La Derniere Lettre Ecrite Par Des Soldats Francais Tombes Au Ch
Chapter 7
Quant à moi, j'ose à peine m'abandonner à l'espoir que je suis peut-être appelé à prendre ma revanche d'Août-Septembre 1914. Je suis content d'avoir enfin une raison d'être. Depuis que je suis revenu au front, il y a presque un an, l'évidence de mon utilité ne m'était pas apparue. Je vais enfin vivre de grandes heures. Pourvu que mes parents soient forts! J'aime autant les savoir à Paris, où ils pourront puiser chez vous un peu de réconfort.
Comment te dire, cher oncle Paul, à quel point j'ai été ému de savoir que tu tournais vers moi tes pensées et tes voeux. Comment t'en remercier, sinon en te disant que mon plus cher désir, si je reviens de la guerre, sera d'avoir avec toi de fréquents entretiens pour essayer de profiter de ta longue expérience des choses et des hommes, et de toute la philosophie que tu as amassée.... Je termine en t'envoyant toute mon affection, et en vous embrassant, tante Marie, Henri et toi, de tout coeur.
JEAN.
_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Claude LANGLE, tombé au champ d'honneur le 26 Septembre 1915._
25 Septembre 1915.
Mon cher Papa,
Si jamais cette lettre t'arrive, ce sera parce que je serai tombé glorieusement dans la grande bataille qui va achever le triomphe de la France. C'est de bon coeur que je donne ma vie pour la plus belle de toutes les causes. Je n'aurai que le regret de vous faire de la peine à toi et à maman. Je vous en supplie, ne pleurez pas; c'est si beau de mourir utilement! Nous sommes régiment d'attaque; les jeunes de la classe 15 vont montrer le chemin victorieux aux vieux.
Si tu as l'occasion d'écrire à Monsieur Canivinq, dis-lui de dire à mes camarades de Carnot de faire comme nous, de consacrer leur vie à notre beau pays de liberté, de se rappeler le cri de ralliement de 1915: «En avant pour la France!»
Je vous embrasse tous de tout mon coeur.
Claude LANGLE.
_Lettre écrite par Raphaël LAPORTE, Aspirant au 215e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, à Crugny (Marne), le 28 Mai 1918._
Langres, 18 Mars 1915.
Cher Papa et chère Maman,
Je vous envoie tout simplement ce petit perce-neige, cueilli dans les jardins de l'hôpital le 16 Mars 1915, date bénie de mes vingt ans.
Vingt ans! l'âge tant désiré et tant regretté. A cette heure, je n'ose leur sourire. Que vais-je bien en faire de mes vingt ans? Aidez-moi, j'ai trop peur de les gaspiller follement et de les perdre à tout jamais.
J'ai bien réfléchi à toutes ces belles années passées. Plus j'y songe, plus je vous aime. Merci de tout coeur. Vous les avez faites belles, bien belles; vous m'avez gâté et à quel prix! Grand merci de votre petit soldat plein de reconnaissance. Mille fois pardon pour tous les soucis, les peines grandes et petites, les larmes que pendant ces vingt années je vous ai coûtés.... Pardon, je vous aime bien quand même.
Vingt ans, être soldat: c'est toute ma fortune en ce moment, et, malgré moi, de mon coeur à mes lèvres monte la belle phrase, le beau geste du zouave de Patay. Mon cher papa et ma bien chère maman, ne vous inquiétez plus si, dans quelques semaines, je tombe frappé en faisant mon devoir; j'aurai encore le courage de redire et de tout mon coeur:
Mon âme à Dieu, mes vingt ans à la France!...
Je vous aime.
Raphaël LAPORTE.
_Lettre écrite par le Sergent LASCOUX, François-Pierre-Joseph, 412e Régiment d'infanterie, tombé au champ d'honneur, aux tranchées de la Miette, le 4 Octobre 1915._
Si vous recevez cette lettre, ce sera pour vous apprendre que je suis tombé au champ d'honneur et tombé en brave et en chrétien. Je dis en chrétien, car je suis prêt.
Je vous dis, non pas seulement au revoir, mais à Dieu, c'est là que je vous attends et que je vous donne rendez-vous, sûr de vous y retrouver un jour.
Soumettez-vous entièrement à la volonté de Dieu, qui a permis cet événement pour le plus grand bien de mon âme.
