La destinée

Chapter 10

Chapter 103,807 wordsPublic domain

- Robert arrive ce soir, dit-elle enfin en tirant de sa poche une lettre reçue un instant auparavant.

La physionomie de Sarah s'éclaire d'un joyeux sourire.

- Etes-vous contente? demande la mère du docteur.

Sarah baisse légèrement la tête en répondant:

- Certes, oui, je suis heureuse de le revoir!

- C'est un de vos amis, n'est-ce pas?

- Le meilleur de tous! répond Sarah avec chaleur et en redressant son charmant visage, couvert en ce moment d'une vive rougeur.

Ses yeux se lèvent vers son interlocutrice, et celle-ci y lit sans doute quelque chose qui lui fait plaisir; car elle embrasse de nouveau la jeune fille et dit d'un ton bas et sérieux, comme se parlant à elle-même:

- Dieu mène tout à bien; confions-lui l'avenir.

- Quand je dis le meilleur, reprend Sarah sans remarquer ces paroles, je ne vous oublie pas pourtant; mais vous n'êtes même plus une amie pour moi, chère Madame. Il me semble être votre enfant.

- Vous avez raison. Je me sens une tendresse maternelle pour ma chère petite orpheline.

Ce dernier mot amène une expression pénible dans les grands yeux sombres de Sarah. Elle a appuyé ses deux mains croisées sur les genoux de sa protectrice et dit avec hésitation:

- Orpheline? Le suis-je? Les années ont beau s'écouler, j'attends et j'espère toujours.

- Hélas! ma pauvre enfant, vous le savez, toutes les démarches de Robert demeurent sans résultat. N'ayant aucun indice pour nous guider, ignorant absolument le lieu de votre naissance, nous ne trouvons rien. J'en ai peur, il faut vous résigner. Votre pauvre père est mort sans doute et Dieu l'aura, dans une vie meilleure, consolé de l'horrible injustice dont il a été victime dans celle-ci.

- Je ne puis le croire. Je désire tant le retrouver!

Mme Martelac n'insista pas. Elle savait combien, à l'âge de Sarah, il est difficile d'abandonner une espérance et de croire que la vie nous refusera la réalisation de nos souhaits les plus ardents.

A cet instant, la porte s'ouvrit et une jeune femme en deuil entra dans le salon. Sarah se leva vivement et vint à elle avec affection.

- Anne, combien vous êtes aimable de braver ce déluge pour venir nous voir! Vous ressemblez vraiment à la colombe de l'arche.

La nouvelle venue la regarda, étonnée de cette comparaison:

- Oui, il y a un instant, cette pluie persistante me faisait penser à la famille de Noé et j'essayais de me rendre compte des sentiments qu'elle a dû éprouver pendant quarante jours de réclusion. Venez-vous comme la colombe nous annoncer enfin la cessation de ce nouveau déluge?

Avec cette facilité d'impressions qui est l'apanage de la jeunesse, le visage attristé de Sarah a repris à l'arrivée d'Anne son expression souriante.

- Malheureusement non, dit celle-ci, le ciel est encore tout noir et ne semble pas disposé à fermer immédiatement ses cataractes; nous aurons, sans doute, plusieurs heures de pluie et je ne puis, malgré ma bonne volonté, vous donner aucun espoir sous ce rapport. Vous êtes donc condamnée à rester enfermée, à moins que, comme moi, vous n'affrontiez cette averse et ne vous hasardiez dans la rue malgré les ruisseaux qui y coulent.

- Mieux vaut rester ici alors, puisque vous avez eu le courage de venir nous trouver, répond Sarah en amenant la jeune femme à un fauteuil près de Mme Martelac. Nous profiterons de votre aimable visite et nous en jouirons en comparant notre sort à celui des belles-filles de Noé, lesquelles n'avaient pas une ressource de ce genre pour faire agréablement passer le temps.

S'installant ensuite sur une petite chaise entre Anne et sa tante, elle demeure comme absorbée devant la beauté de Mme Tissier, beauté en plein épanouissement et qui emprunte un éclat adouci au deuil dont elle est revêtue.

