La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918
Part 1
La dernière lettre
écrite par des soldats français
tombés au champ d'honneur
1914-1918
Ces lettres ont été choisies par des pères qui pleurent un enfant mort pour la France et par d'anciens combattants réunis sous la présidence de M. le Maréchal FOCH.
L'_Union des Pères et des Mères dont les fils sont morts pour la Patrie_, 10, rue Lafitte, Paris (IXe), la _Ligue des Chefs de Section et des Soldats combattants_, 17 ter, Avenue Beaucour, Paris (VIIIe), et _M. Ernest Flammarion_, 26, rue Racine, Paris (VIe) ont édité ce livre.
Paris, le 29 Octobre 1921.
Le sacrifice de tous les soldats tombés pour la défense de la Patrie fut d'autant plus sublime qu'il fut librement consenti.
Les "_Dernières Lettres_" montrent de façon touchante l'esprit idéal et pur dans lequel ce sacrifice a été fait; c'est un monument de plus à la Gloire impérissable du Soldat Français.
_Lettre écrite par le Soldat ABEILLE, 42e d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 12 Novembre 1914._
Saint-Gaudens, samedi 26 Septembre 1914.
...A Paris, j'ai vu une ville que je connaissais de longue date et dont les beautés m'étaient familières, avec des yeux sur lesquels l'amour avait mis son charme inexprimable.
C'était le 23 Septembre, après-midi ensoleillée et claire avec sur les arbres et dans le ciel des teintes douces qui déjà annonçaient le prochain automne. Je me suis trouvé sur la place de la Concorde, touché de la grâce extraordinaire, de la beauté de ce coin de Paris par cette claire journée de guerre. Je venais de passer devant la statue de Strasbourg, si éloquente dans son geste fier. Je venais d'admirer les pures couleurs du grand pavillon tricolore flottant comme toujours au-dessus du Ministère de la Marine.
Et au centre de la grande place, je voyais, d'un côté, à l'extrémité grandiose de l'avenue des Champs-Elysées, le profil de l'arc de triomphe de l'Etoile, monument de nos prestigieuses gloires passées.
A l'autre extrémité, au fond des Tuileries, encadrées d'arbres et de jets d'eau, les colonnes de porphyre du petit arc de triomphe du Carrousel, élevé lui aussi à la gloire des grandes armées, narguant le monument de Gambetta et les paroles émouvantes gravées dans la pierre devant le Louvre.
Et je voyais cela pour la première fois avec des yeux qui n'étaient plus ceux d'un vaincu accablé par l'abaissement d'une patrie qui avait été si grande. Je voyais pour la première fois la capitale de mon pays, en ayant le droit de regarder en face le sens des pierres de ses monuments, en étant certain que nous allions enfin nous montrer dignes de notre grande histoire.
Avoir vécu trente-trois ans avec l'angoisse de ne pas voir venir le jour de gloire tant rêvé, avec l'humiliation de transmettre aux enfants la honte d'être des Français diminués, moins fiers, moins libres que leurs grands-pères, avoir souffert de cela silencieusement, mais profondément, avec toute l'élite de mon pays, et voir soudain resplendir l'aube de la résurrection alors que je suis encore jeune et fort et que mon sang est prêt à jaillir, heureux, pour tous les sacrifices.
Je suis satisfait d'avoir été utile et même nécessaire à Nancy dans un moment difficile, où les événements n'auraient pas eu le même caractère si mes fonctions avaient été détenues par un homme ayant moins de sang-froid et d'esprit de décision. J'aurais été affecté s'il m'avait fallu quitter Nancy, moins d'un mois après mon arrivée, alors que le danger était grand et que j'avais beaucoup à faire.
Maintenant que mon rôle est terminé, il n'était pas admissible de s'attarder. Même utile, ma place n'était pas confinée dans un cabinet de travail. Ce n'est pas là qu'on participe suffisamment à une oeuvre historique qui exige la collaboration des forces de tout un peuple. Il est des heures où il faut la grande collaboration anonyme mais vivante sous le grand ciel avec la jeunesse entière de son pays. Malheur à ceux qui ne sont pas là à ce moment!
Malheur aux intellectuels qui ne comprennent pas qu'ils ont eux un double devoir, un devoir sacré de mettre leurs bras et leurs poitrines à la même place que les bras et les poitrines de leurs frères, moins avancés qu'eux-mêmes dans la possession de la conscience nationale.
