La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918

Part 4

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...Ce soir, nous remontons aux tranchées, nous avons ordre de crier à notre tour: vive l'Italie! et de chanter la _Marseillaise_; ça, c'est pas la paix, mais enfin, ça fait un peu de changement. Ne te fais pas de mousse avec cela, dors tranquille....

...Notre secteur n'est pas mal placé, les Boches sont à environ 200 mètres de nous et seulement à 40 mètres des autres secteurs; nous sommes cette fois en forêt, nous habitons à cinq par villa; c'est pas cher comme loyer, nous avons un bail renouvelable tous les douze jours, car nous restons quatre jours dans les tranchées; si tu voyais notre cambuse, tu aurais le sourire: à la porte, il y a sculptures dans la pierre blanche, car les tranchées sont creusées dans la pierre; il y a la tête de la République et je t'assure que l'artiste du 43e Colonial qui l'a faite n'est pas un apprenti; en dessous est écrit: «Vive la République démocratique et sociale»; en plus, de l'autre côté, également dans la pierre, est inscrit: «Villa des cocus». Donc, ton fils habite «Villa des cocus». Ça sent la guerre, hein, à plein nez et je vois Valentine sourire. Nous ne sommes pas mal logés, pour le prix, on ne peut pas crier, on ne peut pas se plaindre....

Ce matin, pour venir, qu'est-ce que nous avons pris comme bain de pieds: il était tombé de l'eau toute la nuit, et nous en avions jusqu'aux genoux, nous étions dans la joie, car plus nous sommes dans la mouise plus nous avons le sourire. Tu vois, voilà les Poilus de la République...

DEVLAEMINCK.

_Lettre écrite par Augustin DOUNET, 81e Colonial, tombé au champ d'honneur._

4 Juin.

Bien chers amis M. et Mme Gelin,

Je ne saurais trop dans quelle idée j'écrirai cette lettre. Que devez-vous penser de ce soldat qui venait parfois se faire payer toutes sortes de gâteries pendant les longues journées d'hiver. Que vos caresses et belles paroles lui faisaient oublier les jours de guerre. En effet, c'était plus la guerre que de vivre auprès de vous, mais le bonheur. Croyez-vous qu'il vous a oubliés? Non. Tous les jours j'y pense, à ces soirées récréatives, et voudrais pouvoir vous dédommager de tant de peine. Mais maintenant, malgré ma bonne foi, je ne peux vous être agréable que par ma lettre. Ça fait rien. Il faut espérer que cette guerre ne durera pas longtemps maintenant et qu'après tant de peine on pourra se revoir contents et glorieux de notre dévouement. C'est pour vous que je parle, car nous autres, c'est rien en comparaison de ce que vous fîtes pour nous.

Avant de finir, laissez-moi vous parler un peu du paysage pour changer les idées. On ne peut pas toujours parler de la terreur qui malheureusement court toutes les langues européennes. Nous avons passé en arrière pour prendre un peu de repos, dont je pense avoir envoyé un mot à mes dévoués amis. Mais tout marche à merveille. Tout le monde travaille et avec entrain. Aussi pas de terre inerte. Les récoltes sont élégantes et semblent vouloir fructifier. C'est beau que de voir la terre couverte d'une verdure qui pousse, et dans notre passage semble nous dire: défends-toi et le sol te nourrira. C'est beau pour moi de voir que le coeur des Français n'oublie pas leurs braves soldats et s'efforce pour faire le travail de leurs chers qui pour le moment sont au service commun. Les grands arbres qui couvrent la route nous donnent une fraîcheur exquise pendant le cours des marches militaires: au-dessus viennent lancer leurs joyeuses chansons les petits oiseaux. C'est beau le pays à cette belle saison du printemps. Les belles prairies qui vont nous donner leur fourrage nous embaument par leurs charmantes fleurs qui bornent la route. Rien n'est à comparer à notre sol français. On y trouve de tout. Aussi les Boches voulaient s'en emparer, mais trop tard, maintenant ils peuvent repartir chez eux. Nous n'en voulons plus de leurs tableaux sur notre terre sacrée, terrain que nos pères ont su conserver et que nous sommes appelés à défendre.

