La dernière nuit de Don Juan: poème dramatique en deux parties et un prologue

Part 2

Chapter 23,787 wordsPublic domain

--Et ce fanal, pourquoi s'est-il éteint?-- ... Que je me laisse aller à dire à ce pantin Des choses qu'à personne encor je n'avais dites? Allons! c'est un couplet, Don Juan, que vous perdîtes! Et l'heure...

[A ce moment, le Montreur sort du guignol. Mais il a rejeté son costume de montreur, qui n'était qu'un déguisement. Il est le Diable lui-même.]

Ah! c'était toi? Je comprends mon couplet!

SCÈNE IV

DON JUAN, LE DIABLE

LE DIABLE.

N'oubliez pas Polichinelle, s'il vous plaît!

DON JUAN.

Mais ce qu'il faut, ce soir, mettre dans ta sébile?...

LE DIABLE.

C'est votre âme!

DON JUAN.

Adieu donc, vous, la _donna mobile_!

LE DIABLE.

Le vieux montreur, signor, je suis le vieux montreur! J'emporte dans mon sac un juge, un empereur, Trois gueux; j'ai, profitant de leurs apoplexies, Raflé deux sénateurs sous les Procuraties. Venez-vous dans mon sac?

DON JUAN.

Non. Je peux marcher droit!

LE DIABLE.

Le vieux montreur, signor... En enfer!

DON JUAN.

Maladroit! La cruauté, c'était de ne pas venir vite. Naïf qui vient parler d'enfer, et qui m'évite Le seul devant lequel Don Juan eût défailli!

LE DIABLE.

Oh! non, je te connais, tu n'aurais pas vieilli.

DON JUAN.

Si vous ôtiez vos gants à griffes de panthère Pour souper avec moi, puisque, ce soir, j'enterre Ma vie?...

LE DIABLE.

Oui... de garçon. Deux fauteuils de velours?

DON JUAN.

Toujours!

LE DIABLE.

Et deux couverts?

DON JUAN.

Toujours. J'attends toujours Le Diable... ou Cléopâtre arrivant de Bubaste. Quand c'est la Reine, _all right!_ quand c'est le Diable, baste!

On entend une musique.

Et mon orchestre au loin...

LE DIABLE.

Toujours?

DON JUAN.

Toujours! Pas laid?

LE DIABLE.

Partons!

DON JUAN.

Ah!... mon manteau... hein?...

LE DIABLE.

Superbe.

DON JUAN.

Il fallait. Très important, tout ça.--Nous partons?--Hein, la manche. C'est un peu mieux coupé que par monsieur Dimanche? Votre gondole est là?

Il appelle.

Le gondolier Caron? Car c'est toujours Caron, j'espère?

LE DIABLE.

Fanfaron!

DON JUAN.

Oui, je suis un très grand fanfaron.

LE DIABLE.

Le beau sexe L'exigeait.

DON JUAN.

Partons-nous?

LE DIABLE.

Pas encore.

DON JUAN.

Il vous vexe De m'emporter léger?

LE DIABLE.

Soupons!

[Ils se mettent tous les deux à table.]

DON JUAN.

Espérez-vous Que j'aurai le vin triste?

LE DIABLE.

On verra.

DON JUAN.

Sec ou doux?

LE DIABLE.

Sec!

DON JUAN.

Comment trouvez-vous la table avec les roses? C'est un peu mon métier d'organiser ces choses.

LE DIABLE.

Très important aussi?

DON JUAN.

Oh! voyons! le décor! Les meubles sont du Brustolone.

LE DIABLE.

Ah! c'est encor?...

DON JUAN.

Voyons, le bibelot... il encombre Cythère!

LE DIABLE.

Vous êtes tapissier?

DON JUAN.

Pour chambres d'adultère! Et comment trouvez-vous le menu?

LE DIABLE.

Cuisinier?

DON JUAN.

Oh! voyons!... qui pourrait l'importance nier Du jus dont on arrose et du lard dont on barde Le lièvre romagnol et la caille lombarde? Il faut se cuisiner soi-même pour l'amour! On se met l'art et la littérature autour. Les femmes ne sont pas si bêtes que l'on pense. Elles savent très bien faire la différence, Et que c'est bien meilleur avec un...

LE DIABLE.

Tapissier, Chef d'orchestre, tailleur, cuisinier?...

