La dernière nuit de Don Juan: poème dramatique en deux parties et un prologue

Part 3

Chapter 33,884 wordsPublic domain

Souviens-toi: tout!--Rien!...--Un flacon trop senti!... --Une fleur que l'on casse...--Un enfant qu'on embrasse... --Un rire qui s'espace...

LE DIABLE.

--Un silence où je passe...

DON JUAN.

Mais alors?...

LES OMBRES.

Souviens-toi!

DON JUAN.

Non, c'est faux! vous mentez!

UNE OMBRE.

Tu nous as fièrement dicté nos volontés!

DON JUAN.

Il est des Cendrillons à la fuite éperdue...

UNE OMBRE.

Avec, toujours, un peu de pantoufle perdue!

UNE AUTRE.

Tes échelles, Don Juan, ne seraient-elles pas Des toiles d'araignée auxquelles tu grimpas?

DON JUAN, avec un rire amer.

Quoi! j'ai passé ma vie?...

LE DIABLE.

A croire t'introduire Dans des coeurs où je t'attendais...

DON JUAN.

Alors, séduire?

LE DIABLE.

«Oh! comme j'ai séduit l'aimant!» se dit le fer.

UNE AUTRE.

Vous n'êtes que celui qu'on s'est le plus offert!

UNE AUTRE.

Qu'on se passe en riant!

UNE AUTRE.

Où donc est-il? Un gage!

DON JUAN.

Je me suis cru le loup de la forêt sauvage, Et je n'étais que le furet du Bois-Joli!

TOUTES LES OMBRES chantant autour de Don Juan.

Il court, il court, le furet, Le furet du bois, mesdames!... Il court, il court, le furet, Le furet du Bois-Joli!

LE DIABLE, tapant de son archet sur le coeur d'un fantôme.

Il a passé par ici!

Sur le coeur d'un autre.

Il repassera par là!...

Et se jetant brusquement sur Don Juan:

Et je t'emporte, dupe, humilié, modeste...

DON JUAN, se dégageant.

Pas encore!

LE DIABLE, reculant et le regardant.

Il te reste un orgueil?

DON JUAN, s'adossant, les bras croisés, au haut fauteuil.

Il me reste...

LE DIABLE.

Ah! tu veux te reprendre?

DON JUAN.

Ah! tu veux me nier?

Il chancelle, passe la main sur son front en sueur et se dit tout bas:

C'est ici mon plus grand duel.

LE DIABLE.

Et le dernier! Quel est cet orgueil neuf?

DON JUAN.

Celui du fer!

LE DIABLE.

Qu'on lime!

DON JUAN.

Qui sent qu'il doit avoir quelque vertu sublime Pour qu'à tous les métaux l'ait préféré l'aimant!

LE DIABLE, redevenu doux.

Donc, il te reste d'avoir plu?

DON JUAN.

Terriblement! Comment veux-tu qu'au doute un être s'abandonne Qui sent sa profondeur au vertige qu'il donne? Plaire est le plus grand don pour l'homme!

LE DIABLE.

_Chi lo sa?_ Le dédain d'une sotte a créé Spinoza, Et c'est son nez cassé qui nous vaut Michel-Ange!

DON JUAN.

Plaire est le plus grand signe, et c'est le plus étrange.

LE DIABLE.

Demande-leur pourquoi tu leur plaisais...

DON JUAN, à une Ombre.

Vous?

L'OMBRE, s'avançant avec un petit rire.

Moi?

DON JUAN, tout d'un coup.

Non! Peut-être il vaut mieux ne pas savoir pourquoi!

LE DIABLE, la main déjà sur lui.

Ah! tu trembles?

DON JUAN, à l'Ombre.

Parlez.

L'OMBRE.

Pour un parfum...

DON JUAN.

D'abîme?

L'OMBRE.

De tabac blond, d'alcôve et de salle d'escrime.

UNE AUTRE.

