La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918
Part 6
Le 24 Septembre 1915.
Ma Grand'Mère bien-aimée,
Peut-être un laps de temps assez long s'écoulera avant que je puisse à nouveau te donner de mes nouvelles. Pendant cette période d'attente, je te prie simplement de penser un peu plus à moi et de prier pour la France et la grandeur de notre Patrie, dont mon coeur sensible et porté vers les arts admirera toujours les divines productions, la belle littérature, la musique, les objets de luxe, que sans fatuité j'ai cru comprendre et goûter.
Je souhaite que ma prochaine lettre soit écrite de Rethel ou de Mézières et que l'action qui va se dérouler devienne la réalisation de cette magnifique espérance qui ne m'a jamais abandonné et fut toujours impatiemment attendue.
En bon Français, je ferai mon devoir jusqu'au bout. Il me semble que je rachète bien des petites erreurs passées. Cela ne diminue en rien la vive tendresse que toute ma vie j'ai ressentie pour ma famille et pour toi, Mémée, qui fut une maman bien tendre et eut un coeur exquis de grand'mère.
Si la joie immense m'est dévolue de me voir vainqueur guerrier sur le bord du Rhin ou plus modestement à notre frontière, je te demanderai de m'envoyer ce qui pourrait me faire besoin. Pour l'instant, je te remercie simplement de la délicieuse lettre reçue cette après-midi et je vais te rassurer: ma santé est parfaite. Je couche sur la dure! Mais que seront les jours à venir à côté de ceux que je passe? Ne me plains pas. Espère. Je te reviendrai un jour très fier, mais très doux, et si les privations momentanées m'ont amaigri un peu, sache que je suis bien plus élégant encore que par le passé.
Je suis (tu me le demandes) cycliste du capitaine Brun, mais appartiens à la 2e Compagnie du 1er Bataillon. Voilà pourquoi mes adresses sont dissemblables. J'aime mon chef. Il m'estime beaucoup ... c'est une raison de ma confiance. Ma tendresse pour toi est un réconfort moral précieux et les baisers que je t'envoie sont enthousiastes.
GUIBERT.
_Lettre écrite par HARDY, pupille de l'Assistance publique, tombé au champ d'honneur._
«A faire parvenir à Monsieur le Commandant P..., si je ne suis pas revenu le mercredi ... à six heures du matin.»
Mon Commandant,
Ayant une mission, petite, il est vrai, mais assez hasardeuse, le lieutenant m'a fait l'honneur de m'y envoyer; c'est donc sans déplaisir que je pars, car c'est plutôt ma place qu'à n'importe lequel. Mais, comme il se peut que j'y reste, je vous remercie, ainsi que Mademoiselle Y..., d'avoir pensé à m'envoyer un oeuf de Pâques. Aussi, mon Commandant, permettez-moi de vous remercier.
En avant! Vive la France!
HARDY.
Si vous recevez cette carte, c'est que je serai tombé pour toujours.
En avant quand même!
HARDY.
_Lettre écrite par le Sergent André D'HARMENON, 20e Bataillon de Chasseurs à pied, tombé au champ d'honneur le 6 Juin 1915._
5 Juin 1915.
Mes chers Parents,
De la tranchée où me «revoici» pour la dixième fois, ces quelques mots que je veux avant tout très tendres.
Pardonnez-moi si mes lettres ne le sont pas toujours autant que vous le désirez et autant que je le voudrais moi-même; cela tient à ma grande lassitude d'esprit et à mon coeur que cette horrible guerre a endurci.
Je vous aime de tout mon coeur et vous remercie de toutes vos bontés.
Merci à ma bonne tante Alice de ses paquets qui me sont parvenus hier. Je vous écris sur le parapet de la tranchée.
Il est 8 heures 1/2 du soir, je ne vois plus. Je vous embrasse de toutes mes forces.
Votre ANDRE.
_Lettre écrite par le soldat Henri HlLLAIRE, 11e Cuirassiers, tombé au champ d'honneur._
Les tranchées, à 21 heures, le 25 Septembre 1918.
Bien cher Papa,
Bien chère Maman,
Si ces quelques mots vous parviennent, ce sera que votre Riri ne sera plus.