DON JUAN.

Dame! il sied Que la faute chatoie, intéresse et rutile! Pourquoi donc es-tu noir, au fait? C'est inutile. C'est un peu bête.

LE DIABLE.

Ah! oui?

DON JUAN.

Qu'est-ce qui t'a fait ça?

LE DIABLE.

L'encrier que Luther à ma tête lança!

DON JUAN.

Je t'aimais mieux en vert.

LE DIABLE.

Tu m'as vu?

DON JUAN.

L'Éden! Ève!

LE DIABLE.

Tu m'as?...

DON JUAN.

J'étais Adam!

LE DIABLE.

Tu t'en souviens?

DON JUAN.

En rêve. Je crois nous voir encor sous le pommier bossu. Quel est ce grand secret qu'alors nous avons su? Nul ne l'a jamais dit... J'étais le premier homme. Je mordais dans la pomme... et je vis, dans la pomme, Souple et blanc,--comme toi, dans l'arbre, souple et vert,-- Onduler ton affreux diminutif...

LE DIABLE.

Le ver?

DON JUAN.

Je crache! et tu me dis: «Dans une autre il faut mordre.» Je vis dans l'autre fruit le même ver se tordre; Je crache! Tu dis: «Mords dans les autres!» Je mords: Un ver! Je mords: un ver! Je mords: un ver! Alors: «Tout beau fruit, nous dis-tu, n'est qu'un ver qui se cache. Voilà ce grand secret qu'il ne faut pas qu'on sache. Essayez maintenant de vivre en le sachant!»

LE DIABLE.

Essayez!

DON JUAN.

Nous avons réussi sur-le-champ. Le feuillage ou, depuis, la Femme se dérobe, Nous octroya le vice en nous donnant la robe, Et le moyen par nous fut bientôt découvert D'oublier un instant que tout contient un ver!

LE DIABLE.

De là Don Juan.

DON JUAN.

De là le héros qui se venge Et crie en s'éloignant: «Lève ton glaive, Archange, Pour garder le jardin du maître généreux Qui nous a fait cadeau d'un arbre aux fruits véreux; Quant à moi, j'y renonce, et, lâchant avec joie L'échelle de Jacob pour l'échelle de soie, Je ris du Paradis qu'aux purs vous réservez, Car, pour un de perdu, mille de retrouvés!»

LE DIABLE.

Mille et trois!--Je ne suis pas très enthousiaste D'une explication qui sent l'Ecclésiaste!

DON JUAN.

Oui, puisque tout n'est rien...

LE DIABLE.

Tâchons qu'un rien soit tout!

DON JUAN.

J'ai su créer un fruit du plus sublime goût!

LE DIABLE.

Alors, le ciel?

DON JUAN.

Quand je m'empare d'un visage, Je réduis dans les yeux le ciel à mon usage!

LE DIABLE.

La vérité?

DON JUAN.

Sortant d'un puits de falbala, C'est la femme!

LE DIABLE.

La gloire?

DON JUAN.

Il n'en est qu'une: la Seule Victoire qui, sans fiction verbale, Vienne vraiment chez nous dénouer sa sandale!

LE DIABLE [se lève, la main posée sur l'épaule de Don Juan.]

Et je t'emporte donc, ravi d'avoir été?...

DON JUAN, [se levant aussi.]

Le seul héros qu'admire au fond l'humanité! Mais lis leurs livres! vois leurs drames! tout l'atteste! Vois de quel oeil luisant la vertu me déteste: Qu'attendent du pouvoir tant d'hommes plats et lourds Que se croire un instant ce que je suis toujours? Vois avec quelle ardeur d'exégèse et d'envie Le nez des professeurs s'est fourré dans ma vie! Qui n'admire en secret que j'ose le baiser Qu'il s'est senti trop lâche ou trop laid pour oser? Je suis leur nostalgie à tous! Il n'est pas d'oeuvre --Malgré ton sifflotis d'ancienne couleuvre,-- Il n'est pas de vertu, de science ou de foi Qui ne soit le regret de ne pas être moi!

LE DIABLE.

Que va-t-il t'en rester?

DON JUAN.

Ce qui reste à la cendre D'Alexandre: elle sait qu'elle fut Alexandre Mais puisque j'ai moi-même été tous mes soldats, Moi, j'ai moi-même possédé!

LE DIABLE.