Pour les raisons qui font qu'aux hommes tu déplus.

UNE AUTRE.

Parce que c'est de toi que l'on rougit le plus.

UNE AUTRE.

A cause que la femme est ton métier.

UNE AUTRE.

A cause Qu'on ne te sent jamais occupé d'autre chose.

UNE AUTRE.

Pour l'orgueil d'affronter tant de comparaisons.

UNE AUTRE.

Pour ton affreuse habileté.

PLUSIEURS AUTRES.

Pour les façons Dont tu décoiffes!--Dont tu mens!--Dont tu rhabilles!

UNE AUTRE, d'une voix sombre.

Car la femme a Don Juan comme l'homme a les filles!

LE DIABLE.

Eh bien, s'il peut suffire, au moment que l'on meurt, D'avoir, Prince Charmant, été ce vil charmeur, Si cette gloire-là te plaît...

DON JUAN.

Je la déteste!

LE DIABLE.

Que te reste-t-il donc?

DON JUAN.

Il me reste... il me reste... Ah! je sens qu'on va tout m'arracher peu à peu!

LE DIABLE.

Avant de le rôtir je plume l'Oiseau Bleu!

DON JUAN.

Il me reste l'intrépidité. Je me moque De tout, et qu'on m'ait pris pour un être équivoque: Je sais le secoueur de torche que j'étais. C'est vous qui me preniez, c'est moi qui vous quittais!

LES OMBRES.

Il a passé par ici, Il repassera par là!

DON JUAN.

Il ne repasse pas, celui qui se surpasse En s'arrachant sans cesse à l'habitude basse, Et qui, n'obéissant jamais qu'à son instinct, Fait dangereusement bondir un grand destin Par-dessus toutes les morales sottisières! Crois-tu que, transgresseur de toutes les lisières, J'ai bien couru ma vie, hein! sans régie et sans loi...

LE DIABLE.

Je crois que tu lis trop ce qu'on écrit sur toi!

DON JUAN.

Et que j'ai bien fourni pendant dix ans de suite Cette course en avant...

LE DIABLE.

Qui n'était qu'une fuite!

DON JUAN.

Moi, peur?

LE DIABLE.

De t'arrêter, oui!

DON JUAN.

Peur?

LE DIABLE.

D'aimer un jour! Le héros de l'amour fuyait devant l'amour!

DON JUAN.

Peur?

LE DIABLE.

D'être le premier au rendez-vous.

UNE OMBRE.

D'attendre.

DON JUAN.

Moi, l'insolent joyeux!...

UNE AUTRE.

Qui tremblait d'être tendre!

DON JUAN.

Qui chantait dans l'amour!

UNE AUTRE.

Comme on siffle la nuit!

UNE AUTRE, de plus en plus haut.

Vous avez fui de femme en femme, comme on fuit D'arbre en arbre devant un archer qu'on redoute!

UNE AUTRE, d'une voix aiguë.

De chaque nouveau corps rencontré sur sa route Il s'est fait un rempart contre quelque ancien coeur!

UNE AUTRE.

Il avait peur!

TOUTES, criant.

Il avait peur!

UNE AUTRE, gravement.

De la douleur!

UNE AUTRE.

Du ciseau de douleur que, pour sculpter son âme, L'homme a presque le droit d'exiger de la femme!

UNE AUTRE.

Lâche, qui promenas sous le ciel escroqué La honte d'une tempe où rien ne s'est marqué!

TOUTES.

Lâche!

DON JUAN, montrant le poing aux Ombres.

Oui, vous m'insultez, folles et rancunières De n'avoir jamais pu vous enfuir les premières!

LE DIABLE, abattant la main sur son épaule.

Donc, c'est cela qui fut ta surhumanité: Savoir fuir le premier?

DON JUAN, se redressant.

Non.

LE DIABLE.

Qu'as-tu donc été?

DON JUAN.

Oh!

LE DIABLE, le secouant dans un rire de triomphe.