Il paraît qu'il s'est livré un gros combat naval. Peut-être sera-t-il une bonne preuve d'épuisement de cette terrible nation qui croyait nous anéantir sans reprendre, aussi l'a-t-on surnommée l'Aigle; quant à présent, c'est plus qu'un vautour. Dans tous les cas, vivement que ça finisse pour revoir tous ces braves qui ont su se dévouer et surtout faire patienter les braves soldats. Grâce à leur savoir viendra le jour où nous serons vainqueurs, et rentrant dans leurs foyers pourrons revoir ces braves, les félicitant, les remerciant de leur dévouement qu'ils ont su nous inspirer.

En attendant ce jour, recevez, mes braves amis, les plus grands souvenirs et le gage de la plus profonde amitié.

AUGUSTIN.

_Lettre écrite par Marcel DUCREUX, engagé volontaire au 4e Régiment mixte de Zouaves, tombé an champ d'honneur._

Fin Décembre 1914.

Mes chers parents,

Accroupi dans la paille d'une modeste maisonnette de village, un sac en manière de pupitre, je suis heureux de pouvoir vous envoyer mes voeux de bonne année, s'il est possible qu'en les circonstances actuelles l'année 1915 soit pour quelques-uns pas trop douloureuse.

Ces voeux sont aussi les vôtres et un peu ceux de tout le monde, ils se trouvent confondus en un seul espoir, celui de se trouver réunis, en bonne santé, au grand jour de la Victoire française définitive.

Le général Joffre a lancé à tous ses soldats une proclamation dans laquelle il fait savoir que, pour en terminer avec la situation présente et chasser les Allemands de notre sol, un grand coup reste à frapper et que pour cela il compte sur tous.

Tenons-nous donc prêts pour ce sublime assaut libérateur.

En ce qui me concerne, mes chers parents, sachez que ni l'énergie, ni la notion du devoir ne me feront défaut et qu'à quelque prix que ce soit, je serai ce que vous m'avez appris à être, un bon Français et un homme de coeur.

Mon cher Papa, ma chère Maman, mes chères petites Soeurs, recevez les baisers remplis d'effusion de votre petit soldat bien-aimé.

Marcel DUCREUX.

_Lettre écrite par Henri-Rémy DUHEM, 147e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, à l'assaut des Eparges, le 20 Juin 1915._

18 Juin 1915.

Cher Papa, chère Maman,

Je suis arrivé au but. Ma pensée est uniquement occupée de vos souvenirs que je savoure seul silencieusement aux instants rares de répit et qui reviennent vifs comme la réalité présente.

Malgré l'éloignement matériel, je sens plus que jamais que notre coeur bat identiquement, que notre cerveau fonctionne identiquement, que nos nerfs et notre sang ne font qu'un. Oui, nous sommes philosophes.

Je suis soumis à des forces majeures éventuelles, je les connais; si elles se présentent je les accepterai. Mais mon énergie n'en est pas moins toujours tendue, prête à tenir tête aux événements.

J'accepterai sans sourciller l'inévitable.

Intéressez-vous à quelqu'un qui le mérite et rattachez-vous à l'Art.

Rémy DUHEM.

_Lettre écrite par le Sergent A. DURAND, 68e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur._

Ma chère petite Femme,

Mes chers petits Enfants,

Au cas où Dieu voudrait qu'une balle meurtrière vienne me ravir à l'affection de ma chère Marguerite, de mes enfants chéris, de mes parents bien-aimés, tous vous trouverez une consolation en sachant que la mort m'a surpris prêt à faire le grand voyage et que du haut du ciel, où j'espère vous retrouver, mes prières remplaceront tout ce que j'aurais pu faire pour vous ici-bas.

Pour toi, ma chère petite femme, ta vie est brisée! Hélas! nos beaux jours ont été courts et peu nombreux et tu ne doutes pas que c'est pour moi un cruel crève-coeur que de penser que peut-être je ne vous verrai plus.

Mais quand même je veux agir en Français, en chrétien et en père de famille, en faisant mon devoir. Si donc la mort me frappe, mon dernier baiser, mon dernier soupir, seront pour toi, ma chère petite femme, mes petits enfants et mes parents.

Ma chère Marguerite, tu trouveras une précieuse consolation et un fidèle souvenir en ces enfants charmants, Jeanne et Maurice. Apprends-leur le souvenir de leur père qui les aimait à la folie. Enseigne-leur l'amour de Dieu, l'amour du travail, fais-leur donner une bonne éducation, en un mot, fais-en un bon fils, une bonne ménagère.