Regardez Marie au pied de la croix; comme elle, dites le _Fiat!_
Adieu, chère maman, consolez-vous en pensant que votre fils est mort en faisant son devoir et que sa dernière pensée aura été pour Dieu, pour la France et pour sa mère.
Rendez-vous ... au ciel!
Même rendez-vous à tous ceux que j'aime.
_Lettre écrite à sa soeur par le Sergent Jacques-Etienne-Benoist DE LAUMONT, du 66e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 25 Septembre 1915, à Agny-les-Arras._
24 Septembre 1915.
Ma chère petite Amie,
Je t'écris cette lettre à tout hasard; demain matin, à l'aube, vers les 3 h. 1/4, 4 heures, nous partons à la charge: c'est la grande, peut-être la victorieuse offensive, comme nous l'espérons tous, comme nous en sommes tous sûrs; nous devons percer et nous percerons, si ce n'est pas ici, c'est à côté que cela aura lieu.
Or, le 66e a l'honneur d'attaquer et le 1er bataillon en tête (le mien); je suis fier que le général nous ait jugés dignes de cet effort. Le sort est aveugle et peut me frapper, comme il peut m'épargner; tu peux être certaine que, dans l'un comme dans l'autre cas, je ferai mon devoir, tout mon devoir.
Si je suis tué, annonce-le à maman et à papa avec de grands ménagements; ma seule douleur, mon seul regret est que ma mort puisse vous faire de la peine à vous tous que j'aime tant; mais pourquoi pleurer, nous nous retrouverons un jour tous ensemble, un peu plus tôt, un peu plus tard. Et puis, n'est-ce pas la plus belle mort qui soit au monde, une mort utile, une mort pour un but, pour une idée, pour un idéal. Et dans le siècle médiocre où nous sommes, cela fait du bien de se dire: «Eh bien, moi, j'aurai au moins servi à quelque chose et j'aurai la mort qui me plaît le plus.»
Je veux être enterré là où je serai tombé. Je ne veux pas être enfermé dans un cimetière où l'on étouffe. Je serai mieux et plus à ma place de soldat dans la terre de France, dans un de ces beaux champs pour lesquels je donne ma vie avec joie, je vous le jure.
Cette lettre te parviendrait seulement dans le cas où il me serait arrivé malheur.
Je vous embrasse tous qui avez été si bons pour moi et que j'aime du plus profond de mon coeur.
JACQUES.
_Lettre trouvée près du corps de Georges LE BALLE, Sous-Lieutenant au 151e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 22 Août 1914, à Barlieux, bataille de Pierrepont (Meurthe-et-Moselle)._
22 Août 1914.
Mes chers petits Parents et Soeurettes bien-aimés,
Quand vous recevrez cette carte, votre petit gars ne sera plus. Faisant une patrouille avec 6 hommes, on m'a tiré une balle à quelques mètres, qui a rompu l'artère de la cuisse. Puis, abandonné, j'ai vécu encore vingt-quatre heures et je suis allé dans le sein de Dieu, où je vous retrouverai tôt ou tard. Ne pleurez donc pas trop et priez pour moi.
Allons! mes dernières pensées seront pour vous et pour Dieu.
Je vous embrasse pour la dernière fois bien longuement et bien tendrement.
Votre petit gars et frérot qui vous dit au revoir dans l'éternité,
GEO.
_Extraits de lettres de l'Enseigne de Vaisseau de 1re classe Auguste-Charles-Jules-Marie LEFEVRE, mort héroïquement, le 27 Avril 1915, sur le_ Léon-Gambetta, _torpillé à l'entrée de l'Adriatique par un sous-marin autrichien._
...Un jour, probablement, nous succomberons dans cette guerre sournoise que nous font les sous-marins, mais nous avons tous sacrifié notre vie à l'avance et nous ne sommes plus troublés.
...N'est-ce pas notre rôle de nous dévouer, de risquer notre vie? Que vaut-elle, après tout? N'avons-nous pas l'espoir d'une autre existence infiniment plus douce à ceux qui ont fait leur devoir ici-bas?
...De quel secours n'est pas la religion! Comme on la trouve belle, comme on l'aime, et comme elle réconforte!
Je communie très souvent, et j'y avais rarement trouvé de telles délices.
Cette guerre a une vertu morale très grande et il faut l'accepter comme un moyen de Dieu.
Peut-être, quand mon bateau coulera, aurai-je une angoisse atroce, insurmontable.... Mais, en ce moment, avec toute ma lucidité, sain de corps et d'esprit, je pense à cette heure sans amertume, le coeur en paix.
