La Derniere Lettre Ecrite Par Des Soldats Francais Tombes Au Ch

Chapter 5

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Voici le moment arrivé où tout bon Français doit faire voir qu'il a du coeur. On croit qu'il y aura bientôt une offensive, moi, je n'en sais rien. Mais, par mesure de prudence, je viens vous adresser mes meilleurs souvenirs, vous remercier de tout le dévouement que vous avez bien voulu me montrer, vous souhaitant une bonne santé, une vieillesse heureuse. Nous allons peut-être courir la chance. Mais si la Providence veut que nous ne nous revoyions, ça va sans dire que mon amitié vivra toujours avec vous. Et une fois ce massacre terminé, je serai content de refaire une petite promenade pour oublier les dangers que nous aurons dû courir.

Recevez, Monsieur et Madame, la plus chère amitié d'un soldat qui vous aime.

FRAYSSE.

_Lettre écrite par Fernand FROIDEFON, Aspirant au 2e Zouaves, mort au champ d'honneur._

Chère petite Maman,

Je suis parti en bon petit Français m'acquitter d'une dette sacrée et remplir jusqu'au bout avec calme ce devoir pour lequel tombent depuis tantôt neuf mois les meilleurs fils de notre belle Patrie.

Il faut libérer notre sol, il faut effacer à jamais de notre glorieuse histoire une souillure, il faut garder française la terre de nos morts, il faut préparer à une France nouvelle une ère de paix, il faut libérer à jamais les foyers de chez nous d'une guerre et il faut empêcher qu'un semblable cataclysme vienne encore dans quelques années déchirer des millions de coeurs et faire revivre ces heures affreuses; c'est dans ce but, petite mère, que j'ai voulu être officier français et c'est pour cet idéal que j'ai fait le sacrifice de mes vingt ans.

Puisque tu lis cette lettre, je suis tombé en brave et vers ma chère maison, vers la tombe de papa, mes dernières pensées se sont envolées.

Pauvre mère, ton coeur déjà torturé reçoit un nouveau coup, mais je te sais vaillante et forte; tu sauras trouver l'énergie nécessaire pour surmonter tes terribles épreuves dans la pensée que, plus heureuse, malgré tout, que beaucoup de mères françaises, il te reste un fils à élever, qui te donnera la satisfaction que tu dois attendre de lui.

Et toi, mon cher Emile,

Je te recommande maman, tu seras son soutien; c'est pour toi aussi que j'accepte volontiers le sacrifice, afin que ta vie soit tranquille et heureuse, que tu aies le bonheur qui ne m'est pas réservé de fonder un foyer; tu profiteras de tous les instants de ton existence en persévérant dans le droit chemin et en cherchant à travers toutes les épreuves ta satisfaction dans le bien.

Tu te souviendras de ton aîné, du petit officier de zouaves qui ne reviendra plus et tu associeras ma mémoire à celle de notre cher père; je revivrai ainsi en toi tant que durera cet hommage.

Chère Maman, Emile,

Je ne vous demande pas de ne pas me pleurer, je vous interdirais la seule consolation qui vous reste; mais sachez conserver de la modération dans votre peine; notre deuil récent et terrible nous a montré à tous le peu de prix qu'il convient d'attacher à la vie et il n'est pas sans noblesse de dévouer la sienne à un idéal.

Adieu donc.

Bonnes et affectueuses caresses de votre fils et frère qui vous a toujours aimés du plus profond de son être, plus que lui-même et que tout.

Fernand FROIDEFON.

_Paroles prononcées par un pupille de l'Assistance Publique, sur le champ de bataille, quelques secondes avant sa mort:_

«Ecrivez à Monsieur Mesureur que G... est mort à Verdun, qu'il est perdu dans un grand champ de bataille comme un jour il fut trouvé dans la rue.»

CERTIFICAT DE M. LE DIRECTEUR DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE

_Vous m'avez demandé d'attester l'authenticité des dernières paroles prononcées par mon pupille G..., tombé au champ d'honneur le 22 mai 1916.

Je m'empresse de vous adresser copie exacte de la lettre par laquelle le Lieutenant VOISIN, du 36e Régiment d'Infanterie, me les a rapportées:_

_«J'avais toujours pensé, mais le temps m'avait manqué jusqu'alors, à vous entretenir des dernières paroles du jeune G..., un de mes excellents petits soldats et l'un de vos assistés. Il a été tué à Verdun, le 22 mai 1916, à l'attaque de la forteresse de Douaumont; il est resté avant le boyau de Vigouroux, notre objectif.