A nous, les privilégiés, les gardiens de la tradition, les transmetteurs de l'Idéal, d'exposer nos vies et de faire joyeusement le don de nous-mêmes pour le maintien, le prolongement, l'exaltation de toute cette beauté, de toute cette fierté que nous sommes les premiers à sentir, dont nous sommes les premiers à jouir.
Et demain, nous aurons l'orgueil de rendre à nos fils le prestige de leur race et de faire tressaillir de reconnaissance nos pères dans leurs tombeaux....
_Lettre d'Emile ABGRALL, Officier mécanicien à bord du_ Léon-Gambetta.
Cinq jours plus tard, le 27 Avril 1915, le sous-marin autrichien U-5 torpillait le "_Léon Gambetta_" à cinq milles de Sainte-Marie de Leuca. Emile ABGRALL disparut avec le croiseur.
22 Avril.
Notre plus cher désir était d'aller charbonner à Malte. Crac! contre-ordre. C'est Navarin qui nous réapprovisionnera. Mais à quel prix! Les Grecs vendent 35 francs les 100 kilos de patates. C'est la guerre!
Reuter nous apprend une bonne nouvelle: les Boches, qui avaient réussi à gagner du terrain près d'Ypres, grâce à l'emploi d'explosifs asphyxiants, ont été repoussés par les nôtres. Tout le terrain perdu est reconquis. Bravo! vivent les Poilus! Quel coup de main nous voudrions pouvoir leur donner.
Hier, des petits oiseaux sont venus nous rendre visite. Ils se sont installés sur les caisses qui servent de prisons à de jolis cochons roses et nous ont donné un ravissant concert. Ils avaient peut-être passé l'hiver en Bretagne. Qui sait! Tout l'équipage leur a fait fête. Nous avons eu un instant l'espoir qu'ils allaient continuer à vivre notre vie. Hélas! le soir venu, ils ont repris leur vol.
Reverrai-je un jour les oiseaux?...
Embrasse bien pour moi Papa, Maman. Mais, surtout, ne leur donne pas connaissance de mes alarmes. Laisse-les croire que je navigue sur une mer d'huile, loin de tout danger. Si le sort nous désigne pour le grand voyage, ils apprendront bien assez tôt cette fâcheuse nouvelle. S'il est écrit que la famille doit perdre l'un des siens dans la tourmente, n'est-il pas juste que ce soit moi?... Je ne laisserai ni femme, ni enfants.
Allons, adieu, cher Frère. Longues caresses à Raoul et à Joël.
Bien affectueusement à toi.
EMILE.
_Lettre trouvée dans le portefeuille de l'Aspirant Henri ACHALME (9 Juin 1894-16 Juin 1915)._
14 Juin.
Mes chéris,
Ne pleurez pas. Pendant toute ma vie, j'ai été heureux autant qu'on peut le rêver, autant, je crois, qu'on peut le réaliser et c'est vous qui m'avez tout donné. Je vous ai aimés de tout coeur, de toutes forces. Peut-être aurais-je souffert plus tard, et je m'en vais pour la plus belle cause: pour qu'en France on ait encore le droit d'aimer. J'espère être tombé face à la victoire. Alors, c'est bien!
Moi qui aurais tant voulu ne jamais vous faire de peine! Enfin, puisque je ne laisse ni haines, ni dégoûts, que tout m'a semblé beau et m'a été doux, je m'en vais encore heureux, puisque c'est pour permettre à d'autres de l'être. Comme c'était facile d'être heureux! Dites-le à Jacquot.
Je vous aime et tout doucement je vous embrasse.
HENRI.
Dites encore à mes amis, à tous ceux qui, de près ou de loin, m'ont un peu connu ou un peu aimé, que je les remercie de m'avoir permis de m'en aller en pouvant dire: «J'étais heureux!»
HENRI.
_Lettre de Charles ADRIEN, Adjudant-Chef, 361e R.I., mort le 27 Mars 1916, à Verdun._
Mon cher petit Père,
Je suis heureux en ce jour de pouvoir t'adresser du fond de mon coeur mes voeux et souhaits de bonne fête.
