Chapter 7
«Oh! mon Dieu, non! signora, lui répondis-je, car voici une corde cassée.» En même temps, je tournai brusquement la clef sur la cheville que je serrais, et je fis sauter la corde. «Il me semble, reprit-elle, que ce piano vous donne beaucoup de peine.--Beaucoup, repris-je, toutes les cordes cassent.» Et j'en fis sauter une seconde. «C'est comme un fait exprès, s'écria-t-elle.--Oui, en vérité, repris-je encore, c'est un fait exprès.» Le cousin entra dans cet instant, et, pour le saluer, je fis sauter une troisième corde. C'était une des dernières basses; elle fit une détonation épouvantable. Le cousin, qui ne s'y attendait point, fit un pas en arrière, et la signora partit d'un éclat de rire. Ce rire me parut étrange. Il n'allait ni à sa figure, ni à son maintien; il avait quelque chose d'âpre et de saccadé, qui déconcerta le cousin, si bien que j'en eus presque pitié. «Je crains bien, dit la signora lorsque la fin de cette crise nerveuse lui permit de parler, que nous ne puissions pas faire de musique ce soir. Ce pauvre vieux _cembalo_ est ensorcelé, toutes les cordes cassent. C'est un fait surnaturel, je vous assure, Hector; il suffit de les regarder pour qu'elles se tordent et se brisent avec un bruit affreux.» Puis elle recommença à rire aux éclats sans que sa figure en reçût le moindre enjouement. Le cousin se mit à rire par obéissance, et fut tout à coup interrompu par ces mots de la signora: «Mon Dieu! mon cousin, ne riez donc pas; vous n'en avez pas la moindre envie.»
Le cousin me parut très-habitué à être raillé et tourmenté. Mais il fut blessé sans doute que la chose se passât devant moi; car il dit d'un ton fâché: «Et pourquoi donc, cousine, n'aurais-je pas envie de rire aussi bien que vous?--Parce que je vous dis que cela n'est pas, répondit la signora. Mais, dites-moi donc, Hector, ajouta-t-elle sans se soucier de la bizarrerie de la transition, avez-vous été à San-Carlo cette année?--Non, ma cousine.--En ce cas, vous n'avez pas entendu le fameux Lélio?»
Elle prononça ces derniers mots avec emphase; mais elle n'eut pas l'impudence de me regarder tout de suite après, et j'eus le temps de réprimer le tressaillement que me causa ce coup de pierre au beau milieu du visage.
«Je ne l'ai ni entendu, ni vu, dit le naïf cousin, mais j'en ai beaucoup ouï parler. C'est un grand artiste, à ce qu'on assure.
--Très-grand, repartit la Grimani, plus grand que vous de toute la tête. Tenez! il est de la taille de monsieur... Le connaissez-vous, Monsieur? ajouta-t-elle en se tournant vers moi.--Je le connais beaucoup, signora, répondis-je d'un ton acerbe; c'est un très-beau garçon, un très-grand comédien, un admirable chanteur, un causeur très-spirituel, un aventurier hardi et facétieux, et de plus intrépide duelliste, ce qui ne gâte rien.»
La signora regarda son cousin, et me regarda ensuite d'un air insouciant comme pour me dire: «Peu m'importe.» Puis elle éclata de nouveau d'un rire inextinguible, qui n'avait rien de naturel et qui ne se communiqua ni au cousin ni à moi. Je me remis à poursuivre la dominante sur le clavier, et le signor Ettore piétina avec impatience, et fit crier ses bottes neuves sur le parquet, comme un homme fort mécontent de la conversation qui s'établissait si cavalièrement entre un ouvrier de mon espèce et sa noble fiancée.
«Ah çà! mon cousin, n'allez pas croire ce que monsieur vous dit de Lélio, reprit brusquement la signora en interrompant son rire convulsif. Quant à la grande beauté du personnage, je n'y saurais contredire: car je ne l'ai pas regardé; et d'ailleurs, sous le fard, sous les faux cheveux et les fausses moustaches, un acteur peut toujours sembler jeune et beau. Mais quant à être un admirable chanteur et un bon comédien, je le nie. Il chante faux d'abord, et ensuite il joue détestablement. Sa déclamation est emphatique, son geste vulgaire, l'expression de ses traits guindée. Quand il pleure, il grimace; quand il menace, il hurle; quand il est majestueux, il est ennuyeux; et, dans ses meilleurs moments, c'est-à-dire lorsqu'il se tient coi et ne dit mot, on peut lui appliquer le refrain de la chanson:
Brutto è quanto stupido.