Anne, veuve depuis un an ou deux, est revenue habiter avec son père. Elle n'a point été heureuse au milieu de ce luxe, ambition de sa jeunesse, et a souvent regretté sa vie simple mais libre de la province. M. Tissier était un maître sévère qui la parait comme une idole à laquelle il refusait des adorateurs; il l'avait tenue dans un isolement absolu par jalousie et par égoïsme. Etant souffrant et d'humeur mélancolique, il ne permettait pas à sa femme d'aller chercher des distractions qu'il ne pouvait pas partager, si innocentes fussent-elles. Ces quelques années de ménage s'étaient donc passées pour Anne dans un somptueux appartement dont elle franchissait rarement le seuil.

Que fût devenue la jeune femme si elle n'eût trouvé aucune ressource contre l'ennui? Heureusement, si son coeur paraissait desséché par l'éducation, s'il était resté fermé aux bonnes et nobles inspirations, si la vanité, prenant la direction de sa vie, l'avait amenée aux bas calculs auxquels elle avait tout sacrifié, Anne était bien jeune encore et son esprit était bien peu formé au moment de son mariage avec M. Tissier. Celui-ci, homme instruit et grave, s'il n'avait pas su lui donner le bonheur, avait au moins eu l'avantage de l'élever à son contact.

Anne était intelligente, et, dans la sévère retraite à laquelle elle s'était subitement trouvée condamnée, elle avait réfléchi et avait compris le vide de ses aspirations vers le plaisir. Souvent, son mari l'avait priée de lui faire la lecture; elle s'y prêta d'abord à regret, son esprit n'ayant jamais eu l'habitude de s'arrêter à rien de sérieux; peu à peu, l'effort qu'elle était obligée de faire pour obéir fut moins pénible et elle finit par y prendre goût. Ces lectures variaient de sujets, mais généralement M. Tissier les choisissait graves et chrétiennes, car il appartenait à une famille sévèrement attachée à ses devoirs religieux et de laquelle il conservait pieusement les convictions.

Transportée dans un pareil milieu, la pauvre Anne avait longtemps pleuré ses illusions et avait, au premier abord, essayé de se révolter et d'imposer sa légèreté comme une loi dans la demeure de son mari; elle s'était heurtée à une volonté ferme de la part de celui-ci et avait dû courber la tête, regrettant en secret la folie de sa vanité. Puis, un jour, elle avait eu entre les mains un de ces ouvrages communs aujourd'hui qui racontent les sublimes dévoûments de quelques âmes vouées aux oeuvres de charité. Ane avait dévoré le livre; elle l'avait lu les larmes aux yeux et son âme, non pas morte, mais endormie, avait secoué son engourdissement. Le rayonnement de la charité avait renouvelé le miracle du Maître et réveillé dans son sommeil celle qui paraissait morte aux yeux de tous. La lumière se levant, elle était venue docilement vers la lumière.

Qui dira le bien accompli par l'exemple? Et quels ravissements donneront aux âmes des saints les cris de reconnaissance qui leur viendront de tous les siècles de la part de ceux qu'entraîne sur leurs traces le récit de leur vie!

Les côtés sérieux du caractère d'Anne prirent le dessus et la firent sortir de l'engourdissement où l'avaient assoupie l'orgueil de sa beauté et l'égoïsme de sa nature. Etonnée d'abord en découvrant un monde nouveau et dont son éducation ne lui avait pas laissé soupçonner l'existence, elle demeura comme aveuglée en face de l'horizon ouvert devant son intelligence. Puis, quand, jetant les yeux vers sa jeunesse pour y retrouver ses pensées et ses joies d'autrefois, la jeune femme se sentit humiliée d'avoir pu se contenter de pareils enfantillages, elle mesura le chemin parcouru, et comprit qu'il y a pour l'âme humaine un bonheur plus élevé et plus complet que l'amusement de la vanité et la distraction des futilités de la vie.

Quand son mari mourut, Anne abandonna sans regret Paris, où jadis elle rêvait de briller, et vint retrouver son père à Poitiers; l'immense fortune que lui avait léguée M. Tissier lui permit à son tour de faire du bien.

