La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918
Part 2
J'ai bien reçu vos bonnes lettres. Merci pour vos encouragements. Je les porte gravés dans mon coeur. Mon régiment attaque demain et ma compagnie est en première ligne. C'est vous dire, mes bien-aimés, que je touche à l'une des heures les plus solennelles de ma vie. Soyez sans inquiétude, j'ai fait ma paix avec Dieu, j'ai confiance en Lui et j'espère en sa bonté. Lui qui sonde les coeurs sait que j'ai horreur du sang. Je vais à la lutte sans haine contre nos ennemis, mais pour remplir mon devoir de bon Français, de soldat de la Liberté et de bon chrétien. Puissent les flots de sang généreux versés pour une cause sainte être le signal d'un magnifique renouveau pour notre France meurtrie ... et puisse la paix du Seigneur régner à jamais entre les hommes.
Au revoir, mes bien-aimés. Merci pour votre bonne et réconfortante affection. Priez Dieu pour moi et pour votre fils et frère bien-aimé André et recevez les plus affectueux baisers de votre fils et frère.
LOUIS.
_Lettre écrite par le Sergent Isaac-Henri BISMUTH, Régiment colonial du Maroc, tombé au champ d'honneur, le 24 Octobre 1916, au fort de Douaumont._
8 heures du matin.
Au front, le 22 Octobre 1916.
Cher Frère,
Je crois que c'est la dernière lettre que je t'écris. Je pars aujourd'hui, à 10 heures, en auto, à Verdun, et je monte probablement en ligne cette nuit. On attaquera dans deux ou trois jours, je t'assure que je ferai du bon travail; on attaque pour prendre le fort de Douaumont. Eh bien! on le prendra, on le gardera, et en plus, les Boches, on les aura.
Je laisse le caoutchouc que Mme Sebah a bien voulu me payer, chez une bonne femme qui habite Stainville; s'il m'arrive un malheur, tu le réclameras. Voici son adresse: Mme Gallois, rue Nationale, 57, Stainville (Meuse).
Je pars avec enthousiasme et espoir de vaincre; j'ai une mission à remplir, je la remplirai jusqu'au bout.
J'ai confiance en notre victoire et je t'assure qu'on aura l'avantage.
Donne bien le bonjour, etc.
Ton frère,
Henri BISMUTH.
_Lettre de Henri BONHOMME, 63e Bataillon de Chasseurs Alpins._
28 Février 1915.
Ma tendre Jeannette,
Voilà quelque temps que je n'ai pas reçu de tes nouvelles, mais j'ose espérer qu'elles sont, comme les miennes, toujours bonnes. La température est un peu froide, il tombait un peu de neige au lever du jour, mais cela ne durera pas peut-être. C'est aujourd'hui dimanche. Les cloches tintaient délicieusement ce matin. Nonobstant le cliquetis des armes qui évoque le bruit des combats, elles n'en conservaient pas moins leur douce mélancolie et leur esprit évocateur. Leur mélodieuse voix, qui est celle de la famille, parlait à nos coeurs et c'est par elle que vos inspirations et vos voeux me sont parvenus. Oui, la France se bat sans méchanceté ni sans haine et c'est pour cela qu'elle aura la victoire.
Dans cet espoir, je t'embrasse éperdument, ma chérie, ainsi que mes chers enfants si sages et si beaux.
Henri BONHOMME.
_Lettre écrite à ses jeunes élèves par l'Adjudant Henri BOULLE, Instituteur, tombé au champ d'honneur le 1er Janvier 1915._
31 Décembre 1914.
Mes chers enfants,
Nous voici arrivés à la fin de cette année 1914, qui aura sa place dans l'Histoire du monde.
Nous avons vécu le premier semestre ensemble, travaillant paisiblement, côte à côte, dans le calme et la paix.
Depuis Juillet, nous sommes séparés; et tandis que, grâce à l'héroïsme de nos troupes, vous pouvez continuer vos études dans la quiétude d'une ville préservée de l'invasion, je vis, pour ma part, au milieu d'horreurs inimaginables.
Maudits soient à jamais ceux qui, par orgueil, par ambition ou par le plus sordide des intérêts, ont déchaîné sur l'Europe un tel fléau, plongé dans la plus effroyable misère et ruiné à jamais peut-être tant de villes et de villages de notre belle patrie!