Je suis fâchée de n'être pas de l'avis de monsieur; mais je suis de l'avis du public, moi! Ce n'est pas ma faute si Lélio n'a pas eu le moindre succès à San-Carlo, et je ne vous conseille pas, mon cousin, de faire le voyage de Naples pour le voir.»
Ayant reçu cette cinglante leçon, je faillis un instant perdre la tête et chercher querelle au cousin pour punir la signora; mais le digne garçon ne m'en laissa pas le temps. «Voilà bien les femmes! s'écria-t-il, et surtout voilà bien vos inconcevables caprices, ma cousine! Il n'y a pas plus de trois jours, vous me disiez que Lélio était le plus bel acteur et le plus inimitable chanteur de toute l'Italie. Sans doute, vous me direz demain le contraire de ce que vous dites aujourd'hui, sauf à revenir après-demain...--Demain et après, et tous les jours de ma vie, cher cousin, interrompit précipitamment la signora, je dirai que vous êtes un fou et Lélio un sot.--Brava, signora, reprit le cousin à demi-voix en lui offrant son bras pour sortir du salon; on est un fou quand on vous aime et un sot quand on vous déplaît.--Avant que Vos Seigneuries se retirent, dis-je alors sans trahir la moindre émotion, je leur ferai observer que ce piano est en trop mauvais état pour que je puisse le réparer entièrement aujourd'hui. Je suis forcé de me retirer; mais, si Vos Seigneuries le désirent, je reviendrai demain.--Certainement, Monsieur, répondit le cousin avec une courtoisie protectrice et se retournant à demi vers moi; vous nous obligerez si vous revenez demain.» La Grimani, l'arrêtant d'un geste brusque et vigoureux, le força de se retourner tout à fait, resta immobile appuyée sur son bras, et me toisant d'un air de défi: «Monsieur reviendra demain? dit-elle en me voyant fermer le piano et prendre mon chapeau.--Je n'y manquerai certainement pas,» répondis-je en la saluant jusqu'à terre. Elle continua à tenir son cousin immobile à l'entrée de la salle, jusqu'à ce que, forcé de passer devant eux pour me retirer, je les saluai de nouveau en regardant cette fois ma Bradamante avec une assurance digne de la lutte qui s'engageait. Une étincelle de courage jaillit de son regard. J'y lus clairement que mon audace ne lui déplaisait pas, et que la lice ne me serait pas fermée.
Aussi je fus à mon poste le lendemain avant midi, et je trouvai l'héroïne au sien, assise au piano et frappant les touches muettes ou grinçantes avec une impassibilité admirable, comme si elle eût voulu me prouver par cette diabolique symphonie la haine et le mépris qu'elle avait pour la musique.
J'entrai avec calme et la saluai avec autant de respectueuse indifférence que si j'eusse été en effet l'accordeur de piano. Je posai trivialement mon chapeau sur une chaise, j'ôtai péniblement mes gants, imitant la gaucherie d'un homme qui n'est pas habitué à en porter. Je tirai de ma poche une boîte de sapin remplie de bobines de laiton, et je commençai à en dérouler la longueur d'une corde, le tout avec gravité et simplicité. La signora allait toujours battant d'une manière impitoyable le malheureux piano, qui ne rendait plus que des sons à faire fuir les barbares les plus endurcis. Je vis alors qu'elle se divertissait à le fausser et à le briser de plus en plus, afin de me donner de la besogne, et je trouvai dans cette espièglerie plus de coquetterie que de méchanceté; car elle paraissait assez disposée à me tenir compagnie. Alors je lui dis du plus grand sérieux: «Votre Seigneurie trouve-t-elle que le piano commence à être d'accord?--J'en trouve l'harmonie satisfaisante, répondit-elle en se pinçant la lèvre pour ne pas rire, et les sons qu'il rend sont extrêmement agréables.--C'est un bel instrument, repris-je.--Et en très-bon état, ajouta-t-elle.--Votre Seigneurie a un très-beau talent sur le piano.--Comme vous voyez.--Voilà une valse charmante et très-bien exécutée.--N'est-ce pas? comment ne jouerait-on pas bien sur un instrument aussi bien accordé? Vous aimez la musique, Monsieur?--Peu, signora; mais celle que vous faites me va à l'âme.--En ce cas, je vais continuer.» Et elle écorcha avec un sourire féroce un des airs de _bravura_ qu'elle m'avait entendu chanter avec le plus de succès au théâtre.
