La dernière nuit de Don Juan: poème dramatique en deux parties et un prologue

Part 1

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EDMOND ROSTAND

LA DERNIÈRE NUIT DE DON JUAN

POÈME DRAMATIQUE EN DEUX PARTIES ET UN PROLOGUE

DIXIÈME MILLE

PARIS LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11

1921 Tous droits réservés. Copyright 1921, by Eugène Fasquelle

Eugène FASQUELLE, Éditeur, 11, rue de Grenelle, PARIS

OEUVRES D'EDMOND ROSTAND

Les Musardises, _Édition nouvelle_, 1887-1893, poésies, 35e mille 1 vol. Les Romanesques, comédie en 3 actes, en vers, 67e mille 1 vol. La Princesse Lointaine, pièce en 4 actes, en vers, 71e mille 1 vol. La Samaritaine, évangile en 3 tableaux, en vers, 61e mille 1 vol. Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en 5 actes, en vers, 527e mille 1 vol. L'Aiglon, drame en 6 actes, en vers, 400e mille. 1 vol. Chantecler, pièce en 4 actes, en vers, 170e mille. 1 vol. Le Vol de la Marseillaise, recueil des poèmes écrits pendant la guerre, 25e mille 1 vol. La Dernière Nuit de Don Juan, poème dramatique en 9 parties et un prologue 1 vol.

Chaque volume 6 75

Un Soir à Hernani, poésie 1 75 Discours de réception à l'Académie française 1 75

LA PREMIÈRE ÉDITION DU PRÉSENT OUVRAGE se compose de MILLE EXEMPLAIRES DE LUXE

DÉTAIL DU TIRAGE DE CETTE ÉDITION:

Soixante-quinze exemplaires, numérotés de 1 à 75, sur papier impérial du Japon.

Cent vingt-cinq exemplaires, numérotés de 76 à 200, sur papier de Hollande à la forme.

Huit cents exemplaires, numérotés de 201 à 1000, sur vélin teinté pur fil Lafuma.

Les deux parties de cette pièce étaient entièrement écrites avant la guerre.

Le prologue, reconstitué sur des brouillons fragmentaires très raturés, ne peut être considéré que comme une ébauche.

On a dû, pour l'intelligence du drame, compléter les indications de scène du texte original. Celles de ces indications qui ne sont pas de la main de l'auteur ont été mises entre deux crochets.

PERSONNAGES

DON JUAN LA STATUE DU COMMANDEUR LE DIABLE LE PAUVRE SGANARELLE L'OMBRE BLANCHE LES MILLE ET TROIS OMBRES

PROLOGUE

_On ne voit rien qu'un étroit escalier vaguement éclairé, dont la spirale se perd en haut, et qui s'enfonce dans un gouffre. Un reflet vert et sulfureux éclabousse les marches du bas._

Au lever du rideau, la Statue du Commandeur apparaît, descendant d'un pas pesant. Elle tient par le bras Don Juan, magnifiquement calme.

DON JUAN.

Lâchez-moi le poignet, je descendrai tout seul.

[Il récite un nom à chaque marche.]

Ninon... Laure... Agnès... Jeanne...

[On entend les plaintes d'un chien. Don Juan écoute.]

Ah! tiens, mon épagneul Qui me pleure. C'était une admirable bête, Monsieur.

[Il continue à descendre.]

Armande... Elvire...

[Il s'arrête.]

Ah! souffrez qu'on s'arrête Et, seigneur Commandeur, que, prêtant, s'il vous plaît, Une oreille à la voix du fidèle valet Qui me tenait là-haut tant d'honnêtes langages, Je connaisse le cri de sa douleur.

LA VOIX DE SGANARELLE, [d'en haut.]

Mes gages!

DON JUAN, [à la Statue.]

Pourrais-je remonter, monsieur, quelques instants, Pour lui payer, ce que je lui dois?

LA STATUE.

Oui. J'attends.

DON JUAN.

Mille grâces.

[Il remonte l'escalier.]

LA STATUE, [seule.]

Reviendra-t-il?

DON JUAN, [redescendant.]

Là, je suis quitte. Il a le coup de pied dans le cul qu'il mérite.

LA STATUE.

Vous êtes revenu?

DON JUAN.

Cela m'a fait du bien. Ah! J'en brûlerai mieux.

LA STATUE.

Vous n'avez peur de rien, Don Juan. Et mon vieux coeur de porteur de cuirasse Est sensible au courage. Allons, je vous fais grâce. Remontez.