Je suis en ligne, ma lettre de ce matin a dû vous le dire. Nous allons attaquer; nous sortons des tranchées à 2 heures 30 demain matin. Encore quelques heures et nous bondirons sur l'ennemi. Ma dernière pensée aura été pour vous, mes chéris. Je sais que si cette lettre vous parvient c'est fini pour vous: la joie, la gaîté disparaîtront pour toujours de cette maisonnette où nous étions si bien. Mais courage, de là-haut votre Riri veillera et attendra que la suprême réunion se fasse pour vous dire tout....
Sachez qu'il vous a aimés et adorés, ma lettre quotidienne a dû vous le prouver.
Adieu donc, mon Papanou, adieu donc ma Mamanette, adieu à tous ceux que j'ai aimés.
Votre Riri qui vous aime.
_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Marc HUBERT, 8e Génie, blessé mortellement le 23 Septembre 1917._
24 Septembre 1917.
Mon cher Papa,
Je te mets quelques lignes pour te montrer d'abord que je ne suis pas grièvement atteint: un obus, tombant sur ma cagna, m'a fracturé la jambe. C'est tout ... étant un peu fatigué, je passe la plume à mon camarade Maillet (le radio du Commandant).
_Lettre écrite par le Lieutenant Joseph JEANNIN, 103e Régiment d'Infanterie, blessé à Ethe, le 22 Août 1914, victime des atrocités allemandes à l'ambulance de Gomery, mort pour la France, au feld-lazareth de Vezin-Charency, le 27 Août 1914 (Meurthe-et-Moselle)._
Paris, 2 Août 1914.
Mon cher Jules, chères Soeurs,
Je vous écris collectivement puisque, surpris par les événements, vous devez être encore réunis; en tout cas, si Monique et Guite ont repris la route de Provence, veuillez faire suivre.
Je me trouve à Paris, mobilisant avec le 103e et je prendrai dans quelques jours les routes d'invasion vers l'Allemagne, je l'espère fermement.
J'aurai probablement la satisfaction de conduire ma compagnie au feu, comme commandant de compagnie, et soyez persuadés que je ferai taper ferme. On ne peut pas présager l'avenir; mais notre cause est juste, puisqu'on nous attaque, et j'ai la profonde conviction qu'on peut tout espérer. Pauvre papa, serait-il heureux, s'il voyait l'élan français, lui qui tressaillait à la moindre alerte.
J'ai quitté ce matin, pour toujours peut-être, ma pauvre chère Madon et mes deux mignons. Ce fut bien dur, grand Dieu!
Vous savez tous, chers père et soeurs, quelle affection j'ai toujours eue pour vous; mon grand regret est de ne point vous revoir avant de me jeter corps et âme dans la fournaise.
Si le sort veut que je tombe au champ d'honneur, ne pleurez point, mais, en souvenir de moi, veillez sur les êtres si chers que je laisserai.... Je vous confie ma chère femme, j'ai admiré son courage ce matin, mais quelles transes pour elle maintenant, seule et immobilisée à Saint-Cyr; je vous confie ma petite Monette et mon petit André, si je viens à leur manquer qu'ils ne s'aperçoivent pas qu'ils n'ont plus de papa.
Mais au loin les tristes présages, car je compte bien revenir dans les rangs de nos armées victorieuses. Quel coup de torchon! mes aïeux! je crois que les Prussiens paieront cher leurs menées hypocrites et leur folie sanglante. La population, ici, est admirable de calme et de froide résolution, et c'est un état d'esprit général. C'est la guerre au couteau qu'ils auront voulue, je suis persuadé qu'on les servira en conséquence. J'ai vu aujourd'hui dans la foule plusieurs faits touchants de patriotisme se produire: un ouvrier arrachant, sur la place des Invalides, une carte d'Etat-Major à un monsieur qu'il supposait être un Allemand, et me l'apportant; un camelot vendait ses journaux, mais les donnait à l'oeil aux officiers et aux soldats, parce qu'il allait partir lui-même pour la frontière; ce ne sont pas des faits isolés; une nation comme la France, animée de ces sentiments, est mûre pour le succès.
Mes aspirants, en même temps que moi, ont rejoint leurs régiments, ils exultaient tous. Charles doit être à son poste. Où? je l'ignore, mais quel beau début de carrière pour un officier.
Et maintenant courage, mon cher Jules, mes chères soeurs. Nous allons traverser la période la plus dure que le monde ait vécue, soyons à la hauteur de notre tâche.
