La Derniere Lettre Ecrite Par Des Soldats Francais Tombes Au Ch
Chapter 10
Ne t'étonne pas surtout si tu ne reçois pas de lettres de moi, cela prouvera simplement que les correspondances ne marchent pas, mes dispositions étant prises à toutes éventualités.
Au revoir, mon bien cher Alfred, je t'embrasse avec tout mon coeur.
Ton père qui t'aime,
Louis SAUVRY.
_Lettre écrite par Charles SAVEL, Maréchal des Logis au 11e Chasseurs, à Vesoul, mort au champ d'honneur._
Chers Parents,
Si vous recevez cette lettre, c'est que mon rêve se sera réalisé, je serai mort pour la Patrie, j'aurai donné mon sang pour la France. Je vous demande de ne verser sur mon cercueil que des larmes de joie; faites en vos coeurs le sacrifice de votre enfant et exaucez ma prière. Je pars avec la volonté ferme de me battre à outrance toutes les fois que j'en aurai l'occasion; rassurez-vous, je ne m'acharnerai pas sur un ennemi désarmé ou sur un vieillard, non. Mais je veux montrer aux Allemands que les jeunes Français sont plus patriotes qu'ils ne le croient. J'ai fait, pour ma part, depuis longtemps, le sacrifice que je vous demande de faire, encore une fois, exaucez cet ultime voeu. Je meurs pour Dieu, pour ma Patrie et pour vous et cela ne fait qu'un tout indissoluble. Parents chéris, je vous presse une dernière fois sur mon coeur.
Votre CHARLES.
_Lettre écrite par Albert-Charles TAUZIN, 12e Cuirassiers à pied, blessé mortellement devant La Pompelle le 19 Décembre 1917, décédé sept jours après à l'ambulance du front, Château Pommery, à Chigny-les-Roses (Marne)._
Le 25 Décembre 1917.
Mon petit Papa chéri,
Ma bonne petite Maman chérie,
Je ne vous verrai plus, mais je veux que vous sachiez, encore une dernière fois, que vous étiez ce que j'ai de plus cher au monde et que je vous ai aimés jusqu'à la dernière minute.
Albert TAUZIN.
_Lettre écrite par le Sergent Charles TEMPLIER, 331e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 16 Septembre 1916, à Bouchavesne._
Jeudi 14 Septembre 1916.
Mon cher Georges,
Deux mots seulement pour te dire que cette fois j'ai vu la bataille, ou du moins nous y sommes depuis hier.
Je ne veux pas m'en plaindre, loin de là. J'y suis, je ferai mon possible pour faire pour le mieux, mais sois certain que ton frère fera son devoir sans trembler, en pensant à vous tous.
Hélas! je ne puis et ne veux te parler de la guerre que je ne connaissais en rien depuis deux ans et cependant dans sa beauté (car ce qu'elle représente dans un rayon très étendu est beau), mais aussi quelle horreur dans son détail, que de tristes choses que l'on voit....
Enfin, les opérations vont assez bien et espérons que bientôt ce sera fini et j'espère aussi qu'il me sera encore permis de retourner vous dire ce que j'aurai vu.
Voilà déjà qu'il ne fait pas chaud.
Embrasse bien tout ton monde pour moi et reçois de ton frère un bien bon baiser.
CHARLES.
_Lettre écrite par le Caporal Jean TISSIER, 81e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur._
Chère petite Mère,
Bien reçu ta longue lettre du 18, et tu penses si je suis heureux avec une lettre pareille!
Je te remercie pour ton colis que j'ai bien reçu. Tu parles d'une surprise! je le reçois hier au soir à la soupe, avant ta lettre, donc. Que peut-il bien contenir? Je l'ouvre. Ciel, que vois-je! Un pâté de chez Bourbonneux.... Une demi-heure après, il était mort et enterré avec les honneurs militaires ... ce qu'il était bon! Et l'arrosage, donc!
Petite mère, ce que tu me gâtes! Je vois que tu es bien occupée avec tes poilus! que de travail! et combien je suis heureux de voir, malgré tout le travail qui t'est imposé par la maison de commerce, tout le mal que tu te donnes pour nous gâter, et heureux surtout que tu te portes bien.
Ce qu'il en a de la veine, papa! Déjà été deux fois en perm à Paris, et tu vas aller le voir. Tu es avec lui en ce moment! Je suis positivement jaloux.... Oui, mais je me rattraperai quand ça sera fini.