DON JUAN.

Il fallait me le dire plus tôt. Mais je me sens happé par le bas du manteau. Sur l'ourlet de brocart une griffe se pose. Il est trop tard.

[A l'énorme Griffe qui vient, en effet, de saisir le bord du manteau.]

Monsieur le Diable, je suppose?

[Un coq chante au loin.]

LA STATUE.

Don Juan, le jour va poindre et ce cri de métal M'oblige à regagner déjà mon piédestal. Tâchez de vous tirer de cette Griffe.

[La Statue remonte.]

DON JUAN.

Certe. Mais veuillez, en sortant, laisser la tombe ouverte.

[Tirant doucement sur son manteau.]

Causons, Griffe. Il n'est pas, au fond, pour vous fâcher Que cet excellent marbre ait daigné me lâcher. Accordez-moi cinq ans? ou dix? Dix, je préfère. Il me reste là-haut pas mal de mal à faire. Ah! cela vous décide? Entre nous, convenons Que je n'ai sur ma liste, encor, que peu de noms. C'est la peine avec moi, Griffe, de faire un pacte. Je suis celui qui fait le plus commettre l'Acte, Le meilleur rabatteur de votre chasse. Et puis, --Allons, voyons, laissez ce manteau!--moi, je suis Autre chose qu'un docteur Faust, qui ne demande Qu'une bonne petite ouvrière allemande, Et qui, navré d'avoir, le sot, fait un enfant, Appelle au dénouement l'Ange qui le défend! Les doigts du spectre au bras m'ont marqué de cinq flammes J'aimerais bien montrer ce tatouage aux femmes! Lâchez ce bout de drap, Seigneur! et j'irai loin. Plus d'un sommeil d'Infante espagnole a besoin Que j'aille le troubler dans son blanc moustiquaire. Étant le corrupteur, je suis votre vicaire. Mais lâchez donc!

[La Griffe se desserre et se retire.]

Enfin! Dix ans sont suffisants. Votre Grâce viendra me chercher dans dix ans. Qu'elle compte sur moi: moi, je compte sur elle.

[Il remonte l'escalier, en récitant, de marche en marche.]

Rose... Lise... Angélique... Armande...

[Et sa voix se perd. Il disparaît. Après un moment, on l'entend qui crie:]

Hep! Sganarelle!

PREMIÈRE PARTIE

[_Dix ans après. Un palais à Venise. Une grande salle ouverte sur l'Adriatique, où plongent des degrés de marbre. Au milieu, une table servie, éclairée par des flambeaux._]

SCÈNE PREMIÈRE

DON JUAN, SGANARELLE

DON JUAN.

Arabella... Lucinde... Isabelle... Isabeau...

SGANARELLE.

Les dix ans sont passés, monsieur.

DON JUAN.

Comme il fait beau! Je viens du Grand Canal.

SGANARELLE.

Ah?

DON JUAN.

Sur l'eau rose et brune, Chaque bateau traîne un tapis, et la lagune, Comme une Putiphar qui voit fuir un manteau, Semble par son tapis retenir le bateau. Mais, dans ce coin désert, l'eau verte et plus sournoise Sommeille sous un ciel de soufre et de turquoise, Comme, avant mon passage, une glauque vertu. J'ai toujours eu le goût de l'eau qui dort. Sais-tu Pourquoi l'Adriatique à ce point m'intéresse?

SGANARELLE.

Non.

DON JUAN.

Elle est mariée.

SGANARELLE.

Ah?

DON JUAN.

Elle est Dogaresse. Le Doge est son mari; moi, je suis son amant. C'est moi qui te comprends, Lagune!

SGANARELLE.

Évidemment!

DON JUAN.

Je veux, pour qu'avec moi cette onde se débauche Lui jeter une bague, aussi... de la main gauche!

[Il lance la bague dans la mer.]

SGANARELLE, avec effroi.

Le rubis?

DON JUAN.

Non. L'anneau de verre.

SGANARELLE.

Ah?

DON JUAN.

Oui.

SGANARELLE.

Le sien?... Celui de?... Mais alors?...

DON JUAN.

Oui.

SGANARELLE.

Fini?... Vieux?... Ancien?...

DON JUAN.

Venise!... Ah! la cité du fragile, c'est elle. La colonne est en stuc, la pierre est en dentelle, Le mur est en miroir, et la rue est en eau! Et lorsque deux amants échangent un anneau, Cet anneau, Sganarelle, a l'esprit d'être en verre!