Maudits soient à jamais ceux qui portent et porteront devant l'Histoire la responsabilité de tant de souffrances et de tant de deuils.
Les siècles futurs flétriront leur mémoire. A nous, une autre tâche incombe.
Nous autres soldats, défenseurs de nos libertés et de nos droits, il nous faut redoubler d'énergie et de ténacité pour chasser à jamais de notre pays un ennemi qui a accumulé tant de malheurs. Il nous faut garder intacte la foi en la victoire finale, qui sera le triomphe de la justice. Il nous faut être prêts à risquer chaque jour notre vie dans les plus terribles des combats, prêts à endurer à chaque heure mille souffrances morales et physiques.
Tous ces sacrifices, nous les consentons avec bonne humeur, pour arriver au succès définitif.
Nous saurons garder aussi pieusement la mémoire des camarades qui, par centaines, tombent à nos côtés. Et rappelez-vous que le patrouilleur qui risque sa vie dix fois, pour fournir un renseignement à son chef, lequel aidera à la victoire, mérite notre admiration au même titre que le plus habile de nos généraux.
Mais vous aussi, mes chers amis, avez aujourd'hui votre devoir tracé. Songez que vous êtes l'espoir de demain. C'est votre jeune génération qui devra remplacer vos aînés tombés au champ d'honneur.
N'oubliez pas que notre France fut de tout temps à la tête du monde civilisé. C'est elle qui toujours, au cours des siècles, a fourni au monde les plus grands génies: artistes, savants, littérateurs, penseurs de toutes sortes. Cette renommée intellectuelle, artistique, morale de la France, c'est à vous, demain, de la soutenir. Le plus humble artisan, s'il apporte dans son travail quotidien tout son coeur et tout le goût de sa race, a contribué à cette tâche.
Ecoliers, étudiez donc courageusement en classe. Adolescents, complétez après l'école votre instruction primaire. Adultes, travaillez sans relâche à votre éducation professionnelle. Montrez demain au monde que la saignée qu'il a subi n'a point appauvri notre race. Montrez-vous dignes de vos aînés, de ceux qui relevèrent notre nation abattue au temps de l'invasion normande comme au temps de Jeanne d'Arc, au début du XVIIe siècle comme aux temps héroïques de la Révolution ou après l'année terrible de 1870.
Quelle que soit l'issue de la guerre actuelle, il faut que le génie français vive! Nous autres qui avons fait joyeusement le sacrifice de notre vie et qui demain peut-être serons morts, nous comptons sur vous pour cela, et nous vous léguons cette tâche avec confiance.
Et, puisque nous voici au terme de l'année 1914, faisons tous ensemble des voeux pour que bientôt reviennent dans notre beau pays, avec la victoire, la paix, le travail et le bonheur.
A tous au revoir et mon souvenir ému.
H. BOULLE.
_Lettre écrite par le Sergent-Agent de liaison Félix BREST, 415e Régiment d'Infanterie, tombé glorieusement, face à l'ennemi, le 27 Septembre 1915._
24 Septembre 1915.
C'est demain que nous faisons l'attaque. Priez bien pour la France ... et pour que le sang qui sera versé ne le soit pas inutilement. Je communierai ce soir, n'ayant pu le faire ce matin.
_Lettre écrite par André BREVAL, tombé au champ d'honneur, à Nieuport (Belgique), le 24 Janvier 1916._
19 Janvier 1916.
Ma chère Maman,
Je t'envoie cette petite chose que j'ai faite ce soir en pensant beaucoup à toi. Je ne t'ai jamais donné de vers; ce sont les premiers; garde-les bien. Je les aime encore qu'ils soient médiocres, mais je les pense et cela me suffit.
Ma mère, il fait un soir triste et pénible et noir. La solitude est âpre et grave et monotone.... Je rêve doucement, et puis, soudain, m'étonne De l'image qui naît et qui rit dans le soir.... Je regarde et lui ris à mon tour.... C'est toi-même, C'est toi dans le petit chez nous.... Sous l'humble toit Je te revois, gaîment réelle.... C'est bien toi, Ma mère, une bien vieille amie à moi que j'aime.