Conservez donc mon souvenir, mes Chéris, et soyez persuadés que, quoi qu'il arrive, je pense toujours à vous tous et que je ne veux pas me sacrifier inutilement, n'oubliant pas que j'ai une femme et des enfants, mais que si Dieu le veut et que le devoir m'appelle je me conduirai en soldat.

Au revoir, ma petite femme adorée, tu fus sans cesse l'objet de mes soucis, j'emporte ton amitié qui n'a que grandi pendant la longue et cruelle séparation que nous a imposée cette guerre.

Vous embrasse tous bien tendrement, une dernière fois peut-être.

Au revoir, mes chers parents. Prenez ma place et secondez ma chère Marguerite.

A. DURAND.

_Lettre écrite par Maurice DUTHU, 109e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 14 Juin 1917.

Après la soupe, j'avais commencé à vous faire réponse, installé dans les bureaux de la Compagnie de Béthune, fosse 6. Je ne sais si nous avons été repérés par un avion, toujours est-il qu'au moment où j'écrivais, arrive, gratis et franco, un obus dans la cour; un éclat traverse le vitrage de la salle où j'étais--merci!--et vient jusqu'à mes pieds après avoir descendu toutes les vitres dans un fracas épouvantable. J'ai eu juste le temps de me baisser assez pour ne pas être criblé de verre; je l'ai échappé belle cette fois encore. Heureusement que je tenais ma lettre à la main; ç'aurait été une belle feuille de papier perdue....

Maurice DUTHU.

_Lettre écrite par le Lieutenant Jacques EBENER, 112e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 19 Janvier 1917._

Ma chère Maman,

Le jour où tu liras ces mots, je ne serai plus de ce monde. Tante Marie, qui a toujours été si affectueuse pour moi, se chargera de te les faire parvenir.

...Voilà, ma chère maman, ce que j'avais à te dire et maintenant que je suis disparu, tombé glorieusement pour mon pays, je te demande autre chose: ne pleure pas ma mort, elle est la plus belle de toutes et, sous ton voile noir, tu auras le droit de lever fièrement la tête; et puis, qu'est-ce que la vie? Dans quelques années, tes souffrances seront finies et tu viendras me rejoindre dans l'au delà où le mal n'existe plus. Là, nous serons réunis, j'en suis sûr, car je t'ai trop aimée pour que nous ne soyions pas réunis un jour pour jamais en quelque essence supérieure qui vivra dans une béatitude éternelle. Dis-toi cela, ma chère mère, et cela t'aidera, pendant le temps qui te reste d'existence terrestre, à supporter ta douleur comme la supportaient les mères spartiates et romaines. Donner son fils à la Patrie, quand cette Patrie est la France, qu'y a-t-il de plus beau pour une mère?

_Lettre écrite à sa mère par le Sous-Lieutenant Raymond D'ESCLAIBES D'HUST, 17e Bataillon de Chasseurs à pied, mort au champ d'honneur, le 3 Septembre 1916, devant Barleux._

1er Mars 1916.

Voici donc arrivé le jour fatal qui devait confirmer ce que tous deux pensions sans oser nous le dire, tant les paroles en eussent été cruelles; notre cher disparu, mon père bien-aimé, nous a quittés et nous ne le reverrons jamais. Dieu lui a réservé la plus belle récompense, la mort en héros, face à l'ennemi, et il n'est pas de doute possible qu'il ait pris avec lui cette âme d'élite à tous points de vue. Mais pour nous quelle affreuse réalité!... Je ne puis me figurer notre malheur, je ne puis envisager notre vie complètement sans lui, quoique la longue et pénible attente ait distillé peu à peu notre souffrance. Ce n'est qu'à la fin de cette guerre que nous la sentirons complètement. Quand nous serons tous deux seuls, combien sa présence nous manquera! La guerre est une phase de l'existence pendant laquelle les nerfs se tendent plus qu'ils ne le peuvent, mais quelle détresse terrible quand la réalité sera là! Il faut avoir notre état d'esprit actuel, qui nous fait considérer la mort comme la réalisation de nos plus beaux rêves de gloire, et la séparation d'avec les nôtres comme un sacrifice nécessaire au salut de notre chère Patrie, pour que ce coup ne nous frappe pas avec une violence plus grande encore et que nous puissions le supporter. Cher père! Quel exemple pour moi! Jamais je ne serai seulement à la cheville de cette magnifique nature que je respectais comme celle d'un parfait chrétien et d'un Français digne de son nom glorieux.