Je sais que tu préfèrerais que tous tes gars soient là pour te les exprimer de vive voix, mais sois bien certain, où qu'ils se trouvent, qu'ils ne t'oublient pas en ce triste jour qui devrait être si gai.
Les dures nécessités de l'existence nous imposent ce triste moment; soyons convaincus, cependant, que bientôt tous réunis, de notre franc sourire, nous ferons oublier à tous et à nous-mêmes ces mauvais passages.
Ce 24 Juin 1915 ne se passera pas sans que les pensées de mon coeur et de mon âme te soient adressées, à toi, mon cher petit Père bien-aimé, qui sut faire de nous des hommes.
Sans penser à ce que nous sommes en ce moment, sois fier de tes enfants et de toi-même, car tu les as faits d'un moral et d'une santé assez élevés pour qu'ils puissent passer le plus aisément cette dure épreuve.
Tu as donc pour ta part contribué à nous donner une bonne chance de revenir. Nous saurons trouver les autres.
Je souhaite que cette lettre t'arrive pour le 24, pour bien te marquer que nous pensons beaucoup à toi que nous aimons si tendrement.
J'espère que mon cher frère Baptiste, dans la dure épreuve morale qu'il traverse, ne doutera pas que nos pensées vont un peu vers lui aussi.
Ayons confiance qu'un jour proche nous retrouvera tous joyeusement réunis et que si nous avons raté nos fêtes de famille cette année, nous puissions faire celle du coeur et du bonheur de nous revoir.
Je t'envoie de ma tranchée nouvellement conquise, bien près des Boches qui nous marmitent en ce moment, ces petites fleurs que j'ai cueillies à Hébuterne avant de partir.
Puisses-tu trouver dans elles l'expression de mes plus tendres sentiments affectueux.
Ton fils,
CHARLOT.
_Lettre écrite par le Lieutenant ARNON, Maurice-Eugène, du Groupe cycliste de la 6e Division de Cavalerie, tombé à l'assaut de Launois (Vosges), le 24 Juillet 1915._
Le 23 Juillet 1915.
Mon cher Oncle,
Demain, j'aurai le très grand honneur de monter à l'assaut des tranchées ennemies, je commande une des colonnes d'attaque et dois m'emparer d'un blockaus garni de mitrailleuses et d'une maison crénelée. Je ferai tout mon devoir et, si je tombe, je vous demande de prévenir chez moi avec tous les ménagements possibles; c'est vous que j'ai demandé d'avertir. Et, maintenant, courage!
En avant! et vivent les chasseurs!
Bons baisers à tous.
MAURICE.
_Lettre du Lieutenant Emmanuel AUBER, 2e Régiment d'Infanterie, tué en entraînant sa Compagnie à l'assaut, le 30 Avril 1917._
Maman adorée,
On t'aura déjà prévenue lorsque tu recevras cette lettre.
Oui, Maman chérie, si ce mot t'est envoyé, c'est que je serai resté là-bas, sur la plaine, dans l'assaut formidable que la France a entrepris.
Il ne faudra pas pleurer, ma Maman bien-aimée. Souviens-toi que tu es Française avant tout et que la mort qui m'enlève est glorieuse entre toutes. Il faut être fière de moi car j'aurai fait mon devoir pleinement. Je veux mourir face à l'ennemi et non dans la tranchée.
Tu crois en l'immortalité de l'âme, Maman chérie, seule l'enveloppe terrestre périt, l'âme demeure plus belle, plus pure.
Sois heureuse pour ton fils. Je veux de là-haut voir ma Mère calme devant cette mort, assez forte pour vaincre son émotion et pour dire encore: Vive notre belle France!
Je veux voir de là-haut notre cher Pays débarrassé de ses ennemis et son peuple renaître plus vigoureux et plus prospère.
Maman adorée, je reste auprès de toi. Frison n'est pas loin. Que ma pensée te soutienne pour être heureuse pleinement.
Adieu.
E. AUBER.
_Lettre écrite par le Prêtre Marie-Dominique AUBERT, 18e Section d'Infirmiers militaires, tombé au champ d'honneur, le 18 Novembre 1916, à Rancourt (Somme)._
18 Novembre 1916.
...Je ne me fais pas illusion, je sais que je serai plus exposé au danger ... mais aussi je pourrai remplir un ministère plus fructueux, assistant les pauvres blessés et mourants, leur donnant les secours de la religion, leur ouvrant les portes du Ciel et remplaçant en quelque sorte auprès d'eux leur famille absente.