«Monsieur votre cousin se porte bien? lui dis-je, lorsqu'elle eut fini.--Il est à la chasse.--Votre Seigneurie aime le gibier?--Je l'aime démesurément. Et vous, Monsieur?--Je l'aime sincèrement et profondément.--Lequel aimez-vous mieux, du gibier ou de la musique?--J'aime la musique à table; mais dans ce moment-ci j'aimerais mieux du gibier.»
Elle se leva et sonna. A l'instant même un laquais parut comme s'il eût été une pièce de mécanique obéissant au ressort de la sonnette. «Apportez ici le pâté de gibier que j'ai vu ce matin dans l'office,» dit la signora, et deux minutes après le domestique reparut avec un pâté colossal, qu'à un signe de sa maîtresse il posa majestueusement sur le piano. Un grand plateau, couvert de vaisselle et de tout l'attirail nécessaire à la réfection des êtres civilisés, vint se placer comme par enchantement à l'autre bout de l'instrument, et la signora, d'une main forte et légère, brisa le rempart de croûte appétissante et fit une large brèche à la forteresse.
«Voilà une conquête à laquelle nos seigneurs les Français n'auront point de part,» dit-elle en s'emparant d'une perdrix qu'elle mit sur une assiette du Japon, et qu'elle alla dévorer à l'autre bout de la chambre, accroupie sur un coussin de velours à glands d'or.
Je la regardais avec étonnement, ne sachant pas trop si elle était folle ou si elle voulait me mystifier. «Vous ne mangez pas? me dit-elle sans se déranger.--Votre Seigneurie ne me l'a pas commandé, répondis-je.--Oh! ne vous gênez pas,» dit-elle en continuant à manger à belles dents.
Ce pâté avait une si bonne mine et un si bon fumet, que j'écoutai les conseils philosophiques de la raison positive. J'attirai une autre perdrix dans une autre assiette du Japon, que je posai sur le clavier du piano et que je me mis à dévorer de mon côté avec autant de zèle que la signora.
Si ce château n'est pas celui de la Belle au bois dormant, pensai-je, et que cette maligne fée n'en soit pas le seul être animé, il est évident que nous allons voir arriver un oncle, un père, ou une tante, ou une gouvernante, ou quelque chose qui soit censé, aux yeux des bonnes gens, servir de chaperon à cette tête indomptée. En cas d'une apparition de ce genre, je voudrais bien savoir jusqu'à quel point cette bizarre manière de déjeuner sur un piano en tête-à-tête avec la demoiselle de la maison sera trouvée séante. Peu m'importe, après tout; il faut bien voir où me mèneront ces extravagances, et, s'il y a là-dessous une haine de femme, j'aurai mon tour, dussé-je l'attendre dix ans!
En même temps je regardais par-dessus le pupitre du piano ma belle hôtesse, qui mangeait d'une manière surnaturelle, et qui ne semblait nullement possédée de cette sotte manie qu'ont les demoiselles de ne manger qu'en secret, et de pincer les lèvres à table d'un air sentimental, comme si elles étaient d'une nature supérieure à la nôtre. Lord Byron n'avait pas encore mis à la mode le manque d'appétit chez le beau sexe. De sorte que ma fantasque signora s'en donnait à coeur joie, et qu'au bout de peu d'instants elle revint auprès de moi, pour tirer du pâté ébréché un filet de lièvre et une aile de faisan. Elle me regarda sans rire, et me dit d'un ton sentencieux: «Ce vent d'est donne faim.--Il me paraît que Votre Seigneurie est douée d'un bon estomac, lui dis-je.--Si on n'avait pas un bon estomac à quinze ans, répondit-elle, il faudrait y renoncer.--Quinze ans! m'écriai-je en la regardant avec attention et en laissant tomber ma fourchette.--Quinze ans et deux mois, répondit-elle en retournant à son coussin avec son assiette de nouveau remplie; ma mère n'en a pas encore trente-deux, et elle s'est remariée l'an dernier. N'est-ce pas singulier, dites-moi, une mère qui se marie avant sa fille? Il est vrai que si ma petite mère chérie eût voulu attendre mon mariage, elle eût attendu longtemps. Qui donc voudrait épouser une personne, belle, à la vérité, mais _stupide_ au delà de tout ce qu'on peut imaginer?»