Petite mère, tu te fais une trop belle idée de moi; de mon insouciance et de ma gaieté, je n'ai pas de mérite. N'ai-je pas tout ce qu'il faut pour être aussi heureux que possible? Tu me gâtes comme je ne pensais pas qu'il fût possible d'être gâté; je suis jeune, je n'ai pas de soucis pour plus tard, et n'ai rien à craindre, ou presque, pour ceux que j'aime.... Au contraire, je vois autour de moi des poilus des pays envahis, qui n'ont plus rien sur terre; leur pays est ruiné, leurs parents sont prisonniers, ils sont sans nouvelles; quelquefois, leurs femmes, leurs enfants sont aux mains des Boches. Que trouveront-ils la guerre finie? Leur maison saccagée, pillée, peut-être en ruines; leurs parents, leurs femmes, leurs enfants, que seront-ils?... Voilà ceux qui ont du mérite à être gais, à avoir un bon moral!
J'ai reçu tous tes colis, chère maman, il n'en manque pas à l'appel. Le beurre que je reçois maintenant est délicieux.
J'espère que tu as reçu les pellicules. Ici, il continue à faire un temps épouvantable; je me souviendrai des huit jours que nous venons de passer, c'est du joli. Heureusement que je suis costaud! Je n'ai plus que deux hommes à mon escouade, le reste est évacué: angines, bronchites, courbatures fébriles, etc.
Chère mère, je te quitte en t'embrassant très tendrement.
JEAN.
_Lettre écrite par le Sous-Officier TOUSSAINT, 117e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 22 Juillet 1916._
17 Juillet 1916.
Cher Monsieur Croland,
Ces lignes pour vous exprimer toute ma reconnaissance, toute ma gratitude, tout ce que je ressens de bons sentiments pour la constante bienveillance dont vous avez fait preuve envers moi toujours, en tout temps. Cher Monsieur Croland, je vais peut-être casser ma pipe, peut-être cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi, car demain nous partons à V..., après un repos d'une huitaine. Le régiment a la mission de reprendre l'ouvrage de Th..., gagné et perdu plusieurs fois. C'est vous dire qu'il va faire chaud. Je ne me dissimule pas qu'il y a bien 90 chances sur 100 de n'en pas revenir, car on cite des bataillons qui furent entièrement décimés. Mais, quoi qu'il arrive, soyez persuadé, Monsieur Croland, que Toussaint cassera sa pipe très proprement. Tout ce que je souhaite est de ne pas être amoché avant d'avoir fait entrer Rosalie en danse. Le résiné, ça me connaît, vu que je suis boucher.
Je vous prie, Monsieur Croland, de dire à Monsieur Dauphin que je serai parti avec les bons souvenirs de satisfaction dus à sa grande amabilité et à la profonde amitié de son fils. Non pas adieu, mais au revoir.
TOUSSAINT.
_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Gustave VEUILLET, 23e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 26 Août 1916, à Curlu (Somme)._
Ma chère Maman,
Lorsque tu liras ces lignes, je me serai, comme tant d'autres, acquitté envers le pays de la dette sacrée; et ce n'est certes que payer un juste prix l'honneur d'avoir porté le nom de Français en ces heures sublimes, en renonçant à certains rêves d'avenir. Depuis longtemps, j'avais fait le sacrifice de ma vie à la noble cause, la plus belle entre toutes, celle pour laquelle nous avons su souffrir, lutter et mourir.
Elle en vaut la peine. Que cette nouvelle te trouve forte et fière d'avoir donné un fils à la Patrie, c'est là mon dernier voeu. Le coeur des mères est, je sais, bien sensible à de pareils coups, mais je sais aussi que le coeur d'une Française les supporte vaillamment, et tu étais la maman d'un bon Français.
Comme j'ai sacrifié ma vie sur l'autel de la Patrie, offre ton héroïque douleur à notre chère France et nous aurons tous deux bien mérité du pays. Songe que la mort est notre lot fatal et qu'il faut la bénir lorsqu'elle concourt à un tel but. Sois assurée que je l'ai affrontée sans crainte, mon seul souci étant de faire dignement mon devoir. Et je meurs sans remords, ma tâche consciencieusement accomplie, avec la joie sereine de songer que mon souvenir survivra parmi celui des braves tombés au champ d'honneur pour que l'humanité fût faite de plus de justice. Je ne regrette rien de la vie, car j'ai vécu des heures uniques et sublimes, exemptes de tout calcul et d'égoïsme, et je ferme les yeux sur une vision presque trop belle pour être humaine.