Je vous embrasse bien tendrement.
Votre frère,
J. JEANNIN.
_Lettre écrite, sur l'Yser, par l'Aspirant Henri JOYEUX, blessé mortellement, un an plus tard, à la prise de Monastir._
18 Juin 1915.
Mon cher papa, ma chère maman,
Depuis quelques jours, je vous écris régulièrement. Je n'ai pas reçu de vos nouvelles. Je pense néanmoins que ma lettre vous trouvera toujours en bonne santé et toujours bien courageux, comme vous l'avez été jusqu'ici. Allons! soyez-le encore plus aujourd'hui. C'est la volonté de votre petit Doudou, de votre grand Henri.
Si cette lettre vous parvient, voyez-vous, c'est que la France m'aura voulu tout entier. J'aurai fait mon devoir, comme les autres, pas plus. J'en suis fier, et vous devez l'être aussi de savoir que votre enfant est mort vaillamment, qu'il a vu la mort avec gaîté et délivrance, l'âme complètement tranquille. Pourquoi en avoir peur? Vous rappelez-vous de ce soir-là où j'ai parlé avec papa sur la mort, sur sa douceur que je réclame. Ne me délivre-t-elle pas d'une vie que je n'ai pu qu'entrevoir et à laquelle je n'ai pu goûter, si j'ose dire, sous un jour âpre et terrifiant. Où sont les douces années de ma toute petite enfance, lorsque j'allais me consoler dans les bras d'une aussi bonne maman, d'un aussi bon papa que j'avais. Ici, je suis seul, pour me consoler de ne pouvoir vous embrasser, de ne pouvoir vous serrer dans mes bras, je suis encore seul. Si ce n'était ça, rien ne m'aurait coûté d'aller voir là-haut le beau résultat de la grande bataille. Aussi, en vous écrivant cette lettre, ce dernier adieu, je viens vous remercier de la tendre, de la douce affection que vous m'avez toujours témoignée. Pardon aussi de l'avoir connu trop tard, pardon d'avoir oublié mes devoirs d'enfant, pardon de tout ce que vous ne savez pas. Enfant je l'étais et c'est la guerre, la dure campagne qui m'a mûri, vieilli, qui a fait de moi un homme à 20 ans.
Allons, courage! refoulez vos larmes et ne vous abandonnez pas dans un chagrin qui pourrait abréger les quelques jours de tranquillité, de paix que vous trouverez auprès de mon petit frère quand il reviendra, lui; montrez-lui cette lettre qui devra lui faire comprendre que si je meurs tranquille, c'est que je pense bien à sa présence. Il saura adoucir par tous les moyens les jours heureux qui vous restent à passer ensemble.
Promettez-moi aussi de vivre heureux jusqu'au moment où le bon Dieu jugera que vous veniez me retrouver.
Peut être qu'un jour vous viendrez rechercher mes restes dans cette Belgique, la vraie, pas celle dont le sol a été foulé par d'impies barbares. Mon seul bonheur est de penser que vous viendrez me rechercher et qu'un jour je reposerai près de vous, à Marcey, que j'aurais tant souhaité revoir.
Faites mes adieux aux personnes amies, à tous ceux qui ne m'ont pas encore oublié.
Quant à vous, adieu, au revoir, mon bon papa, ma bonne maman. Je vous ai aimés, vous m'avez tout pardonné. Je vous embrasse pour la dernière fois bien bien fort.
Votre petit Henri mort pour la France.
Courage!
_Lettre écrite par Albert JULHIEN, 6e Bataillon de Chasseurs Alpins, tombé au bois de Berthonval le 20 Décembre 1914._
19 Décembre 1914.
Mes chères tantes,
Si vous recevez cette lettre, mes chères tantes, c'est que, suivant mon pressentiment, l'attaque qui se prépare m'a été fatale. Si je vous confie la triste mission d'en avertir mes chers papa et maman, c'est que je sais que, dans la religion, vous saurez trouver les paroles de consolation qui leur seront si nécessaires en ces tristes moments et que votre grande affection vous dictera les précautions à prendre pour atténuer la douleur que leur causera certainement cette nouvelle.
Pour moi, j'ai la certitude d'avoir fait mon devoir de Français jusqu'au bout et c'est sans amertume que je fais à notre belle France le sacrifice de ma vie.