Quel beau ministère pour un prêtre!
AUBERT.
_Lettre écrite par le Lieutenant Eugène AUBERT, 3e Génie, tombé au champ d'honneur, à Hannappes, sur le canal de la Sambre à l'Oise, le 31 Octobre 1918._
26 Octobre 1918.
Mes chers tous,
Je suis content ce matin, mais bien fatigué par une reconnaissance qui m'a tenu toute la nuit jusqu'à 5 heures du matin, puis de 5 à 7 heures pour établir mes plans et comptes rendus.
Enfin, j'ai passé une bonne nuit, je dis bien une bonne, car je suis heureux, j'ai rampé dans la boue, dans les orties, je me suis égratigné aux fils de fer, mais j'ai pu faire une bonne observation de laquelle va s'ensuivre un bon travail, je l'espère.
Ne vous en faites pas, tout va pour le mieux puisque la nuit d'hier était pour moi la seule qui portait des risques. Nous allons inscrire une autre victoire au tableau.
Vive la France! Santé parfaite.
J'espère que vous êtes tous très bien portants et, en attendant de vos nouvelles, je vous embrasse tous comme je vous aime.
Votre fils et frère,
E. AUBERT.
_Lettre de Lucien AUFRERE, Aspirant au 172e Régiment d'Infanterie, blessé mortellement à Bouchavesnes, le 26 Septembre 1916._
Cher Père.
Je t'écris à toi parce que tu es homme et que je ne veux pas chagriner Maman.
Nous avons eu deux jours de repos. Ce soir, nous montons à l'attaque. C'est nous qui percerons; j'ai le coeur plein de fierté et de confiance qu'une aussi belle tâche nous ait été confiée.
Nous vaincrons.
Pendant plusieurs jours, vous ne recevrez pas de nouvelles, l'avance ne permet pas des rapports très suivis entre l'arrière et l'avant.
Enfin, Père, sois sûr que ton fils sera toujours au chemin de l'honneur.
Tous mes baisers.
LUCIEN.
Je pense bien à Maman, comme je la plains.
_Lettre écrite par le Caporal Georges ANFRIE, 158e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 25 Août 1914, à Menil-sur-Belville (Vosges)._
Je vous embrasse tous fort, et si la chance nous est défavorable, ce ne sera pas un cas isolé et ce sera pour la plus grande France. Souhaitons que cela finisse bientôt.
Gardez-moi tous les documents que vous pourrez trouver sur la guerre pour que je voie un peu comment cela a marché. Jusqu'à présent, nous n'avons pas eu trop faim.
Envoyez-moi de l'argent, s'il ne vous est pas plus utile. J'ai repris froid dans ces tranchées par les nuits fraîches et je me complimente d'avoir emporté ma ceinture bleue.
Ne soyez pas trop en peine, ne voyez pas qu'un cas particulier. Il faut avoir du courage pour vaincre et vous ce pourrez faire que nous pleurer.
Je vous embrasse.
GEORGES.
_Lettre écrite par le Caporal Armand BAYLE, 109e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 24 Septembre 1915._
BIEN CHERS TOUS,
C'est quelques heures avant le «Grand Coup» que je trace ces quelques lignes, renfermant tout mon espoir et tout mon coeur! Un vague pressentiment me dit que, en même temps que beaucoup de mes camarades, je suis appelé à y rester, sur ce terrible plateau de Lorette, où je combats depuis le mois de mars! C'est ma destinée qui l'aura voulu. Aussi ma dernière pensée est-elle pour vous, qui avez toujours été si dévoués pour moi, vous qui avez pris tant de peine, qui vous êtes tant privés pour me donner l'éducation que j'ai en ce moment. Aucun geste, aucune parole ne pourront vous remercier assez de tous les bienfaits dont vous m'avez comblé: une reconnaissance éternelle, voilà malheureusement tous les remerciements que je puis vous adresser; car au moment où vous recevrez cette lettre, je ne serai plus de ce monde.
Grande sera votre douleur, mais vous aurez une consolation. Votre fils sera mort en brave; il sera digne de vous, vous pourrez parler de lui, car il aura mérité de la patrie. Quelle plus douce consolation, en des temps si cruels où la vie d'un homme ne tient à rien.