Tu possédas? Posséder, c'est leur mot. Mais, cher immoraliste, Qu'as-tu donc possédé?

DON JUAN, appelant.

Sganarelle!...

SCÈNE V

DON JUAN, LE DIABLE, SGANARELLE

DON JUAN, [à Sganarelle qui entre.]

Ma liste!

SGANARELLE, [épouvanté à la vue du Diable.]

Oh!

DON JUAN.

Oui. Prends le rubis. Et pars.

SGANARELLE, [au Diable.]

_Vade retro!_

[A Don Juan, en lui remettant la liste.]

Faudra-t-il que je dise à?...

DON JUAN.

Non. Elles sont trop...

[Sganarelle sort.]

SCÈNE VI

DON JUAN, LE DIABLE

LE DIABLE.

Personne?... Pas un fils?

DON JUAN.

Ce n'était pas la peine. C'est Staphylus, le fils de l'ivrogne Silène, Qui, le premier, coupa le vin noir d'un peu d'eau. Qu'un fils mette de l'eau dans mon vin?... Non. Rideau. _E finita_... Bonsoir!--Partons-nous?

LE DIABLE.

Pas encore! C'est ce mot «posséder» qui me... Non que j'ignore Ce que le Diable entend par la possession; Mais l'homme... posséder... posséder!... Hein! si on Fixait un peu le sens de ce verbe actif?

DON JUAN.

Faune! Je vois l'obscénité luire dans ton oeil jaune!

LE DIABLE.

Dans le plat des grands mots je mets mon pied...

DON JUAN.

De bouc!

LE DIABLE.

«Chacun s'en fut coucher», est-il dit dans Marlbrough: C'est cela, posséder? Ce n'est pas plus terrible?

DON JUAN.

«Alors, il la connut», est-il dit dans la Bible. Posséder, c'est connaître! Ah! connaître! ah! savoir! Et tu vois bien que c'est terrible!

LE DIABLE.

Il faut avoir Connu pour?...

DON JUAN.

Posséder!

LE DIABLE.

Et tu les as connues?

DON JUAN.

J'ai serré contre moi leurs âmes toutes nues. Pas un ne lisait mieux dans leur jeu! Qui? Lauzun? Richelieu?... Des enfants qui me singeaient! Pas un Ne leur a fait pétrir, par sa vision claire, Tant de petits mouchoirs en tampons de colère! Ah! je peux déchirer la liste!

LE DIABLE.

Oui, c'est cela, Déchirons-la!

DON JUAN.

Je sais les noms!

LE DIABLE.

Déchirons-la!

DON JUAN.

Je sais le nom, le jour, la raison, le mensonge! Tous leurs secrets sont là! Ma main distraite plonge Dans tous ces souvenirs d'un soir ou d'un matin, Et le vainqueur pensif joue avec son butin! Je t'en raconterai si cela t'intéresse! Il suffit, pour que tout un être m'apparaisse, Qu'entre mes dents je mâche un nom, comme une fleur.

LE DIABLE.

Mettons dans ton chapeau les morceaux de ton coeur!

DON JUAN.

Et, tu sais, pas un nom de personne facile Là-dedans!

LE DIABLE.

Déchirons! Il faut en faire mille Et trois...

DON JUAN.

Car je tenais à flairer le remords.

LE DIABLE.

Déchirons!

DON JUAN.

Les lions ne touchent pas aux morts. Je ne touchais qu'aux chairs qui sentent encor l'âme. Tiens! à nous deux, nous déchirons toute la femme!

LE DIABLE.

Je vois que l'alphabet tout entier vous aima, Depuis A jusqu'à Z...

DON JUAN.

Je tiens le Z... Zulma. Il reste encor du B. Là... les quatre Brigittes... C'est fini.

LE DIABLE.

Maintenant...

[D'un geste d'escamoteur, il fait brusquement apparaître un petit violon.]

DON JUAN.

Quoi! tu prestidigites?

LE DIABLE.

J'ai toujours dans ma poche un petit violon... Le vieux montreur est un maître de danse... _et lon Lon la!_... qui fait tourner jusqu'aux feuilles dormantes... Chante, toi dont, la nuit, le diable va jouant, Violon fait du bois dont on fait les amantes, Sous l'archet fait du bois dont on fait les Don Juan!