Dans quel sens vas-tu sur toi-même te tordre Pour trouver un destin où ne fut qu'un désordre? Cherche! Il n'y a plus rien qui te reste?

DON JUAN, essayant de se redresser.

Il y a...

LE DIABLE, ironique.

Bataille encor?

DON JUAN, se remettant debout, avec désespoir.

Bataille!

LE DIABLE, froidement.

En grec, _Agonia_!

DON JUAN, se redressant.

Mon agonie empoigne une fierté nouvelle.

LE DIABLE, souriant.

Tu changes de bâton comme Polichinelle!

DON JUAN.

Il y a que je fus toujours, férocement, L'homme qui prend la femme à l'autre homme: l'amant! Je n'ai jamais pâli quand on nommait un homme!

LE DIABLE.

Pour te faire pâlir, il suffit que l'on nomme...

DON JUAN.

Qui?

LA MOITIÉ DES OMBRES.

Roméo!

L'AUTRE MOITIÉ.

Tristan!

DON JUAN.

Ah! taisez-vous!

LES OMBRES, à droite.

Tristan!

LES OMBRES, à gauche.

Roméo!

UNE OMBRE.

Les amants, c'est eux! Toi, profitant Des langueurs par ces noms dans nos âmes laissées, Maraudeur, tu n'as fait qu'achever des blessées!

DON JUAN.

Ce n'est pas vrai! Mon nom est dans vos souvenirs...

UNE OMBRE.

Le nom de nos baisers, mais pas de nos soupirs!

DON JUAN.

Oh!

LES OMBRES.

Roméo!--Tristan!

UNE OMBRE.

Ah! même lorsqu'on t'aime, C'est eux qui sont les dieux, car c'est eux qu'on blasphème!

LES OMBRES.

Roméo!

UNE OMBRE.

Va! poursuis le rival immortel!

LES OMBRES.

Tristan!

UNE OMBRE.

Tu ne peux pas les tuer en duel, Ceux-là!

DON JUAN.

Vous tairez-vous?

UNE OMBRE.

Leur gloire t'importune! Tu n'as eu que toutes les femmes,--mais pas une!

DON JUAN.

Mais j'ai, du moins,--ceci ne peut pas m'être pris,-- Fait les femmes souffrir...

LE DIABLE.

Où tu n'as rien compris!

DON JUAN.

Bah! qu'importe? Comme Attila les paysages, J'ai, sans les déchiffrer, ravagé les visages! Du plus puissant des dieux je reste le fléau! Hein! c'est plus que Tristan? c'est plus que Roméo? L'amour, c'est l'un qui souffre et l'autre qui regarde, Et je fus toujours l'autre, et, cela, je le garde! Voir pleurer d'un oeil froid!

LE DIABLE.

Ce que c'est que d'avoir Passé par l'Angleterre!

DON JUAN.

On compte son pouvoir.

LE DIABLE.

Fais la quête!

DON JUAN.

Comment?

LE DIABLE, [prenant sur la table une coupe et la lui tendant.]

Prends cette frêle vasque. Chaque spectre d'amour porte, au coin de son masque, Ce soir, comme un bijou, son plus grand pleur durci: Quête, et l'on entendra dans la coupe...

DON JUAN, quêtant.

Merci.

LE DIABLE.

... Le pleur cristallisé tinter comme une offrande.

DON JUAN.

Pour l'âme de Don Juan! Le Diable vous le rende! Merci!

LE DIABLE.

Pour abréger, larmes...

DON JUAN.

Merci beaucoup!

LE DIABLE.

Venez toutes tomber dans la coupe d'un coup!

DON JUAN.

Merci!--La coupe est pleine! Elle étincelle! Lune, Ma vieille associée, argente ma fortune! J'ai tiré tout cela des femmes!

Parlant aux pleurs.

Tu souffrais? Tu souffrais?

[Au Diable.]