Adieu, bien chers tous; que mon sacrifice soit pour vous un porte-bonheur. Ayez confiance comme je l'ai en ce moment, et que cette horde de sauvages soit bientôt acculée à la défaite.
Tous mes souhaits, tout mon coeur sont enfermés dans cette lettre, à laquelle je joins mes plus ardents baisers.
Votre malheureux fils,
ARMAND.
_Lettre écrite par Georges BELAUD, 369e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur._
MA CHÈRE YVONNE,
Ne te fais pas de mauvais sang. J'ai bon espoir de te revoir, ainsi que mon cher Raymond. Je te recommande de te soigner, ainsi que mon fils, car, tu sais, je ne te pardonnerais jamais s'il t'arrivait quelque chose ainsi qu'à lui.
Maintenant, si, par hasard, il m'arrivait quelque chose, car, après tout, nous sommes en guerre et, ma foi, nous risquons quelque chose, eh bien! j'espère que tu seras courageuse et sache bien, si je meurs, je mets toute ma confiance en toi et je te demande de vivre pour élever mon fils en homme de coeur et donne-lui une instruction assez forte et selon les moyens que tu disposeras.
Et surtout tu lui diras, quand il sera grand, que son père est mort pour lui ou tout au moins pour une cause qui doit lui servir à lui et à toutes les générations à venir.
Maintenant, ma chère Yvonne, tout ceci n'est que simple précaution et je pense être là pour t'aider dans cette tâche, mais enfin, comme je te l'ai dit, on ne sait pas ce qui peut arriver. En tout cas, nous partons tous de bon coeur et dans le ferme espoir de vaincre.
Pour toi, ma chère Yvonne, saches bien que je t'ai toujours aimée et que je t'aime toujours quoi qu'il arrive; et j'espère que, quand je reviendrai, tu ne m'en feras plus jamais le reproche.
Aussitôt que tu le pourras, pars pour Fontenay, car, à mon retour, j'aimerai mieux te trouver là-bas et, encore une fois, je compte sur toi et tu seras courageuse et je ne te fais plus de recommandations car je crois que ce serait superflu.
Pour m'écrire, renseigne-toi, je suis au 369e d'Infanterie, mais au lieu du 5e Corps, c'est au 20e.
Ton petit homme qui t'embrasse bien fort ainsi que mon cher petit Raymond.
GEORGES.
_Lettre écrite par le Lieutenant BENDER, Robert, 3e Chasseurs Alpins, tombé au champ d'honneur le 27 Août 1916._
22 Août 1916.
Chère Maria,
Toujours en bonne santé, mais la vie est dure; malgré cela, santé et moral à la hauteur; le marmitage est terrible et tout voltige en l'air; nous vivons dans les trous d'obus. Nous avons largement la supériorité, mais le travail sera dur; dans tous les cas, il ne faut pas reculer devant aucun sacrifice pour la Patrie et la paix victorieuse. Vive la France! Nous ne serons tranquilles qu'au moment où les Boches seront tellement bas qu'ils demanderont grâce, c'est alors seulement qu'on pourra leur imposer notre volonté sans pitié et surtout pas de paix boiteuse, car tout serait nul.
Chère Maria, ne te fais pas de mauvais sang à cause de moi, tu sais que je suis un soldat consciencieux, je donne l'exemple à mes hommes dans le danger comme en dehors, ma conscience est tranquille, je ne crains pas la mort, au contraire, je la regarde bien en face; si toutefois ma destinée est de retourner près de toi, je retournerai; si le bon Dieu décide autrement, il n'y a rien à faire; prie pour moi et mes hommes, c'est tout ce qu'on peut faire; moi, de mon côté, si un malheur doit m'arriver, je suis prêt. Hier soir, avant de partir, je me suis fait donner l'absolution de notre aumônier, je suis tranquille; si quelque chose doit m'arriver, il t'avertira ou le médecin en chef à qui j'ai donné mon argent et portefeuille. Haut le coeur. Vive la France!
C'est en face de la mort qui fauche autour de nous que l'on sent revivre les sentiments de la foi la plus vive. Dieu est vraiment là qui me protège et me garde, mais je suis bien résigné à sa volonté: s'il me conserve pour ma chère Maria et mon cher Alexandre, je l'en remercie; s'il juge que mon sang et ma vie sont utiles à la France, je serai heureux de tout sacrifier pour la Patrie.