SGANARELLE.

Les dix ans sont passés, et vous...

DON JUAN.

Je persévère.

SGANARELLE.

Ce soir?

DON JUAN.

Bal.

SGANARELLE.

Vous rentrez?

DON JUAN.

Non. Plus fort qu'Annibal, Je profite de la victoire... après le bal!

SGANARELLE.

Monsieur, si l'heure vient, tant de belle insolence...

[Une horloge sonne.]

DON JUAN.

Quand on parle de l'heure, elle sonne.

SGANARELLE.

Oh!

DON JUAN.

Silence! Du campanile écoutons-la se détacher.

SGANARELLE.

Le plaisir d'appeler campanile un clocher Vaut-il que sous ce ciel, monsieur, on s'éternise?

DON JUAN.

J'aime les souliers blancs des filles de Venise, Et, pour entremetteur, d'avoir un gondolier Qui chante, fait des vers et devient familier. Les dames de Venise usent d'un bain de cèdre Qui mettrait Hippolyte à la merci de Phèdre! Venise est un endroit rempli d'occasions, De régates, de bals... et de processions. J'aime Venise! Et puis, son lion me ressemble, Au pied duquel un vol de colombes s'assemble, Et qui renonce, avec un grand dédain amer, Pour régner sur l'amour, à régner sur la mer! Oui, comme toi, voulant, Cité folle et profonde, Vivre sur mon reflet, j'ai bâti sur de l'onde!

SGANARELLE.

Cette ville est mortelle.

DON JUAN.

Et quand vous le seriez, Ville où viennent finir tous les aventuriers Qui veulent en mourant briser le plus beau verre, Je me refuse à fuir sous un ciel plus sévère. Une ville d'amour a vu mon premier jour, Mon dernier jour doit voir une ville d'amour. Une seule épitaphe est à Don Juan permise: «Il naquit à Séville et mourut à Venise!» Ce que j'en dis, d'ailleurs, n'est que pour t'effrayer: J'estime que le Diable a dû nous oublier!

SGANARELLE.

Nous!

DON JUAN.

Non, tu n'en es pas, c'est vrai. Toi, tu hérites!

SGANARELLE.

Ah! de quoi?

DON JUAN.

De m'avoir approché. Tes mérites Prendront près des seigneurs un poids plus concluant Quand tu diras: «Je sors de chez monsieur Don Juan!» Quant aux dames...

SGANARELLE.

Quoi donc?

DON JUAN.

Ne crains pas les détresses: Tu trouveras toujours un maître... et des maîtresses.

SGANARELLE.

Des?...

DON JUAN.

Oui, mon cher. La femme, adorant mon reflet, Quand Don Juan n'est pas là couche avec son valet! Bon comptable indigné des coeurs que j'ai fait battre, Quel chiffre? Mille et...

SGANARELLE.

Trois. N'atteignons pas le quatre.

DON JUAN.

Je n'ai jamais été plus dispos et plus frais. J'ai, pour mes billets doux cherchant quelques coffrets, Été voir les doreurs travailler dans leur bouge; Et je me sens, ce soir, un coeur de laque rouge, Avec des Chinois d'or dessus, comme ils en font. Soupons! Tout est en or! Je vois ma vie au fond... On dore tout ici, jusqu'aux écailles d'huître! Qui nous dit que le Diable existe encor, bélître? Il est fini, disait déjà Tertullien! Je vois ma vie, au fond d'un parc italien, Choir d'amour en amour comme de vasque en vasque! Tu me prépareras mon épée et mon masque. L'avenir m'appartient. Je vais...

UNE VOIX, très loin.

Burattini!

DON JUAN.

Ces vieux cris de Venise ont un charme infini!

LA VOIX, [se rapprochant.]

Burattini!

DON JUAN.

La voix se traîne dans l'espace.

SGANARELLE, [allant regarder à une fenêtre.]

C'est le montreur de marionnettes qui passe.

DON JUAN.

Fais-le monter.

SGANARELLE, [faisant des signes au Montreur.]

Le vieux du quai des Esclavons.

DON JUAN.

Pulcinella! C'est lui! Ça y est! Nous l'avons! Je vais souper en regardant Polichinelle, Comme Trimalcion devant le pantin frêle Qu'il regardait danser en suçant un noyau.

[Entre le Montreur, portant son attirail.]