Dans l'enfer ces pleurs me tiendront frais! C'est pour moi qu'il y eut tout cela sur des joues!

LE DIABLE.

Donc, c'est avec cela, maintenant, que tu joues?

DON JUAN.

Que je gagne, Démon! Pour ceux de ton métier, Une coupe de pleurs c'est presque un bénitier!

LE DIABLE.

Oui... le Diable se brûle en touchant une larme.

Il fouille dans les poches de son grand habit.

Mais j'ai sur moi...

Il sort une lentille énorme montée d'acier noir.

DON JUAN.

Quoi donc?

LE DIABLE.

La loupe. C'est mon arme.

Il se met à ranger les pleurs sur la table.

Nous mettrons là les vrais, les purs, les sans défauts; Et là, les faux.

DON JUAN, sursautant.

Comment, les faux?

LE DIABLE, poussant les pleurs avec sa loupe.

Faux. Faux. Faux. Faux.

DON JUAN.

Et ça?

LE DIABLE.

Ça, c'est un pleur qu'un retour improviste Aurait trouvé riant avec sa camériste.

DON JUAN.

Ce gros-là?

LE DIABLE.

Fut versé pour un chapeau manqué; Mais par un virement on te l'a rappliqué.

DON JUAN.

Ces deux larmes si longues?...

LE DIABLE.

Peuh!...

DON JUAN.

Tu le décrètes!

Il en saisit une tout d'un coup.

Ah!... quelles sont les plus limpides?

LE DIABLE.

Les secrètes!

DON JUAN, lui montrant celle qu'il tient.

Une secrète, tiens!

LE DIABLE.

Non. Je peux la toucher. C'est une qu'on a fait semblant de te cacher. D'où vient que tous ces pleurs, ceux même où souffre une âme, Je les touche?...

UNE OMBRE.

C'est qu'ils étaient dans le programme.

DON JUAN.

Hein?

L'OMBRE.

Quand on prend Don Juan, mon cher, c'est pour s'offrir Le luxe de savoir comment il fait souffrir!

UNE AUTRE.

Et le goût que prendront nos larmes sur sa bouche!

UNE AUTRE.

Il n'est pas étonnant que le Diable les touche, Des pleurs où le plaisir entre pour un carat!

UNE AUTRE.

Les larmes qu'on voulut qu'un cruel nous tirât, Ce sont des larmes...

DON JUAN.

Qu'on dévore!

UNE OMBRE.

Qu'on déguste!

LE DIABLE.

Ovide savait ça déjà du temps d'Auguste!

UNE AUTRE.

Sur le programme, avec les bonbons et les fleurs...

LE DIABLE.

Des pleurs dont on jouit ne sont pas de vrais pleurs! --Eh bien, te reste-t-il quelque sceptre de paille? Cherche! Cherche!

DON JUAN.

Ce cri répété qui me fouaille Me l'apprend, quelle fut ma grandeur: j'ai cherché! J'étais celui qui croit qu'un trésor est caché, Qu'une fleur bleue existe au haut d'une montagne...

LE DIABLE.

Ce que c'est que d'avoir passé par l'Allemagne!

DON JUAN.

Mais quand on trouve, c'est qu'on n'avait pas rêvé!

LE DIABLE.

Donc, ce fut ta grandeur de n'avoir pas trouvé?

DON JUAN.

Oui.

LE DIABLE.

Ay!

DON JUAN.

Qu'est-ce?

LE DIABLE.

En posant la main sur cette table, Je viens de me brûler...

DON JUAN.

Oh!

LE DIABLE.

Elle est véritable!

DON JUAN.

Qu'est-ce que c'est que ça?

LE DIABLE.

C'est une larme, ça!

DON JUAN.

Oh! de blancheur, toi-même, elle t'éclaboussa!

LE DIABLE.

Viens la voir!

[Tous deux se penchent sur la larme.]

Pour Rembrandt, hein, quel sujet de toile Deux profils de damnés penchés sur une étoile!