«En revisant mes notes de campagne, je retrouve le passage de sa mort et ses derniers mots. Je me fais donc un devoir, et c'est pour moi un honneur, de porter à votre connaissance la phrase ci-dessous que j'ai recueillie sur le champ de bataille:

«Ecrivez à M. Mesureur que G... est mort à Verdun, qu'il est perdu dans un grand champ de bataille comme un jour il fut trouvé dans la rue.»

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'assurance de ma considération distinguée._

Le Directeur de l'Administration Générale de l'Assistance Publique:

Louis MOURIER.

_Lettre écrite par le Sergent Auguste GARROT, aîné de quinze enfants, 158e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 6 Avril 1916._

Mes chers Parents,

Si le grand malheur arrive, soyez forts pour le supporter; vous saurez que votre fils est tombé d'une mort glorieuse, face à l'ennemi.

C'est vous que j'ai défendus, mes chers parents, c'est ma Patrie, c'est la grande République, une et indivisible.

Grâce au sang versé naîtra la paix dont mes frères jouiront. J'étais l'aîné, il était juste que je les défende; ils ne connaîtront jamais, heureusement, les horreurs de la guerre.

Père, tu peux être sûr que ton fils n'aura pas eu une minute de défaillance.

Oh! papa, maman, et vous tous mes frères et soeurs, jusqu'au bout j'aurai eu vos noms sur mes lèvres.

Adieu. Vive la France!

Auguste GARROT.

_Lettre écrite par GAUDARD, quelques mois avant de tomber au champ d'honneur, dans l'Aisne._

Hagiang, 7 Mars 1915.

Chef de l'atelier de l'Artillerie HAGIANG (Tonkin)

Mon cher Edmond,

J'ai à Sontay reçu ta lettre et n'y ai pas répondu plus tôt parce que je pensais être rapatrié pour pouvoir prendre part à la guerre. Hélas! le sort m'est contraire et je dois rester à la frontière de Chine pendant qu'en France on se bat tout le long de celles du Nord et de l'Est. Et je ne suis pas seul dans mon cas. Ce n'est vraiment pas gai de se trouver, après vingt ans passés de service, à quatre mille lieues de son pays pendant que celui-ci a besoin de défenseurs. Or, je croyais pouvoir prétendre me rendre quelque peu utile, mais le sort et le commandement en décident autrement! Alors, il faut obéir, c'est dur en l'occurrence!!!

Encore une fois avons-nous la chance de voir la Franche-Comté épargnée.

J'ai passé de bien mauvais moments en pensant à vous et vos familles restés à Paris, au moment où ces brigands s'approchaient à marches forcées de la capitale. Je revoyais possibles les horreurs et la famine du siège précédent et je me figurais qu'à temps tu aurais rejoint Etrappe pour éviter le péril que je vise ci-dessus; car il n'aurait pas fallu songer à aller chez Julia, en cas de désastre, sa maison était destinée à être abattue la toute première, de par sa situation au pied du fort La Chaux; il aurait fallu au contraire qu'elle-même se réfugie à Etrappe. Vous n'y auriez pas été grands seigneurs, ni les uns et les autres, mais cela eût mieux valu que rester à Paris.

As-tu eu des nouvelles du gamin? Je suppose que oui. Toutefois, il est possible que, fait prisonnier, il ne lui soit pas possible de faire savoir où il est.

Je sais que François est rentré à Sochaux, où il travaille aux automobiles, que Daclin est en Alsace, qu'Edmond, d'Etrappe, est enrôlé. On m'a annoncé la mort de plusieurs soldats de chez nous, la capture de quelques autres. Et moi, mon cher frère, pendant ce temps, je ne fais rien, ou du moins pas mon devoir de fils de Franche-Comté.

Je suppose que vous êtes en bonne santé. J'espère aussi que, malgré le marasme des affaires, tu trouves à t'employer et ce, dans Paris même, en raison du départ de tous les hommes ayant l'âge de prendre les armes.

