La Derniere Lettre Ecrite Par Des Soldats Francais Tombes Au Ch
Chapter 3
Ne jamais exécuter un ordre sans avoir reçu le contre-ordre, principe très militaire, une fois de plus vérifié! Le Bataillon, subitement arrêté dans sa marche vers le repos, a été envoyé de l'autre côté de la Meuse et maintenant nous attendons les événements dans une ancienne grande ville. Quand vous recevrez cette lettre, il est probable que nous serons cette fois au repos pour de bon, car notre séjour ici doit être court.
Je viens d'assister et de prendre part à une cérémonie touchante. Nous pouvons monter en ligne d'un moment à l'autre, peut-être cette nuit, peut-être demain, peut-être dans plusieurs jours. L'aumônier a dit ce soir, à 7 heures 30, une messe «des vivants et des morts», comme il a dit en commençant. Un sermon court comme il sait en faire et sachant remuer le coeur de tous, officiers et hommes, effrayant peut-être un peu sous l'habit bleu, mais amenant quand même un regard de fierté et une petite larme à l'oeil de ces braves chasseurs. «Nous sommes à Pâques, dit-il ... ceci est une messe de Pâques.... Pâques dont vous vous souviendrez.... Pâques de guerre.... Pâques de lutte!! Jour d'union, je dirai plus, jour de communion. Pour communier, il faut être à jeûn, il faut se confesser.... Vous sortez de table et vous n'avez pas le temps de vous confesser ... à l'impossible nul n'est tenu ... que ceux qui veulent recevoir l'absolution s'agenouillent.» Et, dans un mouvement sublime, l'église (ou plutôt la grange, car de la cathédrale il ne reste qu'une cloche intacte au milieu des décombres) l'église entière s'est agenouillée, et d'une voix qu'il affermissait à grand' peine, l'aumônier a donné l'absolution à tous ces hommes, puis la communion.... «Votre musique, c'est le canon», avait-il dit à un moment de son prône, et, en effet, en ce moment, l'artillerie faisait rage! Puis la messe s'est terminée au milieu des cantiques.
De nouveau, l'aumônier prit la parole: «Mes enfants, j'ai oublié quelque chose, j'ai oublié votre pénitence, la voici: allez! et battez-vous bien!» Et la grange s'est vidée dans un silence de mort, et en sortant j'ai entendu cette réflexion venue je ne sais d'où: «Heureux ceux qui croient». Oh! comme il a dit vrai! dans un pareil moment, tout est beau....
J'avais vu des messes impressionnantes, j'avais vu des choses bien dures, jamais je n'ai été ému comme je viens de l'être ... et tout le bataillon était là.
Que vous dirai-je maintenant? La confiance illimitée dans laquelle je suis en ce moment. Il me semble que je vais à une simple promenade et j'y vais le sourire aux lèvres!!!...
Embrasse.
A quand la prochaine lettre?
PAUL.
_Lettre écrite par le Soldat COLIN, tombé au champ d'honneur le 2 Juin 1918._
Mes parents bien-aimés,
Si cette lettre vous tombait entre les mains, c'est qu'Eloi, votre fils, ne serait plus. Si ce malheur arrivait, ne me pleurez pas car je n'aurais fait que mon simple devoir que j'avais à coeur d'accomplir et pour lequel je vous ai fait tant de peine. La seule chose que je vous demande, c'est de me pardonner la peine que je vous fis en voulant m'engager.
Bénissez et priez pour moi.
Je m'arrête, car ces lignes vous broient le coeur. Courage, la victoire est à nous et vive notre chère Patrie!
Mes derniers baisers à vous tous que j'ai tant aimés. Adieu et vive la France!
COLIN.
_Lettre écrite par César COLOMA, 5e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 23 Janvier 1917, à Troyon._
Cher Papa,
Nous venons du repos; maintenant, nous voici dans les tranchées, les obus, les marmites ne cessent pas de nous passer sur la tête, mais on y est habitué, et puis il faut marcher. Et que je sois tué ou blessé, c'est toujours pour la Patrie.
Ma chère Maman, ne t'en fais pas pour moi, si je ne reviens plus, c'est pour Dieu et pour la France que je le fais; en avant et bon courage, et puis encore un mot, je te défends de t'habiller en noir, cela n'est pas nécessaire.
Papa, ne t'en fais pas, c'est pour la France.