J'ai vu tomber à mes côtés en un effroyable pêle-mêle, mais d'un geste héroïque, des heureux de la vie et des pauvres diables, de puissants cerveaux et de rudes primitifs, qui, après avoir souffert de longs mois, fait abstraction de tout, sacrifié fortune, plaisir, famille, ont donné leur vie pour un idéal d'amour, de justice et de liberté.
Si tu savais comme de tels exemples aident à mourir! J'emporte dans la tombe le radieux espoir d'une France grande, forte et respectée, avec la pensée que j'aurai modestement contribué à l'oeuvre de rénovation; ma dernière pensée s'envole vers toi, chère petite maman, et auprès d'Henri que j'ai beaucoup aimé, dans la communion de pensée où nous réunissait l'amour profond de notre belle France.
Ne pleurez pas ma mort, ce serait faire injure à ma mémoire; placez mon portrait en tenue à la place d'honneur du salon et ne l'encadrez pas de crêpe, car je veux être uniquement un souvenir de gloire et non de deuil. Ceux qui sont tombés en soldat ont droit que l'on ne pleure pas leur trépas puisqu'ils l'ont librement consenti et jugé utile.
Adieu et vivez pour transmettre mon exemple à ceux qui auront la gloire d'achever la tâche.
GUSTAVE.
_Lettre écrite par Louis-Don-Joseph VINCENTELLI, 158e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 9 Juillet 1917, à Souchez._
8 Juillet.
Chers Parents,
J'ai reçu votre lettre datée du 13 Juin et suis très heureux de vous savoir en bonne santé. Nous étions au repos pour un mois, mais un ordre vient d'arriver et nous partons dans deux heures pour Lorette. _Ça doit chauffer_, mais mon courage n'a pas diminué. Je suis très content de savoir que vous vous soumettez à la volonté de Dieu. Oui, chers parents, je ne vous demande que cela. Même si un jour vous appreniez ma mort, eh bien! ayez la consolation de savoir que votre fils aura fait tout son devoir.
J'ai prévenu un de mes camarades de combat de vous envoyer la photo si je venais à tomber: il s'appelle Velin, Marius, de Saint-Saveurnin (B.-du-R.).
Un Marseillais a reçu une lettre de Marseille dans laquelle on lui dit que les Marseillais en ont assez. J'ai été peiné d'apprendre cela. Quant à vous, je suis persuadé que vous aurez toujours bon courage.
Voyez, chers parents, je ne vous cacherai rien. Au Valdabon, j'étais toujours malade, depuis le début jusqu'à ce que je rentre à l'infirmerie, j'ai souffert des intestins; les premiers jours, à la visite, on m'a reconnu et après le major ne m'a plus reconnu; depuis ce jour, j'ai toujours marché.
Dieu sait toutes les fatigues que j'ai supportées et pourtant, grâce à lui, jamais je ne me suis découragé, non, jamais, car je priais.
Il n'y a que le jour où, arrivé au maximum de mes forces, on m'a rapporté à moitié mort à l'infirmerie. Mais Dieu m'a réconforté, car ma maladie a disparu et je suis frais et dispos, aussi j'emploierai ma santé au service de la France.
Que Michel n'oublie pas son devoir de chrétien: je lui demanderai de faire une sainte communion pour moi.
Ce soir, j'irai à l'église voir si l'on me fera la faveur de communier avant de partir pour les tranchées.
J'espère recevoir l'argent demain ou après-demain. Heureusement, il me reste encore 3 francs pour m'acheter quelques provisions pour le voyage: nous avons 40 kilomètres à faire en automobile.
«Le caporal me remet à l'instant 200 pruneaux pour aller faire des cartons à la foire.»
Ici, il fait chaud. Donc, chers parents, bon courage, trouvez la consolation dans la prière.
Je vous embrasse de tout mon coeur.
LOUIS.
Chère Maman,
Je veux ajouter quelques mots pour toi afin de t'apporter un peu de courage. Je ne te cacherai pas que nous partons dans un vrai enfer.