Tout en jouant, il parle aux petits morceaux de papier, qui se mettent à frémir mystérieusement.

Dansez, petits débris d'une vie enivrée! Gavotte...

DON JUAN.

Qu'as-tu donc à danser comme un fol?

LE DIABLE.

C'est la Gavotte de la Liste Déchirée... Soulevés par vos noms, palpitez sur le sol!

DON JUAN, regardant tourner les morceaux de la liste.

Où vont-ils? Où vont-ils?

LE DIABLE.

Je crois qu'ils ont envie De s'envoler! Ah! ah! Si vous vous envolez, Papillons que devait devenir cette vie, Envolez-vous, blancs, blancs, sur la lagune! allez!...

Les débris ont tourbillonné dans l'air, et, s'éparpillant au loin comme une neige, ils retombent sur l'eau.

Farandole...--Et soudain, sur l'eau qu'un souffle moire, Chacun des doux morceaux qui porte un nom charmant Grandit! grandit! s'allonge en silhouette noire, Devient une gondole, et glisse lentement!

A ce moment des gondoles apparaissent sur la lagune.

DON JUAN.

Quelle est cette flottille étrange?

LE DIABLE.

Barcarolle! N'étant qu'un bercement, qu'une étreinte et qu'un deuil, Chacun de tes amours n'était qu'une gondole; Regarde-le passer, barque, alcôve et cercueil!

DON JUAN.

Oh! comme mes amours vont vite au clair de lune!

LE DIABLE.

Vois-les s'entrecroiser, aigus, sombres, étroits...

DON JUAN.

Des gondoles encore!

LE DIABLE.

Elles sont mille et une! Elles sont mille et deux! Elles sont mille et trois!

[Aux gondoles, qu'on voit déjà se rapprocher de la terrasse.]

Venez! venez!...

DON JUAN.

Chacune est un astre qui rode!

LE DIABLE.

... Gondoles dont mon geste est le seul gondolier! Veux-tu que cette longue au fanal d'émeraude Dépose son fantôme au bas de l'escalier?

DON JUAN, tressaillant.

Comment?

LE DIABLE.

Dois-je héler le fanal d'améthyste?

DON JUAN.

Ces prestiges flottants ne sont pas vides?

LE DIABLE.

Non. Chaque gondole, étant un morceau de la liste, Porte une ombre de femme éclose de son nom! Toutes sont là! Car, plus puissant que Paracelse, J'ai dédoublé leur vie ou réveillé leur mort. Laquelle, se levant des coussins noirs du felse, Veux-tu voir, sur le quai, poser son soulier d'or?

DON JUAN.

Plusieurs!

LE DIABLE, criant, penché vers l'eau.

Hop! débarquez!

DON JUAN, prenant le candélabre de vermeil, va se poster immobile au haut de l'escalier.

Ils montent, les fantômes!

Des femmes, une à une, apparaissent au haut de l'escalier émergeant de l'ombre.

LE DIABLE.

Tous du grand masque blanc de Venise masqués!

DON JUAN.

Souliers blancs, sur le marbre écrasez des aromes!

Et, posant la girandole, il se jette dans un fauteuil.

LE DIABLE, gambadant et jouant du violon.

Hop! débarquez!

UNE OMBRE.

Bonsoir, Don Juan!

LE DIABLE.

Hop! débarquez!

Des femmes, lentement, toutes pareilles, avec le grand manteau, le masque et l'éventail, continuent d'émerger.

DON JUAN.

C'est le débarquement de Cythère!

LE DIABLE, redescendant, à Don Juan, tout en jouant toujours.

Et, remarque, Peint par l'inquiétant Longhi, pas par Watteau! Il n'est plus là, le doux Watteau, quand on débarque!

DON JUAN.

Les ombres d'argent bleu montent l'escalier d'eau!

LE DIABLE.

Chacune exactement sur l'autre se compose, Résumant tout l'amour dans son frêle attirail: Le masque, le manteau, l'éventail et la rose...

DON JUAN.

La rose, le manteau, le masque et l'éventail!

Toute la scène est envahie d'Ombres qui ne cessent de débarquer.

SCÈNE VII

DON JUAN, LE DIABLE, LES MILLE ET TROIS OMBRES

TOUTES LES OMBRES.

Bonsoir, Don Juan!

DON JUAN, galamment, aux Ombres.