Je ne sais quand j'écrirai de nouveau; si la chance voulait que je rentre, je te ferais savoir mon arrivée en France depuis Marseille. Je finis mon séjour le 22 Juin prochain. La guerre durera encore plus tard, alors tant mieux pour moi, car j'y prendrai part. C'est, Edmond, mon plus grand, mon seul désir. Si j'y reste, eh bien, vive la France!!!

Embrasse tout le monde pour celui qui est et restera l'onchot.

GAUDARD.

_Lettre écrite par le Maréchal des Logis Henri GAVARD, 21e Chasseurs à cheval, tombé au champ d'honneur._

Ma bien chère petite Maman,

Sois courageuse et ne te laisse pas abattre par la triste nouvelle de ma mort que je tiens à t'apprendre moi-même.

Oui, ma pauvre maman, comme tant d'autres, j'ai payé de mon sang mon tribut à notre belle Patrie. Il est toujours terrible de perdre ses enfants, mais songe combien tu peux être fière en pensant que tes deux fils sont morts en défendant l'honneur et la grandeur de notre France. Nous avons été à la peine: par toi qui dois nous survivre et qui vivras nous serons à la Victoire. Ce sera, sois-en sûre, bien chère petite maman, notre plus belle consolation.

Je demande à mon officier, Monsieur Carf, 21e Chasseurs à cheval, 128e Division, S.P. 48, par ma lettre rédigée en même temps que celle-ci, de te faire parvenir toutes mes affaires et de me faire enterrer, si c'est possible, dans un cimetière. Tu pourras correspondre avec lui à ce sujet.

Inutile d'annoncer ma mort à grand renfort de publicité, simplement, tout simplement aux amis.

Sois forte, ne te laisse pas décourager par ma disparition et vis pour le souvenir de tes deux fils.

Par l'au delà, si la vie se poursuit, nous nous retrouverons un jour. En attendant, je te donne, pour la dernière fois ici-bas, mes plus tendres, mes plus affectueux, mes plus reconnaissants baisers.

Au revoir à tous.

Ton HENRI.

_Lettre écrite par le Lieutenant observateur MARTIN DE GIBERGUES, tombé au champ d'honneur, dans un combat aérien, le 5 Mai 1917._

...Si, les ailes brisées un jour dans le ciel bleu, je retombe sur la terre en retournant à Dieu, que ces lignes apportent à ma mère et à mon père les pensées dernières, les désirs, les rêves suprêmes de leur fils tant aimé!

Dès que l'avion mortellement blessé refusera tout travail, dès que l'accomplissement de ma mission sera impossible et ma tâche sur terre terminée, dès que la chute se précipitera, à quelques mètres à peine au-dessus du vacarme de la bataille, une paix infinie depuis longtemps attendue m'envahira et je la chanterai de toute mon âme: _Gloria in excelsis Deo!..._ Oh! ces quelques secondes devant la souffrance et la mort, dont le monde a une telle horreur qu'il essaiera de les cacher comme abominables, vous les bénissez avec moi: elles sont une faveur du juge souverain.

A mesure que mon corps frissonnant s'approchera du sol, mon âme remontera plus légère à des hauteurs inconnues, la séparation se fera victorieuse.

Ce sera le _Magnificat_ complet: la prière d'adoration au seul Dieu grand et miséricordieux, la prière d'action de grâce pour ce qui m'a été donné avec tant de largesse de tous côtés, la prière d'expiation plus pour ce que j'ai omis que pour ce que j'ai fait; et puis l'appel suppliant qui ne peut pas ne pas être exaucé, demandant la vie éternelle, la force et la consolation pour ceux que je laisserai, la miséricorde et la gloire pour la France bien-aimée, l'arrivée du règne de Dieu, _Adveniat regnum tuum_.

Cette prière sera toute mêlée de vous, mes parents bien-aimés, car je l'ai apprise de vous par vingt-huit années de parole et d'exemple.

Elle sera calme et douce malgré les apparences, elle respirera la confiance et la paix.

_Lettre écrite par le Soldat GLATIGNY, 301e d'Infanterie, tombé au champ d'honneur._

21 Octobre 1914.

Mes chers Parents,

Enfin! j'ai sur moi vos deux photographies! Elles me sont arrivées ce matin et ont rempli mon coeur de joie et mes yeux de larmes. J'aurai ainsi--toutes les fois que je le pourrai--devant moi mes bons parents que j'aime tant et un coin du cadre où s'est déroulé le meilleur de ma vie: le jardin de Brezolles, les fenêtres du cabinet de papa et celles de votre chambre à coucher.