Notre cause est belle et elle triomphera certainement. Heureux ceux qui verront le triomphe, mais il ne faut point pleurer ceux qui y sont restés pour y contribuer, afin de ne pas diminuer la joie du triomphe.
Pourquoi ai-je pris tant de précautions ces jours-ci? Probablement que le bon Dieu a voulu qu'à vous tous j'aie le temps de lancer un dernier adieu.
Adieu, mes chères tantes, je mets dans mes caresses toute ma tendresse, et encore une fois je vous recommande ma chère famille. Dites-leur bien que ma dernière pensée a été pour eux et que, si je les ai précédés là-haut, c'est pour préparer la place où bientôt nous nous réunirons tous.
A vous de tout coeur.
BEBERT.
_Lettre écrite par Pierre KIEFFERT, tombé au champ d'honneur._
Le 15 Avril 1917.
Mes chers parents bien-aimés,
Je n'ai que le temps de vous écrire ces quelques lignes, écrites avant mon départ vous savez où, je vous l'ai dit dans ma dernière lettre.
Je me remets tout entier dans la Providence divine, dans le coeur de Dieu. Puisse Dieu avoir pitié de vous et de moi, il a toujours eu pitié des nombreuses familles.
Ce soir, si je peux, j'irai une dernière fois le remercier de toutes les grâces qu'il nous a accordées jusqu'à ce jour. Oui, remercions-le ensemble et dans une fervente prière prenons confiance.
Je reviendrai, mais si toutefois le bon Dieu veut mettre fin à ma vie, ne pleurez pas, les vrais chrétiens ne pleurent pas puisqu'ils retrouvent ceux qu'ils ont perdus là-haut dans le ciel.
Je serai probablement longtemps sans vous écrire, cela dépendra, mais aussitôt que je pourrai le faire je vous écrirai un mot. Je n'ai pas changé de secteur depuis Verdun.
Donc, au revoir, chers parents, et confiance, priez pour moi, à bientôt.
Je vous embrasse tous deux, embrassez pour moi Simone, Jeannette, Marthe, André.
Votre fils qui vous aime de tout coeur,
PIERRE.
_Lettre d'Emile LACCASSAGNE, petit soldat de la classe 14, adressée à son patron chez lequel il avait été apprenti et ouvrier._
Du front, le 20 Septembre 1915.
Cher Monsieur Lasson,
C'est tout heureux que je viens de recevoir votre aimable carte. J'ai donné également de mes nouvelles à Madame Lasson, en réponse d'une carte que m'avait envoyée notre chère petite Nénette; vous en a-t-elle causé sur ses petites mignonnes lettres?
Je vois que vous vous êtes fait avec cette nouvelle vie et que vous êtes prêt à tout supporter pour contribuer avec toutes vos forces à la défense de notre chère Patrie.
Il faut que je vous gronde un peu!... Vous le permettez, n'est-ce pas? Oh! ne tremblez pas déjà, car je ne suis pas trop terrible, allez.
Sur votre dernière lettre, vous me parlez de vos travaux, du rendement colossal que vous devez produire, de l'effervescence qui nuit et jour règne dans vos ateliers. C'est heureux, c'est beau, c'est merveilleux, c'est admirable. Et vous, quelle est votre déduction de tout cela? Que la guerre ne touche pas à sa fin, loin de là!...
Ah! non, par exemple, vous voyez de trop belles choses pour penser comme cela!...
Voyons, vous êtes là, vous voyez avec quelle rapidité le génie français se montre dans toute sa beauté et dans tout son développement.
Dans un an, la France a trouvé le moyen d'être plus prête que l'Allemagne dans quarante ans.
Chaque jour, notre puissance s'affirme davantage. Nos ennemis le sentent, et il faut que nous, depuis le simple pioupiou jusqu'au plus haut gradé, depuis le combattant jusqu'au peuple qui nous regarde et nous observe, il faut que nous sachions que nous sommes les plus forts.
On installe de nouvelles machines et aussitôt vous pensez: «tout cela prouve que la guerre ne tire pas à sa fin».
Que diriez-vous, si je vous disais, moi, que cela prouve le contraire?