Vous offrirai-je quelque chose? Une glace? un beau fruit? le plus léger gâteau? Et, tout en vous laissant l'éventail et la rose, Puis-je vous enlever le masque et le manteau?

LE DIABLE, vivement, et frappant sèchement de l'archet le bois du violon.

Non!

Don Juan se lève, regardant le Diable avec surprise. Celui-ci reprend plus doucement, en saluant:

Mais dans le manteau chacune restant close, Derrière l'éventail, en trois mots, te fera Le portrait de son âme en effeuillant sa rose, Et si tu dis son nom le masque tombera!

UNE OMBRE.

Moi...

Elle continue à l'oreille de Don Juan.

DON JUAN.

Tout bas?

LE DIABLE.

A moins que l'on ne trouve une femme Pouvant se raconter tout haut!

DON JUAN, caressant la main de l'Ombre.

Vous...

LE DIABLE.

Rien que l'âme! Pas de chair!

DON JUAN, à l'Ombre.

Chaque fois, un remords régulier? Vous avez toujours eu la vertu d'escalier, Lucile!

UNE OMBRE.

Ah! le charmeur!

DON JUAN.

Tu vois que c'est facile!

LA MÊME OMBRE.

Rien qu'en disant: Lucile...

DON JUAN.

Oui, je dis bien: Lucile.

L'OMBRE.

Vous me persuaderiez que je la suis...

DON JUAN.

Quoi?

LA MÊME OMBRE.

Non!

DON JUAN.

Mais...

UNE AUTRE OMBRE.

Moi?...

DON JUAN.

Vous...

[Il veut encore prendre la main de l'Ombre.]

LE DIABLE, lui donnant un coup d'archet sur les doigts.

Pas de chair!

DON JUAN.

Oh! je sais votre nom! Vous... vous... vous... Quelle erreur voudrait-on que je fisse? Vous... c'est vous, vous savez... soir de feu d'artifice... Dans la foule on perdit votre mère et son chien...

LA MÊME OMBRE.

Oui, je me tenais mal...

DON JUAN.

Mais je vous tenais bien, Suzanne!

LA MÊME OMBRE.

Non!

DON JUAN.

Comment? Mais ces détails...

LE DIABLE.

Sommaires.

DON JUAN.

C'est vrai que dans ma vie il y eut tant de mères, Tant de chiens et tant de feux d'artifice!...

UNE AUTRE OMBRE.

Moi?...

DON JUAN.

Vous... vous... vous... vous... Comment? Déçue un peu? Pourquoi? On ne fait jamais bien l'amour sur une cime: Votre Altesse toujours fut trop sérénissime!

LA MÊME OMBRE.

Non!

UNE AUTRE OMBRE.

Moi?...

DON JUAN.

Vous... Bellaggio... Villa des Anthémis... Miss Ethel...

LA MÊME OMBRE.

Non!

DON JUAN.

Comment?

LE DIABLE.

Pas plus Ethel... que Miss!

DON JUAN.

Attendez donc... Ce coeur nostalgique, où donc l'ai-je?... Ah! c'est la fille du concierge du collège!

LA MÊME OMBRE.

Non!

UNE AUTRE OMBRE.

Moi?...

DON JUAN.

Ce coeur crevant comme un oeillet trop gros... Ah! c'est mon petit soir de course de taureaux, Conchita!

LA MÊME OMBRE.

Non!

UNE AUTRE OMBRE.

Moi?...

DON JUAN.

Ah! cette fois-ci...

LE DIABLE.

Qui est-ce?

DON JUAN.

Ma tante... qui fut si jalouse de ma nièce!

LA MÊME OMBRE.

Non!

DON JUAN.

Par exemple!

Il écoute une autre Ombre.

Ah! vous... Ce mot vous divulgua: Démasquez votre nez kalmouck, princesse Olga!

L'OMBRE.

Non!

DON JUAN.

Comment?

UNE AUTRE OMBRE.

Moi?...

DON JUAN.

Lucy... Vous avez lu Brantôme.

LA MÊME OMBRE.

Non...

DON JUAN, la repoussant.

Oh!

LE DIABLE.

Tu ne vas pas m'abîmer un fantôme!

DON JUAN.

On me trompe!

LE DIABLE.

On te dit la vérité.

DON JUAN, prêtant l'oreille à une Ombre.

Eh bien?

Au Diable.