C. COLOMA.
_Lettre adressée par Auguste COMPAGNON, Sergent au 56e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur en allant secourir un camarade blessé, à Somme-Suippes, en Champagne, le 7 Octobre 1915, au Président de l'Association de la Presse Chalonnaise, à propos de félicitations envoyées par cette Association._
10 Mars 1915.
...Mon mérite est si mince! C'est d'avoir fait, mes chers et braves amis, ce que vous auriez tous fait à ma place, dans l'ardeur de votre patriotisme, qui n'est pas inférieur au mien, bien au contraire. Si l'âge, si un état de santé précaire ne vous avaient contraints de rester à l'arrière, tous vous étiez prêts à marcher de l'avant, comme moi, et plus vite que moi, et à faire, vous aussi, de vos poitrines généreuses, un rempart à la mère Patrie.
Mais vous ne l'avez pas pu, et c'est moi le plus privilégié de vous tous; j'admire comment le grand bonheur que j'ai d'avoir pu faire mon devoir peut m'attirer, au surplus, des félicitations aussi douces que les vôtres.
Combattre pour la plus noble des causes: être de la grande foule des défenseurs du plus beau des pays, être du côté de la justice et de l'Humanité contre le plus barbare des envahisseurs: figurer,--oh! bien obscurément,--mais figurer tout de même dans le plus grand drame de l'histoire; avoir le moyen de centupler la valeur de sa vie misérable, en l'immolant, s'il le faut, au triomphe de tout ce qu'il y a de plus précieux en ce monde, quel destin inespéré, mes amis, et combien il nous dédommage amplement de tous nos sacrifices, nous qui avons pu être les combattants!
A. COMPAGNON.
_Lettre écrite par Jean CONQUET, Aspirant au 122e Régiment d'Infanterie, quelques jours avant d'être frappé mortellement, le 7 Mars 1916, à Soupir (Aisne)._
Celui qui tombe à l'ennemi ne meurt pas.
Si j'ai cet honneur insigne, je ne veux pas qu'on me pleure.
En faisant part de ma «perte glorieuse», on dira devant mon nom, mon grade et puis mes titres civils de licencié et diplômé de l'H.E.C, le tout suivi de la mention «tué à l'ennemi». Pas de flaflas, champ d'honneur, etc., la vérité, c'est tout.
On respectera la tombe de fortune que la bataille m'aura donnée. Sur nos tombeaux de famille, mon nom et l'endroit où je dormirai.
En face de mon nom, sur l'Annuaire H.E.C, on fera mettre la lettre «T» en italique et on demandera que cette indication remplace le «D» habituel pour tous les camarades tués à la guerre.
Mon deuil ne sera rien auprès de celui de l'Alsace-Lorraine pendant quarante-quatre ans.
C'est une joie de périr en refaisant la France.
Jean CONQUET.
_Lettre écrite par l'Aspirant Jean CONTl, 7e Chasseurs Alpins, tombé au champ d'honneur le 5 Novembre 1916._
Chers parents,
C'est demain, à 5 heures, que nous partons rejoindre notre bataillon vers l'Alsace. Ne vous faites pas de mauvais sang, ne pleurez pas, je vais faire mon devoir et le faire de mon mieux. Tout le monde le fait, son devoir, et il serait lâche de ma part de reculer devant l'honneur de défendre sa Patrie.
Songez, mes chers parents, que je vais commander là 60 poilus, moi jeune aspirant de 19 ans.
C'est, il est vrai, une bien lourde responsabilité et je ne la prends qu'après avoir mûrement réfléchi; si je l'accepte, c'est plein d'espoir dans la Victoire, dans la Revanche.
Lorsque j'étais petit et que je lisais déjà les récits de la guerre de 1870, je ne rêvais dans ma jeune cervelle que désir de vengeance; j'aurais voulu être grand pour aller à la guerre, pour tuer le plus possible cet Allemand détesté; je ne le connaissais pas encore, mais lorsque, plus âgé, je lus des livres sérieux où l'on montrait ce que faisait l'Allemagne, ses efforts vers une puissance militaire toujours plus grande, j'ai compris que la guerre était inévitable; je la considérais comme telle et je souffrais que mon cher pays de France se laissât aller à des rêveries, à des songes plus ou moins utopiques, irréalisables. Ah! nous parlions de paix, nous autres, de fraternité, d'amour entre les peuples et nous ne voyions pas, de l'autre côté du Rhin, les hommes blonds aux yeux bleus qui préparaient la guerre; leurs philosophes, leurs penseurs nous traitaient de pourriture qu'il faut à tout prix supprimer, et nous, bêtes que nous étions, nous parlions de désarmement.