SCÈNE II

DON JUAN, SGANARELLE, LE MONTREUR DE MARIONNETTES

LE MONTREUR, obséquieux, s'inclinant.

Burattini... Li far ballar...

Montrant un parchemin.

Privileggio...

SGANARELLE.

Quatre montants de bois, un vieux sac, un vieux store...

LE MONTREUR.

Casteletto. Permis de l'instaurer?

DON JUAN.

Instaure. D'où es-tu?

LE MONTREUR, [installant son petit théâtre.]

De partout. J'ai voyagé partout. Connu des écrivains. Des artistes. Beaucoup. J'avais pour spectateur monsieur Bayle en Hollande.

DON JUAN.

J'ai voyagé moi-même ainsi qu'une légende. Théâtre où j'apprenais la vie et le bâton, Vous avez toujours l'air, avec votre fronton, D'un petit temple grec monté sur des échasses. L'enfance!

[Au Montreur.]

J'aimerais que tu te rapprochasses.

[Puis se parlant à lui-même.]

Je crois revoir encor, pour tendre un gobelet, --«N'oubliez pas Polichinelle, s'il vous plaît!»-- Le montreur soulever cette toile éternelle...

A Sganarelle.

Va-t'en. Laisse-moi seul avec Polichinelle.

[Sganarelle sort. Le Montreur entre dans le guignol, où l'on verra paraître tour à tour ses marionnettes.]

SCÈNE III

DON JUAN, LE MONTREUR

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [surgissant dans le guignol.]

Raoutaoutaou!... Raoutaoutaou!...

DON JUAN.

Ah! c'est lui! le voilà!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

C'est moi Pul! c'est moi ci! c'est moi nel! c'est moi la! C'est moi cognant mon nez à toutes les coulisses!

DON JUAN.

Ah! ce théâtre-là fit toujours mes délices! Pourquoi te cognes-tu?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Pourquoi se cogne-t-on? Parlant du nez pour imiter le mirliton, Et frappant de grands coups pour imiter la gloire, Je chante un air qu'en France on m'apprit à la foire.

[Il chante.]

«C'est moi le fameux Mignolet, Général des Espagnolets, Qui fais trembler toutes les femmes!»

DON JUAN, levant une coupe et chantant.

C'est moi le fameux Burlador, Qui porte à sa ceinture d'or Le trousseau des clefs de leurs âmes!

S'interrompant, à Polichinelle.

Je fais aussi des vers!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Et chevillés, encor!

DON JUAN.

Apprends que les beaux vers comme les belles filles Peuvent négligemment laisser voir leurs chevilles!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Tu dis toujours le mot qui sent un peu la chair, Don Juan!

DON JUAN.

Tu sais mon nom?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Oui, confrère!

DON JUAN, un peu choqué.

Oh! mon cher, En quoi confrère?

LA MARIONNETTE DE POUCHINELLE.

En paillardise!

DON JUAN, l'imitant.

En paillardise? Tu dis toujours les mots qu'il ne faut pas qu'on dise, Pulcinella!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Je suis plus rouge et toi plus fat: Mais nous serons pareils le jour de Josaphat!

DON JUAN.

Drôle!

Polichinelle sonne.

Que sonnes-tu?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Mais l'heure solennelle Qui confronte Don Juan avec Polichinelle!

DON JUAN.

Alors, vous me traitez de...

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Pour être poli, Ne disons pas Poli... chinelle, mais Poly... Game!

DON JUAN.

Et, pour être exact, disons myriagame! Et rends-moi mon enfance en nasillant ta gamme!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Do, ré, mi, fa, sol...

DON JUAN.

Oui...

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Marchand de parasol!

DON JUAN, [se souvenant.]

Je revois un petit garçon pâle, au grand col, Pale d'être à Guignol auprès...

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

De qui?

DON JUAN.

Des filles, Dont le rire absolvait toutes tes peccadilles!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Do, ré, mi...

LA MARIONNETTE DE CASSANDRE, [apparaissant dans le guignol.]

Tu m'as pris ma fille, suborneur!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Vous m'ennuyez!

Il le tue.

DON JUAN.

C'était déjà le Commandeur!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

J'aime Charlotte!

LA MARIONNETTE DE PIERROT, [apparaissant dans le guignol.]

Elle est à moi!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Mais il m'ennuie! Marchand de parapluie!

Il le tue.

Il faut vivre sa vie!