_Dernière lettre du Lieutenant Marcel ETEVE, tué le 20 Juillet 1916._

19 Juillet.

Je suis retourné cet après-midi jeter un coup d'oeil sur le chaos des entonnoirs avoisinants: je ne reviens pas sur l'impression causée. Puis, des banquettes de notre tranchée, je regarde à la jumelle les éclatements sur les bois, les villages et les châteaux que tiennent les Boches. C'est épouvantable. Le beau temps semble aujourd'hui revenu, et notre artillerie lourde en profite pour faire ce qu'on appelle du beau travail. Quelles énormes colonnes de fumée noire, avec des éclatements en boule blanche! Quelquefois, un panache de fumée noire, comme une éruption de volcan. Les Boches ne doivent pas être à la noce. Et de derrière nos premières lignes partent aussi des torpilles. C'est la danse complète. Il faut s'en réjouir. Mais c'est toutefois un spectacle peu à l'honneur de l'homme.

Et nos pauvres villages qu'on est forcé de détruire de fond en comble pour les reprendre, et encore avec peine....

Pour me distraire de tout ce que je vois, j'ai lu hier soir, dans ma niche, _Le Roi Lear_, que j'ai trouvé traînant par là. Cela me rappelle un bon temps déjà loin, une belle soirée chez Antoine....

J'ai eu surtout hier, pour me mettre du baume au coeur, ta bonne lettre, avec ton joli jasmin: merci, la maman. Nous manquons de fleurs ici: sur le plateau, on ne voit comme floraison que, de loin en loin, émergeant du chaos d'entonnoirs, des piquets à fils de fer boches, à forme de tire-bouchons: c'est assez joli....

Et les communiqués sont bons.

Espérons, et aimons-nous fort, fort....

_Lettre écrite la veille de sa mort par Prosper FADHUILE, Sous-Lieutenant au 29e Bataillon de Chasseurs à pied._

Maman chérie,

Je suis redescendu, hier, des premières lignes, où nous sommes restés cinq jours, devant le fort de Vaux.

Le bataillon a été superbe de courage et, pour ma part, je n'ai pas une égratignure.

Ce soir, deux compagnies choisies remontent pour attaquer par surprise; j'ai été choisi pour mener aussi la danse avec les meilleurs chasseurs du bataillon.

L'affaire promet d'être chaude, mais intéressante; c'est pourquoi je suis fier et content d'en être.

Néanmoins, je laisse cette lettre à un de mes camarades, le lieutenant Guillaume, qui te la ferait parvenir si je ne redescendais pas.

Maman chérie, j'ai beaucoup d'espoir et je compte que mon étoile ne pâlira pas ce soir. Mais, si je tombe, soyez certains que j'aurai fait tout mon devoir de chasseur.

Si, au dernier moment, quelques minutes me restent encore pour vous, je t'enverrai mes plus doux baisers. L'image de ma maman sera là pour me consoler; celle de mon père et de mes frères chéris pour me donner la force de mourir le sourire aux lèvres, trop heureux de tomber pour vous. Dans un long baiser à tous je vous dirai adieu.

P. FADHUILE.

_P.-S._--Ma chère maman, il ne faut pas pleurer, ce serait mal; il faut être courageuse pour mon papa et mes frères.

_Lettre écrite sur son lit d'hôpital par Géo FARRET, Soldat de 1re classe, quelques jours avant sa mort._

Limoges, mardi 15 Septembre 1914.

Chers Parents,

C'est ici que j'ai échoué après avoir passé quarante-huit heures dans le train.

Bien content d'arriver la nuit dernière. Je suis dans un hôpital aménagé, selon les circonstances, dans une ancienne caserne.

Je n'y serai point mal.

Les voisins de lit sont Parisiens et l'on cause et l'on rit.

Admirablement bien soignés par docteurs et dames de la Croix-Rouge. C'est heureux que je suis ici pour assez longtemps.

J'ai la jambe droite assez abîmée par un éclat d'obus et une légère blessure au bras droit.

Ne vous inquiétez pas, que ce soit long ou court, que ce soit douloureux ou non, il y en a tellement qui y laissaient leur peau!