Je t'évoque là-bas sous la lampe.... Il est tard.... J'évoque ton image, et joyeux m'en pénètre. Tu travailles ... tu lis ... tu couds.... Ton cher regard S'absorbe en tout ... médite et s'attache.... Peut-être Cherches-tu dans ton coeur encore une bonté? Déjà, vois-tu, je ne me sens plus attristé: Je pense à toi qui n'as pas de vérité feinte, Je pense à toi qui dois m'attendre impatiente, Je pense à toi plus chère encore dans l'attente, Oh! ma Maman, je crois en toi, ma bonne sainte.
André BREVAL.
_Testament fait le 4 Mai 1915 par le Soldat Maurice BRIOT, tombé au champ d'honneur le 9 Juin 1915._
MES DERNIERES VOLONTES....
J'espère que ce carnet tombera entre les mains d'un frère et qu'il le fera parvenir à ma femme à qui je le dédie.
Je laisse à ma femme tous mes biens, propriétés bâties et non bâties.
Je lui reconnais comme sa propriété personnelle tous les meubles, le linge et les effets qui ont été achetés avec son argent personnel et en communauté.
Je lègue à ma filleule Renée Bernard la somme de 1.000 francs (mille francs) due par mon oncle à moi.
J'ai l'espoir que l'argent que je dois à mon père ne sera pas réclamé à ma femme. Je laisse le soin de payer mes dettes par ma femme sur ce que je lui laisse.
Ma dernière pensée sera pour tous ceux qui me sont chers, pour ma femme d'abord, puis mon père et tous les miens que ma mort pourrait attrister.
Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal et je remercie ceux qui m'ont fait du bien.
Je demande pardon à tous les miens pour toutes les peines que j'ai pu leur faire.
Je veux que ma mort n'achève pas la vie de ma femme. Je veux qu'elle se remarie avec quelqu'un qui l'aime comme je l'ai aimée, et qu'elle soit heureuse, à moins que, trop attristée de ma mort, elle consacre sa vie auprès de mon père qui mérite beaucoup d'affection.
Je tiendrais à ce que mon corps ou les débris de mon corps soient transportés dans le petit cimetière de Jardres, près de ceux qui me furent chers, et que l'on dépose sur ma tombe les fleurs que je préfère. Mais je tomberai peut-être entre les lignes, où les rats et les corbeaux se disputeront mes dépouilles, alors je serai enfoui dans la fosse commune.
Je veux que l'on pense quelquefois à moi comme l'on pense à un ami qui voulait vivre et qui maudit cette guerre qui m'a fauché avant de connaître la vie, en pleine santé et en pleine force.
_Lettre écrite par Robert CAMUS, Sergent, 408e d'Infanterie, blessé mortellement le 3 Octobre 1918._
27 Août.
Cher Papa,
Dans ton mot du 15, tu me disais que Marcel Blondin était en permission et qu'il portait le galon de sergent automobiliste. Tant mieux pour lui, c'est un poste de toute sécurité. Je conviens qu'il a une belle chance. Quant à moi, j'estime que je suis à la place qui convient à mon âge et à ma situation. D'ailleurs, je n'ai nullement le pouvoir d'en changer. J'ai aussi comme une fierté de la souffrance qui le plus souvent est la compagne de l'homme sur la terre. Et j'ai confiance dans le retour pour vous revoir et vous aimer.
Trouve ma chance égale à tout autre puisque je suis demeuré intact au milieu des plus fortes tempêtes.
Ici, le secteur continue d'être tranquille. L'avant-dernière nuit, j'ai eu un poste d'inquiété par une patrouille, mais quelques grenades ont suffi pour la mettre en fuite.
Le temps a changé quelque peu. Nous avons eu deux orages. Les nuits se font déjà fraîches, surtout dans la vallée qui s'emplit de brouillard.
Je suis heureux que vous ayez terminé la moisson par un temps favorable.
Je vous embrasse tous de tout mon coeur.
Ton fils dévoué,
ROBERT.
_Lettre écrite par Roger CAUVIN, 153e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, à la bataille de Verdun, le 9 Avril 1916._
4 Avril 1916.
Mon très cher petit père, Ma très chère petite mère,
Nous partons demain pour les tranchées.
Avant de «monter là-haut», comme on dit, je voudrais effacer par mes paroles, sinon par mes actes, les tourments que j'ai pu vous avoir causés.
5 Avril 1916.
Hier soir, je me suis confessé et ce matin j'ai communié. J'ai demandé pardon à Dieu de mes fautes et aussi je lui ai crié mon amour.