Voilà trois nuits que je ne dors pas, mais le moral prime sur la fatigue et mes hommes sont merveilleux. Heureux ceux qui verront la victoire et le retour de ma chère Alsace à la France.
Reçois de ton Robert les meilleurs baisers, caresses à Alexandre.
Tout à toi.
ROBERT.
_Dernier adieu de BERT, Paul, Sous-Officier au 43e Régiment d'Infanterie, tué à l'ennemi, le 25 Septembre 1916, à l'âge de 19 ans._
_ULTIMA VERBA_
Priez pour moi.
A MES PARENTS
Si l'honneur du Pays, de ma jeune existence, Immole à son salut les rêves d'avenir, Que de ce sacrifice le noble souvenir Eteigne en votre âme une injuste souffrance!
Surtout de l'holocauste ignorez le remords! De me revoir aux cieux que le pieux espoir, Ressuscitant ma vie à votre dernier soir, Donne à vos coeurs meurtris le pouvoir d'être forts.
_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Ernest-Augustin BERTAULT, 132e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 22 Septembre 1914._
Ma dernière pensée sera pour tous ceux qui me sont chers, et pour mon pays qui bientôt sera le plus grand et le plus fier de tous.
A mes camarades, je demande de croire avec quelle fierté je me suis trouvé parmi eux et quelle affection j'avais vouée à notre cher régiment. Qu'ils pensent à moi quand on sonnera au Drapeau.
Je demande, et ceci est ma dernière volonté, qu'on ne pleure pas ma mort. C'est un honneur de pouvoir donner sa vie pour une cause aussi belle que la nôtre; et mes enfants se souviendront, je l'espère, que leur père est mort au champ d'honneur.
On doit envier ceux qui sont tombés comme moi en soldat, face à l'ennemi. Nous monterons, nous autres morts, la garde éternelle et notre souvenir rappellera aux vivants qu'on ne doit jamais désespérer et que le droit primera toujours un jour ou l'autre la force.
Je prie Dieu qu'il m'accorde, si telle est sa volonté, de tomber au delà de la frontière, la vraie, celle d'au delà du Rhin!
Je laisse ma femme libre de disposer de mon corps comme elle l'entendra. J'aurais voulu reposer parmi mes hommes, mais je n'ose lui demander ce dernier sacrifice et la laisse libre de me faire inhumer à Reims dans notre caveau.
Vive la France!
_Lettre écrite par le Caporal Robert BERTRAND, 407e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, en Artois, le 28 Septembre 1915._
Chers Parents,
Quand vous recevrez cette carte, je ne serai plus de ce monde; je l'écris quelques minutes avant l'attaque et ce n'est pas sans émotion que je m'entretiens pour la dernière fois avec vous.
J'ai chargé un fidèle ami de vous la faire parvenir; il vous narrera aussi mes dernières heures de vie.
Une recommandation: n'écrivez à personne pour vous renseigner à mon sujet, car on pourrait apprendre que c'est lui qui vous a annoncé ma mort, ce qui est formellement interdit.
Bien chers parents, j'ai le coeur bien gros en songeant à tous les bienfaits dont vous m'avez comblé et qu'une vie trop courte m'a empêché de vous rendre.
Je vous embrasse de tout mon coeur, chers aimés, et quand je serai là-haut, près de la chère maman, je veillerai sur vous, comme elle veillait sur nous.
Ne nous oubliez pas dans vos prières, ne vous laissez pas abattre par ce malheur: c'est la destinée.
Faites comprendre à tous ceux qui vous parleront de moi que je n'ai fait que mon devoir en empêchant l'envahisseur de venir vous inquiéter.
Je donne gaiement ma vie, en songeant que c'est une façon pour moi de racheter tous les sacrifices que vous vous êtes imposés.
Ne me pleurez pas trop, mais songez à moi.
Allons, le devoir m'appelle, j'y cours. Encore une fois de gros baisers.
Vive la France!
ROBERT.
_Dernière lettre du Sergent Louis BIELER, 238e Régiment d'Infanterie Coloniale, disparu au combat de la Main-de-Massiges, le 25 Septembre 1915._
24 Septembre 1915.
Mon cher Père et mon cher Charley,