La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918

Part 8

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...Bombardement effroyable. De temps en temps, j'apprends que quelqu'un ou quelques-uns de mes bien-aimés petits soldats, fils de femmes de France et mères éplorées, sont tués ou blessés. L'assaut peut venir d'un moment à l'autre. J'ai choisi mon P.C. dans la tranchée au centre de l'attaque, puis mon dernier réduit où, entouré des derniers défenseurs, je lutterai jusqu'à la mort. Ton mari, ma chère femme, sera digne de nos enfants, des DE MAHY, des DE LA SERVE. S'il tombe, ce sera face à l'ennemi, ce sera la plus belle des morts. Vous que je laisse, je vous plains. Quant à moi, mon sort sera digne d'envie. Celui qui meurt ressuscite. Vive la France! A toi de tout coeur. J'ai la conviction de retrouver des êtres adorés....

_A ses deux plus jeunes Fils après la mort de son Fils aîné._

...Vous serez dignes de vos devanciers qui ont regardé la mort en face, leur sang fécond a arrosé la terre de France. Nos bien-aimés sont entrés dans l'immortalité. Comme eux, vous frapperez fort et vous tomberez s'il le faut sans peur, sans reproche, face au ciel qui vous attend. La cause de la France est celle de l'Univers. Gloire à notre France immortelle....

...Notre force morale vient de ce que nous défendons non seulement notre sol et nos libertés, mais encore les droits imprescriptibles de l'Humanité contre la plus odieuse des machinations qui sera renversée. Mais ce résultat exige un holocauste sanglant.

_Extraits de lettres écrites par le Sergent André IMHAUS DE MAHY, 5e Régiment d'Infanterie Coloniale, engagé volontaire, disparu le 29 Septembre 1915, à Souain (Champagne)._

...Il m'est impossible de vous exprimer ma grande satisfaction de servir la Patrie. Je suis heureux de faire mon devoir....

...Mes chers parents, je montrerai que j'ai une Patrie pour laquelle nous devons nous donner, que j'ai la qualité d'être Français, que j'ai un nom. Je me montrerai digne de vous, de mes frères, et je n'oublie pas que je dois en venger un. Je ne commettrai jamais de cruauté....

_Fragment de lettre écrite par le Sergent Emile IMHAUS DE MAHY, engagé volontaire, disparu le 29 Septembre 1915, à Souain (Champagne)._

«Nous sommes prêts aux prochains sacrifices. Tout le monde fait son devoir sans broncher et avec honneur».

_Extrait de lettre écrite par François IMHAUS DE MAHY, Caporal au 22e Régiment d'Infanterie Coloniale, engagé volontaire, blessé mortellement, le 27 Août 1914, à Stenay._

«Je suis heureux de mourir en ayant fait mon devoir.»

François IMHAUS DE MAHY.

_Fragment de lettre du Capitaine Georges IMHAUS DE MAHY, 33e Régiment d'Infanterie Coloniale, tombé au champ d'honneur, le 29 Juillet 1918, à Romigny (Marne), après son père, son frère aîné et la disparition de ses deux plus jeunes frères._

«...Nous avons tous fait le sacrifice de notre vie....»

Georges IMHAUS DE MAHY.

_Dernière lettre du Capitaine Henri MARQUIZAA, tué devant Loos (Belgique), le 20 Octobre 1915, à sa mère._

Chère Maman,

Si je meurs à la guerre, sache que mes dernières pensées auront été pour le bon Dieu, pour la France et pour toi.

Pour le bon Dieu à qui je demande de me mettre en état de grâce.

Pour la France que j'aurais voulu voir victorieuse.

Pour toi enfin que j'adorai et que j'aurais voulu embrasser avant de partir.

Ton HENRI.

_Lettre écrite par le Caporal Léon-Roger MARX, 4e Zouaves, tombé au champ d'honneur le 27 Juin 1917._

J'ai découvert la beauté simple de cette volonté de tenir, de résister à sa sensibilité, de se dominer. Ne crois pas que cela m'ait rendu plus dur; mais j'ai été très content de voir que j'arrivais à ne plus craindre la tristesse, à ne plus me laisser noyer par elle, comme j'ai su, et je t'assure que j'en suis fier, n'avoir jamais peur du danger. Cet équilibre, je voudrais le garder toute ma vie sans pour cela que ma sensibilité s'amoindrisse....