A vous aussi, mes bien chers parents, je dois crier que je vous aime et que, après Dieu, vous êtes mes seules grandes affections.
Lorsque j'étais petit, vous vous êtes souvent privés pour moi et vous n'avez jamais hésité à faire un sacrifice pour me rendre heureux. Que de travail petite mère n'a-t-elle pas fait. Depuis vingt ans, petit père se fatigue à travailler le soir pour moi.
Devant tant de dévouement et d'amour paternels et maternels, je n'ai montré souvent qu'ingratitude et désobéissance, que mauvaise humeur.
Malgré mon attitude froide, ne croyez pas que néanmoins la plus tendre affection n'existait pas chez moi. Avec l'expérience et l'âge, j'ai appris à vous connaître et à vous aimer. Je vous ai comparés aux autres parents. J'ai toujours trouvé que vous étiez les meilleurs et surtout ceux qui voyaient le mieux l'avenir de leur enfant.
Cette lettre vous arrivera si un accident m'arrivait. Gardez un bon souvenir de votre enfant cher qui vous aime de toute son âme et qui fut vraiment heureux entre petit père et petite mère.
Je vous remercie de vos prières pour que Dieu me conserve. Que Dieu vous bénisse!
Votre enfant qui vous embrasse mille fois tous les deux et qui pense toujours à vous.
ROGER.
_Lettre écrite par le Sergent François CAYROL, 2e Zouaves, tombé au champ d'honneur._
5 Juin 1916.
Mes chers parents,
Je vous ai écrit hier à mon arrivée et avant-hier pendant mon voyage. Je suis en bonne santé; je suis bien reposé; je suis maintenant tout à fait à mon aise. Comme je vous l'écrivais hier, il y aura bientôt un renfort pour le front; je dois en faire partie.
Deux officiers de ma compagnie y participeront aussi; je suis content de cela car ils savent ce que je peux valoir et sûrement ils me garderont auprès d'eux.
Le départ de ce renfort est très proche, peut-être aura-t-il lieu après-demain. Ainsi mon désir va être exaucé; j'aurai attendu, contrairement à mon attente, sept mois pour affronter à nouveau les dangers de la lutte. Cette perspective me réjouit; je ne serai vraiment qu'au combat à mon poste véritable de soldat.
Ne soyez pas en peine pour moi; car s'il y en a bien un qui doive être en peine, c'est moi. J'ai confiance en ma destinée; même si ma vie devait être ravie, je n'en exprime aucun regret, car je l'ai offerte en sacrifice à Notre Souverain Créateur, pour le salut de notre chère France, de notre Patrie bien-aimée. Je suis heureux infiniment de pouvoir, présentement, faire ce que le devoir me trace. Je suis infiniment heureux de pouvoir, à l'époque actuelle, me battre pour une noble cause.
Deux honneurs au lieu d'un: défendre sa Patrie et combattre pour les principes sacrés et intangibles de la liberté et de la justice.
Ne devons-nous pas remercier Dieu de l'occasion qu'il nous donne de l'aimer. Oui, à mon avis, répandre son sang et accepter la douleur, pour une fin juste, c'est faire un présent agréable à Dieu. C'est lui témoigner qu'il ne nous a pas mis en ce monde en vain.
Placés au carrefour de deux chemins, la voie du bien et la voie du mal, nous avons choisi la voie épineuse du bien, car c'est la seule qui nous permette de goûter aux joies pures durant les haltes pendant lesquelles nous nous arrêtons pour poursuivre plus sûrement notre route.
Nous souffrons en ce monde, mais la souffrance nous purifie. Un être qui souffre excite la pitié et c'est par la pitié que nous obtenons le pardon de nos fautes. Oh! la pitié! comme c'est beau! Est-il un sentiment plus beau que celui-là? C'est lui qui, jusqu'à présent, m'a remué le plus profondément le coeur. C'est lui qui éclaire beaucoup d'âmes et qui incite aux nobles résolutions.
Ces pensées-là, que j'exprime tranquillement dans la solitude, j'ai tenu à vous les communiquer à une époque décisive de mon existence. Pendant la guerre, jusqu'à présent, j'ai pris deux décisions graves.