UN CHIEN [apparaissant dans le guignol et sautant à la tête de Polichinelle.]

Ouah!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Ce chien vit sa vie: il m'a mangé le nez!

DON JUAN.

Ah! comme elles riaient de tous les coups donnés Sur les Pierrot naïfs et les Cassandre probes!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Qui?

DON JUAN.

Les filles. J'étais assis entre leurs robes. Leur beauté m'étonnait.

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Leurs mollets étaient nus?

DON JUAN.

Tais-toi!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Car la beauté, moi, tu sais!... Je connus Le philosophe Bayle à Rotterdam. Ce Bayle N'était même plus sûr qu'Hélène eût été belle.

DON JUAN.

Le cuistre! La beauté d'Hélène! Cuistre impur! La seule chose au monde, encor, dont je sois sûr! Hélène! Hélène! où donc est-elle, que je parte?

[Une Poupée apparaît dans le guignol: Il pousse un cri.]

Oh!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Déjà de retour de ton voyage à Sparte?

DON JUAN.

Hélas! sous le ciel gris de ce siècle étouffant, La grande Hélène est morte!

[Contemplant avec admiration la Poupée.]

Oh! la jolie enfant! Quoi! cet astre éclatant sur cette obscure scène?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Car pour le consoler de la perle d'Hélène Il suffit d'une bûche avec des cheveux blonds! Vous voyez bien, Signor, que nous nous ressemblons!

A la Poupée.

Je t'aime!

DON JUAN.

Nous n'avons pas le même système!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [à Don Juan.]

Plaît-il?

DON JUAN.

On est brûlé quand on a dit: «Je t'aime!»

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Comment faut-il agir?

DON JUAN.

Ni trop tôt, ni trop tard! Ah! voyons, séduis-la...

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Que faire?

DON JUAN.

C'est un art.

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Du pied?

DON JUAN.

C'est trop serin!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Ou de l'oeil?

DON JUAN.

C'est trop carpe!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

De quoi dois-je avoir l'air?

DON JUAN.

D'un gouffre!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Je m'escarpe!

DON JUAN.

Elle attend. Elle sent qu'on va l'avoir. On l'a. Et l'on regarde ailleurs...

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Ah! oui, comme cela?

DON JUAN.

Un silence effrayant, c'est mon système. On trompe Sans mentir, comme fait l'horizon.

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Je m'estompe!

DON JUAN.

Et la femme s'embarque. Ah! goûtons ce moment Où la planche qu'il faut à tout embarquement Tremble à cause du pas qui se pose sur elle... Car la barque jamais ne vaut la passerelle!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Ça ne vient pas.

DON JUAN.

Que vas-tu faire maintenant?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Si je lui faisais lire un livre inconvenant?

DON JUAN.

La devoir à Boccace ou bien à Straparole? J'aurais l'horreur de ça!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [à la Poupée.]

Charlotte, une parole? Non?

Il la frappe.

Pan!

DON JUAN.

Nous différons encor dans les moyens. On ne bat pas la femme, on la fait souffrir.

LA POUPÉE, [intéressée, à Don Juan.]

Tiens? Comment?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [à Don Juan.]

Toi, tu veux plaire à ma marionnette...

Il frappe encore la Poupée.

Elle est honnête! Elle est honnête! Elle est honnête!

DON JUAN.

Elle est morte!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

C'est ce que je disais!

[Lançant le corps de la Poupée en l'air.]

Hop là!

DON JUAN.

Alors, le Diable vient?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Non, le guet.

DON JUAN.

Coupons la Scène du guet.

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Couper cette admirable scène. Soit! Le juge!

DON JUAN.

Coupons!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Cette scène où j'assène?... Soit! Le bourreau!

DON JUAN.

Coupons!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Oh! si l'on coupe tout!

DON JUAN.

Selon l'heure, on adapte un chef-d'oeuvre à son goût; Et, ce soir,--le surplus me semble expédiable,-- J'aimerais voir quelqu'un emporté par le Diable!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Ce soir?

Il agite sa cloche.

DON JUAN.

Que sonnes-tu?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

L'heure du loup-garou!

Tremblant.

J'ai peur... Je sens qu'il vient... Il va venir...

DON JUAN.

Par où? Par derrière... Pourquoi retournes-tu la tête?

LA MARIONNETTE DU DIABLE, [apparaissant dans le guignol.]

Crrrrr!...

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [tapant sur le Diable.]