Je ne crois pas que maman m'ait jamais fait plus grand plaisir.

Je vous écris de bonne heure, ce matin, car il faut absolument que je vous écrive aujourd'hui. Voici pourquoi. Nous sommes en toute première ligne. A 200 mètres environ, nous devinons les tranchées allemandes. Le général croit savoir que certaines de ces tranchées sont abandonnées. Il faut s'en rendre compte. Des hommes de bonne volonté ont été demandés pour cette mission assez périlleuse, mais très délicate. Deux se sont présentés, dont moi. Prudemment et lentement, avançant à plat ventre, dans une marche rampante, que nous faciliteront les gros arbres de la forêt dans laquelle nous sommes, nous tâcherons d'aller jusqu'à ces tranchées dont l'emplacement approximatif nous a été indiqué. Si nous sommes reçus à coups de fusil, c'est que l'ennemi n'aura pas déguerpi, et il faudra revenir si nous ne sommes pas atteints. Si nous allons jusqu'au bout, le renseignement sera précieux et j'aurai rendu ainsi quelque service.

Il est 10 heures 15. Un capitaine d'artillerie vient d'arriver à nos tranchées pour causer avec nous. L'artillerie va tâcher de nous faciliter l'exécution de notre mission. Son tir cessera à midi et demi, et nous partirons à une heure un quart, suivis du regard, certes avec anxiété, par nos camarades et nos officiers.

Et maintenant, ne me reprochez pas de m'être offert pour cette petite expédition. Le devoir est différent pour chacun. J'estime que le mien me commande cette conduite.

Avant de partir, je remettrai cette lettre à un ami. Si elle vous arrive sans d'autres renseignements sur mon équipée, c'est que j'y serai resté.

Et maintenant, je vais manger une bouchée.

1 heure 10. L'heure du départ est sonnée. Je viens de regarder encore vos photographies et de les embrasser, et maintenant je pars confiant et résolu.

GLATIGNY.

_Lettre écrite par le Lieutenant Maurice GOBERT, 110e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 5 Octobre 1915, à Somme-Py._

Aux trois êtres qui me sont chers:

A ma mère, a mon epouse et a mon flls,

En cet instant suprême, à la veille de partir au feu, je vous réunis en une même tendresse.

Si le destin cruel doit me séparer de vous, sachez bien que ma dernière pensée sera pour vous. Soyez braves, demeurez bien Françaises en face de l'adversité. Vous devez vivre encore pour mon fils. Lui, le cher petit, ne souffrira sans doute pas beaucoup de ma disparition, il est de vous trois le privilégié.

Toi, ma chère mère, tu supporteras avec courage cette dure épreuve. Ensemble nous avons passé de cruels moments. Le sort semblait depuis quelque temps nous être favorable. Si je dois te quitter, tu demeureras pour venir de temps à autre me dire bonjour là-bas où sont déjà ceux qui m'ont précédé. Tu auras la sublime consolation de songer que je suis mort en faisant mon devoir, nimbé d'un peu de gloire.

Partage cette pensée, ma pauvre petite Marie. Il est encore bien tôt pour que je t'abandonne, et j'aurais voulu vivre avec toi beaucoup d'années de bonheur et d'amour. Maintenant que je suis disparu, tu deviendras le seul soutien de notre chéri.

Pardonne-moi de ne pas vous laisser à tous une situation meilleure. J'aurais voulu voir votre avenir assuré.

Lorsque ta douleur sera un peu calmée, mets-toi à la tâche, veille sur lui comme je l'aurais fait avec toi.

Rappelle-lui bien que, dans la vie, le devoir est parfois pénible, mais qu'il doit passer avant tout. Dis-lui, lorsqu'il sera en âge de le comprendre, qu'il n'est dans la vie qu'un seul chemin, celui de la vertu. Bien que je ne prétende nullement me poser en modèle, cite-lui mon exemple, raconte-lui que je suis mort en bon Français et que, si la Patrie le réclame, il doit suivre le même chemin que moi.

Allons, adieu. Tous trois, je vous embrasse mille et mille fois par la pensée, en vous souhaitant une dernière fois beaucoup de courage.

Votre très affectueux

Maurice GOBERT.