Ne te frappe pas pour les bonnes années qu'on a passées si loin; d'abord, la France est si belle et nous a valu une si admirable formation morale et esthétique! Enfin, nous apprécierons mieux encore notre bonheur pour avoir vu et pressenti tant de choses tristes ... tristes, tu sais.

Cette vie éreintante, je l'ai voulue et elle est celle que je devais mener.... Je me trouve, ce matin, presque calme et sans tristesse, plein de force et de clarté en moi. Je pense qu'on est heureux de se sentir valide, au pied, pour ainsi dire, de son devoir; et vraiment rien ne me fait peur tant que je me sens fort et comme fier.

_Lettres de Roger MEYER et de Raymond LOUIS, tombés au champ d'honneur, le 23 Août 1914, dans une petite maison d'Hanzinelle (Belgique) qu'ils avaient mission de défendre._

_Quand la mère et belle-mère des deux soldats est allée, en 1919, en Belgique, pour tâcher de parvenir à les reconnaître, la femme qui habitait la maison, dans laquelle un obus les a tués tous, a remis en pleurant à Mme LOUIS un petit bout de papier qu'elle a trouvé dans la poche d'un jupon, en rentrant chez elle après l'armistice, et sur lequel étaient tracées les lignes ci-dessous:_

Monsieur, Madame, chers Alliés,

Nous sommes 15 petits soldats français barricadés dans votre maison. Nous y sommes entrés précipitamment et force nous a été de faire des dégâts; nous en sommes très fâchés pour vous, mais il nous est impossible de faire autrement. Avant de mourir pour la France, pour la Belgique, nous vous réitérons nos regrets et vous saluons.

LOUIS.

Le 20 Août 1914.

Bien chers Parents, Frères et Soeurs,

Les deux bonnes lettres de père m'ont causé la plus grande joie et c'est avec un plaisir toujours nouveau que je les lis et relis aux moments où l'esprit se repose de cette vie un peu ahurissante et mouvementée. Depuis cinq jours, nous marchons, nous marchons sous la pluie, le soleil, les nuages de poussière. Nous faisons à peu près 25 kilomètres chaque jour, sans voir autre chose de tous côtés que des fantassins, des zouaves, des tirailleurs sénégalais, des cavaliers, des artilleurs, bref tout ce qu'un pays comme le nôtre peut aligner contre les lâches et barbares Allemands.

Depuis trois jours, nous sommes en Belgique, et l'accueil si chaleureux et si hospitalier de la population nous réconforte et nous donne des jambes et du coeur à l'ouvrage. Ce ne sont qu'acclamations sur notre passage; on nous donne des fleurs, des drapeaux, des rubans; les seaux de café, de bière, de cidre sont alignés sur le pas des portes, on distribue à profusion d'immenses tartines de beurre et de confitures, des cigarettes, des cigares.

Nous trouvons dans les villages la plus large hospitalité. Jusqu'à présent, je n'ai connu le lit dans la paille que deux fois. Vous voyez que nous n'avons pas lieu jusqu'à présent de nous plaindre. D'autre part, les succès journaliers des armées belges et françaises nous donnent confiance et espoir. Nous sommes maintenant à peu de distance de l'ennemi, et il est fort probable qu'aujourd'hui nous aurons le baptême du feu. Je vous assure que je n'ai aucune appréhension. Que voulez-vous, c'est au petit bonheur; j'ai toujours eu l'idée que nous en reviendrons; si le contraire se produit, ma foi, vous pourrez avoir la certitude que nous y sommes allés gaiement, sachant que nous travaillons pour le bien-être de tous ceux qui resteront et qui seront à jamais débarrassés de ce fléau germanique qui empoisonne le monde depuis quarante ans.

Quelle fête à notre retour! Nous aurons à célébrer les victoires françaises, la joie du retour et la venue au monde du cher petit que nous attendons avec tant d'impatience et que je voudrais tant avoir connu avant de partir.

Enfin, l'avenir nous réunira tous, plus unis et plus joyeux que jamais. Je vous donnerai bientôt d'autres nouvelles; communiquez celles que je vous donne à tous ceux qui me sont chers.

Je vous embrasse tous, bien chers parents, frères et soeurs que j'aime tant, avec toute l'affection de mon coeur de soldat français.