Si l'on installe tout un machinisme nouveau, c'est sûrement pour fabriquer plus vite. Si l'on fabrique plus vite, c'est que les besoins se font plus pressants. Pensez-vous donc, si nous faisions une nouvelle campagne d'hiver, que nous n'aurions pas, en restant sur la défensive, le temps, pendant cinq ou six mois encore, de préparer des munitions en vue de l'offensive prochaine, et cela sans faire des modifications dans nos ateliers?
Il faut une fin prochaine à tout cela. Une seconde campagne d'hiver, c'est la ruine de l'Allemagne, la misère chez nous, la mort lente, triste, effrayante, des habitants de la tranchée, c'est une chose que l'on envisage, mais qui, pour moi, ne se fera pas.
Pour moi, d'un côté ou de l'autre, doit se tenter un grand coup, qui sera décisif. Si les deux partis résistent à ce choc formidable, qui sera le dernier, il ne nous restera plus qu'à attendre, à patienter, jusqu'à ce que l'Allemagne dise: «Eh bien!... j'en ai assez».
Mais cela n'arrivera pas, car que les Boches nous attaquent ou que nous le fassions, quand toutes les nations civilisées seront debout contre ce chef bandit du militarisme prussien, ils seront battus, c'est indiscutable. Ah! ce cri que le Juif Errant de la légende entendait retentir au-dessus de sa tête, chaque fois que, ruisselant de sueur, brisé de lassitude, il tentait de s'arrêter: «Marche». C'est à l'humanité tout entière que sa conscience crie aujourd'hui: «Marche à travers les obstacles, parmi les périls, malgré la mort, marche ... sans repos, sans trêve, jusqu'au bout, jusqu'au bout, jusqu'à la victoire, jusqu'au sommet baigné de lumière d'où--le passé n'étant plus sous tes pieds qu'une ombre en train de s'effacer--tu verras se lever, dans un éblouissement, l'aube de l'avenir».
Comment vous l'expliquer, ce serait un livre à faire, mais tous ceux qui sont là au front le comprennent et le sentent bien. Vous verrez que pour Carnaval nous aurons presque fini. Vous serez chez vous, et j'espère bien manger un poulet avec vous. C'est entendu.
Allons, secouez-moi un peu tous ces gens-là qui se font un mauvais sang et qui voient tout sous un mauvais jour. Mais nous, qui sommes ici, nous sommes toujours contents. On s'encourage soi-même, on se dit ce que je vous raconte, on a le pouvoir de se persuader doucement, et c'est ce qui fait notre patience et notre calme.
Comprenez-vous notre secret?
Pour ce que je vous disais l'autre jour, c'est accepté. Je sais que je ne ferai pas cela comme qui s'amuse, ça m'est égal. Mais si je réussis, je sais bien qu'ainsi des camarades seront sauvés, et peut-être aussi de cela dépendra un heureux succès pour nos armes. Quand dois-je rentrer en action? Je l'ignore, mais enfin cela arrivera.
Je souhaite fort de réussir et, si je suis tué, je désire ne l'être qu'après avoir terminé mon travail.
Enfin, soyez tranquille, nous ferons tout notre possible pour obtenir le succès et nous réussirons. C'est égal, ce sera terrible, mais nous allons assister à quelque chose de beau.
Je vais terminer ma lettre, cher Monsieur Lasson, après vous avoir souhaité bon courage et en espérant vous voir bientôt.
Allons, adieu, bonne santé.
Vive la France!
EMILE.
_Lettre écrite par l'Aspirant LAGORCE, Augustin-Pierre-Edouard, 89e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 25 Septembre 1916, à Bouchavesnes (Somme)._
24 Septembre 1916, 6 heures.
Départ ce soir. Très probablement pour après-demain. Excellentes dispositions. Tout va bien et je me sens plein de confiance en Dieu et en moi-même.
Mille et mille baisers.
EDOUARD.
_Lettre écrite par l'Aspirant Alexis LAMBLOT, 210e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 31 Mars 1917, à Koritia (Albanie)._
15 Mars 1917.
Chers Parents,
Voilà cinq jours que le 210e attaque sur la rive gauche du lac de Prespa; le 6e bataillon, dont je fais partie, est parti l'avant-dernière nuit pour attaquer à son tour, mais a été rappelé à l'arrière au moment où j'allais aborder les Allemands avec ma section. J'ai été chargé par le commandant de protéger la retraite du bataillon.