_Lettre écrite par Léon-Pierre GRENIER, 140e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, à Douaumont, le 19 Mars 1916._

Grenoble, le 18 Septembre 1915.

FIAT!!!

Mon très cher Joseph,

Ainsi que tu as dû l'apprendre brièvement, ma situation est changée et me voilà à nouveau dans le service armé, prêt à endosser le sac et à reprendre le «Lebel».

Je ne me plains pas, car Dieu m'a peut-être exaucé, car comme je le lui ai souvent dit: j'aimerais mieux partir que de te voir partir maintenant que tu es marié. Enfin, c'est sa volonté qui se manifeste et, comme ce matin, je redis: «FIAT!»

Je pense quitter Grenoble lundi 20 courant, pour aller m'entraîner, car je suis mobilisable depuis fin février 1914, ce qui me donne l'espoir de partir au premier convoi; au 140e, cela va rondement.

Je pars plein de courage bien que j'aie le pressentiment que je n'en reviendrai pas; cependant, avec quel courage plus grand encore j'y serais allé si j'avais pu embrasser une dernière fois ceux que j'aime ... mais il n'y faut pas penser. Mais toi, cher Joseph, qui maintenant jouis du tarif militaire, est-ce que tu ne pourrais pas venir me voir avant mon départ? Si oui, fais-le, car je t'embrasserai doublement de coeur pour maman et pour toi. Si cela est possible, dis-le-moi et attends ma nouvelle adresse.

J'ai demandé plusieurs choses à maman, en outre le petit revolver de poche; c'est une chose précieuse, car si l'on est désarmé ou si l'on a perdu son fusil, si, blessé, vous vous voyez prêt à être achevé, une arme petite, maniable, n'est pas de reste pour sa défense; les blessés en ont tellement reconnu l'utilité que tous, ou presque, s'en munissent avant de partir. Tâche de me le faire parvenir.

Je regrette de vous donner tant de tracas, et peut-être diras-tu que ma personne ne vaut pas la peine de tant se tracasser pour elle; c'est vrai et j'en conviens; aussi, faites comme vous voudrez.... Surtout, priez un peu pour moi et, quoi qu'il arrive, sachez, que je vous ai toujours aimés.

Je m'arrête car je deviens triste malgré moi, je t'embrasse de tout coeur ainsi que ton épouse, que je regrette de ne pas avoir connue.

Ton frère qui t'aime,

PIERRE.

_Lettre écrite par Auguste GROENER, tombé au champ d'honneur le 4 Août 1918._

Ma chère Mère,

Montons ce soir pour attaquer. A Dieu vat! si je meurs face aux Boches. Prends confiance, c'est pour la France et pour garder ta maison.

Adieu, derniers baisers.

GROENER.

_Lettre écrite à sa mère par le Lieutenant Henri GROS, 86e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, à Vermandovillers (Somme), le 17 Septembre 1916._

3 Septembre.

D'ici quelques jours, tu liras sur les journaux le récit de grands événements. Tu seras fière de songer que ton fils y participe.

Je n'ai nulle crainte que le fardeau de mon commandement soit trop lourd pour mes épaules. Je saurai en accepter les responsabilités et les devoirs. D'ailleurs en moi, comme pour la plupart des officiers, il y a deux hommes: le chef sérieux et juste et qui a plus que son âge; l'homme privé souvent gosse et aimant à s'amuser. Ils savent tous deux rester à leur place et ne pas empiéter sur leur domaine.

Mes meilleurs et mes plus tendres baisers.

HENRI.

_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant GUERIN, du 269e Régiment d'Infanterie, mort au champ d'honneur quelques mois plus tard, aux parents de son ami mort glorieusement quelques jours avant._

Cher Monsieur, chère Madame,

Aujourd'hui seulement je trouve le courage de vous écrire, après être bien sûr que vous ayez appris la mort glorieuse de votre fils bien-aimé, mon frère d'armes, mort comme je veux et espère mourir, en défendant le sol sacré de notre France au nom du Droit, de la Civilisation et de la Liberté.

Dans nos conversations amicales,--car, lorsque le service nous laissait un instant, nous étions l'un près de l'autre, discutant la grande chose que l'on puisse faire pour sa Patrie,--nous nous disions: «Quoi que nous fassions, nous ne serons jamais aussi grands que ceux qui sont morts.»