...Il aura appartenu aux enfants de vingt ans de régénérer la France. L'oeuvre accomplie, Dieu les rappelle à lui pour leur donner l'exquise récompense des martyrs.
...Priez un peu pour moi, non pas pour que le Ciel m'épargne, mais pour qu'il me fasse fort au moment du combat et à l'heure de la mort.
...Quand on est embrasé par la joie d'une vie future, on ne peut plus craindre la bataille.
_Lettre écrite par le Sergent André LEGER, tombé au champ d'honneur, en 1915, devant Neuville-Saint-Waast._
Cher Papa,
Nous étions hier soir dans notre guitoune en train de faire une petite manille avec mes trois copains, lorsque mon caporal surgit à la porte: «André! un colis». Tout le monde pose à bas les cartes et tire son couteau de sa poche. Juge donc de notre bonheur: chaussons, mouchoirs, odeur, saucissons, sardines, pâtés, gâteaux, rhum, papier à lettres, enveloppes. Juge donc de notre joie.
Mais ce qui m'a fait le plus grand plaisir, cher père, c'est de m'avoir envoyé ta photographie et celle de la pauvre maman; aussitôt que je les ai vues, c'est immédiatement toute la maisonnée présente devant moi, et une intense émotion m'a surpris, c'est toute l'affection familiale dont je suis privé depuis trois mois qui brusquement s'est fait ressentir en moi.
Cela m'a ému et n'a pas affaibli mon courage. Au contraire, père, lorsque je monterai à l'assaut, je regarderai encore ta photographie, et elle me donnera tout ce que tu me dis par la pensée: «Courage! honneur! Vas-y en brave!»
Cela a augmenté mon ardeur, car c'est pour vous, pour mes frères et soeurs, tous les parents, que nous soldats faisons la barrière infranchissable devant laquelle les efforts des brutes et sauvages déchaînés viennent se briser. Et penser que c'est pour vous que je me bats, vous tous que j'aime tant, n'est-ce pas le plus grand encouragement qu'un soldat puisse recevoir?
Cher père, je te dis ceci tout naturellement, sans forfanterie, tu sais que nous subissons de grandes épreuves. Eh bien, tout ceci, vois-tu, pas une fois je n'ai regretté de le subir et au contraire je suis gai de souffrir, si quelquefois cela arrive, en pensant à la noble cause que nous servons. C'est dans ces sentiments que je puise mon inaltérable gaieté, que tu nommes courage. Oui, je veux être toujours gai, faire tous les sacrifices nécessaires avec bonne humeur, et si je reviens, car j'en ai le bon espoir, je pourrai dire: «Je n'ai jamais rien regretté à la Patrie!»
Les gâteaux d'Amélie sont excellents. Bons baisers à tous, j'écrirai demain à chacun en particulier. Soyez tous assurés de ma plus grande soif de triomphe et de mon impatience de vous embrasser tous bien fort. En attendant ce jour qui couronnera tous nos efforts et auquel il ne faut pas encore penser, patience, courage; on ne détruit pas en quelques jours un monstre de sauvagerie, patiemment édifié depuis quarante-quatre ans, mais, avec la ténacité, il finira par s'écrouler et, ce jour-là, l'horizon d'idéal et de liberté en sera bien éclairci.
Ayez comme nous confiance en la justice et l'immortalité de la France.
Ces jours-ci sont pour elle une de ses époques les plus glorieuses.
Vive la France!
ANDRE.
_Lettre écrite par Jean-Marie LE GUEN, pour annoncer à sa mère la mort de son frère, quelques jours avant que lui-même ne soit tué._
En campagne, le 7 Octobre 1915.
Ma chère Mère,
Vous savez sans doute maintenant la triste nouvelle, puisque j'avais écrit à Tonton Louis pour lui demander d'aller vous annoncer cette nouvelle, qui a dû vous fendre le coeur à tous. J'ai trouvé qu'il valait mieux ainsi que de vous écrire directement, vous auriez ainsi du moins quelqu'un pour partager votre douleur, et la douleur partagée en commun se supporte plus facilement. Mon pauvre frère a été tué dimanche 3 Octobre. La veille, j'avais eu de ses nouvelles par un camarade qui lui avait parlé et il était toujours solide et confiant.