Il y avait tant de gaieté et de bonhomie dans l'air sérieux dont elle me plaisantait; c'était un si joli _loustig_ que cette grande fille aux yeux noirs et aux longues boucles de cheveux tombant sur un cou d'albâtre; elle était assise sur son coussin avec une naïveté si gracieuse et en même temps si chaste, que toute ma défiance et tous mes mauvais desseins m'abandonnèrent. J'avais résolu de vider le flacon de vin afin d'endormir tout scrupule. Je repoussai le flacon, et, abandonnant mon assiette, appuyant mon coude sur le piano, je me mis à la considérer de nouveau et sous un nouvel aspect. Ce chiffre de quinze ans avait bouleversé toutes mes idées. J'ai toujours attaché beaucoup d'importance, quand j'ai voulu juger une personne, et surtout une personne du sexe féminin, à m'enquérir de son âge de la manière la plus authentique possible. L'habileté croît si rapidement chez le sexe que six mois de plus ou de moins font souvent que la candeur est fourberie ou la fourberie candeur. Jusque-là je m'étais imaginé que la Grimani avait au moins vingt ans; car elle était si grande, si forte, si brune, et douce dans son regard, dans son maintien, dans ses moindres mouvements, d'une telle assurance, que tout le monde faisait le même anachronisme que moi à son premier abord. Mais, en la regardant mieux, je reconnus mon erreur. Ses épaules étaient larges et puissantes; mais sa poitrine n'était pas encore développée. S'il y avait de la femme dans toute son attitude, il y avait certains airs et certaines expressions de visage qui révélaient l'enfant. Ne fût-ce que ce robuste appétit, cette absence totale de coquetterie, et l'inconvenance audacieuse du tête-à-tête qu'elle s'était réservé avec moi, il devint manifeste à mes yeux que je n'avais point affaire, comme je l'avais cru d'abord, à une femme orgueilleuse et rusée, mais à une pensionnaire espiègle, et je repoussai avec horreur la pensée d'abuser de son imprudence.
Je restais plongé dans cet examen, oubliant de répondre à la provocation significative que je venais de recevoir. Elle me regarda fixement, et cette fois je ne songeai pas à éviter son regard, mais à l'analyser. Elle avait les plus beaux yeux du monde, à fleur de tête, et très-ouverts; leur direction était toujours nette, brusque et saisissant d'emblée l'objet de l'attention. Ce regard, très-rare chez une femme, était absolu et non effronté. C'était la révélation et l'action d'une âme courageuse, fière et franche. Il interrogeait toutes choses avec autorité, et semblait dire: Ne me cachez rien; car, moi, je n'ai rien à cacher à personne.
Lorsqu'elle vit que je bravais son attention, elle fut alarmée, mais non intimidée; et, se levant tout d'un coup, elle provoqua l'explication que je voulais lui demander. «Signor Lélio, me dit-elle, si vous avez fini de déjeuner, vous allez me dire ce que vous êtes venu faire ici.
--Je vais vous obéir, signora, répondis-je en allant ramasser son assiette et son verre qu'elle avait posés sur le parquet, et en les reportant sur le piano; seulement, je prie Votre Seigneurie de me dire si l'accordeur de piano doit, pour vous répondre, s'asseoir devant le clavier, ou si le comédien Lélio doit se tenir debout, le chapeau à la main, et prêt à se retirer, après avoir eu l'honneur de vous parler.
--Monsieur Lélio voudra bien s'asseoir sur ce fauteuil, dit-elle en me désignant un siége placé à droite de la cheminée, et moi sur celui-ci, ajouta-t-elle en s'asseyant du côté gauche, en face de moi, à dix pieds environ de distance.
--Signora, lui dis-je en m'asseyant, il faut, pour vous obéir, que je reprenne les choses d'un peu haut. Il y a environ deux mois, je jouais _Roméo et Juliette_ à San-Carlo. Il y avait dans une loge d'avant-scène...