Voilà la situation, pas brillante, il est vrai, mais pas désespérée; il est fort probable que nous repartirons à l'attaque cette nuit peut-être et je voudrais vous dire adieu avant.
Quand vous recevrez ces mots, je serai certainement mort.
Croyez que j'aurai fait mon devoir de Français et de chef comme tous ceux qui sont tombés jusqu'ici.
Je viens vous demander de me pardonner tout le mal que j'ai pu vous causer durant ma vie....
Je vous demanderai de conserver mon souvenir sur cette terre de France, où je n'aurai pas eu l'honneur de verser mon sang.
Au revoir, chers parents, ainsi qu'à tous mes parents et amis. J'espère vous revoir un jour au ciel.
Votre fils qui vous aime,
A. LAMBLOT.
_Lettre écrite par le Sergent Victor LAMOTHE, 119e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 15 Mai 1917._
Chère Mère,
Si je tombe dans la lutte actuelle, tu ouvriras cette petite lettre, elle te donnera mon dernier baiser.
Mère chérie, sois fière de ton enfant, il aura fait son devoir jusqu'au bout avec courage et foi. J'ai donné ma vie à la France, ne pleure pas, ma mort est belle, est grande, je meurs content.
Adieu, mère chérie, merci de tous tes bons soins, que ta santé soit toujours bonne et grand soit ton courage.
Je t'embrasse une dernière fois.
Adieu, mère, adieu!!!
Ton fils qui t'aime,
VICTOR.
_Jean DE LANGENHAGER appartenait à une famille de médecins, il se sentit attiré par vocation vers la médecine, et prit quatre inscriptions à la Faculté de Paris. Il achevait sa première année de service militaire, au Havre, quand la guerre éclata. Ayant obtenu de partir comme soldat dans le rang, et non comme infirmier, il fit avec son régiment la partie initiale de la campagne, Charleroi, la retraite, la Marne. Blessé le 7 Septembre 1914, à la bataille de la Marne (combat de Cougivaux), il passa de longs mois dans les hôpitaux de l'arrière. Sa blessure, quoique peu grave, était mal placée: il avait eu le pied fracturé, et une saillie osseuse, due à une consolidation vicieuse, gênait la marche. Les médecins voulaient le faire passer dans le service auxiliaire. Il s'y refusa, obtint de porter une chaussure orthopédique, qui corrigeait le vice de la démarche, et, maintenu dans le service armé, rejoignit enfin le dépôt de son régiment. Là il trouva sa nomination de caporal, qui l'attendait depuis la bataille de la Marne; mais bientôt, en exécution des ordres ministériels qui, pour combler les pertes du cadre des jeunes médecins, prescrivaient de rechercher dans les formations combattantes les étudiants en médecine, même pourvus de quatre inscriptions seulement, pour les nommer médecins auxiliaires, il fut promu à ce grade et renvoyé au front en cette qualité. D'abord affecté à un régiment territorial, qui gardait les lignes de l'Argonne, il passa, sur sa demande, dans un régiment de l'active, et il tomba, dans une attaque, frappé d'une balle en plein coeur, en suivant, dit la citation à l'ordre de l'armée dont il fut honoré, la vague d'assaut de son unité, pour secourir plus rapidement les blessés._
4 Avril 1917.
Mon cher Oncle,
Nous nous recueillons pour l'action prochaine, qui n'est un mystère pour personne. C'est assez proche. Pas du tout d'enthousiasme. Mais pas du tout de défaillance, ni même de défiance. La guerre est devenue presque une habitude, un nouveau genre de vie, pour mes camarades, et ils sont blasés. Ils ne vont pas joyeusement au feu, presque ivres d'avance d'une victoire certaine et décisive, comme ceux de Mesnil-lès-Hurlus, de Tahure, de Massiges. Ils comptent avec l'ennemi. Ils savent qu'on a déjà fait bien des tentatives coûteuses et infructueuses. Ils savent aussi que, fatalement, un jour viendra où une de ces tentatives sera suivie d'une grosse avance, et ils se disent: Ce sera peut-être cette fois-ci. Ce ne sera pas un élan de patriotisme et d'abnégation. Ce sera une tâche, presque un métier, résolument entreprise, poursuivie avec patience, avec conscience, avec un courage contenu et le souci de la mener à bien. Je trouve que c'est, après trente-deux mois d'épreuves, un très beau moral.