DON JUAN.

Une femme aurait pu laisser tomber?...

UNE VOIX, qui est celle de l'Ombre Blanche.

Oui!

DON JUAN.

Bah!

Un fantôme plus blanc et plus argenté s'avance en glissant.

L'OMBRE BLANCHE.

Celle qui comme un pleur elle-même tomba!

DON JUAN.

Comme un pleur?

L'OMBRE BLANCHE.

De pitié.

DON JUAN.

Sur ta vertu qu'on froisse?

L'OMBRE BLANCHE.

Non. Sur ton angoisse.

DON JUAN.

Ah?

L'OMBRE BLANCHE.

Car tu n'es qu'une angoisse! Une angoisse, malgré l'orgueil que tu cabras, Une angoisse qui veut autour d'elle des bras!

DON JUAN.

Qui donc es-tu, qui mets un astre sur ta faute?

L'OMBRE BLANCHE.

Je suis celle qui dit ce qu'elle est à voix haute.

DON JUAN.

Ton esprit?

L'OMBRE BLANCHE.

C'est mon coeur!

DON JUAN.

Ton âme?

L'OMBRE BLANCHE.

C'est mon coeur!

DON JUAN.

Tes sens?

L'OMBRE BLANCHE.

C'était mon coeur!

DON JUAN.

Quel est ton nom, Blancheur?

L'OMBRE BLANCHE.

Je suis celle qui dit son nom, mais à voix basse.

Elle murmure un nom à l'oreille de Don Juan.

DON JUAN.

Je ne me souviens pas de ce nom plein de grâce.

L'OMBRE BLANCHE.

Je suis celle qui se démasque simplement.

[Elle ôte son masque.]

DON JUAN.

Je ne reconnais pas ce visage charmant. Tu t'es donnée à moi?

L'OMBRE BLANCHE.

Quand tu m'as désirée.

DON JUAN, cherchant, la main sur le front.

Quel jour? Dans quel pays?

Il fouille machinalement dans son pourpoint.

Ma liste est déchirée!

LE DIABLE, souriant.

J'en ai toujours un fac-similé...

Il a tiré vivement d'une de ses poches un étrange portefeuille, d'où ses longs doigts cueillent une autre liste qu'il présente avec grâce à Don Juan.

DON JUAN, saisissant la liste.

Donne!

Il se met à chercher.

Non? Non?... Je l'ai rencontrée... Elle existe... et son nom?

LE DIABLE.

Cherche!

DON JUAN, avec une nervosité croissante.

Son nom... son nom... son nom... Ah! que c'est triste! C'est le seul que je n'ai pas écrit sur la liste!

LE DIABLE.

Tu n'en oublias qu'une...

DON JUAN, à l'Ombre blanche.

Et c'est toi!

L'OMBRE BLANCHE.

Que veux-tu!...

LE DIABLE.

Chercheur qui trouves sans savoir, t'ai-je abattu?

DON JUAN.

J'ai calligraphié les noms des moindres folles, Et... Mais quand tous ces noms devenaient des gondoles, De quoi donc es-tu née, alors, au flot tremblant?

L'OMBRE BLANCHE.

La liste déchirée avait un morceau blanc!

DON JUAN, se relevant tout à coup.

Mais je n'ai laissé fuir--est-ce de quoi m'abattre?-- L'idéal qu'une fois, du moins, sur mille et quatre!

L'OMBRE BLANCHE, qui s'est mêlée à la foule des Ombres à gauche.

Qu'une fois?

DON JUAN.

Elle a fui.

L'OMBRE BLANCHE, passant à droite.

Qu'une fois?

DON JUAN.

Tiens! sa voix S'éloigne?... Où donc es-tu?... Pourquoi donc...

L'OMBRE BLANCHE.

Qu'une fois?

DON JUAN.

... M'obliger, comme on suit d'arbre en arbre un bruit d'ailes, A poursuivre ta voix de femme en femme?