Un jour, le canon a grondé sur le Rhin: c'est la guerre; des gens s'affolèrent, d'autres, plus calmes, qui l'avaient vue venir, restèrent calmes. La guerre déchaînée par l'Allemand a ravagé notre pays; partout on voit des femmes en deuil, des jeunes filles qui pleurent, des soldats amputés; c'est à nous, jeunes gens, que revient l'honneur aujourd'hui de refouler le Boche. Et vous pleureriez, chers parents, en me voyant partir ... non, n'est-ce pas? Vous vous dites: «Il va où son devoir l'appelle: il va chasser l'envahisseur du sol sacré de la France». Oui, c'est à nous à le bouter hors de France, comme jadis Jeanne d'Arc bouta les Anglais.
Ce devoir, pour périlleux qu'il soit, je ne le céderais pas pour tout l'or du monde.
Et si, chers parents, je meurs dans la bataille, vous pourrez être sûrs que votre fils chéri est mort en bon Français, la poitrine face à l'ennemi, en entraînant ses hommes.
Chers parents, ne pleurez pas votre petit enfant, soyez certains qu'il va faire son devoir et qu'il le fera jusqu'au bout.
Soyez forts, je vous enverrai tous les jours, si je le puis, de mes nouvelles. Au revoir, à bientôt, je reviendrai victorieux! vous serez fiers de moi.
Je vous embrasse. Votre fils dévoué qui vous aimera toujours,
CONTI.
_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Conrad CRAWFORD, de l'Infanterie américaine, tombé près de l'Ourcq, à Sergy, le 1er Août 1918._
(Au front.) 13 Juillet 1918.
Ma chérie Mère,
Ce soir, je passerai au front, dans les tranchées du vrai front, les places des chauves--«_bald-headed row_»--pour ainsi dire. Tandis que j'ai une confiance absolue dans ma bonne chance et que je me battrai jusqu'au bout quand j'en aurai l'occasion, je t'écris ces lignes seulement au cas. Quand tu les auras reçues, tu sauras bien que tu ne reverras plus ton fils cadet. C'est ma prière de m'en aller d'une façon dont tu seras fière.
Quoique bien des lieues nous séparent, _Mother dear_, je te vois clairement, j'entends ton rire, je ressens ton amour si grand pour moi, et c'est avec une douleur saisissante que je me rends compte de la possibilité de ne te rejoindre plus. Mais toi, tu ne dois ressentir aucune douleur. Tu devras être fière, tu le seras, je le sais bien, du sacrifice que toi, avec des milliers d'autres mères, auras dû faire.
Mon amour pour chacun de vous, et surtout pour la plus chérie mère du monde, est si grand que je ne saurai m'amener au point de dire adieu. Notre bien-aimé père n'est plus là, mais j'espère qu'il sait que j'ai fait mon devoir au mieux de mon possible et que je paierai le sacrifice suprême fièrement et sans regret. La vie d'un homme dans cette guerre ne vaut pas le claquement des doigts.
Eh bien! espérons que, dans les mois à venir, nous nous amuserons bien de cette lettre.
Avec tout l'amour du monde à chacun de ma famille,
Affectueusement ton fils,
CONRAD.
Il y a aussi un dernier voeu que je te prie instamment de m'accorder. Si je tombe en France, permets que mes restes y soient enterrés; c'est-à-dire ne dépense pas d'argent pour les transporter aux Etats-Unis. Je n'ai aucun sentiment à ce propos, et je serai fier de m'endormir à tout jamais dans ce merveilleux petit pays.
_Lettre écrite par le Sergent Charles CROSNIER, 355e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 27 Septembre 1915, à la Ferme Navarin._
23 Septembre 1915.
Ma chère Mère,
J'ai reçu hier ta bonne lettre contenant la carte d'Henri; je n'ai pas encore reçu de ses nouvelles.
C'est avec plaisir que j'apprends que Monsieur Viron t'a envoyé le montant de ce qu'il me devait. J'espère, chère mère, qu'avec cette somme tu pourras faire face aux dépenses de plusieurs mois; prends surtout tes précautions pour ceux d'hiver qui ne vont pas tarder.