--Je puis aider votre mémoire, reprit la Grimani. Il y avait dans une loge d'avant-scène, à droite du théâtre, une jeune personne qui vous parut belle; mais, en la regardant de plus près, vous trouvâtes que son visage était si dépourvu d'expression, que vous vîntes à vous écrier... en parlant à une de ces dames du théâtre, et assez haut pour que la jeune personne l'entendît...
--Au nom du ciel! signora, interrompis-je, ne répétez pas les paroles échappées à mon délire, et sachez que je suis sujet à des irritations nerveuses qui me rendent presque fou. Dans cette disposition, tout me porte ombrage, tout me fait souffrir...
--Je ne vous demande pas pourquoi il vous plut de dire votre avis d'une façon si nette sur le compte de la demoiselle de l'avant-scène; je vous prie seulement de me raconter le reste de l'histoire.
--Je suis obligé, pour être véridique et conséquent, d'insister sur le prologue. En proie à un premier accès de fièvre, début d'une maladie grave dont je suis à peine rétabli, je m'imaginai lire un profond dédain et une froide ironie sur le visage incomparablement beau de la demoiselle de l'avant-scène. J'en fus impatienté, puis troublé, puis bouleversé, au point que je perdis la tête, et que je me laissai aller à un mouvement brutal pour faire cesser le charme funeste qui enchaînait toutes mes facultés, et me paralysait au moment le plus énergique et le plus important de mon rôle. Il faut que Votre Seigneurie me pardonne une folie; je crois au magnétisme, surtout les jours où je suis malade et où mon cerveau est faible comme mes jambes. Je m'imaginai que la demoiselle de l'avant-scène avait sur moi une influence pernicieuse; et, durant la cruelle maladie qui s'empara de moi le lendemain de ma faute, je vous avouerai qu'elle m'apparut souvent dans mon délire; mais toujours altière, toujours menaçante, et me promettant que je paierais cher le blasphème qui m'était échappé. Telle est, signora, la première partie de mon histoire.»
Je préparais mon bouclier pour recevoir une bordée d'épigrammes, en manière de commentaires, sur ce récit bizarre et, quoique vrai, très-invraisemblable, il faut l'avouer. Mais la jeune Grimani, me regardant avec une douceur que je ne soupçonnais pas pouvoir s'allier avec le caractère de sa beauté, me dit, en se penchant un peu sur le bras de son fauteuil: «En effet, seigneur Lélio, votre visage atteste de vives souffrances; et, s'il faut tout vous avouer, lorsque je vous ai reconnu hier, je me suis dit que je vous avais bien mal regardé sur la scène; car vous me paraissiez alors plus jeune de dix ans; et aujourd'hui je ne vous trouve pas plus âgé que vous ne m'aviez semblé au théâtre; seulement je vous trouve l'air malade, et je suis bien affligée d'avoir été un sujet d'irritation pour vous...»
Je rapprochai involontairement mon fauteuil; mais aussitôt mon interlocutrice reprit son ton railleur et fantasque.
«Passons à la seconde partie de votre histoire, monsieur Lélio, me dit-elle en jouant de l'éventail, et veuillez m'apprendre comment, au lieu de la fuir, vous êtes venu jusqu'ici relancer cette personne dont la vue vous est si odieuse et si funeste.
--C'est ici que l'auteur s'embarrasse, répondis-je en reculant mon fauteuil, qui roulait très-aisément au moindre mouvement de la conversation. Dirai-je que le hasard seul m'a conduit ici? Si je le dis, Votre Seigneurie le croira-t-elle; et si je dis que ce n'est pas le hasard, Votre Seigneurie le souffrira-t-elle?
--Il m'importe assez peu, dit-elle, que ce soit le hasard ou l'attraction magnétique, comme vous le diriez peut-être, qui vous amène dans ce pays; je désire seulement savoir quel est le hasard qui vous a fait devenir accordeur de pianos.
--Le hasard de l'inspiration, signora; le premier prétexte m'était bon pour m'introduire ici.
--Mais pourquoi vous introduire ici?
--Je répondrai sincèrement si Votre Seigneurie daigne me dire auparavant quel est le hasard qui l'a déterminée à m'y laisser pénétrer, bien qu'elle m'eût reconnu au premier coup d'oeil.