L'OMBRE BLANCHE.

Pour T'apprendre...

DON JUAN.

Où donc es-tu?

L'OMBRE BLANCHE, reparaissant.

... Que dans chacune d'elles Tu m'aurais pu trouver avec un peu d'amour!

DON JUAN, la saisissant.

Tu n'existais qu'en une!

L'OMBRE BLANCHE.

Et j'attendais dans toutes! Et tu passas ta vie à passer à côté! Car notre coeur ne bat que lorsque tu l'écoutes, Et tu dormais sur lui sans l'avoir écouté! Tu l'aurais fait jaillir, la compagne suprême, De chacune de nous, peut-être, en essayant...

D'AUTRES OMBRES.

Et de moi-même!--Et de moi-même!--Et de moi-même!

L'OMBRE BLANCHE.

Elle était dans chacune...

DON JUAN.

Oh! non!

L'OMBRE BLANCHE, tristement.

Si!

TOUTES LES OMBRES.

Si, Don Juan!

DON JUAN.

Quel immense sanglot, submergeant leur rancune, Fait se tendre vers moi des bras à l'infini?

DES OMBRES.

Elle était dans chacune!--Elle était dans chacune! --Don Johnny!--Don Johann!--Don Juan!--Don Giovanni!

LE DIABLE.

Un attendrissement me reprendrait leur âme? Debout, chiennes! rentrez dans votre haine! Holà!

Il redescend.

Comme l'Homme éternel et l'éternelle Femme Se réconcilieraient si je n'étais pas là!

DON JUAN, à l'Ombre blanche.

J'aurais voulu t'aimer!

LE DIABLE.

Meurs, sachant qu'elle existe!

L'OMBRE BLANCHE.

Non! Tant que dans ce pleur une flamme persiste, Don Juan peut essayer de se trouver un coeur!

LE DIABLE.

Cherche!... Et, s'il peut aimer, je ne suis pas vainqueur!

L'OMBRE BLANCHE.

Aime, fût ce un instant, l'ombre d'une maîtresse! Prends ma tête dans tes deux mains, comme ceci, Et dis: «Je veux tresser... je veux tresser... je tresse «Tous les cheveux rêvés sur un seul front choisi!»

DON JUAN.

Je veux...

LE DIABLE.

Trop tard! Tu fus trop longtemps l'adversaire.

L'OMBRE BLANCHE.

Dis: «Je m'offre à l'amour...» Serre-moi bien...

DON JUAN.

Je serre, Et je m'offre à l'amour...

LE DIABLE.

Comme un bretteur trop fort Qui pare malgré lui lorsqu'il cherche la mort!

DON JUAN.

Non! je t'emporte enfin sur mon coeur plein de joie Et fidèle!

TOUTES LES OMBRES, se démasquant.

Fidèle?

DON JUAN.

Ah! les masques de soie Sont tombés! Je vois les visages!

L'OMBRE BLANCHE.

Toutes ces Figures que tu sais qui t'ont menti?

DON JUAN.

Je sais Que toutes m'ont menti, que toutes... Ah!...

LES OMBRES.

Fidèle?

DON JUAN.

Si toutes m'ont menti, chacune est donc nouvelle! Non, je n'ai plus de coeur pour une seule tant Qu'un visage nouveau m'intrigue...

LES OMBRES.

Ah! ah!

DON JUAN, à l'Ombre blanche.

Va-t'en!

Aux autres.

Mais ne triomphez pas, je demeure invincible!

LE DIABLE.

Donc, vous cherchiez pour ne pas trouver?

DON JUAN.

C'est possible! Car, si j'avais trouvé, je serais mort d'ennui. Don Juan n'a rien cherché que la recherche et lui! Moi, la femme n'était que mon prétexte, en somme! Non, ne triomphez pas! Je vous ai prises comme, Pour bondir au-dessus de soi-même plus beau, On prend une arme, un thyrse, une coupe, un flambeau!