Et puis, si je souffre, je suis content que ce soit pour quelque chose qui mérite qu'on lui sacrifie tout.

Tous mes amis et camarades de la compagnie étaient jeudi matin morts ou blessés, je ne sais. Le 72e est très décimé (11e compagnie, il restait 70 hommes sur 250).

Soyez heureux au moins de la certitude que vous avez maintenant. Je vous embrasse de tout coeur, papa, maman, Jacques.

N'oubliez pas d'embrasser pour moi bonne tante, tante Aimée et tous les Maufroy.

Géo FARRET.

_Lettre du Sergent FILIPPINI, Pierre, 7e Régiment d'Infanterie, 7e Compagnie, tombé au champ d'honneur, le 25 Septembre 1915, à l'âge de 19 ans._

Mon cher Henri,

Excuse-moi de ne pas t'avoir écrit plus tôt, mais toujours j'attendais de tes nouvelles et c'est par mon frère que j'apprends que tu venais d'être malade.

D'après ce que mon frère m'écrit, j'ai cru comprendre, pardonne-moi si je me trompe, que la question physique n'était pas la seule cause de ta maladie. Je me permets de te dire cela, mon cher petit Henri, parce que je crois être assez lié avec toi pour te le dire sans crainte de paraître indiscret. Si, par hasard, tu as quelque chose qui te pèse sur le coeur, dis-le-moi, je serais très heureux de pouvoir te réconforter; ce ne seront pas des conseils d'un homme que je te donnerai, mais ceux d'un jeune homme à qui la vie vient de se dévoiler sous un autre jour. J'ai souffert, depuis que j'ai quitté Bordeaux, physiquement et moralement et même oserai-je dire sans fanfaronnade plus que tu le peux chez toi, près des tiens. J'ai connu les affres de la faim, du froid et de la mort. J'ai vu sept de mes camarades réduits en bouillie près de moi, je me suis vu deux fois enterré et à moitié asphyxié. J'en sors indemne, c'est un miracle, et pourtant moralement et physiquement je ne me suis jamais si bien porté. Pourquoi? Parce que je suis heureux de faire mon devoir, parce que je sais que je deviens meilleur et que maintenant je suis mon maître.

Te souviens-tu de cette dissertation française de Monsieur Gain dans laquelle étaient cités ces beaux vers de Musset:

«L'honneur est un apprenti, la douleur est son maître. Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.»

Nous les avons analysés ensemble à l'époque où nous étions réellement heureux et souvent maintenant dans la dure épreuve je me les rappelle et toujours ils me réconfortent. Oui, mon pauvre vieux, j'ai souffert et souvent le découragement et la maladie auraient pu s'emparer de moi, mais je ne suis pas seul, je suis gradé et moi, encore enfant, je suis responsable à tous les points de vue de l'existence de cinquante hommes, malheureusement presque tous pères de famille. C'est pour cela que je suis fort et que la maladie n'aura pas de prise sur moi.

Il en est de même pour toi, ne te décourage pas et continue tes études jusqu'à l'heure où la France t'appellera d'elle-même pour la servir. Je ne veux pas dire par là de délaisser les plaisirs, non, loin de là, chaque chose a son temps.

Depuis que je t'ai écrit, j'ai voyagé; j'ai traversé la France et j'ai vu presque tout le front. Je suis parti de la Marne, je suis allé à Paris, j'ai été dans l'Oise, à côté de Soissons; j'ai été à l'attaque du saillant de Quennevière. Je suis allé dans la Somme, dans le Pas-de-Calais, du côté d'Arras, et me voilà de nouveau dans la Marne. Eh bien, j'ai toujours été d'égale humeur, aussi gai le jour où j'ai pris le boyau de Quennevière que le jour où j'étais à l'arrière, à côté d'Amiens, à m'amuser avec des camarades. Tu vois que ce n'est qu'une affaire de volonté et celui qui veut peut.

Tu n'as qu'à réagir, mon cher Henri, et si tu as quelque chose, dis-le-moi, tu me feras plaisir.

Avec toute l'affection que j'ai pour toi, ton camarade qui t'aime bien. Ecris-moi vite. Je suis proposé pour sous-lieutenant.

Ton vieux,

P.-A. FILIPPINI.