La première a été de défendre mon pays comme tous les Français l'ont fait au début de la campagne, ou tout au moins comme la plupart l'ont fait, c'est en bon fils de la Patrie, soucieux de la sauver d'un grand péril.
La deuxième a été de recommencer, non plus dans les mêmes conditions. C'est, maintenant, en possession de mon libre consentement. Aux yeux du monde, j'avais fait ce que je devais, et la blessure grave que j'avais reçue me dispensait de retourner sur la ligne de feu. Ma retraite à Belgrade aurait pu durer très, très longtemps, ma position me paraissait assez fixe pour une durée très longue, peut-être pour jusqu'à la fin de la guerre. Cependant, ma conscience me disait que ça ne suffisait pas. La France était toujours en danger et avait besoin plus que jamais de l'aide de tous ses fils. Certes, la résolution prise alors a été pénible dans ses suites. J'ai eu des heures de découragement et de lassitude. Comme le dit si bien l'Evangile, «Le vent brûlant du désert souffle souvent dans le coeur de l'homme et le dessèche. Mais il y subsiste toujours une petite fleur». A plusieurs reprises, des occasions se sont présentées pour me soustraire à ce que je considère comme mon devoir. Maintenant, rien ne paraît s'opposer à son accomplissement. Aimer et servir ses parents plus que son prochain, aimer et servir sa Patrie plus que ses parents.
Je vous embrasse tous bien, tous bien fort.
Votre fils qui vous aime bien tendrement,
FRANÇOIS.
_Lettre écrite par le Conducteur André CHAPELLE, de la S.S. 104, tombé au champ d'honneur._
...Dire que nous croyions avoir tout vu dans l'Artois! Cela me paraît peu de chose auprès de la vie que nous allons mener ici!... Boue, rafales de grésil, froid, pluie qui cingle, vent glacial, brouillard, les marmites par-dessus tout cela! Et toujours en pleine nuit, sans aucune lanterne, naturellement. Il y a bien les fusées qui illuminent _à giorno_, mais c'est plutôt une gêne qu'une aide. Le meilleur, c'est encore Astarté, reine du Ciel. Malheureusement, c'est huit ou dix jours par mois. Aussi, nous continuons à suivre des yeux le calendrier, comme dit Bugeon. Je te prie de croire que nous sommes au courant des phases de la lune! Quant aux routes, défoncées, pleines de trous, ça ne change pas; première vitesse et du cinq à l'heure! Souvent, quand on revient, on ne peut plus passer: un 210 a coupé le chemin. Hier, avec un camarade, nous étions ainsi de chaque côté d'un entonnoir. Que faire? Et moi, j'avais des blessés! Il a fallu chercher un détour: cela a duré deux heures; pauvres malheureux blessés, avec ce froid!... Mais tu connais tout cela, et l'immobilité qui vous glace, et le morceau de viande gelée avec un quignon de pain, et les nuits dans les postes, avec le tintamarre du canon, et les quelques heures de sommeil (!) dans quelque coin, enroulé dans une couverture mouillée; je me demande comment nous résistons.... Nuits de front, les fusées, les cris lointains, les fusillades subites, l'inquiétude, la fièvre, les plaintes des blessés, et puis ces minutes d'exaltation de tout l'être, où l'on accepte.... Car nous autres, comment flancherions-nous, quand nous voyons tous ces pauvres camarades que nous transportons, dont nous tenons la vie entre nos mains, et qu'un coup de volant heureux peut sauver en les faisant arriver cinq minutes plus tôt sur la table d'opération! Mais je crois bien que je vais me vanter! à toi!... Et puis, je suis de ton avis, est-ce que cela existe auprès des fantassins? Eux, eux seuls, et voilà tout. Et dire que Paris ne se rendra jamais compte!... Moi, quand je les vois, je me dégoûte et je m'injurie. Enfin, quoi faire? Tu as le bonjour de Charles Brémond, etc....
_Lettre d'André CHASSEIN, Soldat au 149e Régiment d'Infanterie, arrivé du Brésil le 16 Mars 1915, parti au front le 18 Juin 1915, mort un mois après, le 17 Juillet 1915, à Angres (Pas-de-Calais)._
Parents chéris,
Je fais suite à ma lettre d'aujourd'hui pour vous annoncer que l'ordre vient d'arriver qui nous envoie en deuxième ligne, dans les abris souterrains; nous serons là pour appuyer immédiatement les lignes avancées du feu et prendre leur place dans deux, trois ou quatre jours. Nous quittons nos cantonnements de semi-repos ce soir, à 8 heures et, dans quelques heures, je serais, avec mes camarades, prêt à entrer dans la fournaise.