UNE OMBRE.

C'est le dernier orgueil dans lequel tu te glisses?

DON JUAN.

Oui! Vous n'avez été que mes exaltatrices!

UNE AUTRE.

Il se peut qu'en effet, Don Juan, nous le fussions: Mais alors, qu'as-tu fait des exaltations?

DON JUAN.

Mais...

UNE AUTRE.

Si tu pris de nous tout ce que tu racontes, Alors, Don Juan...

UNE AUTRE.

Alors, Don Juan, rends-nous des comptes! Qu'as-tu fait de ce soir où l'orgueil t'étouffait Quand tu sortais de ma gondole?

UNE AUTRE.

Qu'as-tu fait Des nuits où tu m'as dû ce délire lucide Dans lequel il convient qu'un exploit se décide?

TOUTES.

Rends-nous des comptes!

UNE OMBRE.

S'il est vrai que, grâce à moi, Tu bondis au-dessus de toi-même, vers quoi? Qu'as-tu fait d'immortel avec une seconde?

UNE AUTRE.

De quelle oeuvre mes yeux font-ils une Joconde?

DON JUAN.

Taisez-vous!

LE DIABLE.

Cette fois, c'est le son d'un vrai cri!

UNE AUTRE.

Dans quelle ode la rose a-t-elle refleuri Qu'en partant, le matin, tu cueillais dans ma haie?

DON JUAN.

Ah! vous avez touché la plus secrète plaie!

UNE AUTRE.

Quand prête à succomber, j'ai dit: «Où tu voudras!» Quels drapeaux enlevés m'as-tu donnés pour draps?

DON JUAN.

Silence!

UNE OMBRE.

Et de notre belle heure de Sicile, Qu'en as-tu fait de grand? de beau? de difficile?

LE DIABLE.

A longs coups de regret poignardez tour à tour Ce coeur ambitieux détourné dans l'amour!

UNE OMBRE.

Les femmes t'ont aimé: de ce jardin suprême Qu'on porte en soi sitôt que l'on sent qu'on vous aime, Qu'as-tu fait, Boabdil gaspilleur d'Alhambras?

UNE AUTRE.

En voyant que toujours tu sortais de nos bras, Les hommes t'ont haï: qu'as-tu fait de leur haine?

UNE AUTRE.

Qu'as-tu fait d'un baiser qui, puisque j'étais reine, Aurait dû t'obliger à devenir un roi?

UNE AUTRE.

Qu'as-tu fait--car j'étais comédienne, moi,-- Des souffles respirés aux voiles des Électres?

TOUTES.

Don Juan! Don Juan!

DON JUAN.

Quelle est cette émeute de spectres?

LES OMBRES.

Si nous fûmes pour toi ces choses, en effet...

LE DIABLE.

Poignardez le César futile!

LES OMBRES.

... Qu'as-tu fait Du thyrse?--du flambeau?--de la coupe?--de l'arme?

L'OMBRE BLANCHE.

Don Juan...

DON JUAN.

Et toi aussi!

L'OMBRE BLANCHE.

Qu'as-tu fait de ma larme?

DON JUAN.

Oui, ta larme sur mon angoisse avait raison. Les coeurs ne savent pas tous les regrets qu'ils ont! De tant d'occasions d'être grand, fort ou triste, Je n'ai fait qu'une liste...

LE DIABLE.

A genoux sur sa liste!

LES OMBRES.

A genoux! A genoux!--Ah! qu'il reste à genoux, Pour avoir fait de nous, en ne voulant que nous, La Femme qui jamais ne conduit qu'à la Femme!

DON JUAN.

J'ai froid!

UNE OMBRE.

Pour avoir fait, de l'amour qu'il diffame, Un moment qui ne peut mener qu'à des moments!

DON JUAN.

Je ne me repens pas... Ah! quels sont ces tourments? Et l'on dit un «Don Juan» pour nommer la victoire Mais tout homme eut son jour! le jour où l'on peut croire Que l'on se réalise, où l'on se dit: «Je suis!» Je n'ai pas eu mon jour!