Vive la France et à bientôt la joie du retour.

Votre fils qui pense toujours à vous,

ROGER.

Je joins un petit mot à la lettre de Roger, à mon vieux frangin, pour vous assurer de notre inséparable amitié et vous envoyer, à vous et à tous les vôtres, mon plus affectueux souvenir. Ayez confiance, nous reviendrons tous deux. Dieu ne nous abandonnera pas. Si toutefois le sort nous désignait, vous auriez la satisfaction de savoir que c'est pour votre bien-être à tous que notre sang aurait été versé.

Encore une fois, soyez tous courageux comme nous-mêmes en cas de malheur et recevez encore mes affectueuses amitiés.

RAYMOND.

_Dernière lettre du Lieutenant René MONIER, du 43e Régiment d'Infanterie Coloniale, mort pour la France, le 28 Septembre 1915, à Givenchy._

Le 11 Septembre 1915.

...L'heure n'est pas aux discours, à la phraséologie. Le vocabulaire de l'héroïsme épistolaire est d'ores et déjà épuisé et je n'ai garde de vous laisser une de ces belles lettres in extremis en «trémolo majeur», du genre de celles qui trouvent place chaque jour dans nos quotidiens en mal de copie.

Inutile de vous redire ce que je fus pendant ma vie, vous le savez, je ne vous ai jamais rien caché.

Inutile de vous dire ce que je serai devant la mort, au champ d'honneur, vous le devinez ou d'autres vous le diront.

«Mourir pour la Patrie est le sort le plus beau». Ce n'est pas moi qui l'ai dit; mais je tiens du moins à tirer de cette vérité universellement acceptée toutes ses conséquences logiques. Donc:

1° Pas de larmes! On ne pleure pas un être que l'on sait avoir joui du sort le plus beau.

2° Pas de deuil, mon désir est formel et devra être respecté.

3° Ni discours, ni fleurs, ni couronne sur ma tombe ... mais un simple drapeau!

Je lègue mon sabre et mon épée à papa, qui les mettra en panoplie dans son bureau pour symboliser les deux états où je sus, grâce à l'exemple qu'il m'a donné, faire droitement et simplement mon devoir.

_Lettre de MONNIER, Charles, 217e Régiment d'Infanterie, 4e Compagnie de Mitrailleuses, tué à Locre (devant le mont Kemmel), le 31 Mai 1918._

Mai 1918.

Parents chéris, Soeur et Frère,

Quand vous recevrez cette lettre, je ne serai plus.

Ne vous désolez pas trop, chers parents; Dieu m'appelle à lui; la Patrie demande mon sang; volontiers je le donne, après tant d'autres.

Ne vaut-il pas mieux mourir jeune, au cours d'une bataille qui peut-être décidera du sort du monde, de la belle mort du soldat et ne pas affronter tous les chagrins, toutes les peines dont la vie est remplie?

J'ai fait toujours courageusement mon devoir; vous pouvez être fiers de moi, je n'ai pas failli à ma tâche de bon soldat. Cela m'a été assez facile: je n'ai eu qu'à mettre en pratique les fiers et patriotiques principes que vous m'avez toujours inculqués.

Je n'ai pas toujours été un fils bien docile. Oubliez-le, car j'étais jeune.

Avant de vous quitter, je vous souhaite, parents adorés, une vieillesse tranquille, après une vie de labeur comme la vôtre vous avez droit au repos.

Et toi, chère soeurette, j'espère que Dieu exaucera tes voeux et que tu vivras heureuse auprès de celui que ton coeur aime.

Petit frère, sois obéissant, travaille avec ardeur afin de devenir un fils faisant honneur à ses parents.

Une pensée pour tous nos parents.

A vous tous, ma famille, une dernière fois, adieu.

CHARLES.

_Lettre écrite par le Sergent Georges NICOLET, pasteur de l'église réformée évangélique de Mont-rouge, 66e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 20 Février 1915._

1er Février 1915.