Sarah l'a souvent vue agenouillée à une messe matinale et priant avec ferveur; la jeune fille s'est prise d'amitié pour la belle et riche veuve, dont la vie semble désormais consacrée à la charité. Jamais, avant son mariage, Anne n'avait songé à se rapprocher de Dieu. L'imagination pleine de vanités, elle se contentait d'une religion superficielle. La Providence l'avait attendue au désenchantement éprouvé dans cette union et elle était devenue sérieuse et chrétienne, tout en conservant une teinte attristée, suite de la déception subie par sa jeunesse.

- Ne soyez jamais ambitieuse, avait-elle dit un jour à Sarah. La fortune ne suffit pas au bonheur.

- N'avez-vous pas été heureuse, vous? demanda la jeune fille.

Anne soupira et dit avec regret:

- J'aurais pu l'être!

Quel souvenir avait alors mis des larmes dans les beaux yeux qui se détournaient pour les cacher?

Sarah n'osa questionner. Elle était bien enfant encore pour être la confidente de la jeune veuve, et, tout en lui donnant une sincère affection, la petite-fille de Nicolas Larousse se sentait parfois un peu intimidée en face de cette grande et belle personne, plus âgée qu'elle de plusieurs années.

- Savez-vous ce que je pense? dit-elle un peu après le départ d'Anne, quand celle-ci, voyant la pluie cesser un instant, en profita pour quitter sa tante et son amie.

La jeune fille, laissant retomber le rideau quelle avait soulevé pour regarder dans la rue, se tournait vers Mme Martelac.

- Je ne sais, petite, dit la vieille dame. Ce doivent être des choses bien graves, car, depuis le départ d'Anne, vous paraissez absorbée dans de sérieuses réflexions.

- Très graves, en effet! repartit Sarah en secouant le tête. Il s'agit de l'avenir.

- Ah! seriez-vous prophète?

- Peut-être! En ceci, du moins.

- Vous m'intriguez. Et dites-moi, je vous prie, ce que découvre dans l'avenir votre jeune sagesse?

- Eh bien! Anne et le docteur se marieront, vous verrez.

- Chacun séparément, je le crois, répondit la mère de Robert en souriant; je l'espère pour mon fils, et Anne est jeune, riche et belle, cela en fera tout naturellement un parti très recherché.

- Non, pas séparément, mais ensemble!

La figure de Sarah avait une singulière expression, tandis qu'elle accentuait ces derniers mots; elle souriait, mais ses yeux, incapables de tromper, démentaient ce sourire.

- Pourquoi cela? demanda Mme Martelac.

- Elle est si belle!

La jeune fille ajouta en se rapprochant:

- Le croyez-vous?

Son interlocutrice arrêta un instant son travail pour la regarder et demanda:

- En seriez-vous contente?

Sarah rougit, hésita un instant et tourna brusquement la tête en disant:

- Pourquoi non? Je souhaite de tout mon coeur qu'il soit heureux.

CHAPITRE XVIII

Anne et Sarah reviennent ensemble de la messe; la jeune femme ramène sa petite amie jusqu'au seuil de la maison de Mme Martelac, et elles s'arrêtent toutes les deux au bas du perron.

- Entrez-vous un instant? demande Sarah.

- Non, merci, j'ai deux personnes à voir ce matin, je leur ai promis ma visite et je tiens à ne pas leur manquer de parole.

- Ce sont des pauvres? Je suis sûre d'avoir deviné, n'est-ce pas? Toutes vos matinées se passent ainsi à distribuer vos aumônes; sans compter celles que vous répandez par des mains amies! Aussi, la supérieure de nos Soeurs parle de vous avec enthousiasme, car depuis votre retour au pays elle peut, grâce à votre générosité, secourir largement ses clients.

- Il m'est si facile maintenant de lui aider [sic] à faire du bien! répond Anne en rougissant. Ce n'était, pourtant, guère le but que j'ambitionnais jadis en désirant une grande fortune! ajouta-t-elle avec un peu de mélancolie.

- Le bon Dieu se sert de tous les moyens pour nous amener à Lui.

- Oui. Il m'a fait comprendre la folie de mon amour pour le luxe, et en voyant de près certaines misères, j'ai honte d'avoir, pendant quelques années, sacrifié tant d'argent à cette passion dont j'étais esclave.

- Vous rachetez cela aujourd'hui.