LE DIABLE.

Tu n'as eu que leurs nuits!

DON JUAN.

Ah! Don Juan!... Ce n'est pas qu'au moins je me repente... Mais Don Juan, c'est Don Juan d'Autriche après Lépante! Pourquoi, devant la mort, veut-on se souvenir D'une action qui vous rattache à l'avenir? Je ne me repens pas... Quels sont ces feux étranges?... Aimes-tu donc la vie au point que tu la venges, Mort! et doit-il mourir, le coureur renversé, Brûlé par le flambeau qu'il n'a pas repassé!

LE DIABLE.

Eh bien, le ver est-il dans tous les fruits de l'arbre?

DON JUAN.

Ah! si la volonté sculpte des fruits de marbre, Si l'on peut, en faisant quelque chose de beau, Vaincre le ver du fruit et le ver du tombeau!...

LE DIABLE.

Eh bien, vous suffit-il, pendant qu'on agonise, D'avoir sur ses reflets vécu comme Venise?

DON JUAN.

Non! au moment qu'on meurt il faut avoir créé. Tu ne peux pas savoir ce que je souffre.

LE DIABLE.

Hé! hé!

DON JUAN.

Oh! que rien de vivant de mon souffle ne vienne! La connais-tu, cette souffrance?

LE DIABLE.

C'est la mienne! C'est ça, l'enfer. Aucun créateur n'est là-bas.

DON JUAN.

Tu me plains?

LE DIABLE.

Je comprends. Plaindre, je ne peux pas.

[Voulant entraîner Don Juan.]

Allons! viens, viens! Tu es de ceux dont rien ne reste, Pas un mot! pas un geste!

DON JUAN.

Ah! si, quand même, un geste! Un mot! Le fameux mot et le geste par quoi J'annonçai la tempête au siècle! Souviens-toi Qu'un jour où, mon manteau jeté sur mon visage, Je fuyais les sergents au fond d'un paysage, J'ai rencontré le Pauvre...

LE DIABLE.

Oui, parlons-en un peu.

DON JUAN.

Il demandait un sou pour l'amour de son Dieu, Et j'ai dit, lui faisant d'un louis d'or l'aumône, Ce mot qui mit du feu dans cette pièce jaune: «Pour l'amour de l'humanité!»

LE DIABLE.

L'humanité!

DON JUAN.

J'ai, le premier, ce mot dans l'histoire jeté!

LE DIABLE.

Ce que c'est que d'avoir passé par la France!

DON JUAN.

Ouvre Ta griffe! Mon destin, cette fois, se découvre. L'avenir me devra quelque chose, je crois. C'est moi qui, rencontrant le Pauvre au coin d'un bois, L'ai détroussé de sa résignation! Place! Des libertins la Liberté tient son audace! Je n'ai pas vainement vécu. Je peux aller Le retrouver, ce Pauvre!

LE DIABLE.

Ose donc lui parler!

[Le Pauvre apparaît.]

SCÈNE II

DON JUAN, LE DIABLE, LES MILLE ET TROIS OMBRES, L'OMBRE BLANCHE, LE PAUVRE

DON JUAN.

Mon or luit dans sa main qu'il semble encor me tendre... Spectre, que me veux-tu?

LE PAUVRE.

Ça, d'abord: vous le rendre!

[Il lui jette à la tête sa pièce d'or.]

DON JUAN, chancelant, blessé au front.

Ah!

LE DIABLE.

Tu devais périr de cette aumône-là!

DON JUAN, au Pauvre qui marche silencieusement vers lui, les mains ouvertes.

Mais je veux t'expliquer... La liberté...

LE PAUVRE, levant son énorme main.

Holà! C'est un souci trop grand qui soudain vous occupe.

DON JUAN.

Le Peuple...

LE PAUVRE.