Pan!--Tiens! mon bâton s'est cassé! Sale bête!

[Le Diable a disparu.]

DON JUAN.

Tu changes de bâton?

LA MARIONNETTE DU DIABLE, [reparaissant.]

Crrrrr!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [tapant de nouveau.]

Pan! C'est inouï!

[Le Diable a disparu encore.]

DON JUAN.

On ne bat pas le Diable!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

On le fait souffrir?

DON JUAN.

Oui.

LA MARIONNETTE DU DIABLE, reparaissant.

Tiens! comment?

DON JUAN.

Tu verras quand tu seras grand.

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

Peste!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [tapant à tour de bras sur le petit Diable.]

Pan! un autre bâton!... Pan! un autre... Pan!...

DON JUAN.

Reste Calme!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

C'est que j'ai peur!

DON JUAN.

Sans peur et sans remord...

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

Il faut vivre sa vie...

DON JUAN.

Il faut mourir sa mort!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

Il m'emporte! à quoi bon être brave? Je miaule!

DON JUAN, [au petit Diable.]

Alors, vous l'emportez comme ça sur l'épaule?

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

N'est-ce pas que c'est effrayant?

DON JUAN.

C'est curieux. Mais comme il se tient mal!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

Toi, tu te tiendrais mieux?

DON JUAN.

Oui.

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

Toi, tu me ferais souffrir?

DON JUAN.

Oui. Ça te navre?

LA MARIONNETTE DU DIABLE, [changeant tout à coup de voix.]

Ça m'intrigue. Je pose un instant mon cadavre. Je voudrais bien savoir, mon cher, par quel moyen...

DON JUAN.

Tiens!... et ça t'a coupé l'accent italien?

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

... Tu me ferais souffrir?

DON JUAN.

Tu sais bien que tu souffres Quand tu suspens un être au-dessus de tes gouffres Sans qu'il pâlisse! Quand tu l'emportes, tu veux Qu'il se fasse traîner longtemps par les cheveux Et s'accroche à tous les piliers du péristyle! Tes cornes, sur le feu que ton mufle ventile, Ne veulent secouer qu'un lutteur décousu... Moi, quand tu m'auras pris, tu ne m'auras pas eu!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

Pas eu? J'aime «pas eu»!

DON JUAN.

Pour m'avoir, mon bonhomme Il faudrait m'avoir fou, rageant, et hurlant comme Ce pitre! Ou bien l'oeil clos, pâle, le souffle à bout, Gisant... comme j'avais les femmes! Mais, debout, On ne m'a pas! Je ris sous la porte où le Dante N'a pas gravé pour moi sa phrase intimidante, Car j'ai des souvenirs plus brûlants que tes crocs! Seulement, moi, c'est moi!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

C'est-à-dire?

DON JUAN.

Un héros! Fils des Conquistadors, la Femme est ma Floride. Car, aussi brave qu'eux, j'ai voulu, plus avide, Voir, de l'Inde où je suis, toujours, l'Inde où j'irai! Ceux qui croient qu'en mourant je me repentirai Ne m'ont pas regardé quand je sors d'une alcôve. Je suis le monstre avec une âme, Archange fauve Qui laisse vivre encor son aile de déchu! Si, quand je passe, un souffle agite le fichu, C'est que je n'ai pas fait comme Polichinelle Qui porte dans son dos le cercueil de son aile!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

Alors, tu n'as pas peur?

DON JUAN.

Ni de toi, ni des tiens!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

Les flammes?

DON JUAN.

J'en fournis!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

Et les cornes.

DON JUAN.

J'en tiens Les plus braves ont peur; le maréchal Trivulce Devant un diablotin en mourant se convulse; Mais moi, je n'ai jamais tremblé que de désir.

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

Toi, tu me supplieras de ne pas te saisir! Je ne t'emporterai que vaincu.

DON JUAN.

Prends-en note: Je suis sauvé!

LA MARIONNETTE DU DIABLE, [tendant sa petite main en dehors du guignol.]

Topons!

DON JUAN.

Tope dans ta menotte!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

Et tope dans ta main!

[La marionnette du Diable disparaît.]

DON JUAN.

Qu'est-ce que je fais là? Et d'où vient qu'ayant bu si peu de Marsala, Et quand déjà du bal l'heure charmante approche, Je me laisse...

[On entend une cloche dans le guignol.]

Pourquoi sonne-t-il cette cloche? D'où vient...

[Un fanal s'éteint sur la mer.]