Mes chers Parents,

Je viens de prendre une grande décision. On manque de sous-officiers dans les régiments d'infanterie et le ministre en a demandé chez nous. Personne ne voulait s'offrir. Il m'a semblé que c'était plus à moi qu'à tout autre à donner l'exemple et je me suis fait inscrire. Entraînés par mon exemple, un caporal et trois hommes de mon groupe se sont fait inscrire à leur tour et maintenant le branle est donné. J'espère que ma décision ne vous peinera pas trop et que vous comprendrez qu'il y a des circonstances où un homme courageux ne peut pas s'empêcher de payer de sa personne. D'ailleurs, je ne suis pas beaucoup plus en danger dans un régiment qu'aux brancardiers de corps, car on nous laisse de plus en plus à bonne portée des canons allemands.

...Mais la question est plus haute. Il faut en finir avec les Allemands et on n'en finira que si, au printemps, chacun donne à sa place et selon ses aptitudes son coup d'épaule, et pour en finir la France a besoin de réunir dans un faisceau tout ce qui lui reste d'hommes courageux et capables de conduire ses soldats.

Je vous écrirai le plus souvent possible, ne vous inquiétez pas. Je me suis déjà tiré sain et sauf de tant de situations périlleuses que je suis convaincu qu'il en sera ainsi jusqu'au bout et que je vous reviendrai en bonne santé à la fin de la guerre, c'est-à-dire bientôt, car je ne crois pas que cette guerre dure encore de longs mois, comme le disent les journaux.

Je vous envoie mes plus affectueux baisers.

Georges NICOLET.

P.-S.--J'ai bien reçu le quatrième mandat de 50 francs. Le paquet de sardines ne m'est pas arrivé.

_Lettre écrite par le Sergent Maurice NINORET, 123e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 7 mai 1916._

4 Mai 1916.

Chers amis,

Ma lettre, aujourd'hui, a un caractère spécial; je vous l'écris du fort de S---- où 9e et 10e sommes arrivés cette nuit. Même vue à 10 kilomètres, l'impression colossale de la lutte qui se déchaîne devant Verdun ne peut être comparée à l'effroyable réalité. Pauvre 123e, d'ici à huit jours, il sera bien maigre. Hier soir seulement, pour faire la relève sur les pentes sud de Douaumont, au cours de la traversée du bois de la Caillette, ou plutôt de ce qui le fut, le 10e bataillon a beaucoup souffert; qu'il me suffise de vous dire que le lieutenant Verron a été tué, le capitaine Missaut blessé de nouveau, etc., etc.... Nous-mêmes avons eu à traverser pour nous rendre ici, à 1.800 mètres de la première ligne, des rafales de leurs gros obus et une chance réelle nous a seule permis d'en sortir indemnes.

Ce soir, nous allons renforcer le bataillon déjà en ligne et, malgré tout mon courage, qui n'est pas amoindri, j'appréhende cette galopade à la mort. Il faut les vivre, ces minutes, pour en comprendre toute la tragique angoisse; tout sent le carnage: par ici, l'air est empesté d'une odeur de charnier.

Et pourtant notre artillerie nous montre bien sa terrible puissance par son fracas ininterrompu. Nous ne resterons point longtemps ici, car c'est le coin le plus terrible du secteur de Verdun. Tous les régiments qui s'y succèdent n'y font souvent pas plus de huit jours; à ce moment, si je suis encore debout, je vous enverrai une carte....

Soyez persuadés que ma façon de vous écrire ne m'est pas inspirée par un sentiment de crainte, mais bien parce que je suis logique avec moi-même, mais parce que dans cette fournaise l'importance de mon devoir m'apparaît précise et que tous mes efforts tendront à l'accomplir, pour notre chère France, jusqu'à mon dernier soupir.

Chers amis, je vous embrasse, permettez-moi ce bonheur.

A bientôt, et vive la France!

M. NINORET.

_Lettre écrite par Victor-Désiré-Joseph OLLAGNIER, tombé au champ d'honneur le 20 Juillet 1915._

14 Juin 1915.

Mes bien chers Parents,

Je viens de recevoir votre lettre du 10 Juin et j'y réponds immédiatement. Nous sommes aujourd'hui au repos sur place à Gaschney. Ma santé est toujours excellente, je ne puis demander mieux à ce sujet-là; au moral, il en est de même.

Je suis un peu inquiet au sujet de maman; papa me dit que chaque jour elle se décourage un peu.