Elle ne me dit rien?

LE DIABLE.

C'est qu'il n'y avait rien!

DON JUAN.

Luce... Anne... Emma... Zoé... Berthe... Emmeline...

LE DIABLE.

Cherche!

UNE AUTRE OMBRE.

Moi?...

DON JUAN.

Vous? Il est tourné... Vous, tendez-moi la perche! Ôtez ce masque!

[L'Ombre ôte son masque, et apparaît encore masquée.]

Un autre?

[Et, sans se démasquer, elle ôte successivement plusieurs masques.]

Un autre? Un autre? Elle a Encor?... toujours?...

LE DIABLE.

Toujours. Elle est de celles-là Qui pour visage n'ont que des couches de masques.

DON JUAN.

Mais je ne suis pas gris! Le vin est dans les flasques! J'ai peur de tous ces yeux qui me regardent droit! Oh! les yeux, ce n'est pas de la chair, j'y ai droit! Les yeux vont m'éclairer!... L'obscurité redouble? Ils ne sont plus énigmatiques?

LE DIABLE.

Ça te trouble?

DON JUAN.

C'est difficile à reconnaître!

LE DIABLE.

Oui, sans la peau. Sans les cheveux, et même un peu sans le chapeau!

DON JUAN.

Je ne retrouve pas ces regards de bacchantes!

LE DIABLE.

Les bacchantes n'étaient peut-être pas fréquentes!

DON JUAN.

C'est la première fois qu'il me semble les voir, Ces yeux simples et grands!

LE DIABLE.

C'est qu'elles ont, ce soir, Avec le vrai regard qui vient de leurs aïeules, Les yeux qu'elles avaient quand elles étaient seules!

DON JUAN.

Tu mens!

LES OMBRES, [riant.]

Ah! ah! ah! ah!

DON JUAN.

Oui, oui, riez, riez! Je savais bien enfin que vous vous trahiriez! On reconnaît la gorge au rire! et l'on peut dire... Mais quel rire, ce soir, ont-elles donc?

LE DIABLE.

Le rire Qu'entre elles quelquefois peut-être elles ont eu, Mais qui ne fut jamais d'aucun homme entendu!

DON JUAN.

Non, je le connaissais!

LE DIABLE.

Ah! ah! un être! un être! Est-ce qu'on le connaît? Est-ce qu'on peut connaître?

DON JUAN.

Il a beau gambader comme un singe, il a beau... Je les reconnaîtrai... je prendrai le flambeau...

UNE OMBRE.

Ah!

DON JUAN.

Ce rire, là-bas, si méchamment fantasque... Archangela Tarabotti, la Monégasque!

LA MÊME.

Non!

[De nouvelles Ombres arrivent sans cesse.]

DON JUAN.

Il en vient encor!

LE DIABLE.

Débarquez!

DON JUAN.

Terre et cieux! J'en connaissais bien une! Allons, donnez vos yeux! Je vous dis de donner vos yeux!... Non, plus un rire! Elvire est parmi vous: je l'ai connue, Elvire!

LE DIABLE.

Cherche donc!

DON JUAN.

Je prendrai le grand flambeau doré...

[Il saisit le flambeau.]

LE DIABLE.

Cherche!

DON JUAN.

Et toute la nuit, s'il faut, je scruterai, Promenant la lumière à hauteur de vos têtes, Ces deux gouffres étroits au fond desquels vous êtes!

LE DIABLE.

Chante, mon violon.

DON JUAN.

Oh!

LE DIABLE.

Pourquoi ces fureurs? Cherche!

DON JUAN.

Oui, toute la nuit... Doucement! Mes erreurs Ne comptent pas. C'est maintenant que je commence. Ces yeux de drame... Olga?

L'OMBRE.

Non!

DON JUAN, [s'adressant à une autre Ombre.]

Ces yeux de romance... Lucy?

L'OMBRE.

Non!

DON JUAN.

Doucement... Si l'on recommençait? Ces yeux-là... Doucement... Ces yeux-là... c'est... c'est... c'est...

[Et Don Juan, d'Ombre en Ombre, cherche. Le rideau tombe lentement.]

DEUXIÈME PARTIE

[Même décor. Le jour commence à poindre. Don Juan, dans la foule des Ombres, cherche toujours en prononçant des noms.]