Par ce courrier, j'écris à Madame X... J'ai eu des nouvelles de Monsieur Z..., de Béthune, par un de ses cousins, un jeune homme que j'ai rencontré tout à fait par hasard à Hesdin; il me paraît supporter allègrement la guerre en faisant de bonnes et grosses affaires.
Je crois, chère mère, que le grand coup est pour demain ou après-demain, le régiment y prendra sans doute part, je puis même dire certainement. Dire que l'on voit venir ce moment sans une petite appréhension serait mentir, mais je t'assure, ma bonne mère, que nous l'envisageons tous avec calme et confiance. Je crois que nous sommes maintenant bien préparés pour donner une bonne correction à notre ennemi maudit, et peut-être aussi pour le chasser tout à fait de notre chère France, de la Belgique. La Paix alors ne serait pas éloignée et ceux qui auront la chance d'échapper au carnage pourront retrouver ceux qu'ils aiment.
Si je ne suis pas de ceux-là, ma bonne mère, tu devras assurer ton existence, car il est trop tard pour que je te guide. Mais tu as tous les renseignements nécessaires pour obtenir ce qui m'appartient; je te rappelle que mes papiers sont chez Monsieur Bryon, 112, rue de Savoie, à Bruxelles; Mademoiselle Bertha, mon employée, se mettra certainement à ta disposition pour te donner tous les renseignements au sujet de mon entreprise; tu devras l'indemniser pour sa collaboration durant la guerre; je te laisse le soin pour la façon dont tu devras le faire.
Entoure-toi des conseils de Monsieur Guison, dont l'amitié m'assure son dévouement à ton égard. Pour toutes les affaires, comme il sera indispensable que tu produises l'acte de décès, tu devras t'entourer de tous les renseignements. Adresse-toi au Colonel ou au Commandant de la 20e Compagnie quand tu seras quelques jours sans recevoir de mes nouvelles; je te promets, chère mère, de t'écrire chaque jour, ne serait-ce qu'un mot; tiens compte toutefois des difficultés de correspondance.
Je te souhaite une bonne santé et reçois, ma bonne mère, les bons baisers de ton fils.
CHARLES.
_Lettre écrite par l'Adjudant Georges CUVELLE, 63e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur._
24 Septembre 1915.
Mon cher Léon,
Nous n'avons plus le temps de les faire longues, nos lettres.
C'est demain le _grand jour_!!
Tu verras les journaux. J'ai grand espoir que tout ira bien. Aussi, en attendant que tout soit fini, je t'embrasse bien fort.
GEORGES.
_Lettres écrites par le Caporal réserviste Baptiste DEBONNE, du 3e Zouaves, blessé mortellement, le 7 Septembre 1914, à la bataille de la Marne._
Zemmorah, 3 Août 1914.
Cher Père,
Je t'écris ces quelques lignes avec sang-froid. Je pars demain à destination d'Oran au 3e Régiment de Zouaves. Je pars content de défendre notre chère France. Si je meurs, tu seras fier de dire un jour: «Mon fils est mort pour la Patrie». Tu reporteras ton affection sur tes autres enfants.
Adieu, cher père, je vous embrasse tous du plus profond de mon coeur et surtout ma maman chérie.
Ton fils chéri,
BAPTISTE.
Paris, 18 Septembre 1914.
Cher Père,
Les forces me manquent pour pouvoir te faire une longue lettre; tu peux croire que j'y mets toute ma bonne volonté pour t'écrire ces quelques lignes.
Je suis tombé blessé le 7 Septembre au combat de la Marne. J'ai reçu le boulet dans le dos en pleine force et cela a produit la paralysie. Les balles qui m'ont traversé le genou et l'avant-bras droits ce sont des balles qui se trouvaient dans le boulet. Le dos aussi a été traversé par une balle; le carnet que j'avais dans ma veste a arrêté une balle.
J'espère guérir, mais il faudra du temps. La paralysie n'est due qu'à la forte commotion. Je n'ai besoin de rien. Le jeudi et le dimanche, les Parisiens et les Parisiennes viennent nous rendre visite et nous inondent de friandises.
Enfin, cher Père, du courage; il faut espérer que je guérirai.