Il ne faut pas de cela, au contraire; malgré les soucis de l'heure présente, il ne faut songer qu'au but poursuivi. Je crois qu'aujourd'hui nous tenons la main sur les Boches. En particulier dans le secteur, _ils ont peur de nous_, et l'heure n'est pas éloignée où nous allons leur passer une triquette quelque chose de soigné. Tous les jours, au contraire, je suis plus confiant dans l'avenir, et ce n'est pas un sentiment unique, personnel, c'est aussi le sentiment _vrai_ de nos chefs, de mes camarades.

On les aura, on veut les avoir. Mais il ne faut pas se leurrer. Pire que les poux qui se collent partout, ils se cramponnent; mais maintenant c'en est fait: on leur passera sur le ventre et demain nous verrons se lever devant nous une ère de bonheur. On sera d'autant plus heureux que notre bonheur aura été payé plus cher. Quelle satisfaction n'aurons-nous pas au retour!

Ne serez-vous pas, et maman aussi, très fiers après la guerre de vous dire, de pouvoir dire à tous: mon fils, notre enfant, a fait son devoir; et moi-même, auprès de vous, je marcherai la tête bien haute, fier de pouvoir chanter bien haut: «Dans cette lutte gigantesque, j'ai pris ma part, j'ai collaboré à cette oeuvre immense, j'y ai trempé mon courage, éprouvé mon énergie», et je ne souhaite qu'une chose, pouvoir dire jusqu'à la fin, comme je puis le faire aujourd'hui, jamais mon courage ni mon énergie n'ont faibli.

Je dirai même, mais ceci comme un enfant cause à ses parents, en pleine intimité et en toute franchise, et sans forfanterie de ma part: Si vous saviez comme je suis heureux, étant chef de section, de sentir autour de moi mes cinquante _lapins_ qui ont en moi une confiance absolue. Il est une chanson bien douce à mon âme quand j'entends leurs conversations après une petite affaire, le soir au bivouac: «Avec le sergent Ollagnier, ça c'est un gars, j'irais n'importe où»; c'est un caporal de ma section qui disait cela. Eh bien! voyez-vous, je l'aurais embrassé, c'était aussi bon pour moi que si devant la brigade on m'eût donné la médaille militaire.

Malgré cela, n'ayez point trop d'inquiétude, je sais que j'ai non seulement à me garder pour vous, pour Germaine, mais aussi que les cinquante hommes de ma section ont aussi des mères, des femmes, des enfants.

Donc, je vous en prie, bien chers parents, pas de défaillances, même d'une minute. Ce serait m'ôter de mon courage, de ma confiance que de savoir que là-bas, bien loin, à la maison, maman se désespère.

J'attends une lettre dans laquelle maman me dira elle-même qu'elle a repris le dessus, et m'exhortant à avoir confiance.

Adieu, bien chers parents, recevez mes plus tendres embrassades.

OLLAGNIER.

_Lettre écrite par le Sergent OUDET, Georges-Adolphe, 46e Régiment Territorial d'Infanterie, tombé glorieusement à l'ennemi, le 24 Août 1915, au bombardement de Nisslessmath._

20 Août.

Ma chère petite Lulu,

Je reçois bien tes lettres. En est-il de même des miennes pour toi? Je ne le pense pas, elles doivent subir un retard considérable depuis qu'il nous est permis à nouveau d'écrire sous enveloppe fermée, car, ne pouvant s'assurer de l'observation stricte des consignes imposées aux militaires que très difficilement, l'autorité supérieure les retarde afin que, lorsqu'elles parviennent aux intéressés, les renseignements donnés ne puissent être nuisibles aux mouvements ordonnés; mais enfin tu les recevras. Dans cet ordre d'idées, je puis donc te parler de ma vie de soldat, mais sans détails, tu dois le comprendre.

La guerre actuelle est une guerre où toute l'intelligence de l'homme est mise à épreuve sous toutes ses formes: se masquer, c'est l'attention de toutes les secondes; se démasquer, c'est le courage à l'instant choisi; se garantir est un devoir, tout comme ricaner à la mort comme il le faut en est un autre. Puisque ton coeur de femme est assez stoïque, je vais te donner avec la plus grande sincérité, dénuée d'aucune ficelle, des épisodes. Je vois des choses qui vont te laisser rêveuse.

