de la fuir afin de m'épargner le supplice de vivre entre elle et son père. Que n'ai-je alors suivi cette tentation!

J'avais conservé ma place dans la banque et me rendais chaque matin à mon bureau, où je passais la plus grande partie de mes journées. Le temps employé à ce travail abrutissant, entre les chiffres et les paperasses, était alors le meilleur de mon existence. Sans prendre un goût réel pour de semblables occupations, je ne manquais jamais d'y consacrer les heures convenues avec le chef de la maison et il n'avait aucun sujet de m'adresser des reproches. Enfin, rendu un peu taciturne par mes ennuis domestiques, j'avais abandonné les compagnons de mes plaisirs passés et je _m'étais rangé_, comme on dit, bien que M. Larousse et sa fille, sans doute pour se fournir à eux-mêmes un prétexte de haine, affectassent de me croire livré comme auparavant aux égarements de ma jeunesse.

Un matin, le chef de la banque dans laquelle j'étais employé m'ayant demandé un travail pressé, je me levai de bonne heure et sortis pour me rendre à mon bureau avant que personne dans la maison de mon beau-père n'eût quitté sa chambre.

Lorsque je revins deux heures plus tard, ma femme, ouvrant brusquement la porte d'une pièce dans laquelle elle était à mon entrée, se précipita au-devant de moi; comme une furie, elle m'accueillit par des injures et des reproches sanglants auxquels je ne compris rien tant ils me semblaient étranges.

- Misérable assassin! s'écria-t-elle. Comment osez-vous reparaître dans cette maison? Votre crime ne restera pas impuni, croyez-le, et si Dieu n'a pas permis qu'il fût consommé, vous irez du moins l'expier pendant des années qui nous délivreront de vous!

Je la crus atteinte de folie en l'entendant parler ainsi et la regardai avec effroi; au lieu de m'emporter à mon tour comme j'avais le tort de le faire parfois à son égard, je la pris doucement par le bras et l'écartai de mon chemin afin d'entrer dans la chambre dans laquelle je savais trouver Nicolas. J'avais l'intention de lui demander l'explication de la conduite de sa fille. Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction? Mon beau-père était étendu sur un lit, la tête bandée, entouré du docteur et de plusieurs hommes que je reconnus pour faire partie de ce qu'on appelle "la justice" et qui pour moi devait se montrer si injuste. Il était pâle et encore en proie à l'épouvante éprouvée pendant la nuit.

A mon aspect, il ferma les yeux avec terreur et j'eus un frisson inconscient en voyant les regards de ceux qui l'entouraient se fixer sur moi.

- C'est lui! murmura-t-il sans oser me regarder de nouveau.

Au moment où je vous parle, je revois cette scène, il me semble, cette chambre un peu sombre dans laquelle on avait transporté le blessé à la hâte, ces hommes sévères et méfiants par état, attendant dans un pesant silence la terrible révélation. Les siècles passeraient sur ma mémoire sans emporter dans leurs brouillards l'impression du premier moment où, sans même qu'elle se fût formulée dans mon esprit, la certitude d'une perte irréparable fit irruption en moi. Je ne savais rien, on ne m'avait rien expliqué; mais une étreinte horrible me serra le coeur, et sans rien demander, sans m'enquérir auparavant de ce qui était arrivé, je courus vers le lit en m'écriant:

- Que dites-vous? De quoi m'accusez-vous?

Le blessé s'était mis à trembler à mon approche; le docteur, debout à son chevet, me repoussa du geste tandis qu'un des assistants demandait à haute et intelligible voix:

- Monsieur Larousse, est-ce bien là celui que vous accusez?

Une seconde à peine se passa entre la question et la réponse; mais je le pense, l'horrible anxiété qui pesait sur mon coeur doit faire partie des tourments de l'enfer. Je regardai ce visage sec, ridé et jaune, entouré d'une bandage déjà imbibé de sang, et l'expression de mes yeux devait avoir quelque chose de semblable à l'épouvante de l'âme, attendant de la bouche du souverain juge la sentence d'éternelle réprobation.

- Oui, répondit Nicolas.

Je bondis de nouveau près du lit.

- C'est une infâme calomnie! Rétractez-vous! Vous êtes fou!

Cette fois, le blessé soutint mon regard et je vis tant de haine briller à travers ses prunelles que j'eus peur.

- Dites! dites! m'écriai-je, frémissant, ce n'est pas vrai!

Il y eut une minute de silence; on entendait à peine le souffle de ces respirations humaines presque interrompues par une solennelle attente.

- C'est lui! reprit Nicolas, distinctement et sans hésiter.

Etait-il trompé par une terrible ressemblance? Ou était-ce de propos délibéré qu'il me jetait dans le gouffre?

Je crus lire dans ses yeux la certitude de cette dernière hypothèse. A cet instant, sa fille fit irruption dans la chambre. Elle s'approcha de moi avec un regard où se concentrait toute la rancune amassée dans son âme depuis plusieurs années contre celui chez lequel un reste de sentiments élevés avait froissé ses instincts vulgaires. Avec une assurance plus convaincante que ses premiers emportements n'avaient pu l'être pour les témoins de cette scène, elle dit:

- Oui, c'est lui! Comment pourrait-on en douter? Mon pauvre père l'a parfaitement reconnu et a lutté vainement avec cet ennemi qu'il nourrit et abrite depuis tant d'années. Voyez, il était bâillonné avec ce foulard, que Monsieur de la Croix-Morgan portait encore hier soir au cou.

Avec quelle insultante ironie cette femme jetait à l'opprobre le nom de ma famille! Avec quelle haine elle le prononçait! Elle semblait lui en vouloir de la vanité à laquelle elle s'était laissée aller en l'acceptant.

- Il n'est pas rentré à l'heure accoutumée (c'était vrai, j'étais sorti dans la soirée et étais rentré vers minuit). Il a une clé de la maison. Lui seul connaît les habitudes de mon père et l'endroit où il serre son argent. Ne pouvant lui arracher des ressources pour reprendre la vie désordonnée qu'il menait avant notre malheureux mariage, il les a demandées au vol et n'a pas reculé devant le crime.