Je t'embrasse bien fort, sans oublier ma maman chérie, mes soeurs, mes frères et le petit Thomas.
BAPTISTE.
_Lettre écrite par René-Anselme DEFARGE, Lieutenant au 107e d'Infanterie, tué à la bataille d'Ecurie, le 25 Septembre 1915._
25 Septembre 1915.
Mes chers parents,
Nous venons d'occuper de nuit nos emplacements de combat. Tous les préparatifs ont été faits, tout a été réglé minutieusement pour que rien ne soit laissé à l'imprévu qui peut être réglé d'avance. C'est du temps de gagné--des vies humaines pour aujourd'hui et pour l'avenir.
Depuis quatre jours, nous avons déchaîné sur le front allemand un formidable ouragan de fer. Jamais, même aux heures les plus difficiles, nous n'avons connu cela. Et si les Boches viennent, c'est qu'ils ont du coeur au ventre. Ce matin, dernière main à la préparation: crapouillots, 75, marmites de petit et de gros calibre, tout y va. Déjà la tranchée s'est rougie, un peu de sang a coulé, quelques-uns ont payé leur dette et au delà. Tout à l'heure, ce sera la ruée. Partout, dans le Nord comme en Champagne, nous allons leur tomber sur le poil! Il faudra bien que le rideau crève quelque part. Nous pouvons nous attendre évidemment à de gros sacrifices, une troupe d'assaut doit savoir les supporter. Il faut y aller de plein coeur, comme dit le généralissime, jusqu'aux pièces d'artillerie. Il faut traverser tout ce labyrinthe de sapes, de mines, de tranchées et de boyaux pour gagner la plaine et leur tailler des croupières. Il faudra, cette fois, ne leur laisser aucun répit, les talonner sans relâche jusqu'à l'extrême limite de nos forces. Les hommes sont décidés, ils en veulent. La perspective d'un autre hiver dans les tranchées les effraie beaucoup plus que l'assaut, je crois; et un gros succès ranimera les coeurs défaillants et retrempera les volontés pour la continuation d'une lutte que le monde ... civilisé se doit de mener jusqu'au bout. Du reste, quand on a commencé une besogne, si pénible soit-elle, il faut l'achever pour en savourer les fruits. Et quand on se sacrifie pour un pays comme la France, on est payé par la pensée réconfortante que le plus noble idéal qui soit au monde ne périra pas. Et puis, nous sommes de la lignée des Bayard, des Jeanne d'Arc, des Henri IV, des Turenne, des Hoche, des Marceau, des Bonaparte, et leur sang ne peut pas mentir. Nous verrons bien. Voyez-vous que nous allions coucher à Douai!
Je ne pourrai certainement pas vous écrire de quelques jours de façon régulière; ne vous affolez pas et n'allez pas avoir des pressentiments, ce qui serait maladroit. Attendez pour savoir.
En tout cas, si je tombe, je vous le répète encore, je serai mort joyeusement, quelque pénible que soit la pensée de me séparer de vous; je serai mort sans regret parce qu'il y a des heures où la vie sans l'honneur ce n'est rien, des heures où il faut se jeter tête baissée dans la commune mêlée sous peine de se renier et de n'être plus qu'un corps sans âme.
Vous trouveriez dans ma cantine et dans ma panière ma Croix de Guerre, le seul héritage précieux que vous feriez de moi, et des photographies que j'ai pu prendre depuis la semaine. C'est un recueil intéressant, encore que j'eusse pu faire beaucoup mieux. J'ai sur moi, au moment du combat, mon kodak et mon portefeuille contenant ma citation. On les retirerait si possible et on les mettrait dans ma cantine.
Vous embrasserez mes oncles et tantes pour moi et vous leur direz mon affection. Je vous prie de croire à ma tendresse et vous embrasse très fort.
RENÉ.
_Lettre écrite par Jean DELACHE, tombé aux champ d'honneur le 26 Août 1917._
Ma chère Maman,
D'après les lettres que tu m'as envoyées, je vois que tu n'as pas encore reçu une des miennes d'il y a quelques jours; j'espère qu'elle ne sera pas égarée. Les tiennes me sont toutes parvenues et les colis dont tu me parles avec elles. Je t'en remercie beaucoup. Les pommes ne sont pas abîmées du tout et la saucisse a l'air très bonne. Tu ne vas plus être aussi tranquille à mon sujet car demain on remonte en ligne et, comme je te l'ai dit, il y aura peut-être du nouveau. Je ne peux pas t'en dire plus long. On parlera des événements après leur échéance. Ne te fais pas trop de mauvais sang, ce n'est pas la peine, tu le sais bien. J'ai moi-même bien du mal à me faire une raison.