Dimanche au soir, on est venu m'avertir qu'il avait été blessé grièvement. Je suis parti aussitôt pour aller le voir, mais en route on m'a appris qu'il avait été tué sur le coup. C'est Marc GORREC, de Coat-Crenn, qui se trouvait à ses côtés, qui m'a donné les détails de sa mort. Un autre camarade et lui s'étaient creusé un gourbi pour pouvoir se mettre à l'abri et se reposer un peu, et il y avait à peine une demi-heure qu'ils s'y étaient étendus qu'un obus est tombé en plein sur leur abri et les a ensevelis. Marc et les autres camarades qui se trouvaient à côté se sont empressés de les dégager, mais, dix minutes plus tard, quand ils ont réussi à les dégager, il était trop tard, ils étaient morts asphyxiés. Yves était couché sur le côté, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fermés, sans aucune blessure et nullement défiguré. Ils avaient été surpris dans leur sommeil et avaient été étouffés sur le coup. Il est du moins mort sans souffrir et n'aura pas eu le sort de beaucoup d'autres qui, blessés, ont dû rester trois ou quatre jours sur le champ de bataille et mourir ensuite. Quand je suis arrivé là-bas, il était déjà enterré dans une tombe, tout seul, et non comme beaucoup d'autres qui sont enterrés dans le même trou. J'ai fait faire une croix sur laquelle j'ai fait inscrire son nom, sa compagnie, son régiment et la date de sa mort, d'un côté, en peinture et, de l'autre côté, son nom gravé avec une pointe rougie au feu. Il est enterré dans un petit ravin, à deux kilomètres environ au nord de Perthes, à droite de la route qui va de Perthes à Tahure. Prenez bien note de ces renseignements: vous pourrez ainsi le retrouver si je ne revenais pas moi-même et faire transporter son corps pour qu'il repose au milieu de la famille. Faites dire un grand service pour lui sans attendre que l'acte de décès vous arrive, car cela pourrait mettre du temps, surtout maintenant qu'il y en aura tant à établir. Ce n'est pas qu'il ait besoin de prières, car il est tombé un jour de victoire en faisant son devoir et il repose dans une terre reconquise aux Allemands par son régiment, et où ils ne mettront jamais plus les pieds, et l'aumônier nous a répété bien des fois qu'il n'y a aucun doute à avoir sur le salut de ceux qui tombent en faisant leur devoir.
A qui donc serait-il, le paradis, sinon à ceux-là? Mais, et c'est surtout ce que je tiens à dire à mes frères et à mes soeurs, nous ne pourrons jamais assez faire pour honorer la mémoire de celui qui nous a gagné du pain et qui était si bon pour nous tous. Je voudrais que dès maintenant vous fassiez faire une belle tombe ou du moins une belle croix en sa mémoire parmi la famille où on pourra le mettre un jour. J'ai reçu hier une carte de Tonton Jean qui me donnait sa nouvelle adresse. Je lui ai écrit aussitôt pour lui annoncer à lui aussi la triste nouvelle. Il trouvera cela bien dur aussi, car, comme moi, il est là-bas tout seul sans personne pour partager sa peine. Vous aussi vous aurez ce coup-là bien dur et rien ne pourra jamais vous consoler de la perte que nous venons de faire. Il nous reste cependant à tous une consolation, c'est de penser qu'il pourra un jour, quand cette terrible guerre sera finie, dormir son dernier sommeil au pays natal et que sur sa tombe nous pourrons aller lui dire que nous ne l'oublierons jamais. C'est la volonté de Dieu qui l'a rappelé à lui; du haut du ciel, il prie maintenant pour ceux qui étaient sur la terre l'objet de ses préoccupations et pour ses camarades qui combattent toujours, car ce sont les vivants qui ont besoin de prières. Priez pour nous tous et pour que cette terrible guerre finisse un jour.
Votre fils dévoué qui vous embrasse pour lui et pour son frère,
JEAN-MARIE.
_Lettre écrite par Paul LEVEQUE, engagé volontaire à 17 ans, le 7 Septembre 1915, disparu près de Verdun, au 54e Régiment d'Infanterie, le 21 Juin 1916._
Belrupt, 19 Juin 1916.
Maman chérie,
Nous montons ce soir à Verdun. La bataille diminue sur ce front-ci. Il ne faut rien craindre pour moi; nous sommes prêts tous; vraiment, il est magnifique de voir de près l'enthousiasme de certains soldats qui paraissaient si fermés.