Dieu m'a choisi pour vous représenter au combat, et c'est tout joyeux que j'accepte. Il est vrai que c'est dur, qu'à chaque minute, à chaque seconde, la mort vous guette, mais malgré tout je ferai mon devoir et, s'il le faut, je donnerai ma vie.
Je t'embrasse de tout mon coeur.
Au revoir. Vive la France!
_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Pierre VIOLET, 6e Tirailleurs, mort au champ d'honneur le 26 Octobre 1918._
30 Mars 1918.
Je n'ai, à mon âge, pas connu grand'chose de la vie. La France et son idéal de liberté fut et demeure mon grand amour, et je serai fier de me dévouer pour elle.
Si, comme tant d'autres, je dois succomber dans la lutte ardente, je ne demande à Dieu qu'une chose: me laisser vivre assez longtemps pour voir les Boches en déroute et je mourrai content, comme un soldat doit mourir: face à l'ennemi.
Pierre VIOLET.
_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Pierre-Eugène VUITTON, 101e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 28 Septembre 1917._
19 Juin 1915.
Mon cher Père,
Oui, évidemment, je sais que je fais mon devoir, mais je me demande si je ne pourrais pas le faire mieux. Je sais qu'en ce moment on manque d'officiers d'infanterie; je crois donc que je pourrais être beaucoup plus utile dans cette arme qu'ici, surtout si je réussis à être sous-lieutenant. Cette guerre dure si longtemps et affecte le moral de si nombreuses personnes (aussi bien civiles que militaires) que j'estime que ceux qui en sont capables doivent faire plus que leur devoir et je vous sais assez patriotes pour être sûr que vous pensez comme moi. Mais, naturellement, je ne ferai rien avant d'avoir votre avis.
PIERRE.
_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Rodolphe WURTZ, 405e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur en Champagne._
Ma chère petite Maman,
J'espère que tu ne recevras jamais cette lettre, car si elle te parvient un jour, c'est que je serai allé retrouver papa et mon cher petit frère.
Cette idée de mort ne m'épouvante pas le moins du monde. Si je tombe, ce sera pour la France, en faisant mon devoir, comme autant d'hommes le font en ce moment.
Il n'y a que toi qui m'inquiète, et je me dis: «Que deviendr [illisible] a pauvre maman?» Si je viens à mourir, voilà ce que tu feras. D'abord, tu auras et conserveras beaucoup de calme, tu garderas ton sang-froid et tu ne t'en iras pas par les rues en criant ton désespoir; ta douleur sera calme et digne.
Puis tu iras à Luché-Thouarsais, sur la tombe de papa, et tu lui diras que ses deux fils sont morts en faisant leur devoir et que son gendre en a fait autant.
Mon père sera content de savoir que son grand Rodolphe et son petit Emile sont tombés au champ d'honneur.
Tu lui diras aussi que Rodolphe est tombé avec l'épaulette, face à l'ennemi et en tête de ses hommes. Il sera heureux, notre pauvre père, et toi aussi, chère maman, tu auras la satisfaction d'avoir donné le jour à des gens de bien, quoique certains en aient douté.
Tu retourneras à ton travail à la gare de Chef-Boutonne, et tu continueras jusqu'au jour où tu jugeras être assez fatiguée et avoir assez travaillé pour te reposer.
Tu retourneras dans ton pays, en Alsace redevenue française, et tu te diras si tu es à Thann ou à Strasbourg, c'est que tes fils auront contribué à rendre à la France nos chères provinces.
Que cette pensée te soit douce au coeur. Elle sera une consolation dans ta vieillesse. Je te veux et te désire toujours bon courage et de la confiance. Le sacrifice bien accepté, la joie dans la résignation font les forts. Tu chasseras bien loin de toi toute colère contre qui que ce soit; tu ne seras point jalouse des mères qui auront conservé leurs enfants. S'il t'arrive parfois de pousser des soupirs en voyant les camarades de mon frère ou les miens, songe que tes fils ne souffrent plus et que leur mort glorieuse vaut bien la misérable existence de ceux qui restent.
C'est bien promis, n'est-ce pas? si je ne reviens pas, tu diras que les dernières pensées de ton grand fils ont été vers toi et vers ma soeur Blanche et que du paradis des braves je vous protégerai toutes les deux.
Bons baisers, donc, et du courage et de la force de coeur, dans la vie comme dans la mort.
Rudolphe WURTZ.