Tu me pardonneras si je ne réponds pas à tout ce que tu me dis dans ta lettre, car je ne peux plus mettre la main dessus et je ne me rappelle plus très bien de son contenu. Tu me demandes si tu peux m'envoyer l'Anabase de Xénophon, je le veux bien, il me sera toujours utile. Je continue, en effet, ma grammaire grecque dont j'ai vu une quarantaine de pages et sans ce malencontreux retard ça pourrait encore aller plus vite, mais l'on ne fait pas toujours comme l'on veut dans ce sacré métier.
Mais il paraît qu'après cela on va descendre au grand repos, pendant quelque temps. Cette façon de procéder est peut-être meilleure. Je ne vois rien à te dire de plus, l'existence est si peu variée, heureusement!
Je ne peux, en terminant, que te dire de t'armer de courage et t'embrasser tendrement.
Ton fils qui t'aime,
JEAN.
_Lettre écrite à sa femme par Louis DEROCHE, 27e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, à Dolwing, le 20 Août 1914._
17 Août 1914.
J'ai reçu hier, au petit jour, le baptême du feu! Ce fut gentil tout plein. A la première décharge, un schrapnell, fusant sur mon escouade accroupie, traversa d'une balle le sac de mon camarade de gauche, déchira ma bretelle de fusil, rasa la figure du Caporal et d'un dernier plomb, le plus tragique, traversa le bras de mon vieux Faivre.
Pas une minute d'émotion!
...Nous sommes restés jusqu'à 3 heures de l'après-midi sous le feu de ces cochons-là. Qu'ils tirent mal et quelle inutile gabegie d'une marchandise qui coûte si cher!
...Ma compagnie, qui est des plus éprouvées, vient de se retirer en arrière et en réserve de façon à prendre un repos bien gagné.
...Tu ne saurais croire, mon petit ange, combien la proximité du danger agit salutairement sur l'âme de ton gosse. Je vis en une communion continuelle avec Dieu, dans lequel ma confiance augmente sans cesse. Ainsi, je lui dois mon calme, qui n'est pas une des moindres assurances contre le danger. Je lui ai promis, ainsi qu'à la Vierge d'Etang, que, si nous nous retrouvons bientôt heureux, chaque année, nos enfants et nous, feraient le pèlerinage de Velars....
J'ai enterré ce matin les deux morts de ma compagnie, pour lesquels j'ai dressé une croix et récité une prière. C'est à toi, mon amie, que je dois ce petit courage.
...Adieu, mon petit gosse, je te quitte. Continue d'être l'ange des deux foyers que j'ai quittés pour un temps. Il suffit que j'emporte ton coeur pour que ni la joie, ni l'espoir ne puissent s'envoler de dessous ma capote.
Je viens de revoir avec joie mon ancien Commandant du 10e. Il m'a causé affectueusement. Il m'a annoncé que la victoire se dessine sur tous les fronts.
LOUIS.
_Lettre écrite par Médard-Paul DEVLAEMINCK, 41e Régiment d'Infanterie coloniale, tombé au champ d'honneur, à Souchez, le 1er Octobre 1915._
Ma chère Mère,
Merci pour ton petit trèfle à quatre feuilles; je conserve précieusement cette petite herbe que mes copains envient beaucoup. Hier soir, nous avons démoli 30 Boches, pas notre compagnie, mais le 1er bataillon. Figure-toi que, dans le secteur du 1er bataillon, les tranchées se touchent avec les Boches. Alors, un officier bavarois et 30 hommes ont sauté dans la tranchée, la nuit; l'officier boche est rentré dans une cabane occupée par les marsouins et a tué d'un coup de revolver un de ceux-ci; alors, le caporal l'a enfilé comme une crêpe. Ensuite les marsouins ont entièrement massacré les 30 Boches, aucun prisonnier. Furieux, les Boches ont voulu attaquer et ont encore reçu une pile; pour se venger, ils ont bombardé un village voisin toute la nuit; nous, on roupillait comme des Suisses; on est habitué à cette comédie, tu dois t'en douter.