- J'essaie! dit Anne en souriant. Allons, je vous quitte, j'ai à peine le temps de faire mes deux courses avant le déjeuner de mon père.

- Vous verra-t-on tantôt?

- Je ne pense pas, je veux finir un travail pressé et ne sortirai probablement pas. Adieu.

Sarah serre la main que lui tend son amie; elle monte le perron et élève le bras vers la sonnette, quand tout à coup, se souvenant d'avoir oublié quelque chose, elle se retourne vivement et fait un petit appel. Anne, à peine éloignée de quelques pas, revient aussitôt.

- J'oubliais de vous dire que M. Hilleret vous fait présenter ses hommages.

- M. Hilleret?

Anne rougit en prononçant ce nom, mais Sarah continue sans le remarquer:

- Il a écrit à Mme Martelac et lui parle de vous.

- Que dit-il?

Les beaux yeux de la jeune veuve se lèvent avec intérêt vers celle qu'elle interroge. Cette dernière, placée sur la marche la plus élevée du perron, se penche sur la rampe, au pied de laquelle Anne s'est approchée, et elles parlent à voix basse, car la rue est en mouvement. Les enfants s'y ébattent en toute liberté et les femmes des ouvriers vont et viennent, les unes afin de les ressaisir pour procéder à leur toilette, les autres pour entourer les petites charrettes des marchands et acheter, après un long marchandage, les denrées nécessaires à la vie de chaque jour.

- Il semble s'intéresser vivement à vous et demande beaucoup de détails sur votre nouvelle existence depuis votre veuvage. Mme Martelac vous racontera cela à votre prochaine visite. Peut-être même ai-je fait une indiscrétion en vous en parlant la première. Voilà ce que c'est que la beauté! reprend la jeune fille en riant; elle laisse des souvenirs ineffaçables. Il ne vous a pas vue depuis cinq ou six ans et il se souvient si bien de vous!

- Simple curiosité! dit Mme Tissier en affectant l'indifférence.

- Qui sait?

Sarah dit ce mot uniquement pour taquiner son amie, car elle attache peu d'importance à l'intérêt manifesté par Jacques Hilleret et associe toujours dans sa pensée la vie de la belle veuve avec celle du docteur.

Anne secoue la tête en souriant, et le bruit de la rue devenant assourdissant, grâce à un embarras de charrettes dont les conducteurs s'injurient et se disputent, à la grande joie des commères accourues sur le seuil de leurs portes pour assister à ce tapage, elle serre de nouveau la main de Sarah et reprend sa marche. Son front est baissé; à travers le petit voile de tulle bordé de crêpe qui couvre son visage, on peut lire sur ses traits une expression sérieuse et un peu triste, en rapport avec sa toilette de deuil. Pourtant, quelque chose s'est réveillé dans son coeur, un souvenir, un espoir de ses vingt ans. Elle se demande si, par hasard, la vie, dans ses changements rapides, ne pourrait ramener à sa portée le bonheur entrevu autrefois.

Elle est veuve depuis deux années, et la pensée d'un mari pour lequel elle n'a jamais dû éprouver aucun amour ne saurait l'empêcher de songer parfois à une vision de sa jeunesse, vision trop promptement évanouie, sympathie à peine ébauchée et brusquement brisée sans qu'Anne en ait alors deviné le véritable motif.

Tout en songeant ainsi, Anne marchait. Elle releva la tête en passant devant une chapelle, dont la porte grande ouverte laissait apercevoir l'autel avec ses cierges allumés. Derrière l'autel, le soleil embrasait un vitrail enchâssé dans une fenêtre étroite et haute et jetait ses rayons dans le calme recueilli du lieu saint. On disait une messe, et de rares fidèles, disséminés dans la nef, inclinaient la tête avec piété. La petite cloche de l'enfant de choeur résonna, et, poussée par un mouvement instinctif, Anne répondit à son appel en entrant dans l'église.

Là, elle s'agenouilla un instant, et, la tête dans ses mains, elle s'abandonna à Celui qu'elle avait appris à connaître et dont l'amour trace paternellement la voie devant chacune de ses créatures.