--Le hasard de la fantaisie, seigneur Lélio. Je m'ennuyais en tête-à-tête avec mon cousin, ou avec une vieille tante dévote que je connais à peine; et, tandis que l'un est à la chasse et l'autre à l'église, j'ai pensé que je pourrais égayer par une folie la maussade solitude où on me laisse languir.»
Mon fauteuil se rapprocha de lui-même, et j'hésitai à prendre la main de la signora. Elle me paraissait effrontée en cet instant. Il y a des jeunes filles qui naissent femmes, et qui sont corrompues avant d'avoir perdu leur innocence. Celle-ci est bien un enfant, pensais-je, mais un enfant ennuyé de l'être, et je serais un grand sot de ne pas répondre à des agaceries faites avec tant de sang-froid et de hardiesse. Ma foi, tant pis pour le cousin! Pourquoi aime-t-il la chasse plus que sa cousine?...
Mais la signora ne fit aucune attention à l'agitation qui s'emparait de moi, et elle ajouta: «Maintenant la farce est jouée; nous avons mangé le gibier de mon cousin, et j'ai parlé avec un acteur. Voilà ma tante et mon prétendu mystifiés. La semaine dernière, mon cousin était furieux, parce que, selon lui, je faisais votre éloge avec trop d'enthousiasme. Maintenant, quand il me parlera de vous, et quand ma tante dira que les acteurs sont tous excommuniés en France, je baisserai les yeux d'un air modeste et béat, et je rirai en moi-même de penser que je connais le seigneur Lélio, et que j'ai déjeuné avec lui, ici même, sans que personne s'en doute. Mais maintenant il vous reste, monsieur Lélio, à me dire pourquoi vous avez voulu vous introduire ici à l'aide d'un faux rôle?
--Pardon, signora... vous avez dit un mot qui me frappe beaucoup... Vous avez fait la semaine dernière mon éloge avec _enthousiasme_?
--Oh! c'était uniquement pour faire enrager mon cousin. Je ne suis point enthousiaste de ma nature.»
Lorsqu'elle me raillait, je reprenais goût à l'aventure et j'étais prêt à m'enhardir. «Puisque vous êtes si sincère envers moi, répondis-je, je ne le serai pas moins envers Votre Seigneurie. Je me suis introduit ici avec l'intention de réparer mon crime et de demander humblement pardon à la beauté divine que j'ai blasphémée.»
En même temps je me laissai glisser de mon fauteuil, et je me trouvai aux genoux de la Grimani, bien près de m'emparer de ses belles mains. Elle ne parut pas s'en émouvoir beaucoup; seulement je vis que, pour dissimuler un peu d'embarras, elle feignait d'examiner les mandarins chinois dont les robes d'or et de pourpre chatoyaient sur son éventail. «Oh! mon Dieu! Monsieur, me dit-elle sans me regarder, vous êtes bien bon de croire que vous ayez à me demander pardon. D'abord, si j'ai l'air stupide, vous n'êtes pas du tout coupable de vous en être aperçu; en second lieu, si je ne l'ai pas, il m'est absolument indifférent que vous vous le persuadiez.
--Je jure par tous les dieux, et par Apollon en particulier, que je n'ai parlé ainsi que par colère, par folie, par un autre sentiment peut-être, qui alors ne faisait que de naître et troublait déjà mon esprit. Je voyais que vous me trouviez détestable, et que vous n'aviez pour moi aucune indulgence; pouvais-je me résigner tranquillement à perdre le seul suffrage qu'il m'eût été doux et glorieux de conquérir? Enfin, signora, je suis ici, j'ai découvert votre demeure, et, sachant à peine votre nom, je vous ai cherchée, poursuivie, atteinte, malgré la distance et les obstacles; me voici à vos pieds. Pensez-vous que j'aurais surmonté de telles difficultés si je n'avais été tourmenté de remords, non à cause de vous qui dédaignez avec raison l'effet de vos charmes sur un pauvre histrion comme moi, mais à cause de Dieu, dont j'ai outragé et dont j'ai méconnu la plus belle oeuvre?»
Je me hasardai en parlant ainsi à prendre une de ses mains; mais elle se leva brusquement, en disant: «Levez-vous, Monsieur, levez-vous; voici mon cousin qui revient de la chasse.»