_Lettre écrite par Guy DE BOYER DE FONS-COLOMBE, 303e Régiment d'Infanterie, tombé à l'attaque de Vermandouillers, le 4 Septembre 1916._

3 Septembre 1916.

Ma chère petite Maman,

Hélas! vous pleurerez en lisant ces lignes: votre fils sera mort pour la France, Dieu l'aura voulu ainsi et sûrement pour son bien. Ma chère maman, je veux une dernière fois vous écrire combien je vous aime; mon grand chagrin en pensant à ma mort est de penser à votre peine, pauvre chère maman; je ne serai plus là pour soutenir tant d'espérances, mais je serai là-haut auprès de mon père et nous nous retrouverons. La vie éternelle est tout! Je sais combien votre magnifique foi vous soutiendra. Enfin, je serai mort en plein combat, après avoir reconquis un peu de notre sol de France; on ne peut envier une plus belle mort; je vous supplie de conserver votre courage. Dieu n'éprouve que ceux qu'il aime et au milieu de vos enfants et de vos petits-enfants vous revivrez en les regardant vivre.

Priez pour moi, chère petite maman; je n'ai pas besoin de vous parler ainsi, vous m'avez donné le grand exemple de la religion et je vous en remercie. Dieu vous dispensera la force. Que je regrette, à la veille de l'attaque, de ne pouvoir vous embrasser une dernière fois, vous redire l'immensité de ma tendresse. J'aurais été si heureux d'essayer de vous rendre encore un peu heureuse en vivant une vie qui vous eût plu. J'embrasse avec toutes les forces de mon coeur mes frères et mes soeurs pour lesquels j'ai une telle affection; que tous se souviennent quelquefois du petit frère. Que l'on parle de lui. Au revoir, adieu, chère petite maman chérie. Si je continuais, je pleurerais peut-être et sous le canon on ne pleure pas....

...Je vous embrasse, ma mère chérie, merci de la tendresse de votre coeur pour moi, merci de m'avoir tant aimé.

GUY.

_Lettre écrite par le Lieutenant Henri FOURNIER, 176e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 13 Août 1915._

Mes chers Parents,

Nous embarquons ce soir pour les Dardanelles; je vous écris ces mots à la hâte car je n'ai pas une minute. Nous allons vraisemblablement à un sérieux coup de torchon. Si j'en réchappe, et je l'espère, je me dépêcherai de vous donner de mes nouvelles.

Je vous embrasse tous du fond du coeur et espère vous revoir bientôt. Si je ne reviens pas, acceptez mon sacrifice avec un coeur fort, en vous disant que je ne regrette rien et que je serai content de pouvoir donner ma vie pour mon pays, heureux surtout si nous avons la victoire.

Je vous demande pardon de vous causer peut-être de la peine en vous écrivant ces lignes, mais l'instant est critique.

Je ne vous en dis pas plus. Ayez confiance quand même et croyez que je reste malgré tout confiant dans le succès final.

Encore une fois, mille et mille baisers de votre fils qui vous aime.

HENRI.

_Poème contenu dans la dernière lettre de Gabriel-Tristan FRANCONI, tombé au champ d'honneur le 23 Juillet 1918._

17 Juillet 1918.

PRIÈRE A LA FRANÇAISE

Le poing brisé d'avoir frappé l'envahisseur, Permets que poursuivi par l'invincible mort, De mon exil sonore, amante aux chairs perdues, Je rêve aux soirs heureux où j'encerclais, vainqueur, Et ne pressentant pas mon misérable sort, En mes bras fortunés, ta jeunesse éperdue.

Vous aussi, notre mère, enclose en la maison D'où jadis s'envolaient nos désirs d'hirondelle; Toi, la plus tendre amie, aussi franche que belle; Vous, la femme inconnue et pourtant désirée, Anges éblouissants, Françaises adorées, Recueillez les soldats épuisés sous vos ailes.

Ton orage implacable énerve l'horizon.

Quand la vapeur de soufre et les éclairs de flamme Calcineront ce coeur qui vous a tant aimées, Qu'il repose à jamais sur vos seins frémissants. Ne laissez pas la boue ensevelir nos âmes. Il serait dur qu'en vain fût versé notre sang, Veuillez le recevoir en vos mains parfumées.

Gabriel-Tristan FRANCONI.

_Lettre écrite par FRAYSSE, 7e Colonial, tombé au champ d'honneur._

Le 25 Juin 1916.

Bien chers Amis,