Rien en ce moment et depuis une demi-heure déjà, et cela va durer tout le jour. Je t'écris au son d'une musique militaire en plein centre d'action--c'est fou--non, c'est sublime. Ici, la mort se fait en plein champ. On salue celui qui tombe par une salve ou par une marche qui hurle: «En avant!» On ne pleure pas les morts, on les élève aux nues sur des ondes sonores qui relient le coeur de l'homme aux confins du ciel.... Une civière passe, on salue et on chante la gloire aux héros, on fait des funérailles de soldat; il semble que celui qui vient d'entrer dans le repos éternel vient d'illuminer le bataillon d'un rayon de gloire de plus. Jamais une larme, jamais un sanglot, un cri immense des canons qui crachent, des cuivres qui sonnent--Vive la France!--Quand le silence se fait, la civière a marqué sa trace lumineuse dans un sillon de têtes nues où l'imagination a tracé la route du devoir.

Hier, j'ai vu, écouté et regardé six hommes à béret montagnard, qui jouaient une banque endiablée, car ici l'argent compte à peu près comme les haricots que l'on joue en famille; pour placer les cartes, ils avaient une planche ronde ou plutôt ovale; un éclat d'obus gros comme une noix tombe au milieu de la planche, crève une carte.... J'étais à un mètre d'eux, je suivais sur leurs visages non pas les émotions que le jeu pouvait y mettre, car il y a longtemps que leurs muscles sont voués à l'impassibilité, mais la trace des rires que les saillies, les lazzi pouvaient entraîner, je les ai vus tous comme l'objectif le plus pur pouvait les prendre et voici ce que j'ai vu: l'un d'eux, celui qui distribuait les cartes, a pris la carte crevée, qui désormais allait se reconnaître, et a dit une seule parole: «Salauds!» Aucun des six hommes n'a interrompu son jeu; l'un des cinq autres a dit: «Donne-moi une carte». Et la partie a continué sans qu'une parole de fanfaronnade soit ajoutée. J'ai regardé ces hommes et, moi que tu connais, j'ai rougi ... j'ai rougi pour moi-même qui venais de saluer l'obus avec un serrement de coeur, j'ai rougi pour mon courage de jeunesse que j'ai un peu oublié dans la quiétude du foyer, j'ai rougi pour mes nerfs encore indomptés et, une larme de rage au fond du coeur, j'ai fait le serment de forcer ma carcasse humaine à faire arrêter mon coeur plutôt que de le sentir battre pour autre chose que pour la cause que nous défendons. Ces hommes sont au feu pour la plupart depuis un an et la mort ils ne s'en soucient guère. C'est eux qui sont devenus des hommes malgré leur jeunesse et c'est nous qui sommes des enfants; mais déjà nous nous ressaisissons au contact de tant de vaillance et la meilleure des preuves c'est que la nuit, moi et mes compagnons, nous dormons du sommeil du juste et qu'avec le temps, nos nerfs obéissent à nos cerveaux.

Quant à l'avenir, il est certain que l'Allemagne est vaincue, que le soleil luit. Ceux qui en douteraient peuvent toujours prendre un billet d'aller et retour pour le front. Ici, plus rien des doutes, des torpeurs, des angoisses; rien que du soleil dans l'âme, même dans la brume; de la joie, même dans le malheur, et des fêtes sublimes, même dans la mort!...

_Lettre écrite par l'Adjudant Paul OUDIN, 128e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 12 Mai 1916._

A vous, chers et bons parents, mes dernières pensées.

Je ne puis trouver d'accents assez forts pour vous remercier des bons soins dont vous m'avez entouré.

Je vous sais à l'abri du besoin et si je tombe ce sera ma consolation.

Mille fois merci et tendres baisers.

POLO.

_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Laurent PATEU, 141e Régiment d'infanterie, tombé au champ d'honneur, le 15 Juin 1915, à Notre-Dame-de-Lorette._

Rouge-Croix (Pas-de-Calais). 4 Novembre 1914.

Ma Femme bien-aimée,

Mes Enfants chéris,

Si vous recevez cette lettre, je ne serai plus; mais je vous défends de pleurer. A cette époque où les enfants de la France versent leur sang, le mien n'est pas plus rouge que celui des autres. Vous supporterez d'autant mieux votre douleur que vous vous direz avec une inexprimable fierté que j'ai payé ma dette à la plus belle Patrie du monde et que je suis mort pour elle. Levez la tête bien haut, on doit vous saluer bien bas!