Dans l'après-midi, malgré ce qu'elle avait dit à Sarah, Mme Tissier vint voir sa tante. Elle prétexta la beauté de la température l'invitant à sortir pour s'expliquer à elle-même ce changement dans ses projets et remit à un autre jour à terminer le travail pressé dont elle avait parlé à son amie. Celle-ci, n'attendant pas sa visite, venait de sortir avec Catherine au moment où elle arriva chez Mme Martelac. La mère du docteur était donc seule, et, au fond, sa nièce en éprouva une sorte de contentement, préférant recevoir les commissions de Jacques Hilleret sans sentir le regard intelligent de Sarah arrêté sur son visage.

Les deux femmes causèrent un moment de choses indifférentes, et Anne se garda bien d'aborder le sujet auquel elle pensait depuis le matin.

Etait-ce simple curiosité si elle avait tenu à s'assurer au plus tôt de ce que Jacques Hilleret disait à son sujet? Non, sans doute, car elle tressaillit et rougit comme un enfant quand sa tante lui dit tout à coup:

- Anne, te rappelles-tu M. Hilleret?

- Certainement, ma tante. C'était l'ami de Robert.

- Et peut-être un peu le tien?

- Peut-être oui, répondit Mme Tissier en souriant. Du moins, il s'en fallait bien peu qu'il le devînt quand il se décida subitement à permuter pour aller en Algérie.

- Sa résolution fut prompte, en effet, et généreusement exécutée.

- Se plaît-il un peu là-bas?

- Hum! Se plaire? Je ne sais pas si le pauvre garçon s'y est jamais beaucoup plu!

- Alors, pourquoi ne demande-t-il pas à rentrer en France?

Mme Martelac regarda un instant sa nièce et répondit:

- Il ne demanderait, sans doute, pas mieux que de faire des démarches pour revenir si...

- Si? reprit la jeune femme en se penchant vers elle.

- Eh bien! si on l'y invitait sérieusement et s'il pouvait espérer voir se renouer une sympathie qu'il a dû fuir autrefois.

Mme Tissier appuya son beau front sur sa main, réfléchit quelques minutes et finit par dire:

- Ma tante, je n'ai rien à vous cacher. Vous avez deviné et mieux compris que moi alors le sentiment éclos dans mon âme. J'étais trop légère à ce moment-là pour apprécier la délicatesse des sentiments de M. Hilleret, et je ne vis d'autre remède à ma déception que de m'étourdir dans l'éclat de la fortune. Pourtant, le sentiment par lequel j'étais attirée eût pu m'épargner des regrets et j'eusse été meilleure si j'avais eu le temps de m'y laisser aller. Mais M. Hilleret le partageait-il sérieusement?

- Cela est à croire, mon enfant. Tu ne saurais douter d'un amour qui a survécu à une longue absence? D'ailleurs, voici la meilleure preuve de la fidélité de ce souvenir.

Mme Martelac déplia la lettre de Jacques, demeurée sur la table près d'elle, et montra à sa nièce un passage qu'elle s'était abstenue de lire devant Sarah:

"Dites-moi si Robert aime encore sa cousine, chère Madame? D'après ses rares lettres, il me semble avoir oublié peu à peu la déception de sa jeunesse. Pourtant, elle est si belle! Et je crois que son cher cousin, malgré sa grande intelligence, ne se rendait pas un compte exact de la richesse de cette nature un peu déprimée peut-être par l'éducation, mais susceptible de subir une meilleure influence. Il me semble difficile de l'oublier, et maintenant que je la sais veuve, j'y pense souvent. Mais c'est folie, n'est-ce pas? Et elle-même a sûrement oublié le jeune officier jadis si disposé à l'aimer follement!"

Anne parcourut ces lignes et son visage laissa parfaitement lire à Mme Martelac la joyeuse surprise éprouvée par elle.

- Robert est guéri, dit-elle, et je le méritais. Je n'étais pas digne de lui.

- Mais son ami semble ne pas être guéri, lui, et paraît ne pas désirer de l'être. Tu connais ses qualités?

- Oui, Robert l'estime et si je n'ai pas su apprécier les avantages supérieurs de mon cousin, du moins j'ai pleine confiance dans son jugement.

- Alors quelle réponse dois-je faire?