SCÈNE PREMIÈRE

DON JUAN, LE DIABLE, LES MILLE ET TROIS OMBRES, puis L'OMBRE BLANCHE

DON JUAN.

. . . . . . . . . .

LE DIABLE.

L'Aurore Va-t-elle te trouver cherchant la Femme encore, Diogène de pourpre au flambeau de vermeil?

DON JUAN.

Oh!

Il jette le candélabre.

Et dans tous ces bras j'ai goûté le sommeil!

LE DIABLE.

Oui...

DON JUAN.

J'ai lancé des noms toute la nuit!... et j'erre D'étrangère...

Il essaie une dernière fois.

Lucile?

UNE OMBRE.

Non!

DON JUAN.

... en étrangère! Comme un vol effrayant j'entends s'entre-croiser Tous ces noms dont pas un ne sait où se poser! Nous nous sommes aimés, pourtant?

LES OMBRES.

Nous nous aimâmes!

DON JUAN.

Je suis seul au milieu de la forêt des âmes. Elles sont toutes là. J'ai cherché! J'ai cherché! De sorte que, ma vie ayant toujours lâché Pour l'amour dans lequel on ne peut se connaître L'amitié dans laquelle on se connaît peut-être, Je mourrai sans avoir un seul être connu!

LE DIABLE.

Tu n'as rien vu! Tu n'as rien su! Tu n'as rien eu!

UNE OMBRE.

Pêcheur qui veux la perle et qui jamais ne plonges, Tu n'as eu que ce qu'on a vite...

DON JUAN.

Vos mensonges!

UNE AUTRE OMBRE.

Depuis quand est-ce la vérité qu'il vous faut? Mais la Femme, quand l'Homme a dit le premier mot, Connaît dans quel mensonge il veut qu'elle l'embarque!

UNE AUTRE.

Tu voulais un bas bleu: j'ai parle de Pétrarque.

UNE AUTRE.

La femme étrange étant ton désir du moment, J'eus ce je ne sais quoi qu'on fait je sais comment.

UNE AUTRE.

Je vis que vous cherchiez la pecque de province: Et j'avalai ma bouche afin qu'elle fût mince.

UNE AUTRE.

Sentant qu'il vous fallait qu'un bonheur fût flétri, Je souris devant vous un soir à mon mari.

UNE AUTRE.

Car l'homme ayant créé les Agnès, les Omphale, Être femme consiste à resservir au mâle, A l'heure où le désir ne le rend pas malin, L'éternel féminin, ouvrage masculin!

LE DIABLE.

Donc, tu n'as fréquenté que quelques logogriphes... Et je peux t'emporter maintenant!

DON JUAN.

Bas les griffes! Avaient-ils moins conquis les Indes, mes aïeux, Parce que les Indiens restaient mystérieux?

LE DIABLE.

Donc, posséder?...

DON JUAN.

C'est dominer. Mon énergie A satisfait l'esprit que la théologie Appelle l'esprit de... de...

LE DIABLE.

De principauté.

DON JUAN.

J'ai dominé, ceci ne peut plus m'être ôté. Prince en qui Machiavel à l'Arétin s'allie...

LE DIABLE.

Ce que c'est que d'avoir passé par l'Italie! Bon petit Andalou sensuel et léger, Comme tu t'encombras, en croyant voyager, De ce que chaque peuple ajoute à la luxure!

DON JUAN.

J'ai corrompu.

LE DIABLE.

C'est là ta gloire la plus sûre?

Aux Ombres.

Quand eûtes-vous du crime un désir conscient?

LES OMBRES.

Le premier jour!--Le premier soir!--En te voyant! --Avant de t'avoir vu j'en avais eu l'idée. --C'est quand je t'eus choisi que tu m'as regardée.

DON JUAN.

Il est des vierges...

LE DIABLE.

Oui, l'on nomme ainsi, je sais, Celles qui font leur choix avec les yeux baissés.

DON JUAN, bondissant vers les Ombres.

Mais je vous séduisis!

UNE OMBRE.

Quand nous t'y décidâmes!

DON JUAN.

Par?...

UNE AUTRE OMBRE.

Le signe.

PLUSIEURS.

Le signe.

DON JUAN.

Il est de grandes dames.

UNE AUTRE OMBRE.

Ce sont celles qui font le geste plus petit!

DON JUAN.

Mais...

LES OMBRES.