Il vient de pleuvoir mais le temps de ton grisaille est redevenu clair; aussitôt l'artillerie a recommencé de plus belle, et en ce moment les «marmites» boches tombent très près de nous.
Je crois qu'il est inutile de vous répéter que je pars avec toute confiance et que j'espère fermement être parmi vous pour célébrer et nous réjouir de la victoire finale. Mais si la chance vient à m'abandonner et que je reste dans la glorieuse lutte, je vous en prie, consolez-vous à l'idée que ce sacrifice était nécessaire et que j'aurai su mourir vaillamment pour notre pays et notre cause. Vous verrez qu'en somme, la rançon du sang est bien minime, car combien sont au feu dans notre famille pour défendre notre nom contre l'ignoble brute qui nous a attaqués?
Soyez forts si une telle épreuve vous était réservée, mais au moins vous pourrez relever la tête avec fierté et dire: Il a su faire son devoir....
Je ne veux pas vous donner des idées tristes et vous faire de la peine, mais ces quelques lignes étaient nécessaires: un homme doit savoir regarder froidement devant lui et envisager courageusement toutes les hypothèses. Nous sommes à une époque où il faut être pratique et même matériel. Donc, si j'ai été obligé de vous exposer tout ce préambule, c'est pour vous dire que tout ce que je possède vous reviendrait entièrement dans un tel cas. Je ne ferais que vous retourner ce qui vous appartient: n'est-ce pas là le fruit de l'éducation et des soins que vous m'avez donnés? Il n'y a aucun doute et je vous en dois encore une reconnaissance infinie, que mes plus profonds remerciements ne sauraient exprimer suffisamment.
Vous trouveriez également dans mes papiers une sorte de testament qui ne ferait que développer ce que je vous ai dit plus haut en une ligne. Et, pour avoir une idée plus complète des trois années que j'ai passées au Brésil, ouvrez toute ma correspondance, parcourez-la, de même qu'un livre à couverture verte sur lequel j'avais eu un jour la prétention de prendre des notes et d'en faire une sorte de Journal. Dans mes boîtes de clichés, vous trouverez quelques photos de moi qui ne sont pas trop mauvaises, vous choisirez et pourrez vous en servir.
Voici maintenant exposé tout ce que je pouvais avoir à vous dire. Je ne laisse rien derrière moi qui ne se comprenne et j'ai pris toutes mes dispositions; après un long baiser, le plus grand qu'un fils affectueux puisse envoyer à ses père et mère chéris, j'appartiens maintenant à la France; puisse-t-elle me ramener sain et sauf et victorieux si c'est la volonté du Tout-Puissant.
André CHASSEIN.
_Lettre écrite par Marcel CLAROT, 27e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur devant Verdun, au bois de Vaux-Chapitre, le 28 Juillet 1916._
Ma Maman et ma Mé adorées,
Si ce mot vous parvient, c'est qu'un événement bien triste vous sera arrivé et qu'il me sera arrivé malheur. Supportez avec courage, je vous en supplie, cette nouvelle épreuve que le Ciel vous envoie et ayez de la fermeté, c'est la plus grande joie que vous pourriez me causer. Je suis tombé pour sauver la France envahie et gravement menacée; je serai tombé au champ d'honneur pour elle, pour tous et pour ne pas laisser tant d'amis et de Français sans vengeance. Soyez braves et songez que la mort ne m'effraie aucunement. Je suis prêt pour paraître devant Dieu; c'est même un bonheur qu'il m'ait appelé en de si bonnes conditions. Pardonnez-moi si je vous ai causé quelquefois de la peine, je m'en repens; pardon pour tous ceux que j'ai pu offenser.
Je vous embrasse toutes deux le plus fort de mon coeur, ainsi que Clémentine toujours bonne.
Marcel CLAROT.
Je mourrai en songeant à Dani, à vous et à Dieu. Adieu à tous mes parents.
_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Paul COLIN, 18e Bataillon de Chasseurs à pied, tombé au champ d'honneur, à Douaumont, le 20 Avril 1916._
13 Avril 1916.