Anne se leva comme pour partir et dit avec un peu d'embarras:

- Probablement, s'il prenait un congé pour revenir en France, il ne repartirait pas seul.

- M'autorises-tu à lui donner cet espoir? Sa fortune n'est plus à comparer avec la tienne, fit observer Mme Martelac, croyant devoir faire réfléchir sa nièce.

- Oh! la fortune! répondit celle-ci avec une expression triste, je ne l'apprécie plus autant qu'autrefois! Et elle pèsera bien peu dans ma décision!

- Je puis donc lui écrire de demander un congé?

- Après tout, oui, dit Anne en hésitant. J'ai éprouvé un vrai regret quand il a quitté la ville et je n'ai eu à l'égard de personne autre au monde un sentiment analogue.

- Il était alors conduit par un scrupule de délicatesse et ne voulait pas aller sur les brisées de Robert, dont il connaissait l'amour pour toi.

Anne était pensive. Elle tendit la main à sa tante et dit:

- Oui, dans mon enfance, il y avait eu des projets formés dans notre famille et j'ai été coupable vis-à-vis de Robert. Mais il était trop parfait pour moi, et Dieu, dans sa miséricorde, s'est servi de mon orgueil lui-même pour m'amener à une vie plus sérieuse. Je souhaite à mon cousin une compagne digne de lui.

CHAPITRE XIX

- Docteur, que pensez-vous de votre malade?

Cette question était posée par le malade lui-même et ses yeux anxieux interrogeaient au moins autant que ses lèvres le visage de celui auquel il s'adressait.

- Oh! ce n'est pas que je regrette la vie, croyez-le!

- Et quand vous la regretteriez? répondit gravement Robert, car c'était lui qui se tenait près du lit. N'est-elle pas un grand bienfait de Celui auquel nous la devons?

Son regard, empreint d'une immense compassion, s'était arrêté sur les yeux bleus du malade.

- Un bienfait! répondit celui-ci. Oui, pour certains, mais pas pour tous. Pas pour ceux qui n'ont à attendre d'elle que la douleur.

- Même alors, elle l'est. Expiation ou épreuve, nous n'avons pas le droit de la maudire.

Le malade se souleva:

- Vous êtes chrétien, docteur?

- Oui, du fond du coeur! répondit énergiquement Robert.

Son interlocuteur le regarda un instant en silence; puis il dit:

- Vous êtes heureux de l'être. Peut-être est-ce là une force.

- La seule que nous puissions avoir ici-bas!

- Mais qu'il ne dépend pas de nous d'obtenir, ajouta le malade en retombant épuisé sur son lit.

Son visage émacié portait l'empreinte d'une lassitude profonde, d'un abandon moral si grand qu'il avait atteint les sources de la vie physique elle-même. Une respiration haletante soulevait d'un mouvement pressé et inégal sa poitrine creuse et ses yeux enfoncés dans leurs orbites semblaient fatigués par la clarté venue de la fenêtre placée en face du lit. Ses paupières se baissaient comme si la mort fût déjà arrivée et une teinte jaune qui avait envahi ses tempes et s'étendait sur toute la face, augmentait l'illusion.

De quoi mourait cet homme? Nul autour de lui n'eût pu le dire.

Dans la maison qu'il habitait, maison de chétive apparence et où il occupait une seule chambre, on ne savait rien de son passé. Il vivait simplement, peut-être même humblement dans son intérieur; mais personne n'eût osé essayer de s'en assurer, car il tenait tout le monde à distance.

On savait seulement qu'il écrivait sous un pseudonyme dans différentes revues; encore était-il probablement sans grand bénéfice, car on ne le voyait jamais se permettre aucune dépense inutile. Il était jeune encore, d'aspect distingué et d'une apparence qui eût éloigné toute relation vulgaire. Depuis une quinzaine de jours, il était malade et sa demeure se trouvant voisine de celle du docteur Martelac, celui-ci avait été appelé près de lui. Sa maladie déroutait la science de Robert. Elle attirait, non pas sa curiosité car il respectait l'intime secret de la conscience humaine, mais une sympathique commisération de sa part. Il se demandait quel mal moral éteignait l'énergie dans cette âme et épuisait ce courage.