Et, quand la bataille a été finie, mon premier devoir a été d'aller fleurir sa tombe, et les larmes que j'ai versées ne sont pas seulement des larmes de regret, mais d'admiration. Combien il m'a paru grand ce noble et héroïque ami! Il m'a semblé qu'il me disait souriant: «Tu vois, j'ai passé devant toi.»

Nous avions été cités à l'ordre du jour en accomplissant en Lorraine la même action, fiers de posséder la première citation du 269e. Pourtant, ce n'est pas la récompense qui fait la valeur de l'action. Et lorsque nous rampions dans les blés remplis de morts et de mourants, au milieu de nos ennemis, pour aller chercher une mitrailleuse, ce brave Lecomte, Robert et moi, nous n'étions guidés que par le sentiment du devoir.

Plus tard, après avoir arrosé tous les deux de notre sang le sol de la Patrie, le même sentiment nous a fait revenir, à peine guéris.

Et c'est ce même sentiment qui l'a fait mourir en héros. Nous savions bien, avant la lutte, lui, Chanterel et moi, en nous faisant nos adieux, les sacrifices qu'il fallait faire, c'est-à-dire risquer sa vie dix fois plus que les hommes, être debout quand ils sont couchés, cible vivante alors qu'ils sont abrités. Ce n'est pas que les hommes le comprennent, Ils se disent, au contraire: «S'il n'était pas resté debout, il n'aurait pas été touché». Ils ne se disent pas que s'il n'était pas resté debout, eux n'auraient pu rester couchés.

Et voilà comment votre fils est tombé mortellement en montrant l'exemple du plus beau des sacrifices.

Vous pouvez être fiers, cher Monsieur et chère Madame, de la mort héroïque de votre fils. Sa gloire rejaillira sur vous et dans vos larmes d'infini regret luira l'admiration du plus grand sacrifice consenti par un père et une mère à la Patrie. Et aux pères et aux mères qui verront leurs fils couverts de gloire et de lauriers, vous pourrez fournir l'argument indéniable: «Le mien a fait plus, il a donné sa vie.»

Vous me pardonnerez, cher Monsieur et chère Madame, si j'ai tant tardé à vous écrire, et ce n'est pas de gaieté de coeur que l'on apprend la mort d'un ami si cher, d'un si bon fils, à ses parents.

Je connais bien sa tombe et je sais ce qui me reste à faire, c'est-à-dire le venger ou mourir comme il est mort.

Recevez, Monsieur et Madame, mes condoléances les plus sincères et songez que vous n'êtes pas seuls à pleurer votre héros.

Respectueuses salutations.

GUERIN.

_Lettre écrite par le Sergent Henri GUERIN, 113e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, au combat de Vouël-Tergnier, le 23 Mars 1918._

22 Mars 1918, 3 heures 1/2 de l'après-midi.

Ma Soeur bien-aimée,

Nous attendons toujours la soupe, la première de la journée. Nous avons été alertés ce matin, à 4 heures, et nous avons quitté en autos-camions le village d'où je t'ai écrit mes dernières lettres. Les camions nous ont transportés en arrière du front anglais, et nous sommes depuis plus d'une heure dans un champ inculte, prêts à partir au premier signal. Il y a donc des chances pour que nous entrions incessamment dans la mêlée.

J'ai l'âme sereine, comme toujours, en ces heures graves. Je suis le petit enfant du bon Dieu et il ne m'arrivera rien que de conforme à sa volonté. Or, ce qu'il veut pour moi, je le veux avec lui sans réserve.... Je n'ai donc pas lieu de m'inquiéter....

Et j'éprouve une joie suprême à la pensée de faire une fois de plus barrière de mon corps aux ennemis de ma Patrie, et de contribuer à arrêter la ruée ultime qu'ils viennent d'entreprendre.

Le canon tonne sans arrêt. Nous sommes présentement hors d'atteinte de ses coups. A l'heure voulue, nous nous ébranlerons et nous vaincrons si Dieu le permet.

Ma pensée retrouve les chères vôtres, mon coeur s'unit à vos coeurs plus fortement que jamais.

En hâte! baisers fortement doux et tendres à partager avec notre chère petite mère, avec le bon Noël et Daniel.

Je te presse sur mon coeur.

HENRI.

_Lettre écrite par Louis-Gustave GUIBERT, Agent de liaison au 30e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 25 Septembre 1915, au combat de Perthes._