J'ai eu la grande joie de communier ce matin ... te dire ce que j'ai été heureux de le pouvoir faire. Le bon Dieu décidera de mon sort, et au fond du coeur il faut dire: que votre volonté soit faite et non la nôtre.
Il faut te dire aussi que nous serons au moins dix jours sans écrire et sans avoir rien comme ravitaillement; ton colis m'arrive comme si Dieu l'avait permis.
Oh! ma maman, qu'il m'est doux de faire mon grand devoir d'homme, de soulager ainsi notre plus grande France; prie bien et reste ferme avec moi pour nous retrouver tous à la victoire glorieuse. Ton Paulo restera bon et deviendra meilleur encore; prions plus que jamais, que ton coeur soit haut et gai pour nous tous, que je le savoure encore comme le bon Dieu le voudra bien.
J'aurais voulu avoir quelques lignes de toi ce soir! mais tu n'auras pas non plus de mes lettres, il ne faut pas que tu t'ennuies!
Dis bonjour à Madame X... de ma part, je n'écris qu'à toi et n'ai le temps de rien.
Bons baisers à toi, à papa et de toi à tous.
Ton petit,
PAULO.
_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Georges LEVY, 3e Bataillon de marche d'Infanterie légère d'Afrique, tombé au champ d'honneur, au combat de Moronvilliers, le 17 Mars 1917._
Ma chère petite Maman,
Si cette lettre te parvient, c'est que je ne serai plus. Je veux que tu reçoives alors ce dernier adieu. Certes, ce n'est pas très gai de mourir à 22 ans, mais tu pourras être fière de moi comme je le serai moi-même.
J'aurai fait mon devoir et pour un israélite c'est deux fois plus beau. J'aurais voulu vivre pour te rendre heureuse, Dieu ne l'a pas voulu, que sa volonté soit faite. Je n'ai pas toujours été un fils modèle, mais mes bêtises m'avaient servi de leçon et j'aurais voulu te prouver combien je t'aimais!...
Avec ta pensée, je vais au combat et t'embrasse avec toute la tendresse et l'affection que j'ai pour toi.
GEORGES.
_Lettre écrite par l'Aspirant LORMIER, 54e Régiment d'Infanterie Coloniale, tombé glorieusement au champ d'honneur le 15 Septembre 1918._
Aux armées, le 2 Septembre 1918.
Mon cher Papa,
Nous allons attaquer sous peu. La compagnie est en première ligne; si tu reçois cette lettre, c'est que je serai tombé au champ d'honneur, comme je l'ai toujours souhaité, car c'est la seule mort pour un soldat.
Je ne veux pas que l'on porte mon deuil, car il n'y a pas à pleurer dès l'instant que j'ai terminé ma vie en campagne et face à l'ennemi.
Je demande qu'on laisse mon corps là où je serai tombé, parmi mes camarades de combat.
Notre attaque sera dure, très dure, mais je pense qu'elle réussira quand même, ce qui permettra de libérer Monastir de ces êtres exécrés que nous aurons bientôt. Ma mort n'est rien si nous avons la victoire et si le drapeau français continue à flotter sur tout l'univers comme précédemment et si je ferme les yeux en voyant l'objectif atteint.
Je te prie de faire savoir ma mort aux parents, aux proviseurs des Lycées Henri IV et Michelet, ainsi qu'à Madame Magnien, à Brémont, par Rotter (Saône-et-Loire), et à mon camarade Henri Blin, dont les parents habitent 27, rue d'Ulm, à Paris (5e). Je te prie, en outre, d'annoncer au commandant ma joie de tomber à l'attaque, en tête de ma section et en contemplant le drapeau tricolore sur lequel vos têtes qui me sont chères apparaissent à la place des victoires, gravées en lettres d'or, de la France.
Encore une fois, je ne veux pas que l'on porte mon deuil, car j'ai 22 ans et l'on attaque, c'est-à-dire que j'ai fait volontiers le sacrifice de ma vie pour la victoire de mon pays et l'écrasement de l'hydre germanique.
Nous allons sortir dans peu d'instants, je pense en revenir et, si je meurs, ce ne sera pas sans avoir embrassé une dernière fois votre photographie qui est placée dans mon portefeuille. Je regarde aussi une dernière fois notre drapeau et le portrait du Maréchal Joffre, qui symbolisent la France et que je mets au-dessus de vous, mes chers parents, car c'est pour elle que je mourrai au champ d'honneur.
Vive la France!
Adieu, mes chers parents.
LORMIER.
_Lettre écrite par le Sergent Marcel DE LOSME, 116e Chasseurs Alpins, tombé pour la France, le 26 Octobre 1916, sous le fort de Douaumont (Verdun)._
14 Octobre 1916.
Maman chérie, chers tous,
Ce soir, pendant la manoeuvre, je relisais vos lettres si chères. Quel bon temps elles me font passer!... Tous ces petits détails que vous me racontez, bien loin de m'ennuyer, me font vivre avec vous. Les bruyères de Nans iront rejoindre les lis séchés dans mon carnet de route, et ainsi je me raccroche à toutes ces choses qui sont pour moi comme le souvenir du Paradis perdu et comme un aperçu de la terre promise.
Parfois je rêve aussi, couché sur les coteaux meusiens arides sous le ciel gris ... je rêve, car dans les manoeuvres actuelles on ne marche pas beaucoup, et alors c'est la vision, si vive qu'elle semble réelle, de vous tous dans les lieux que j'aime tant. Je vous vois, en ce moment, tous réunis, faisant, le soir, la promenade de Lorges, alors qu'au-dessus des rochers gris la première étoile brille dans le ciel encore clair.
Je vous vois, plus tard, à la veillée, autour de la table de famille, plongés dans la lecture des journaux.... J'entends l'appel de vos voix dans le jardin. Alors je me laisse bercer par des rêves de paix et de tendresse.
Mais, tout à coup, un appel de sifflet me réveille au milieu de la guerre et de son attirail ... et je suis la voie que le devoir m'a tracée.
Je la suis volontiers et sans regret, fortifiant au contraire cette volonté qui nous est si souvent nécessaire.... Je ne regrette rien, non rien, quelque pénible que soit ma vie parfois. Je sens que c'est là ce que je devais faire et que je suis bien à ma place, et la satisfaction de faire son devoir est encore quelque chose.
Et puis ce rude contact est une bonne chose: il faut avoir souffert physiquement pour être solide; il faut souffrir moralement pour avoir la notion exacte de la vie et avoir l'âme haut placée.
Je sens qu'à ces deux points de vue j'ai fait d'immenses progrès. Quelquefois, quand, le barda sur mon dos, je chemine sur les interminables routes, je songe que vous me prédisiez que je n'irais pas bien loin en pareil équipage et que je supporterais fort mal la vie militaire, et, ma foi! je donne un démenti assez catégorique à ces craintes. Quant au moral, j'étais trop heureux et incapable d'un effort de longue haleine. J'ai pris l'habitude de ne pas me rebuter aux désillusions; parce qu'il le fallait, j'ai fait par volonté ce que je rêvais de faire par enthousiasme....
J'entends la musique qui, sur la place de l'Eglise, joue une marche entraînante au rythme des chasseurs, et je vois notre retour triomphal après la victoire, sur les boulevards de Nice, au milieu des pavois et des fleurs. J'entends le bruit des cuivres dans le tumulte des vivats, je vois les baïonnettes brillantes et les visages heureux de ceux qui retournent.
Je vous vois sur un trottoir attendant le défilé, puis vous mêlant à la foule qui suit enthousiaste, en cherchant Marco.
Et puis, voilà Marco qui passe, aussi heureux de ce qu'il a souffert que de la joie immense du retour.
Ah! quelles belles expansions!
Quelles extravagances ne ferai-je pas?
Oui, mes chéris, ça viendra, encore un effort et puis ce sera le retour triomphant!
Marcel DE LOSME.
_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Max MAGNUS, 1er Régiment Etranger, tombé au champ d'honneur, à Florina (Macédoine), en 1916._
23 Septembre, 12 h. 45.
Ma chère Bérénice,
Depuis quatre jours, nous sommes au feu sans nous déchausser ni nous déséquiper. Il fait aujourd'hui un temps splendide. Je me sens très fort et très vigoureux. Nous allons attaquer dans quelques instants. Si je suis tué, mes dernières pensées seront pour toi.
Je t'embrasse.
Max MAGNUS.
_Lettres du Commandant IMHAUS DE MAHY, officier en retraite, qui a repris volontairement du service à 60 ans, tué héroïquement à Verdun, à 62 ans, le 30 Mars 1916._
28 Mars 1916.
_A sa Femme._